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Le sergent Simplet

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Le d?ner fut dune gaiet? intense. Yvonne regardait Simplet, Claude regardait Diana, et tous riaient sans cause, ou plus exactement ? cause de leur bonheur intime.

Giraud-Canet?gne fit bien parfois la grimace, mais ces marques de m?contentement ?taient trop fugitives pour ?tre remarqu?es.

Rira bien qui rira le dernier, se d?clarait-il ? lui-m?me pour combattre sa m?chante humeur, je vous tiens, mes tourtereaux; que mimportent vos clignements dyeux attendris et vos vagues sourires.

Le repas touchait ? sa fin. On venait de servir une d?licieuse gel?e dalgues marines, de g?lidium spiriforme, plat exquis du pays, quand un bruit darmes se fit entendre dans le vestibule de lh?tel. C?taient des froissements dacier, des chocs de crosses de fusils sur le plancher. Dans la salle commune, tous les d?neurs tourn?rent la t?te vers lentr?e, et ? leur grande surprise, virent appara?tre un employ? de la R?sidence, accompagn? par plusieurs miliciens indig?nes, reconnaissables ? leur chapeau rond en forme dassiette et aux parements jaunes de leurs vareuses bleues.

Que personne ne bouge, ordonna lemploy? que suivait la troupe.

Et dune voix forte:

Monsieur Marcel Dalvan; Mademoiselle Yvonne Ribor; veuillez approcher.

Les jeunes gens ob?irent. Aussit?t les miliciens les entour?rent.

Que signifie cette agression? commen?a Simplet tout interloqu?

Mais le commis de la R?sidence lui coupa la parole:

Pas de scandale. Vous vous expliquerez devant le tribunal. ? la requ?te de M. Canet?gne et en ex?cution dun jugement de la Cour de Lyon (France), je vous arr?te.

Canet?gne! r?p?ta Simplet atterr?.

Canet?gne! g?mirent en ?cho ses amis.

Ce nom abhorr? tombant au milieu de leur joie leur enlevait toute ?nergie, toute pr?sence desprit. C?tait lab?me ouvert tout ? coup sous leurs pas, c?tait la d?faite, c?tait peut-?tre la s?paration ?ternelle pour ces ?tres aimants et d?vou?s, qui avaient troqu? leurs ?mes dans le tourbillonnement des rapides de la rivi?re Noire.

Et quand ils eurent disparu, entra?n?s par les miliciens, Claude sadressant ? Diana, ? Sagger, au faux Giraud, s?cria:

Mes amis, il faut que nous trouvions ce Canet?gne, pour r?gler une bonne fois nos comptes avec lui.

Ce ? quoi Canet?gne r?pondit comme les autres:

Oui, il faut ? tout prix se d?barrasser de ce mis?rable!

On tint conseil. Giraud-Canet?gne eut laudace ironique de faire la proposition suivante:

Mes amis, dit-il, votre ennemi vous conna?t tous; moi, il mignore. Je vais donc me mettre en faction aux environs de la R?sidence. Il y viendra s?rement pour conna?tre leffet de ses man?uvres. Il ne se d?fiera pas de moi, inconnu. Je le suivrai, je d?couvrirai sa retraite

Et nous lui rendrons visite, acheva Claude. Bravo!

Vous, de votre c?t?, obtenez la permission de voir les prisonniers. Il est bon de rester en relations avec eux.

Le soir du lendemain le Marsouin avait lautorisation demand?e.

Quant ? Giraud, il rentra naturellement sans avoir aper?u Canet?gne. Le n?gociant samusait ?norm?ment. Cette intrigue, o? il jouait le double r?le dami et dennemi, lui plaisait. Dans le coquin sagitait une ?me de vaudevilliste.

Le 14, Diana, appuy?e au bras de B?rard, se rendit ? la prison. On les conduisit dans la cellule dYvonne. La jeune fille pleurait. En les reconnaissant, elle se jeta dans leurs bras et dune voix douloureuse:

Mes chers et bons amis, je suis perdue!

Et comme ils essayaient de lui rendre le courage:

Vous ne savez pas, vous. Le directeur de la maison darr?t sort dici. Il ma d?clar? que lon surseoirait cinq jours ? me livrer ? la justice.

Pourquoi?

Pour me laisser le temps de r?fl?chir.

R?fl?chir. Je ne comprends pas.

Elle se tordit les mains et rougissante, comme honteuse de ses paroles:

M. Canet?gne est obstin? dans ses d?sirs. Il tient toujours ? m?pouser, et le r?pit que lon maccorde est destin? ? me permettre daccepter.

Oh! vous refuserez! fit lAm?ricaine.

Yvonne courba la t?te:

Je ne sais pas.

Du coup, miss Pretty eut un geste indign?. La prisonni?re larr?ta:

Certes! Cela a ?t? ma premi?re pens?e, mais en me donnant le temps de la r?flexion, notre ennemi savait bien ce quil faisait. En refusant, je condamne Marcel; je le d?shonore, lui qui na pas h?sit? ? me sacrifier sa vie et sa petite fortune.

Puis avec une r?signation, dont ses auditeurs se sentirent profond?ment ?mus:

Cest mon tour de me d?vouer. ? moi maintenant le sacrifice. Je nai pas le droit de me soustraire au devoir. Lui, parmi des voleurs et des criminels. Lui, priv? de lhonneur, le seul bien qui lui reste. Non, non, jamais. Au fond de sa pens?e, une question funeste se dresserait si jh?sitais: quelle affection ?go?ste ?tait donc celle dYvonne, se dirait-il? Et il aurait raison. Que mon r?ve heureux senvole, que mon c?ur se brise, mais quil soit libre, honor? comme il m?rite de l?tre.

? son tour, Diana courbait le front. Elle restait devant la captive muette, les yeux fix?s ? terre. Yvonne avait dit vrai; il ?tait juste quelle simmol?t. Mlle Ribor devina ce qui se passait en elle:

Vous ?tes de mon avis, nest-ce pas? conclut-elle dune voix bris?e.

Oui et non, gronda Claude. Il vous reste encore trois jours.

Trois jours!

Attendez quils soient ?coul?s pour prendre une d?cision. Qui sait si dici l?, il ne se sera pas produit un miracle.

Yvonne secoua d?sesp?r?ment la t?te:

Simplet nest pas libre. Aussi je nesp?re plus.

Nul ne releva ce que cette r?ponse pouvait avoir de blessant pour les visiteurs. Ils se rendaient compte de la situation de leur interlocutrice, et ma foi, ils lui donnaient raison. Marcel ?tait l?me de la troupe. Toujours et partout, il avait trouv? la solution simple, pratique, des complications les plus dangereuses. Au d?part, Yvonne le trouvait bien petit gar?on; mais aujourdhui elle ne comptait que sur lui. Et Claude traduisit limpression g?n?rale.

Cest positif! Sil ?tait avec nous, il aurait d?j? trouv? un moyen de tout arranger. Enfin, reprenez courage. Il nest pas possible que les canailles r?ussissent ? mettre les honn?tes gens dans la peine.

Mais en d?pit de ces paroles, le Marsouin, apr?s une rapide visite ? Dalvan, quitta la prison sans espoir de sortir de la trame ourdie par lAvignonnais. Tr?s soucieux, il regagna lh?tel avec miss Pretty pensive et d?courag?e comme lui. Mais en arrivant, ils se trouv?rent face ? face avec le faux Giraud dont le visage ?tait rayonnant:

Victoire! leur dit celui-ci, je sais o? est le Canet?gne?

Les yeux du Marsouin lanc?rent des ?clairs.

Allons-y!

Non.

Comment non?

Asseyez-vous et ?coutez-moi, r?pliqua le commissionnaire.

Ils ob?irent, domin?s par le ton net dont il avait parl?.

Ce matin, reprit-il, j?tais en observation devant la R?sidence. Soudain jen vois sortir un petit lettr? de quinzi?me classe, ? globule de laque. Je le reconnais. C?tait le secr?taire du mandarin, gouverneur du bourg de Thuy-Shang, avec lequel jai ?t? en relations courtoises, lors dun voyage pr?c?dent, et qui ma offert le sel et le riz.

Le sel et le riz? questionna miss Pretty.

Oui, cest ainsi que lon vous d?clare h?te sacr? et ami.

Bien, bien. Continuez.

Lanimal je parle du secr?taire est pr?tentieux en diable. Alors que les grands lettr?s portent les ongles de dix centim?tres en des ?tuis de bois, il enferme les siens en des d?s dargent qui nont pas moins de deux d?cim?tres.

Cela doit lui faire de jolies mains?

Atroces, mais cela donne droit au respect des illettr?s. Jaborde mon homme. Japprends quil est en mission ? Ha?-Phong pour le compte dun h?te de son mandarin, auquel il doit rapporter une r?ponse.

Ah! firent les jeunes gens tr?s int?ress?s par le r?cit.

Vous devinez. Lh?te est M. Canet?gne.

Le coquin est ? Thuy-Shang!

B?rard s?tait lev?.

O? allez-vous? demanda Giraud.

? Thuy-Shang, donc.

Gardez-vous-en bien. Vous ?tes tous signal?s. Aucun de vous nentrerait dans le bourg.

Jour de Dieu! gronda le sous-officier, que faire alors?

Je vais vous le dire.

Giraud ?tait souriant, ses yeux p?tillaient de malice.

Je vais vous le dire, r?p?ta-t-il. Vous savez que les mariages sont c?l?br?s devant le R?sident ou son suppl?ant, faisant fonctions de maire.

Oui.

Ce personnage na jamais vu M. Canet?gne, puisque le secr?taire, que je vous ai portraictur?, a n?goci? seul toute laffaire dont nos amis sont victimes.

Compris; allez, allez toujours.

Donc, le R?sident unirait Mlle Ribor ? quiconque se pr?senterait sous le nom de Canet?gne. Il suffit de substituer ? celui-ci une autre personne. Le mariage est nul, vu la substitution, mais les prisonniers sont libres.

Et comme les jeunes gens esquissaient un geste de surprise:

Demain, vous irez ? la prison. Vous direz ? Mlle Yvonne daccepter. Le secr?taire en sera avis? aussit?t et retournera ? Thuy-Shang. Je partirai avec lui. Je ferai en sorte que M. Canet?gne ne se rende pas ? la c?r?monie. Je le remplacerai, si vous y consentez et le tour sera jou?.

Claude se mit ? rire de bon c?ur. Mais Diana restait pensive:

?tes-vous certain de retenir ce vilain homme? demanda-t-elle enfin.

Absolument. Je veux bien vous d?voiler mon moyen. Il y a dans le pays une plante ? larges feuilles que les indig?nes nomment lara-poutra. On la fait infuser. Quelques gouttes de la liqueur ainsi obtenue, m?lang?es ? la boisson dun homme, d?terminent chez lui une fi?vre violente accompagn?e dune ?ruption cutan?e.

Le visage de lAm?ricaine s?claira:

Il est f?cheux de plaisanter ainsi avec le mariage, d?clara-t-elle, mais le but ? atteindre est louable, et pour ma part, japprouve votre plan.

Moi aussi, s?cria B?rard.

Alors, ? demain louverture des hostilit?s; d?nons.

Giraud ?tait dune humeur charmante et pour cause. Ses adversaires se mettaient eux-m?mes ? sa merci. Gr?ce ? sa combinaison, il ?pouserait Yvonne. Une fois le mariage c?l?br?, il navait plus rien ? craindre. Elle ?tait bien et d?ment sa femme. Il avait peine ? contenir son envie de rire en songeant ? la t?te que feraient les voyageurs, lorsquils sapercevraient quils avaient ?t? roul?s ? fond.

Tout se passa comme il avait ?t? convenu. Yvonne, styl?e par ses amis, d?clara au Directeur de la prison quelle consentirait ? ?pouser M. Canet?gne; le mariage lui paraissant pr?f?rable ? la captivit?.

Le R?sident fixa au 26 octobre la date de lhymen, et le soir du 15, le n?gociant vint prendre cong? de miss Pretty et de ses compagnons, sous couleur daccompagner le secr?taire du mandarin de Thuy-Shang, lequel, on la devin?, nexistait que dans son imagination. En r?alit?, il senferma dans une cahute du quartier indig?ne, attendant lheure de recueillir le fruit de sa ruse.

Le 16, le Fortune fit son entr?e dans la baie dAlong, qui sert de port ? Ha?-Phong, et Diana donna lordre au capitaine Maulde d?tre pr?t ? partir le 26 d?s la premi?re heure.

Longues furent les journ?es qui suivirent. Chaque matin, Claude et miss Pretty, parfois aussi William Sagger, visitaient Yvonne et Marcel. Ceux-ci, dabord un peu inquiets, s?taient familiaris?s avec lid?e du faux Giraud. Simplet la d?clarait excellente. Cette substitution de mari? lui semblait une trouvaille. Vaincre Canet?gne avec ses propres armes; trouver la d?livrance dans le moyen m?me qui devait encha?ner ses victimes, n?tait-ce pas plaisant et bien propre ? exciter la verve gouailleuse du sous-officier.

Enfin, le soleil se leva sur le vingt-sixi?me jour du mois. Yvonne et Marcel furent extraits de leur prison et conduits ? la R?sidence, o? leurs amis les attendaient d?j?. Giraud, en grande tenue, ?tait arriv? bon premier.

Il avait annonc? ? Claude que sa ruse avait compl?tement r?ussi, et quil ?tait venu ? Ha?-Phong, charg? par Canet?gne dinformer le R?sident de son indisposition subite.

Je devais faire reculer le mariage, avait-il ajout?. Je trahis la confiance de ce pauvre homme. Je lui ai subtilis? tous ses papiers.

Sans doute la trahison ne pesait point ? sa conscience, car il rayonnait. Claude, croyant ? la sinc?rit? de sa joie, lui serra la main avec effusion.

Monsieur Giraud, nous noublierons jamais ce que vous faites aujourdhui pour nous.

Jen suis s?r, monsieur B?rard, et cest ce qui double mon contentement.

Le Marsouin ne remarqua pas de quel ton ?trange le commissionnaire avait prononc? ces mots, car au m?me instant, les prisonniers, entour?s de gardes civils indig?nes, faisaient leur apparition.

Presque aussit?t, le R?sident pr?venu de leur arriv?e p?n?tra dans la salle. Dun ton monotone, il lut les obligations r?ciproques des ?poux, puis dune voix claire, il demanda:

M. Canet?gne, Isidore, Louis, Fulcrand, consentez-vous ? prendre pour ?pouse Mlle Ribor, Yvonne, ici pr?sente?

Oui, r?pondit le pseudo-Giraud.

Et vous, Mlle Ribor, consentez-vous ? prendre pour ?poux M. Canet?gne, ici pr?sent?

Avec un vague sourire, la jeune fille murmura:

Oui.

Je vous d?clare donc unis en l?gitime mariage. Veuillez signer sur le registre.

Il y eut une minute de brouhaha. Les mari?s, leurs t?moins: Marcel et Claude pour Yvonne, William Sagger et le capitaine Maulde pour Canet?gne, appos?rent leurs griffes sur le registre.

Le mariage ?tait consomm?.

LAvignonnais dut se tenir ? quatre pour ne pas crier son triomphe. Yvonne ?tait ? lui. D?sormais, il se souciait dAntonin Ribor, comme de sa premi?re culotte. Ses adversaires ?taient des quantit?s n?gligeables.

S?ance tenante, tandis que les prisonniers rendus ? la libert? quittaient la R?sidence avec leurs amis, il se fit d?livrer une copie de lacte de mariage, en m?me temps que le livret de m?nage dont la municipalit? dHa?-Phong a ?t? pourvue. Ce qui, au reste, arracha au n?gociant cette exclamation:

Et on pr?tend que lAdministration ne fait rien pour les colonies.

Muni de ces papiers, il rejoignit la bande joyeuse qui se dirigeait vers le canal du Song-Tam-Bac. Avec tout le monde, il sembarqua sur un sampang que les rameurs tonkinois firent voler sur leau. On le plaisantait. Yvonne lappelait en riant: mon mari. Il laissait dire, samusant plus que personne. Comme le chat qui joue avec la souris, il lui plaisait de laisser les jeunes gens dans leur erreur. Il ?prouvait un plaisir cruel ? les voir gais, confiants, illusionn?s de libert?, alors quil navait qu? dire une parole pour les d?sesp?rer. Il comptait rester muet jusquau soir, et ? lissue du d?ner, il m?nageait un coup de th??tre.

Des gardes civils entreraient dans la salle de lh?tel o? le banquet aurait lieu. Il se d?masquerait, et sous bonne escorte, sa femme serait conduite dans lhabitation quil avait lou?e ? cet effet. Davance il sesbaudissait de la consternation des assistants. ? part lui, il murmurait, reprenant pour une minute son accent m?ridional:

T?, les pitchouns verront quils ne sont pas de force!

Sa surprise fut vive lorsque le sampang d?boucha dans la baie dAlong. ? deux encablures se profilait le Fortune, pr?t au d?part, ses chemin?es fumantes.

O? allons-nous? demanda-t-il.

Au Fortune, r?pondit miss Pretty. Apr?s notre ?quip?e, le mieux est de fuir ce pays. M. Antonin Ribor, dailleurs, a pris le chemin des stations fran?aises du Pacifique, nous le suivrons.

Le n?gociant ne trouva pas un mot ? dire. Il ignorait les disposions prises en son absence.

Je suis jou?, murmura-t-il?

Puis reprenant son sang-froid.

Jou?, pour le moment. Sur la premi?re terre Fran?aise, je r?clame, manu militari, mademoiselle ma femme.

Lembarcation accostait. Se contraignant ? faire bon visage ? mauvaise fortune, Canet?gne monta sur le pont du yacht, et tandis que le sampang, vide de ses passagers, regagnait Ha?-Phong, le capitaine Maulde, debout sur la passerelle, faisait entendre le commandement.

Go ahead!

Le steamer se mit aussit?t en marche. ? larri?re, Yvonne et Simplet regardaient fuir la terre.

Comme nous avons souffert l?, dit-il doucement.

Oui, mais cest l?, Simplet, que jai su ton affection. Aussi jai une tristesse ? quitter ce pays.

Ch?re Yvonne!

? deux pas deux, Canet?gne, masqu? par une caisse, ?coutait. Il eut un sourire rageur:

Flirtez, mes gaillards, gronda-t-il, flirtez. Bient?t vous aurez de mes nouvelles.

La c?te disparut peu ? peu ? lhorizon, et le yacht fendit les flots courts du golfe du Tonkin, emportant ? son bord cet ?trange m?nage compos? dune ?pouse, ignorante de la r?alit? de son union, et dun mari, auquel les circonstances d?fendaient de prendre son titre.

XXXII. EN NOUVELLE-CAL?DONIE

Apr?s vingt jours de navigation, ayant entrevu les ?les Lu?on, Born?o, Nouvelle-Guin?e et les groupes fran?ais des ?les Loyaut? et Nouvelles-H?brides, le Fortune stoppa en dehors de la passe Dumbea qui coupe la cha?ne de r?cifs qui entoure la Nouvelle-Cal?donie, en face de Noum?a. Le navire nentrait pas dans le port. Les ?v?nements r?cents avaient d?montr? la n?cessit? de la prudence ? ses passagers. Avec une amabilit? dont tous lui avaient su gr?, Giraud-Canet?gne avait fait cette proposition:

Seul, je ne cours aucun risque. Aussi veuillez mettre le canot ?lectrique ? leau. Je me rendrai au Gouvernement, chez le directeur du service judiciaire, et je vous rapporterai les renseignements que jaurai recueillis.

La motion accept?e denthousiasme, Sagger avait d?clar? que le steamer ne pouvait rester en panne ? lendroit o? il se trouvait; cette man?uvre devant forc?ment appeler lattention et le soup?on. Le mieux, ? son avis, ?tait de remonter vers le nord en suivant le r?cif ext?rieur, et de gagner la passe du Bourail o? lon attendrait le retour du messager. Celui-ci naviguerait entre la c?te et le r?cif, le faible tirant deau de la chaloupe le permettant. Ainsi dit, ainsi fait. Giraud serra la main de ses confiants adversaires, sourit agr?ablement lorsquYvonne lui dit en riant:

Monsieur mon mari, vous le voyez, je vous laisse toute libert?, nen abusez pas!

Et le canot ?lectrique d?borda, se dirigeant sur Noum?a, dont la rade, abrit?e dun cercle de collines, se d?coupait dans la c?te violac?e par l?loignement.

Alors le vapeur reprit sa route et, durant trois heures, prolongea la ceinture corallif?re de l?le. Tant?t les c?tes s?loignaient jusquaux confins de lhorizon, tant?t elles se rapprochaient assez pour laisser distinguer les arbres des for?ts. Tamanous, h?tres mouchet?s, ch?nes-gomme, kohus, houps, miln?as, ga?acs, kaoris, araucarias, acacias, m?laient leurs feuillages dans les plaines, et plus haut, sur les hauteurs, les bouquets de niaoulis, dont l?corce ?paisse sert ? confectionner des toitures, dressaient vers le ciel leurs troncs massifs.

Puis des plantations succ?daient aux futaies: cannes ? sucre, caf?iers, cocotiers, m?riers, vignes, cotonniers, manioc, bl?. Et William Sagger, toujours pr?t ? monter en chaire, disait les richesses min?rales et v?g?tales de l?le, sa salubrit?, son importance militaire. Il d?crivait les ?tablissements p?nitentiaires: l?le des Pins, l?le Nou avec son camp de Montravel, la presqu?le Ducos, Ko?-Nemba, Fonwhary, la Foa, Teremba, Bourail, Bacouya.

Si bien que le Fortune sarr?tant en face du village de Bourail, ?tabli au fond dune anse, les voyageurs manifest?rent le d?sir de descendre ? terre. Ils ?taient loin de Noum?a, centre administratif de la colonie. La baie nest pas en eau profonde, par cons?quent le navire ne faisait pas une chose extraordinaire en mouillant en dehors des r?cifs! Limprudence, si elle existait, ?tait de faible port?e. Lintendant lui-m?me le reconnut.

Marcel et ses amis prirent place dans la chaloupe qui les conduisit ? terre. Ravis de n?tre plus emprisonn?s dans le steamer, de fouler le sol ferme, ils suivaient un sentier serpentant ? travers un taillis de tamanous de plaine. Le sous-bois d?gageait de subtils parfums quils aspiraient avec d?lices.

Tout ? coup, Marcel qui marchait en avant sarr?ta brusquement. Tous limit?rent. Un bruit de voix parvenait jusqu? eux. Une voix dhomme, rauque, gutturale, mena?ait; une voix de femme semblait implorer.

Quest-ce? demand?rent Yvonne et Diana prises de crainte.

La question fit cesser lh?sitation de Simplet.

Nous allons le savoir, dit-il en s?lan?ant dans la direction du son. Quelques pas lui suffirent ? contourner les buissons qui masquaient les personnages inconnus. Une femme, une paysanne de race europ?enne ?tait ?tendue sur le sol maintenue ? la gorge par un Canaque, demi-nu, au torse couvert de tatouages bleus, aux cheveux ceints dune lani?re, qui brandissait un casse-t?te. Sans r?fl?chir Dalvan bondit, arrache larme des mains de lindig?ne quune pouss?e jette sur le gazon. Il aide la paysanne ?pouvant?e ? se remettre sur ses pieds.

Ah! monsieur, b?gaie-t-elle, vous mavez sauv? la vie.

Que voulait donc cet homme?

Je ne sais. Il est ivre probablement, il revient dune f?te, dun pilou-pilou, comme nous disons ici. Il a pr?tendu quil ?tait insult? parce que je ne m?tais pas cach?e ? sa vue.

Et la surprise se peignant sur le visage des voyageurs.

Vous n?tes pas du pays, sans doute. Apprenez donc que la femme canaque est consid?r?e par les naturels comme un ?tre inf?rieur, ? ce point que si elle rencontre un homme, fut-ce son fils, elle doit se dissimuler derri?re un arbre, dans un foss?, jusqu? ce que le guerrier se soit ?loign?.