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Le sergent Simplet

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Mais presque aussit?t un large rire disjoignit ses l?vres. Ce serait lui, et non Marcel Dalvan, qui tirerait la jeune fille des mains des ?cumeurs de la brousse. Et sadressant au chef silencieux:

?tes-vous Songo?, demanda-t-il?

Lindig?ne eut un geste de surprise, puis se ma?trisant, il fit oui de la t?te.

Bien. Je sors de la mission du p?re Eus?be.

Le visage du chef sadoucit.

Tu as vu le p?re?

Oui. Et sur son conseil, je venais vers vous, lorsque vos soldats mont fait prisonnier.

Tu venais vers moi. Quel motif te guidait?

Quel motif?

Le n?gociant h?sita un instant. En entendant parler fran?ais, Yvonne avait lev? la t?te; ses regards s?taient fix?s sur Canet?gne, m?connaissable pour elle comme pour ses amis. Alors lAvignonnais lui adressa un signe de la main et dune voix forte:

Je voulais r?clamer cette femme, que lHindou qui laccompagne a tra?treusement enlev?e.

? ces paroles, Nazir et Mlle Ribor se dress?rent sur leurs pieds; leurs gardiens firent mine de les saisir; mais sur un geste de Songo?, ils laiss?rent la jeune fille approcher des interlocuteurs.

Avec mon ami Marcel Dalvan, reprit le pseudo-Giraud, nous les suivons depuis plus de deux mois.

Tais-toi, ordonna le Muong, laisse-moi rassembler les chefs.

Il poussa une exclamation gutturale, et plusieurs guerriers savanc?rent vers lui. Leurs armes plus belles, leurs v?tements d?toffes plus fines indiquaient seuls leur rang. Tous se group?rent aupr?s de Songo?. Celui-ci leur dit quelques mots en annamite, et apr?s quils eurent r?pondu, il se tourna vers lAvignonnais:

Tu r?clames cette prisonni?re. ? quel titre? Est-elle donc ta femme?

Canet?gne et Yvonne se regard?rent. Lintonation du Muong semblait indiquer quil ?tait dispos? ? acc?der ? la demande de lEurop?en.

Est-elle ta femme? redit-il encore.

Oui, firent le n?gociant et Yvonne en m?me temps, pouss?s par la crainte de voir s?vanouir une chance de salut.

Oui et elle a ?t? enlev?e par lHindou qui est l?-bas?

Parfaitement!

Un court colloque sengagea entre les chefs, puis tous se mirent ? rire et Songo? reprit:

Tu pr?tends que ta femme a ?t? enlev?e. Or, lorsque mes guerriers lont rencontr?e, elle ?tait mont?e sur un cheval, ses mains navaient pas dentraves; et paisiblement elle suivait lHindou. Elle est donc aussi fautive que lui et tu serais oblig? de la punir. Nous t?pargnerons cette peine, tu verras comment les Muongs ch?tient l?pouse fugitive et son complice.

Et comme le n?gociant stup?fait voulait se r?crier, lancien tirailleur annamite fit entendre un sifflement strident. Aussit?t des guerriers saisirent Yvonne et Nazir, les garrott?rent ?troitement et les couch?rent sur le sol.

Mais, sapristi! hurla Canet?gne, le p?re Eus?be ma dit

Songo? ricana.

Elle sera punie plus cruellement que par toi.

Chez nous, on crucifie la femme et celui quelle a suivi. Sur un radeau, les pieds et les mains travers?s de fortes chevilles, ils sont abandonn?s au cours du fleuve. Ceux qui les voient passer les injurient, car ils connaissent la justice du Laos! Dailleurs cest le v?u du conseil des chefs. Garde le silence, car tes protestations entra?neraient peut-?tre mes amis ? te sacrifier. Tu es un blanc, de la race de leurs ennemis. Je nai pu encore leur faire comprendre que les Fran?ais sont les bienfaiteurs du pays.

Yvonne avait entendu. Elle eut une plainte d?chirante, et le n?gociant terrifi?, ne put que bredouiller:

Mille regrets je voulais vous sauver ces gens sont des sauvages.

Il ?tait profond?ment troubl?. Le supplice atroce qui se pr?parait le remplissait d?pouvante. Certes, il eut ruin? sans scrupule vingt familles, r?duit ? la mis?re des femmes, des enfants; mais de jongler avec le code, ? crucifier quelquun, il y a un ab?me. Un bourreau peut avoir plus de sensibilit? vraie, plus de courage quun agent daffaires. Il est moins cruel de faire couler du sang que des larmes; mais le proc?d? est plus brutal.

Pourtant une id?e le calma. Ces Muongs en somme travaillaient dans son int?r?t. Ils supprimaient Yvonne, si dangereuse pour sa tranquillit?. Dans ce meurtre il n?tait pour rien.

Morte la b?te, murmura-t-il, mort le venin. Cest le hasard qui d?cide en ma faveur.

Sur cette r?flexion, il sadossa ? un arbre, ? la limite de la clairi?re, et regarda les pr?paratifs du supplice.

Yvonne aussi, dun ?il avide, suivait les mouvements de ceux qui allaient la torturer. D?j? des guerriers avait abattu des arbres de moyenne taille. Ils les ?branchaient, puis les attachaient au moyen de lani?res d?corce. Le radeau qui emporterait les condamn?s prenait forme. La jeune fille frissonnait de tout son ?tre. La terreur faisait entrechoquer ses dents. Elle songeait que dans un instant, elle serait couch?e sur le grossier esquif, que ses pieds, ses mains seraient d?chir?s par des clous, et puis le courant de la rivi?re lemporterait agonisante, appelant la mort qui, pendant des heures, se ferait attendre.

Et tout ? coup, sa pens?e retourna ? Marcel; Marcel qui ?tait arriv? ? quelques kilom?tres delle; Marcel qui s?tait acharn? ? sa d?livrance. Il avait donc pour elle autant daffection quelle en ressentait pour lui.

Mais ? quel moment affreux lui venait cette id?e heureuse? Elle allait mourir! ? lheure o? la vie lui semblait plus lumineuse, plus exquise, elle allait tomber sous les coups des indig?nes, et durant sa longue souffrance, dans lhorreur de ses membres bris?s, sous lardeur br?lante du soleil, au milieu du vol affam? des moustiques attir?s par le sang, elle songeait, ironie am?re de la fatalit?, quelle aurait pu conna?tre le bonheur!

Son c?ur se contractait avec force r?volte physique contre le destin; des larmes roulaient sur ses joues bl?mies. Elle avait la sensation dun brusque effondrement, et dans son cr?ne r?sonnaient les coups de maillet des sinistres ouvriers qui pr?paraient son supplice.

Le bruit cessa. Des guerriers la soulev?rent, la port?rent contre un arbre au tronc duquel ils lattach?rent. Soutenue seulement par ses liens, paralys?e par lexc?s m?me de sa terreur, elle assista comme en r?ve, ? un effroyable spectacle. Le Ramousi hurlant, ?cumant, fut jet? sur le radeau plac? au bord de la rivi?re et quun faible effort mettrait ? flot. Maintenu par les Muongs, les bras en croix, il fut r?duit ? limmobilit?.

Puis l?cho dun marteau frappant sur un coin de bois, un rugissement pouss? par le patient, puis plus rien. Une main du Ramousi travers?e, saignante, ?tait fix?e aux poutres du pilori flottant. Trois fois encore les m?mes sons parvinrent aux oreilles de Mlle Ribor. Les bourreaux se relev?rent, d?masquant le crucifi?, et dun pas lent march?rent vers elle.

Son tour ?tait venu. Malgr? elle, sa bouche souvrit pour une clameur rauque, ?perdue. Ses membres se tordirent pour briser les entraves, ses yeux cherch?rent un d?fenseur. Elle ne vit que les faces jaunes, diaboliques des Muongs, et ? vingt pas delle, accroupi ? terre, la figure cach?e dans ses mains, linconnu qui avait tent? de la d?livrer. Lun des ex?cuteurs lui appuya lourdement la main sur l?paule. Elle eut un soubresaut, et de nouveau, elle lan?a un cri fauss?, d?chirant, sinistre, extra humain de b?te hurlant ? la mort. Cette fois une voix r?pondit. Dans le taillis vibra un rauquement prolong?. Les Muongs s?cart?rent, la frayeur peinte sur le visage:

Garou, dirent-ils, garou!

Le tigre, r?pondit Songo?.

Plus rapproch? le terrible rauquement ?clate de nouveau. ?videmment le fauve se h?te. Il a senti la proie assur?e. Il accourt. Les pirates senfuient, plongent dans le taillis. Le faux Giraud veut les suivre, mais il est loin davoir leur agilit?. Un ?b?nier est ? sa port?e, lan?ant des branches ? port?e du sol. Il grimpe, il grimpe toujours plus haut et dispara?t dans le feuillage.

Yvonne li?e, Nazir r?lant sont seuls au milieu de la clairi?re d?sert?e.

Des craquements ?clatent sous bois, et des buissons brusquement ?ventr?s jaillit un tigre royal aux yeux flamboyants, ? la gueule formidable. Lanimal aper?oit Yvonne. Limmobilit? de la jeune fille terrifi?e linqui?te. Il sarr?te. Il se rase et lentement, le ventre contre terre, il rampe vers elle.

Les prunelles dilat?es, Mlle Ribor ne perd pas un mouvement du f?lin. Elle voudrait d?tourner la t?te, elle ne le peut pas. Le fauve la fascine. Elle contemple ses dents meurtri?res, ses griffes ac?r?es qui, ? chaque pas, ?gratignent le sol. Le tigre se rapproche. Deux m?tres le s?parent ? peine de sa victime; il a un ronron terrible et joyeux, auquel la jeune fille r?pond, sans savoir ce quelle dit, par un appel ?touff?:

Simplet! Simplet!

Elle ob?it ? cet instinct qui, dans le p?ril, nous pousse ? appeler ceux qui nous ont le plus ch?ris.

Mais que se passe-t-il? Est-elle d?j? folle? Il lui semble que, tout pr?s delle, les buissons sabattent bris?s pour livrer passage ? un homme, et cet homme au visage griff? par les ronces, aux v?tements d?chir?s, elle croit le reconna?tre. Cest celui ? qui elle demandait secours. Cest Marcel.

Non, elle ne se trompe pas. Son fr?re de lait, parti de la mission avec une lettre du p?re Eus?be, a entendu ses plaintes. Il a fonc? ? travers le hallier. Il bondit dans la clairi?re. Il voit le p?ril et se jette entre Yvonne et le tigre. Surpris, le f?roce animal recule, mais la col?re brille en ses yeux, sa queue bat ses flancs.

Nom dun chien, murmure le jeune homme, je nai pas darmes. Ce satan? p?re Eus?be me les a fait laisser ? la mission.

Fuis, ordonne Mlle Ribor qui a entendu, fuis, je ne veux pas que tu meures pour moi. Je ne le m?rite pas.

Le tigre a fait un pas en avant. Il se ramasse. Il va bondir, renverser en temp?te fauve ses ennemis d?sarm?s.

Adieu, Simplet, pardonne-moi, g?mit Yvonne.

Mais Dalvan a relev? la t?te:

Je ny pensais pas, cest pourtant simple, tous les animaux sauvages ont peur du feu.

Tout en parlant il saisit une des bo?tes dallumettes bougies que lui a confi?es le p?re Eus?be, enflamme dun coup son contenu et le jette ? la face du tigre.

Un hurlement r?pond ? son geste. Les allumettes retenues par les poils, flambent sur le mufle du carnassier. Aveugl? par la flamme, affol? par la br?lure cuisante du phosphore, lanimal tourne en cercle, avec des rauquements plaintifs. Il lance les pattes en avant pour se d?barrasser de lennemi inconnu qui le torture.

Vite, reprend Simplet, filons.

En un tour de main il a d?tach? Mlle Ribor. Il lemporte dans ses bras.

Un radeau, s?crie-t-il, cest le salut.

Dun vigoureux effort, il pousse dans leau lesquif ou r?le lHindou crucifi?. Il y prend place avec Yvonne, et dune pouss?e le lance dans le courant, tandis que son fauve adversaire continue ? bondir d?sesp?r?ment et ? faire retentir la for?t deffroyables rugissements.

Saisi par les remous, le radeau s?loigne en tournoyant. La clairi?re reste en arri?re. Sur chaque rive la for?t ?l?ve un mur de verdure. Accroupie au milieu du plancher, Yvonne ne prononce pas une parole. Apr?s tant de secousses, elle est comme h?b?t?e. Une grande lassitude p?se sur elle. Elle ferme les yeux, elle dort. Et pendant ce temps, Marcel dispose ? larri?re une sorte de godille, afin de diriger un peu lembarcation; cela fait, il songe au Ramousi qui vient de rendre le dernier soupir; il ne veut pas quau r?veil, Mlle Ribor aper?oive le cadavre de son ravisseur; mais vainement il essaie darracher les coins enfonc?s dans les pieds et les mains de Nazir. Il faudrait des outils sp?ciaux pour cette op?ration. Alors il va sasseoir ? larri?re, aupr?s du gouvernail quil a improvis?. Les heures passent. Nulle part, il ne voit une berge favorable ? un d?barquement. La rivi?re coule entre des rochers couronn?s d?paisses v?g?tations. Il semble m?me que son lit se resserre, que son courant sacc?l?re.

Diable! se dit le sous-officier, est-ce que nous arriverions ? des rapides?

? ce moment, Yvonne rouvre les yeux. Son regard ?tonn? se fixe sur Marcel. Elle lui sourit. Il y a tant de tendresse dans ses prunelles que le jeune homme reste saisi. Lui aussi contemple sa s?ur de lait enfin reconquise. Ils demeurent ainsi, sans une parole, sans un geste, ab?m?s dans la joie de se revoir.

Un choc les rappelle ? eux-m?mes. Le radeau sest engag? dans un ?troit couloir rocheux o? les eaux sengouffrent avec violence. ?? et l?, au milieu de tourbillons d?cume, des pierres noires pars?ment le lit de la rivi?re. Le plancher flottant file rapide comme une fl?che. Sil se heurte contre un rocher, il se brisera.

Un rapide, murmure Simplet subitement p?li.

Yvonne a compris. La mort les guette au fond des eaux mugissantes. Soudain son visage s?claire, elle se tra?ne aupr?s de Simplet qui, cramponn? ? la godille, cherche ? gouverner entre les ?cueils. Elle est pr?s de lui maintenant, elle le regarde avec une larme dans les yeux.

Simplet, dit-elle dune voix tremblante.

Il se tourne vers elle:

Petite s?ur?

La mort est autour de nous. Il faut que tu me pardonnes mes d?dains ridicules, mon injustice. Simplet! si nous ?chappons au p?ril, veux-tu de moi pour femme, pour servante?

Marcel h?site ? r?pondre. Il se souvient de laveu surpris sur la colline Fady, pendant le sommeil de sa compagne. Mais lattitude de la jeune fille, ses yeux humides implorent.

Toi, nas-tu jamais song? ? un autre?

Moi? oh! le peux-tu penser. Sans savoir, jai ?t? ?prise par ton courage, ta bont?, ta gaiet?. D?j? quand nous fuyions Antananarivo, ? Madagascar, ma pens?e tappartenait.

Il ferme les yeux. C?tait de lui quelle r?vait dans la nuit ti?de; c?tait de lui-m?me quil s?tait senti jaloux.

Une secousse ?pouvantable se produit. Le radeau a touch?; les madriers se disloquent. Les jeunes gens roulent dans leau bouillonnante, et les lames au panache d?cume senroulent autour deux ainsi que des linceuls, dans lassourdissant fracas du rapide.

XXXI.LA REVANCHE DE GIRAUD-CANET?GNE

Sur la rive droite du canal de Song-Tam-Bac qui relie le port tonkinois dHa?-Phong ? Hano?, s?l?ve, ? peu de distance de la mer, un d?licieux pavillon, dont chaque ?tage prolong? en v?randa fait aux appartements une ceinture dombre. Des rampes de bois, ouvr?es avec fantaisie, s?tendent entre les colonnettes qui supportent les balcons. Des cocotiers, des bambous hauts de dix m?tres, des manguiers croissent dans le jardin, m?lant leurs panaches, leurs tiges ?lanc?es, leurs d?mes de verdure.

Dans lapr?s-midi du 12 octobre, sur le balcon du premier ?tage, do? lon d?couvre le canal bord? de docks, d?tablissements des messageries maritimes et fluviales, de comptoirs darmateurs, deux hommes ?taient assis ? lannamite, cest-?-dire sur une grande table carr?e aux pieds courts. Devant eux de minuscules tasses de porcelaine et une th?i?re fumante. Lun ?tait M. Corbin, suppl?ant du r?sident-maire dHa?-Phong; lautre ?tait M. Canet?gne.

Comme je vous lexpliquais, fit ce dernier continuant une conversation commenc?e, je d?sire simplement frimer une arrestation.. Prise de peur, Mlle Yvonne Ribor consent ? m?pouser, et vous mavez rendu un immense service.

M. Corbin eut une moue dubitative.

Est-ce un service vraiment?

Certes.

Pourtant le mariage, surtout avec une femme que lon contraint, me para?t la plus funeste des exp?riences.

Oh! les jeunes filles, cela ne sait pas.

Du reste, monsieur Canet?gne, je vous suis tout acquis. Ce soir m?me, ainsi que vous le d?sirez, cette personne et son compagnon, Marcel Dalvan, nest-ce pas? seront arr?t?s. Seulement si vous ?tes malheureux en m?nage, souvenez-vous que vous avez insist?.

Croyez ? ma reconnaissance.

Sur ces mots, le commissionnaire descendit de la table, et apr?s une vigoureuse poign?e de mains, prit cong? de M. le suppl?ant du R?sident. Il ?tait ravi.

? la mission du p?re Eus?be, il avait apport? la nouvelle de la fuite de Marcel et dYvonne en radeau. Claude, Sagger et miss Diana avaient aussit?t gagn? la rivi?re Noire, et ? trois jours de marche, dans un poste avanc? de tirailleurs tonkinois, ils avaient rejoint les jeunes gens miraculeusement tir?s du rapide par les petits soldats jaunes.

Moyennant quelques pi?ces dor, Canet?gne avait d?cid? un indig?ne ? assurer ? ses amis quil avait vu Antonin Ribor, et que celui-ci avait descendu le fleuve vers Ha?-Phong. Voil? comment tous se trouvaient r?unis ? lh?tel fran?ais de la ville, attendant larriv?e du Fortune, au capitaine duquel lAm?ricaine avait t?l?graphi? ? Sa?gon. Car le pseudo-Giraud s?tait procur? un second faux t?moin, lequel avait jur? que le fr?re dYvonne avait quitt? le Tonkin, se dirigeant vers les possessions fran?aises du Pacifique. Maintenant, en d?guisant quelque peu la v?rit?, il s?tait assur? le concours de M. Corbin, charg? des fonctions de r?sident, en labsence du titulaire, et qui croyait tout bonnement faire une action louable.

? lh?tel, il trouva Yvonne et Simplet en grande conf?rence avec Sagger. Lintendant leur disait les m?urs tonkinoises, la famille unie, le respect du p?re, et surtout le culte des anc?tres. Il vantait la douceur, le courage des naturels aux formes fr?les et gracieuses, que des voyageurs grincheux ont injustement appel?s b?tes jaunes.

Aussi souriant que sil ne venait pas de commettre une trahison, lAvignonnais se m?la ? la conversation, d?bita un certain nombre de lieux communs sur lopium, la cuisine, le th??tre, la musique indig?nes et finit par senqu?rir de miss Diana.

Elle ?tait sortie avec Claude B?rard. ? cette heure, tous deux ?taient assis sous un ?norme banian, au bord de la rivi?re Cua-Cam, qui ferme le triangle form? par la c?te et le canal Song-Tam-Bac, dans lequel est enferm?e la ville. Ils gardaient le silence. Depuis que lactivit? du Marsouin n?tait plus occup?e par les dangers sans cesse renaissants, il ?tait triste, et par un ph?nom?ne bizarre, sa m?lancolie se refl?tait sur le visage de sa compagne. Tout ? coup, Diana sembla prendre un parti:

Monsieur Claude, dit-elle.

Mademoiselle.

B?rard leva la t?te. LAm?ricaine le regardait bien en face, de ses yeux clairs et francs.

Monsieur Claude, reprit-elle, si je vous ai propos? une promenade, cest que javais ? vous dire des choses s?rieuses. Ne minterrompez pas, je ne saurais plus. Mon courage ne demande qu? s?chapper. Ainsi ?coutez-moi, sans parler Vous r?pondrez apr?s.

Il fit signe quil ob?irait.

Bien. Ne me regardez pas non plus. Mes id?es sembrouillent alors. Cest cela. Je commence. Cest vous qui mavez appris quil existe des gens dune autre race que les courtisans de largent. Ne faites pas de gestes, je vous en prie. Cest vous, je dis. Alors vous mavez paru un ?tre rare. Je vous ai observ?. Je vous ai vu sinc?re, bon, loyal. Si! si! ne protestez pas; vos amis aussi, du reste. Et je suis devenue votre amie, ou du moins jai cru la devenir.

Il eut un mouvement brusque, mais elle larr?ta:

Non, non. Je nai pas encore fini. Un jour, celui o? nous avons visit? Chandernagor, jai caus? avec M. Marcel, et jai compris que la fortune, envi?e de tant de gens, peut ?tre un obstacle au bonheur.

Et avec un l?ger tremblement dans la voix, elle poursuivit:

Oui; je lentretenais dun homme vers qui sen ?tait all?e toute mon affection, et lui me r?pondit: Faites-lui oublier que vous ?tes riche, sans cela il a trop de fiert? pour avouer sa tendresse.

Claude s?tait pench? en avant, les mains crisp?es sur son visage.

Jai essay?, continua lAm?ricaine, je nai pas pu, sans doute. Il m?vite, il semble souffrir de ma pr?sence, et pourtant il est injuste. Dois-je ?tre punie parce que je suis riche? Est-ce ma faute si mon p?re a amass? des millions? Jai r?fl?chi, et jai pens? quun honn?te homme ne pourrait me faire un crime de ce que les autres consid?rent comme une vertu. Seulement il est fier, il se taira toujours. Alors, comme il ne viendra pas ? moi, je me suis d?clar? que jirais ? lui. Cest pour cela, monsieur Claude que je vous demande si, vos amis revenus en France avec le papier quils cherchent, vous voudrez de moi pour femme.

Sa voix avait faibli sur ces derniers mots. ?videmment sa provision de courage ?tait ?puis?e. Lui, avait relev? le front; il la contemplait, et tout ? coup il lui prit la main, la porta ? ses l?vres et ?clata en sanglots. Le soldat ?nergique ?tait sans force devant la joie.

Lorsque les promeneurs rentr?rent ? lh?tel, le rayonnement de leurs visages frappa tout le monde. Simplet les consid?ra avec attention, puis doucement:

Vous ?tes heureux, aussi?

Ils rougirent sans r?pondre.

? la bonne heure donc. Vous le voyez, miss Pretty, c?tait bien simple, il suffisait de prouver que vous ?tes un ange.

Puis changeant de ton:

Nous d?nons au champagne, nest-ce pas? Cest le seul vin qui convienne un jour de fian?ailles.

Tandis quil allait donner les ordres n?cessaires, les jeunes filles se retir?rent ? l?cart. Elles causaient ? voix basse, mais ? leurs yeux brillants, ? leurs joues anim?es dune bu?e rose, il ?tait facile de deviner quelles ?changeaient de gracieuses confidences.

La petite Fran?aise oubliait ses soucis, lAm?ricaine sa misanthropie. Le soleil ?tait sur elles, jetant son poudroiement dor sur les mis?res de la vie prosa?que. Un peu craintives encore, elles se disaient la po?sie ?trange du r?ve.