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Le sergent Simplet

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Cest exact, appuya lintendant, mais les Europ?ennes ne sont pas soumises ? ce r?gime.

Non certes, reprit la femme, cest ce qui me fait croire que ce sauvage est ivre.

Le Canaque ?tait rest? par terre. Dun ?il h?b?t?, il consid?rait ceux qui lui avaient arrach? sa victime.

Il en a bien lair, observa Marcel. Bah! laissons-le o? il est, et continuons notre route. Je confisque le casse-t?te, ce sera sa punition.

Et souriant.

Vous habitez sans doute Bourail, madame?

Je suis la femme dun colon. On doit m?me mattendre ? la maison elle sattendrit soudain car mon mari maime bien, et jai deux amours denfants. Dire que sans vous, je ne les aurais pas revus.

Elle saisit les mains de Marcel.

Vous ?tes tout de m?me un rude brave homme, vous, et pas poltron. Vous lui avez pris son arme comme si c?tait un joujou. Faut que vous entriez chez nous, Dupr? cest mon mari sera si heureux de vous remercier. Tenez voil? la maison.

Le sentier d?bouchait dun taillis et, ? cinquante m?tres ? peine, une petite ferme entour?e de grands arbres se montrait.

Tenez, voil? mon homme et mes crapauds, je vous le disais bien quils devaient ?tre inquiets.

En effet, un homme dune quarantaine dann?es, ? la face brune, accourait, pr?c?d? par un gamin de dix ? douze ans et par une fillette un peu plus jeune. Les enfants se jet?rent au cou de leur m?re, tandis que M. Dupr? regardait, dun air d?fiant, les inconnus qui accompagnaient sa m?nag?re. Celle-ci le mit au fait et d?signant Marcel:

Va! tu peux remercier monsieur. Sans lui, la m?re Dupr?, ni ni, fini!

Lhomme tendit la main au sous-officier, mais il la retira vivement:

Non, dit-il, vous ne me connaissez pas.

Bah! riposta le jeune homme, nous ferons connaissance apr?s.

Avant, monsieur. Apr?s vous regretteriez peut-?tre.

Dupr? baissa la t?te. Et comme Dalvan demeurait devant lui, la main tendue, il murmura dune voix sourde:

Nous sommes des for?ats lib?r?s.

Tous eurent un mouvement, mais Simplet reprit:

Et vous vous r?habilitez par le travail, donnez-moi la main?

Lhomme h?sita encore.

For?ats lib?r?s, redit-il, des criminels enfin. Si on avait su plus t?t, on serait venu ici comme colons libres. C?tait le bonheur; mais voil?, le peuple ne sait pas. Il a fallu que la justice nous prenne. Pourquoi napprend-on pas aux pauvres quil y a des terres fran?aises o? la vie est facile et bonne?

Marcel ne retira pas sa main. Dupr? leva sur lui son regard humide:

Alors, maintenant que je vous ai dit vous voulez encore?

Plus que jamais.

Merci, monsieur.

Et la main calleuse du lib?r? serra celle du sous-officier.

Alors, vous voulez bien entrer ? la maison? fit la femme.

Oui, r?pondirent les voyageurs.

Et lon se mit en marche vers la ferme. Marcel qui allait c?te ? c?te avec Dupr?, lui dit alors:

Vous vous accusez devant vos enfants, cest peut-?tre un tort.

Oh! non, monsieur.

Faut bien leur apprendre ce quils sauraient un jour ou lautre. Et puis ici, presque tous les colons sont dans notre cas. Le remords des parents, ?a donne de lhonn?tet? aux petits. Voyez-vous, on d?teste la boue en se rendant compte par les autres que cest ennuyeux d?tre ?clabouss?.

Cependant on entrait dans lhabitation. Tout ?tait propre, bien rang?: la table de bois de tamanou, les si?ges grossiers. Et la m?re Dupr? sempressait. Elle offrait aux belles jeunes dames, ainsi quelle appelait Yvonne et Diana, du vin de ses vignes, des cocos frais, du beurre, des fruits savoureux.

En apprenant que les visiteurs ?taient des passagers du Fortune, que le soir m?me ils regagneraient leur navire, Dupr? voulut absolument leur offrir ? d?ner. De peur de m?contenter cet ancien for?at pour qui, malgr? eux, ils ?prouvaient une piti? sympathique, ils accept?rent.

Toute la maisonn?e fut en joie. Le lib?r? courut au village, ses poulets n?tant pas assez beaux pour ses h?tes. La m?nag?re sexcusa et senferma dans la cuisine.

Nest-il pas ?tonnant, dit miss Pretty assise avec ses amis ? lombre des arbres qui abritaient la maison, nest-il pas ?tonnant que des malfaiteurs fassent souche dhonn?tes gens?

Eh non, r?pliqua B?rard, la somme du bien est toujours plus grande que ne le suppose le scepticisme humain. Cest la peine de votre misanthropie. Apr?s avoir ni? lexistence des braves gens, vous ?tes condamn?e ? en rencontrer, m?me parmi ceux que la soci?t? repousse.

Oh! maintenant, murmura lAm?ricaine en baissant les jeux, je crois ? tout ce qui est bon, vous le savez bien, monsieur Claude. Et ma s?ur Yvonne le sait aussi, elle ? qui je confie mes secrets.

Marcel linterrompit:

Je les connais, vos secrets.

Vraiment! alors vous ?tes magicien?

Peut-?tre!

Faites voir.

Eh bien! vous vous d?clarez toutes deux quil nest pas surprenant que Claude et moi soyons un peu na?fs. Lhumanit? nous semble bonne, que dis-je? meilleure, parce que nous ne voyons que vous.

Un madrigal, plaisanta Yvonne, encore que sa rougeur d?cel?t le plaisir que lui causait la r?flexion de Simplet.

Un madrigal, oui, et daveugle, dit lAm?ricaine.

Daveugle?

Sans doute! puisque ces messieurs pr?tendent ne voir au monde que deux pauvres petites femmes quils sauveront, lune dun coquin, lautre delle-m?me.

? ce moment le petit gar?on des Dupr? qui, depuis un instant, ?tait absorb? par la lecture dun journal froiss?, ramass? par lui dans quelque coin, sapprocha des causeurs et demanda:

Est-ce que vous avez entendu parler de la bataille de Paknam contre les Siamois?

Oui bien, r?pliqua Marcel en riant, nous en avons entendu parler. Nous ?tions dans le pays.

Le gamin parut prodigieusement int?ress?.

Alors, vous avez peut-?tre connu Marcel, un h?ros qui sest ?loign?, sans vouloir faire conna?tre de lui autre chose que son pr?nom.

Tous avaient tressailli. Un voile de pourpre avait mont? dun jet aux joues de Mlle Ribor.

Pourquoi demandes-tu cela, mon enfant?

Parce que le journal raconte le combat. Il dit comment Marcel, apr?s avoir averti le commandant Bory, est all? voir le roi Chulalong, ? qui il a fait si peur que, lui parti, le souverain a demand? la paix.

Et ses auditeurs demeurant silencieux, lenfant sanima:

Vous ne trouvez pas cela admirable et grand? Lhomme qui brave la mort, qui donne la victoire ? son pays Apr?s tout, vous n?tes peut-?tre pas Fran?ais! Mais moi, je suis content du capitaine Bory, il a propos? ce brave pour la m?daille militaire. Hein! comme il doit ?tre fier? Quand je serai grand je ferai comme lui.

Dun geste brusque, Yvonne avait pris le journal. Dune voix trembl?e elle lut:

Le commandant Bory estime que la m?daille militaire seule r?compensera dignement ce courageux citoyen. Il a adress? un rapport dans ce sens au ministre de la Marine. M. Marcel a peut-?tre d?m?rit? le soin quil a pris de dissimuler son identit? semblerait lindiquer mais il a si largement r?par? que la France ne saurait lui garder rancune. Un fils prodigue lui revient; que la m?daille des soldats d?vou?s brille sur sa poitrine. La m?re-patrie lui tend les bras.

La jeune fille leva sur le sous-officier ses yeux suppliants. Il y avait dans son regard une ?motion profonde. Dire quelle lavait trait? avec l?g?ret? ce Simplet qui, tout en lui sacrifiant sa vie, conqu?rait sans effort apparent, apr?s la l?gion dhonneur, la m?daille militaire.

Eh bien! s?cria le petit, est-ce assez beau! Ah! que je serais heureux de voir ce M. Marcel, pour lui serrer la main.

Puis avec tristesse:

Seulement, il ne voudrait peut-?tre pas je suis de la Nouvelle, moi.

Brusquement, Dalvan attira le gamin dans ses bras:

Si, il voudrait, je men porte garant pour lui, car tu es un digne enfant, et plus tard, tu seras un honn?te homme.

Je serai soldat, fit cr?nement le petit gar?on.

Soudain un pas pr?cipit? retentit sur le chemin conduisant au village. ?treints par un pressentiment, tous se lev?rent. Presque aussit?t, Dupr? arrivait au milieu deux. Le lib?r? paraissait boulevers?:

Quel malheur, dit-il haletant, votre navire

Mon navire, interrogea Diana?

Il vient d?tre saisi par un garde-c?tes et conduit ? Noum?a.

De quel droit?

Je lignore. Le directeur de la justice a adress? un t?l?gramme au poste de Bourail, on parle de contrebande. En effet, un vapeur portant pavillon am?ricain ne saurait ?tre saisi pour un autre motif.

Linanit? de cette accusation tombera delle-m?me. Il suffira au capitaine Maulde de nommer la propri?taire du Fortune.

Un roulement de tambour lointain r?sonna dans la campagne.

Le rappel, murmura Dupr? apr?s avoir pr?t? loreille. Un for?at en cours de peine se sera ?vad?. On va organiser une battue. Il faut que je me rende au village.

Marcel lui saisit le bras:

Ce nest point un for?at que lon va poursuivre, cest nous.

Vous?

Oui. Et si je vous le dis, M. Dupr?, cest tout simplement parce que vous nous sauverez.

Je ferai mon possible, mais vous n?tes pas un malfaiteur, vous.

Ni moi, ni mes amis. La preuve, vous me garderez le secret, est que notre compagne miss Diana Gay Gold Pretty est quinze cents fois millionnaire.

Et devant ses amis surpris, le jeune homme conta bri?vement leur histoire. Le lib?r? levait les bras au ciel.

Alors, je comprends, on a voulu vous mettre dans limpossibilit? de quitter l?le. Dans trois ou quatre jours, on renverra le navire, avec des excuses, au Consulat am?ricain; seulement vous serez prisonniers vous et mademoiselle votre s?ur de lait.

Non, si dans quatre jours, nous sommes ? bord du Fortune au moment o? il recevra lautorisation de reprendre la mer.

? Noum?a, exclam?rent tous les assistants.

Eh! sans doute. Ce nest pas l? que lon nous cherchera. Cest donc le salut.

Mais pour y arriver?

Simple comme bonjour.

Si cest simple, fit doucement Yvonne, nous sommes sauv?s.

Parbleu!

Mais enfin ce moyen?

Voici.

Le sous-officier regarda Dupr? bien en face.

M. Dupr?, il y a pour vous une bonne action et un joli b?n?fice ? r?aliser.

La bonne action me suffit.

Sous le hangar, qui est derri?re la maison, jai aper?u tout ? lheure des caisses et des tonnes portant linscription Noum?a.

Jexp?die souvent des denr?es dans cette ville. Un de mes amis me pr?te un coin de son magasin pour y d?poser mes ballots, jusqu? ce quun navire les charge. Vous concevez, ici la navigation nexiste pas.

Cest parfait! Consentirez-vous ? faire une exp?dition demain?

Jai bien peu de chose ? envoyer.

Vous vous trompez. Vous avez mes trois amis et moi.

Vous dites?

Marcel se mit ? rire:

Vous allez battre le pays avec les habitants; nous passerons la nuit chez vous, o? bien certainement on ne nous soup?onnera pas. Demain, nous nous installons dans des caisses, vous nous embarquez sur un des petits voiliers qui font le service de Bourail ? Noum?a. ?tant donn?e sa destination, cette exp?dition nest pas remarqu?e. Nous sommes d?pos?s dans le magasin de votre ami qui, gr?ce ? un mot de vous, nous fournit une barque pour gagner de nuit le yacht de miss Pretty. Comme toutes les perquisitions ont ?t? faites, nul ne se doute que nous sommes ? bord, et tranquillement nous prenons le large ? la barbe de lautorit?.

Ah bien! en voici une id?e! je ne laurais jamais eue, moi.

Ni nous non plus, fit doucement Yvonne en regardant Simplet. Lappel du tambour se faisait entendre de nouveau. Dupr? s?lan?a en courant dans la direction du village, tandis que Marcel et ses compagnons senfermaient dans lhabitation. Le colon ne rentra quau milieu de la nuit. Des patrouilles parcouraient le pays, et sur les hauteurs, des signaux de feux annon?aient aux tribus canaques quil y avait une prime ? toucher pour larrestation d?trangers. On supposait que les voyageurs s?taient engag?s dans la brousse.

Ces nouvelles ?t?rent toute envie de dormir ? ceux qui causaient ce remue-m?nage. Ils employ?rent les heures qui leur restaient ? disposer les caisses o? ils senfermeraient au moment du d?part.

Au jour, tandis que Dupr? allait traiter avec un entrepreneur de transport par eau, tous embrass?rent cordialement la m?re Dupr? et ses enfants, puis chacun, muni de provisions suffisantes, entra dans son emballage que la fermi?re referma soigneusement. Vers dix heures, les colis humains furent enlev?s, port?s ? bord dun petit voilier qui fit aussit?t route vers Noum?a, sans que le poste de Bourail e?t fait la moindre observation. Qui se serait dout?, en effet, que priv?s de leur navire, les voyageurs d?nonc?s au directeur de la justice par Giraud-Canet?gne, s?vadaient tranquillement par mer, alors quon les cherchait dans lint?rieur des terres.

Le 18 novembre, les colis ?taient d?barqu?s sans encombre et d?pos?s dans les magasins de M. Boruc, situ?s aupr?s du march? qui termine la rue de lAima, large art?re allant de la rade de Noum?a ? la campagne.

M. Boruc, n?gociant mod?le (caf? et coprah (coco pil?),), avait arrondi ? force de travail, sa fortune et sa bedaine. Vers quatre heures du soir, il prit livraison de lexp?dition Dupr?, surveilla lui-m?me le placement des caisses dans un angle du hangar en planches qui lui servait de magasin, puis ayant renvoy? son personnel, il sinstalla dans une petite cabine, dont il avait fait son bureau, et se remit ? sa comptabilit? un instant abandonn?e.

La nuit venait, il alluma sa lampe et continua ? aligner des chiffres. Cette occupation amenait un sourire sur ses l?vres. Bien certainement les affaires ?taient bonnes. Soudain il interrompit sa besogne. Sa plume qui calligraphiait un superbe 5 suivi de z?ros, s?loigne du papier. Il lui semble entendre un bruit ?trange venant du magasin. Le commer?ant hausse les ?paules.

Quelque rat, murmure-t-il.

Et tranquillis?, il moule un dernier z?ro. Mais le bruit se reproduit. On dirait que des planches grincent sous un effort violent. Boruc p?lit. Est-ce que des voleurs d?valiseraient son magasin? Cette id?e lui donne du courage. Il sarme dun revolver ?tabli ? demeure dans un de ses tiroirs, et s?clairant de sa lampe, il rentre dans le magasin.

Il ne voit rien. ? part lui, il se plaisante de sa crainte chim?rique, et retrouvant tout son courage en labsence de tout danger, il clame, pour sa satisfaction personnelle:

Qui va l?? Je suis seul, mais arm?, et le p?re Boruc ne badine pas.

? sa grande terreur, une voix ?touff?e s?l?ve.

M. Boruc, vous ?tes seul, alors jai une lettre pour vous.

Il tourne la t?te de tous c?t?s. Personne ne se montre et pourtant la voix reprend:

Une lettre de votre ami Dupr?, de Bourail.

Le pauvre homme tremble comme la feuille, son front ruisselle de sueur.

Cest un esprit, murmure-t-il, puis plus haut: Esprit, qui que tu sois, tu sais que je nai rien ? me reprocher; je suis un spirite convaincu et

Il nach?ve pas; des rires ?clatent. Ils partent des caisses exp?di?es par Dupr?.

Les ballots sont hant?s, g?mit le commer?ant.

Il fait mine de fuir, mais pour gagner la porte, il lui faudra passer pr?s des terribles emballages. Il nose pas, et la voix se fait entendre de nouveau.

Prenez donc votre lettre, elle vous rassurera.

O? est-elle?

Ici, regardez-donc.

Terrifi?, Boruc prom?ne autour de lui un regard anxieux, enfin ses yeux tombent sur une caisse. Entre les planches un papier gliss? sagite. Le n?gociant sapproche, saisit la missive et la parcourt. Alors il ?clata de rire, et des rires joyeux lui r?pondirent. Arm? dun marteau, il d?cloue les caisses habit?es et rend la libert? aux prisonniers.

Bient?t Marcel, Claude, Diana et Yvonne sont au mieux avec le marchand. Il les h?bergera jusqu? leur d?part. Il les cachera sans peine.

Je suis veuf, dit-il. Jai perdu ma femme, une bonne et brave m?nag?re, mais bavarde. Elle parlait m?me en dormant. Je suis s?r que depuis son tr?pas, on ne sentend plus dans le paradis. Quelle langue de son vivant, je naurais jamais pu vous ?tre utile, mais gr?ce au ciel, elle nest plus. Je dis gr?ce au ciel vu la circonstance car pour moi, mes regrets seront ?ternels.

Tout en installant ses h?tes, il leur conta son histoire, ses travaux, ses esp?rances. ? le voir p?rorer ainsi sans permettre ? ses auditeurs de placer une parole, on comprenait que ses regrets n?taient pas simul?s. L?me loquace de son ?pouse ?tait en lui.

En somme, il apprit aux fugitifs des choses int?ressantes. Le capitaine Maulde s?tait r?clam? du consul am?ricain. On avait perquisitionn? ? bord du Fortune, et sur le rapport des agents charg?s de ce soin, laccusation de contrebande ?tait tomb?e ? plat.

Le lendemain soir, le n?gociant informait ses h?tes que le steamer ?tait autoris? ? quitter le port, ce quil ferait de grand matin. Il avait lui-m?me amarr? son canot ? quai, ? lextr?mit? de la rue de lAima, et vers minuit, il conduirait ? bord les amis de Dupr?.

? lheure dite, tous quitt?rent la demeure du digne homme et parcoururent la rue d?serte. De loin en loin, une villa ?clair?e, des accords de piano, des chants indiquaient que tous les habitants ne dormaient pas. Et les fugitifs frissonnaient, tremblant de faire quelque rencontre f?cheuse.

Cependant ils atteignirent le quai. Devant eux s?tendait la rade, dont les contours ?taient marqu?s par les feux de l?le Nou et de la presqu?le Ducos. ? cent m?tres, se dessinait sur leau indigo la silhouette noire dun navire.

Le Fortune, dit Boruc ? voix basse.

Le yacht ?tait l?. Les c?urs battirent violemment, et sans mot dire, en proie ? un trouble d?licieux, tous sassirent dans le canot du n?gociant. En vingt coups daviron, lembarcation aborda. On se fit reconna?tre. Un adieu rapide mais ?mu ? M. Boruc, puis les voyageurs escalad?rent le pont. Ils ?taient libres.

Chacun regagna sa cabine. Les incidents des jours derniers avaient bris? les plus robustes. Ils dormirent ? ce point quils ne saper?urent point que le yacht quittait son mouillage, se glissait entre les ?cueils de l?le Ma?tre et de Laux-Go?lands, passait au pied du phare ? feu fixe de l?lot Am?d?e et franchissait le r?cif de ceinture par les passes de Boulari en ?vitant les rochers de T?, le Sournois et Toombo.

Vers onze heures pourtant, tous se retrouv?rent r?unis dans le salon darri?re. Ils se f?licitaient de lheureux succ?s de leur ruse, quand un domestique parut. Sir William Sagger faisait demander si miss Pretty consentirait ? le recevoir. Il sagissait dune communication urgente. Sur la r?ponse affirmative de lAm?ricaine, lintendant se pr?senta et dune voix grave:

Cette nuit, je nai pas voulu troubler votre repos, mesdemoiselles et messieurs, mais aujourdhui je dois vous aviser que ce navire emporte un tra?tre et livrer le dr?le ? votre justice.

Un tra?tre, r?p?ta Diana, et qui donc?

Lhomme qui a d?nonc? Mlle Ribor au Directeur de la Justice, ? Noum?a. Sa mauvaise action accomplie, se croyant s?r de limpunit?, il sest vant? de son infamie. ? tout hasard, je lai fait enlever par nos matelots. Il est aux fers.

Mais quel est cet homme enfin?

Cest ce mis?rable dont vous avez eu piti? ? Sa?gon, qui vous a suivie depuis ce moment

Giraud!

Sagger secoua la t?te:

Giraud est un nom demprunt. La variole lavait rendu m?connaissable, il a d?guis? son nom, comme le mal avait d?guis? son visage Il nous a tromp?s pour mieux nous vaincre. Il sappelle Canet?gne.

Lui!

Marcel s?tait dress?, l?il ?tincelant, mais un cri d?chirant de sa s?ur de lait lui fit tourner la t?te. La jeune fille sanglotait, et dans ses larmes, elle disait avec un accent d?pouvante:

Canet?gne! alors je nai plus qu? mourir.

Dun ?lan il fut pr?s delle:

Mourir! que dis-tu?

Elle le regarda avec un d?sespoir farouche:

Tu ne comprends donc pas Canet?gne je suis mari?e ? lui mari?e!

Cest vrai, murmura le sous-officier ?cras? par ce nouveau malheur. Cest vrai, tu es sa femme.

Tous, le visage bl?me, entouraient les fianc?s brusquement s?par?s ? jamais.

Sa femme! continua Mlle Ribor, je suis madame Canet?gne. ? jamais je dois tra?ner ce nom inf?me.

Il y a eu surprise, hasarda Simplet.

Ai-je seulement le droit de protester. Me vois-tu faire appel ? la justice qui me poursuit comme voleuse. Oh! cet homme ne ma laiss? quun moyen de reconqu?rir ma libert?

Un moyen, dis-tu, lequel?

Mourir!

Ni Claude, ni Diana ne cherch?rent ? consoler leurs amis. Que dire en pr?sence de la douleur brutale qui souffletait leurs esp?rances.

Ils eurent un m?me geste ?tonn? lorsque Marcel releva le front en s?criant:

Eh bien non, petite s?ur, il en est un autre.

Tu es fou.

Pas le moins du monde, cest simple.

Toujours avec toi; mais parle.

Cest de retrouver ton fr?re. La machination du Canet?gne est d?montr?e. Il est poursuivi, condamn? comme faussaire. Et par ce fait seul quil subit une peine infamante, ton mariage est nul de plein droit.

Et reprenant toute sa bonne humeur:

?coutez, amis. Maintenant nous allons aux ?les Wallis, puis au groupe des ?les Futuna et Alofi. Il est certain quAntonin ne sest pas arr?t? dans ces archipels fran?ais peu importants et d?pourvus de communications r?guli?res, mais notre visite nous servira. ? Ouv?a, nous d?barquerons M. Canet?gne. Avant plusieurs mois, il ne pourra quitter cette prison gard?e par loc?an. Comme les naturels, il se nourrira des tubercules de ligname, de bananes, de cocos. Il p?chera dexcellents poissons et apprendra la man?uvre des pirogues doubles des Ouv?ens. Sa douce captivit? nous permettra de continuer notre voyage sans crainte de nouvelles trahisons Nous retrouverons Antonin.