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Le sergent Simplet

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Et il a saut?. Il rit, enchant? de voir son ennemi s?loigner et profite de cet instant pour se rapprocher de la pagode. Mais il est au centre de la cour; aura-t-il le bonheur datteindre le refuge quil vise? Le rhinoc?ros est parvenu ? sarr?ter. Il se retourne furieux de son insucc?s et charge de nouveau. Aux appels de ses amis, Simplet r?pond par un geste de la main, il semble leur dire:

Soyez donc tranquilles. Un rhinoc?ros, ce nest pas une affaire!

Et quand la b?te mugissante arrive sur lui, il fait un pas de c?t?, fr?l? au passage par son monstrueux adversaire que son ?lan entra?ne encore ? cinquante m?tres.

Mais, ? la grande surprise de ses amis, immobiles sur les terrasses, Dalvan ne para?t plus songer ? se rapprocher du temple. Il demeure sur place, attendant tranquillement le retour du rhinoc?ros. Durant une heure, il lutte ainsi, laissant le pachyderme se fatiguer en vaines foul?es. La b?te s?puise visiblement; ses jambes lourdes tremblent, mais la rage lui rend de nouvelles forces, elle va, revient, passe, repasse en un galop sans tr?ve, hant?e du d?sir de broyer son insaisissable ennemi.

Peu ? peu, le cerveau ?pais de lanimal a compris la man?uvre de Simplet. Farouche, il charge encore, mais arriv? ? deux pas du sous-officier, il sarr?te brusquement sur ses pattes raidies et cherche ? porter un coup de c?t? au vaillant champion.

Claude, Diana, Sagger ont un cri d?pouvante; le pseudo-Giraud esp?re un instant ?tre d?barrass? du meilleur ami dYvonne, puis tous ouvrent des yeux effar?s, car une chose inexplicable se passe. Marcel a ?tendu le bras en avant. Sa main a touch? le front du rhinoc?ros, et soudain lanimal pousse un effroyable beuglement, ses jambes plient sous lui, il roule sur le sol o? il reste sans mouvement, apr?s une rapide convulsion.

Et avec un appel de victoire, Dalvan se tourne vers lendroit o? tout ? lheure Yvonne a paru emport?e par Nazir.

Ses amis suivent la direction de son regard. Une tristesse profonde les ?treint. La jeune fille nest plus l?, non plus que son ravisseur. Profitant de la diversion amen?e par le fauve, lHindou a fui avec sa victime. Marcel bondit vers le temple. Ses compagnons parcourent les terrasses. Tous atteignent les ruines, escaladent les escaliers, dont les spires senroulent aux flancs des tours. Ils p?n?trent dans les salles immenses, dans des corridors sans fin. Partout le vide, partout, sur les murailles de granit, sur les plafonds, les corniches, les degr?s, les entablements, les figures fouill?es par les sculpteurs dautrefois, horribles ou belles, grima?antes, souriantes, hommes, femmes, dieux et b?tes regardent de leurs yeux fixes. On dirait un peuple p?trifi? qui, dans un rapide et ironique r?veil, samuse de lagitation de ces pauvres cr?atures humaines, fourmis errantes dans le d?dale de la pagode gigantesque.

Ils arrivent sur lautre face du temple, ils dominent la campagne. Loin au sud, ils aper?oivent un lac, miroir immense o? se refl?te le ciel.

Des routes ?talent leur ruban jaune au milieu des verdures de la plaine.

Le Thanle-Sap, le grand lac du Cambodge, dit William Sagger.

Mais Marcel se penche en avant, sans souci du gouffre b?ant devant lui. ? moins dun kilom?tre, sur un chemin, une forme se meut avec rapidit?.

L? bas! rugit-il, Yvonne, il lenl?ve. Courons ? son secours.

Si Claude ne lavait retenu, le sous-officier fut tomb? dans le vide. Tous revinrent sur leurs pas, retrouv?rent les z?bus l? o? ils les avaient laiss?s, et contournant le fourr? qui abrite la pagode, galop?rent dans la direction du lac.

Mais Diana ne quittait plus Claude. Elle maintenait sa monture ? c?t? de celle du Marsouin, et comme celui-ci en paraissait surpris, elle lui dit avec une ?motion inexplicable:

Votre ami doit souffrir beaucoup. La s?paration est la plus cruelle souffrance, mieux vaut mourir ensemble que vivre s?par?s.

Et dun ton singulier:

Je ne sais votre pens?e, mais moi, je sens ainsi.

Cependant Canet?gne alias Giraud quun effort de son z?bu avait port? ? la hauteur de Dalvan, se frappait le front.

? propos, comment avez-vous tu? le rhinoc?ros?

Le jeune homme ne put se d?fendre de sourire. Il tira de son fourreau son sabre dabatis.

Avec ceci, dit-il.

Cette lame de trente centim?tres?

Parfaitement, cette lame enfonc?e dans l?il de la brute ma sauv? la vie!

Tristement il acheva:

Pourquoi? Puisque je nai pas su pr?server Yvonne.

Ses genoux se moul?rent dans les flancs du b?uf, et le galop enrag? de lanimal sacc?l?ra encore.

XXX.LE M?KONG

Tandis que Marcel luttait contre le pachyderme unicorne, Nazir, dabord surpris, avait recouvr? son sang-froid. Brusquement, il avait couvert la t?te dYvonne de sa ceinture de soie et avait emport? la jeune fille. Par un long d?tour, il avait gagn? un fourr? o? il avait cach? son second z?bu, et sautant en selle, la prisonni?re jet?e en travers devant lui, il avait fui ? toute vitesse vers le sud.

Suffoqu?e, Mlle Ribor avait perdu connaissance. En rouvrant les yeux, elle se vit couch?e au fond dune pirogue que des pagayeurs kmers faisaient voler ? la surface du grand lac. Elle leva la t?te. La rive laiss?e en arri?re commen?ait ? se noyer dans la brume du soir. Il lui sembla apercevoir un mouvement inusit? sur la berge, mais la nuit se fit. Elle ne vit plus rien que londe noire autour delle, et ? larri?re de lembarcation, la silhouette immobile du Ramousi. Un d?sespoir aigu sempara delle. Elle avait aper?u Marcel; elle avait cru ? la d?livrance prochaine, et maintenant elle ?tait plus captive que jamais.

Elle songea ? p?rir, ? mettre fin ? la terreur angoiss?e qui l?treignait depuis son d?part de Bangkok. Londe, o? les rames senfon?aient sans bruit, lui parut un lit de repos. Il lui suffisait de se laisser glisser dans cette tombe mobile pour ?chapper ? son ravisseur. Mais au premier mouvement quelle essaya, la jeune fille comprit que la mort m?me lui ?tait interdite. De fines cordelettes enserraient ses poignets et ses chevilles.

Toute la nuit la pirogue fila droit devant elle. Au jour elle rallia la rive, et la prisonni?re fut port?e dans une baraque, o? durant la saison de la p?che industrie florissante, car les poissons du Thanle-Sap, sal?s et s?ch?s, sont export?s dans tout lOrient les ?cumeurs du lac se livraient ? leurs op?rations. Des barils d?fonc?s, des engins de p?che, et surtout une insupportable odeur de saumure avari?e en faisaient foi.

Longue fut la journ?e. Enfin le soleil sabaissa sur les marais qui bordent le lac, lobscurit? se fit. Aussit?t Yvonne fut extraite de sa prison, report?e dans la pirogue, et la course nocturne recommen?a. Bient?t la lune se leva et permit ? linfortun?e voyageuse dapercevoir le paysage. La largeur du lac diminuait, diminuait. Le bateau entrait dans le canal qui relie la nappe deau au fleuve M?kong; canal singulier o?, suivant les diff?rences de niveau du Thanle-Sap et du cours deau indo-chinois, le courant se produit tant?t dans le sens sud-nord, tant?t dans la direction nord-sud.

Le voyage continua ainsi avec une ?c?urante monotonie. Le jour, Mlle Ribor ?tait claquemur?e dans une chaumi?re quelconque; la nuit, la pirogue lemportait toujours plus loin de ses amis.

Le 13 ao?t, vers deux heures du matin, elle entrevit Oudong, avec ses quais bien entretenus, ses palais, ses pagodes; le 14, Pnom-Peuh, capitale du Cambodge situ?e au point de rencontre du canal du Thanle-Sap et du M?kong. Avec stupeur elle constata que lembarcation remontait le courant, se dirigeant vers les r?gions inconnues du Laos explor?es par Francis Garnier.

Des for?ts ?paisses couvraient les rives. Palmiers, cocotiers, sapins, tecks, etc., m?laient leurs branches. Des bandes de singes saluaient le passage de la barque de grands cris, interrompus parfois par le rauquement redout? des tigres.

Des crocodiles, des tortues ?normes, d?rang?s dans leur repos, plongeaient brusquement, en faisant jaillir leau dans un ?claboussement formidable.

Le 15, la journ?e se passa dans une bonzerie dont les habitants, bonzes et bonzesses, v?tus uniform?ment dune robe monacale orn?e dun capuchon, vinrent curieusement consid?rer la prisonni?re. Elle essaya de leur parler, de leur expliquer sa situation. Peines perdues, ils nentendaient pas le fran?ais.

Leussent-ils compris dailleurs que le r?cit de la jeune fille ne les e?t pas ?mus. Ces pr?tres ignorants et cupides, qui sentent une ennemie dans la civilisation, se seraient r?jouis du d?sespoir dYvonne. Elle appartenait ? la race abhorr?e des conqu?rants.

Le 21, nouvelle d?sillusion; la pirogue atteignit les rapides de Khong ou de Kh?ne, d?fendus par le fortin fran?ais ?tabli dans l?le du m?me nom.

Il y avait l? des tirailleurs annamites, coiff?s du chapeau conique, sangl?s dans la vareuse bleu-marine, le pantalon large flottant sur leurs pieds nus. Mlle Ribor les aper?ut de loin, mais de loin seulement, car la pirogue aborda sur la rive droite, rive siamoise, et fut port?e ? dos par les pagayeurs jusquen amont des rapides. Et la navigation recommen?a.

Pourtant Yvonne ne d?sesp?rait pas. Elle ?tait certaine que Simplet ?tait sur ses traces, et une id?e lui ?tait venue: aider ses amis ? la retrouver. Toutes les fois quelle pouvait laisser une trace de son passage, inscription sur un mur, lambeau de sa robe attach? ? une branche, elle sempressait de le faire.

On ?tait dans une r?gion sauvage, inhabit?e. Nazir avait cru sans danger de rel?cher un peu sa surveillance. Les liens qui immobilisaient les membres dYvonne avaient ?t? enlev?s. Pourquoi ligotter la prisonni?re, mieux gard?e par les for?ts d?sertes que par de vigilants ge?liers?

Le 30, la pirogue rencontra une flottille de bateaux de papier qui descendaient le cours du fleuve. Multicolores les l?gers esquifs glissaient au fil de leau. Ils indiquaient, ainsi que lexpliqua le Ramousi, quune ?pid?mie s?vissait sur les populations riveraines, qui, pour apaiser le fl?au, ont coutume de lancer ainsi une escadrille de papier sur le M?kong. Yvonne feignit la curiosit?. Elle r?ussit ? capturer deux batelets, et le soir, sur chacun elle ?crivit son nom, ? laide dun charbon d?rob? au foyer, o? ses gardes avaient fait cuire le d?ner. Puis quand la mont?e du fleuve fut reprise, elle abandonna les l?gers bateaux au courant.

Durant vingt et un jours encore continua la course nautique, et puis brusquement, ? quelques kilom?tres de Luang-Prabang, le Ramousi abandonna pirogue et pagayeurs. Il acheta dun fermier muong deux petits chevaux du pays, et sa captive ?troitement garott?e de nouveau, il senfon?a avec elle dans les terres.

O? la conduisait-il? Pourquoi ce long et p?nible voyage? Questions ?nervantes auxquelles Mlle Ribor ne trouvait aucune r?ponse acceptable. Le d?couragement la prenait. Ses compagnons avaient d? renoncer ? la suivre. Quelle apparence quils eussent effectu? le parcours de douze cents kilom?tres qui s?pare Pnom-Peuh de Luang-Prabang? Peut-?tre quelle aurait eu plus de confiance si elle avait connu l?me de Marcel. Mais elle lignorait, et c?tait une souffrance de plus, une agonie ajout?e ? son agonie morale, de songer que, par sa seule faute, elle lavait ?loign? delle.

Une semaine se passa. On galopait ? travers une contr?e montueuse h?riss?e de fourr?s. ? chaque instant on rencontrait des torrents ?cumant dans d?troits couloirs rocheux. Alors il fallait suivre la berge jusqu? ce que lon rencontr?t un pont de bambous jet? en travers du courant. De loin en loin, un village compos? de mis?rables paillottes, qui se pressaient autour dune pagode de bois, ? peine aussi vaste que les chalets de la Compagnie des Omnibus de Paris.

Lasse au physique comme au moral, perdant tout espoir ? mesure quelle senfon?ait davantage dans le fourr?, Yvonne sabandonnait au trot de sa monture. Lid?e de la lutte s?teignait en elle. Ce n?tait point de la r?signation, mais lh?b?tement de la victime tra?n?e au supplice.

Le 29 septembre, comme elle suivait son guide dans un sentier bord? de cultures, le Ramousi arr?ta brusquement les chevaux. ? une centaine de m?tres, un cavalier avait paru. Il allait croiser les voyageurs. En ce pays, tout homme peut ?tre un ennemi; lattitude de lHindou ?tait donc justifi?e. Mais Nazir se rassura vite:

Cest un missionnaire, fit-il, rien ? craindre.

Seulement il d?plia le kachmyr ray? quil portait roul? en bandouli?re, et le jeta comme un voile sur la t?te de sa captive, avec ces sinistres paroles:

Si tu appelles, jeune fille, je tuerai ce pr?tre.

Celui qui approchait ne semblait pas se douter quun p?ril le mena?ait; mont? sur un mulet ? lallure douce, il passa pr?s du groupe immobile et leva son casque colonial. Sauf le rabat, son costume, compos? dune blouse et dun pantalon de toile, navait rien deccl?siastique. La chaleur torride suffisait ? justifier cette modification de luniforme sacerdotal.

Salut, fr?re, que la route vous soit facile! Le Ramousi se d?couvrit:

Salut, p?re, je te remercie de ton souhait.

Vous allez vers la rivi?re Noire, reprit le missionnaire. Soyez prudents. La tribu des Muongs aux pavillons verts tient la campagne.

Un sourire distendit les l?vres de lHindou.

Je nai rien ? craindre deux, p?re. Leur chef est un homme de ma caste; Zourgriva me recevra en ami.

Zourgriva nest plus chef des Pavillons Verts.

Et comme le Ramousi esquissait un mouvement de surprise:

Il a ?t? tu? par Songo?, ex-sergent aux tirailleurs annamites, qui lui a succ?d?. Un brave ce Songo?. Il fait respecter notre mission, mais souvent, sous peine de se rendre impopulaire, il doit permettre les actes de piraterie des siens. Prenez donc garde!

Il ?tendit les mains dans un mouvement de b?n?diction, comme pour ?loigner le malheur de ces inconnus dont la route croisait la sienne, puis il poussa sa monture et sen fut au pas tranquille et lent du mulet habitu? sans doute ? n?tre pas surmen?.

Un instant Nazir demeura immobile. Apr?s lavertissement du missionnaire, il h?sitait peut-?tre ? aller plus loin. Mais il haussa les ?paules. Lui, Hindou ramousi, bandit r?volt? contre le joug europ?en, il navait point ? redouter les Muongs. Ses talons senfonc?rent dans les flancs de son cheval qui prit le galop, entra?nant ? sa suite le cheval dYvonne.

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Le soir du m?me jour, cinq voyageurs demand?rent lhospitalit? ? la mission voisine, dont le sup?rieur avait rencontr? Nazir. Leurs habits couverts de poussi?re, la fatigue de leurs chevaux dont la sueur avait moir? la robe, disaient la longue ?tape parcourue.

C?tait Simplet avec ses amis.

Depuis deux mois, ils poursuivaient le ravisseur de Mlle Ribor, d?couvrant un ? un les signes de reconnaissance dont la jeune fille avait jalonn? sa route, inscriptions sur les murailles, bandes d?toffe attach?es aux branches, bateaux en papier. En dernier lieu, ils avaient rencontr? la pirogue qui retournait au Thanle-Sap, apr?s avoir d?barqu? ses passagers. Moyennant quelques pi?ces de monnaie, les pagayeurs avaient d?sign? lendroit o? lHindou avait quitt? le fleuve avec sa prisonni?re. ? leur tour les Europ?ens s?taient engag?s dans la brousse. Claude, qui autrefois avait bataill? au Tonkin, s?tait fait l?claireur de la caravane. Il avait relev? les traces des fugitifs. La veille, au bord dun ruisseau, il avait montr? ? Simplet lempreinte de deux petits pieds conserv?e par la terre humide. Sans une parole le sous-officier s?tait baiss?, et durant de longues minutes, il ?tait rest? pench? sur ce coin de glaise o? Yvonne avait pass?.

? la mission, il interrogea les p?res. Aux premiers mots, le sup?rieur, le r?v?rend Eus?be, linterrompit. Les voyageurs auxquels il avait parl? r?pondaient au signalement. Ils allaient vers la rivi?re Noire, mais lui se faisait fort darracher sa proie au voleur hindou. Au jour, il donnerait ? Simplet un mot pour le chef Songo?, et ? laide de ce dernier, Nazir serait bient?t d?couvert et sa captive rendue ? ses amis.

Diana, Claude, sir William, le faux Giraud lui-m?me se r?jouirent de ces d?clarations. Le missionnaire indiqua la marche ? suivre. Sans armes Simplet partirait de grand matin; bient?t il serait arr?t? par une patrouille muong et se ferait conduire ? Songo?. Apr?s, tout marcherait ? souhait. Les autres attendraient ? lhabitation le retour du jeune homme et de sa s?ur de lait.

Tout ?gay? de pouvoir ?tre utile ? ses h?tes, le p?re Eus?be voulut leur offrir un verre deau-de-vie de riz, distill?e ? la mission m?me. Il contait en m?me temps les luttes quotidiennes pour adoucir les peuplades laotiennes, belliqueuses et m?fiantes:

Jai soixante ?l?ves actuellement, disait-il, et ce nombre ira sans cesse en augmentant. Du reste, quand ils travaillent bien, je leur donne une r?compense ? laquelle ils attachent un grand prix. Je vais vous montrer cela.

Et souriant, il ouvrit le tiroir dun vieux bahut. Les voyageurs ne purent retenir une exclamation ?tonn?e: le tiroir ?tait rempli de bo?tes dallumettes bougies, illustr?es en couleur.

Ces allumettes sont rares, expliqua le p?re Eus?be, partant tr?s appr?ci?es. Et m?me, jy songe, monsieur Marcel; mettez-en quelques-unes dans votre poche. Songo? est grand fumeur, il sera sensible ? ce l?ger cadeau!

Bref, il ?tait tard quand chacun gagna sa natte. Tous sendormirent bient?t berc?s par lespoir darracher enfin Yvonne ? son ennemi.

Seul Canet?gne ne put trouver le sommeil. Mlle Ribor retrouv?e, il allait falloir soccuper dAntonin, et il tremblait que lon ne d?couvr?t les mensonges, gr?ce auxquels il avait voyag? avec ceux dont il complotait la perte.

Comment pourrait-il les entra?ner ? descendre la rivi?re Noire, puis le fleuve Rouge, ? gagner les territoires o? ladministration fran?aise agit efficacement, ? se jeter enfin dans la gueule du loup? La solution du probl?me lui parut laborieuse. Ignorant totalement le pays, ses compagnons sapercevraient vite quil les avait tromp?s, et alors Les cons?quences de sa ruse le faisaient fr?mir.

Aux clart?s p?les de laube, lAvignonnais quitta sa chambre et sortit. Il lui semblait quen plein air, ses id?es se feraient plus nettes. Dans cette contr?e parcourue en tous sens par dinnombrables cours deau, les ros?es nocturnes sont abondantes. Sous les premiers rayons du soleil, une vaporisation rapide se produisait, et de la terre montaient des vapeurs blanches.

Baign? par ce brouillard odorant, Canet?gne-Giraud ?prouva une sensation de bien-?tre. Avec la nuit, le trouble de son cerveau disparaissait. Et marchant ? petits pas au milieu des cultures, il combina un plan fort dangereux pour ses adversaires. Il ?tait tout guilleret maintenant. Les mains dans ses poches, le nez au vent, il allait dune allure conqu?rante. Il avait trouv? une canaillerie plus forte, plus compl?te que les pr?c?dentes, et une immense satisfaction lenvahissait. Des bouff?es dorgueil lorgueil des hommes daffaires lui faisaient porter haut la t?te et fixer son regard sur le ciel.

Pour avoir march? ainsi, les yeux en lair, lastrologue de la fable tomba dans un puits; Canet?gne buta simplement sur une souche qui d?passait le sol et s?tala tout de son long ? terre.

Mais ce qui le stup?fia, cest que soudain un corps opaque senroula autour de sa t?te, quun r?seau serr? de liens emprisonna ses chevilles et ses poignets; quil fut enlev?, jet?, comme un paquet sur le dos dun animal qu? son allure il jugea ?tre un cheval, et enfin, quil fut emport? ainsi vers une destination inconnue.

Dans cette position, il savoua quil ?tait tr?s mal. D?cid?ment l?quitation ne lui r?ussissait pas. Celui ou ceux qui lavaient captur?, lemmenaient ? travers la brousse. Des craquements de branches, des contacts p?nibles avec des lianes ?pineuses le lui d?montraient surabondamment; mais qui ?taient ceux-l?, et vers quel endroit se dirigeaient-ils?

Voil? ce que le commissionnaire ne put sexpliquer.

Une heure environ il fut ballott? sur son cheval, puis la b?te sarr?ta. Un murmure confus parvint aux oreilles de Canet?gne, qui fut descendu ? terre et d?barrass? de la couverture. Le passage brusque de lobscurit? ? la lumi?re l?blouit. Il ferma les yeux, puis les rouvrit peu ? peu. Il ?tait au centre dune clairi?re environn?e de taillis ?pais. En face de lui une rivi?re tumultueuse coulait, coup?e de remous qui renvoyaient en gerbes d?clairs, les rayons de soleil dont ils ?taient frapp?s. Autour de la clairi?re des Muongs, ? la haute coiffure de paille tress?e, ? la blouse serr?e aux flancs par une corde, au pantalon large et court se groupaient de fa?on pittoresque. De loin en loin, un indig?ne nu jusqu? la ceinture, un marteau ? la main, demeurait immobile aupr?s dun gong attach? ? un support recourb?. C?taient les sentinelles des pirates.

En face du prisonnier, un chef, reconnaissable ? l?tendard triangulaire vert quun guerrier tenait aupr?s de lui, consid?rait Canet?gne. Celui-ci se sentit g?n? par cet examen. Il d?tourna les yeux, et soudain son ?tonnement devint de lahurissement. Assis sur un tronc darbre renvers?, entour?s de pirates qui semblaient les garder, le commissionnaire venait de reconna?tre Yvonne et le Ramousi Nazir, captur?s comme lui-m?me par une patrouille muong.