..

Le sergent Simplet

( 30 43)



Un spectacle ?trange soffrit ? ses yeux. Des femmes, bizarrement ?quip?es et coiff?es dun casque noir ?taient align?es, command?es, ? ce quil semblait, par des hommes couverts de robes de soie rose ? larges manches. Un murmure aussit?t ?touff? accueillit lentr?e du voyageur. Sans y faire attention, il alla droit au perron, sur les marches duquel les porte-sabres du roi, ? luniforme enti?rement rouge, formaient la haie. Dans le vestibule, des officiers, des fonctionnaires se pressaient devant la porte de la salle du tr?ne ouverte ? deux battants. L? encore le lapin blanc fit merveille. En une minute Marcel fut au premier rang, et son regard plongea dans la vaste pi?ce.

Il se sentit impressionn? et resta immobile. Au fond, en face de lui, sous un dais ? sept ?tages, Somdeteh Phra Chalulong ?tait assis sur son tr?ne dor?. La t?te coiff?e dun casque blanc surmont? de la fl?che siva?que, v?tu de la tunique de m?me couleur, constell?e de d?corations et de broderies et retombant sur la culotte courte; le roi, chauss? de souliers ? la pointe recourb?e et de bas de soie, parlait dune voix douce et lente. ? c?t? de lui se tenait la?n? de ses fils, casqu? comme lui, mais couvert dune robe.

Le long des murs, devant les porte-flambeaux ? sept branches, alternant avec les pyramides siva?ques, des mandarins militaires ou civils se tenaient courb?s dans leurs costumes de cour, les yeux obstin?ment fix?s sur des baguettes divoire quils tenaient ? la main, afin dobserver la loi qui interdit de regarder le souverain.

Le roi pr?sentait son h?ritier qui, selon la coutume, allait ?tre confi? aux bonzes pour recevoir deux la seconde ?ducation. Et soudain, dans le silence religieux de la c?r?monie, des talons sonn?rent sur le plancher: Marcel se d?cidait.

Les assistants regard?rent stup?faits cet Europ?en qui p?n?trait ainsi dans la salle du tr?ne. Le roi lui-m?me, en d?pit des rites et de l?tiquette, montrait son ?tonnement. Mais linconnu portait sur l?paule un lapin blanc. Les gardes nos?rent larr?ter. Il arriva aupr?s du roi, et apr?s s?tre inclin? profond?ment:

Sire, dit-il tranquillement, parlez-vous fran?ais?

Somdeteh, on le sait, emploie indistinctement notre langue ou la langue anglaise. Dun ton courrouc?, mais en pur fran?ais, il demanda:

Qui es-tu, toi qui viens troubler mes serviteurs?

Un citoyen de France, Sire. Gr?ce ? cet animal sacr? il d?signa le lapin qui paraissait ne rien comprendre ? laventure jai pu parvenir jusqu? vous pour vous faire entendre la v?rit?.

Le souverain consid?ra celui qui lui parlait ainsi. Dun regard il arr?ta les mouvements des mandarins qui, oubliant la coutume sous lempire de la col?re, ?taient sortis de leur immobilit?, et plus doucement:

Y a-t-il donc une v?rit? que je ne connaisse pas?

Que Votre Majest? me pardonne, reprit hardiment le sous-officier, mais elle est entour?e de gens qui la trompent.

Une flamme passa dans les yeux du roi.

On me trompe, dis-tu?

S?rement.

En voulez-vous la preuve? Dans ce palais sont d?tenus deux prisonniers que lon vous a d?sign?s comme des otages pr?cieux. Eh bien! lun est sous-officier comme moi dans larm?e fran?aise; lautre est ma s?ur.

Le visage du monarque se couvrit de p?leur. Son front sinclina pensif.

On vous a dit, continua Marcel, que gr?ce ? leur capture vous auriez facilement raison de nos n?gociateurs. Cela nest pas.

Et bri?vement il raconta la trahison de Nazir, les calculs financiers auxquels le Ramousi avait d? se livrer. Il conclut enfin:

Si vous doutez, faites appeler devant vous cet Hindou et ses captifs, Sire, et punissez qui vous a menti.

Somdeteh go?ta la proposition. Il leva le doigt. Aussit?t plusieurs officiers se pr?cipit?rent au dehors. Et morne, silencieuse, immobile, lassembl?e attendit, tandis que le chef baiss?, le roi r?vait. Puis au dehors un bruit de pas, et les mandarins militaires reparurent, conduisant Claude B?rard au milieu deux.

Yvonne, o? est Yvonne? s?cria Marcel, mordu au c?ur par langoisse.

Yvonne, enlev?e il y a quelques instants par ce coquin de Nazir.

De leurs baguettes divoire les mandarins frapp?rent l?paule des jeunes gens pour les engager au silence. Mais le roi avait entendu:

Tu as dit vrai, fit-il dun ton attrist?. LHindou ?tait pr?sent tout ? lheure, et sa fuite le condamne. Tu es libre ainsi que ton camarade. Partez, et dites aux Fran?ais que le roi de Siam rend la justice.

En ?change de votre bont?, Sire, r?pliqua Simplet, laissez-moi vous donner un avertissement. La R?publique fran?aise est puissante, son arm?e, innombrable. Vous ne pouvez vaincre et le sang vers? coulera inutilement.

Et comme le souverain tressaillait:

Pardonnez-moi de vous dire ces choses, mais si vous me croyez, la vie de bien des innocents sera ?pargn?e, Et puis, si je ne prenais sur moi de vous renseigner, je crois que personne de votre entourage ne le ferait.

Il salua le ma?tre de six millions dhommes et entra?na Claude tout abasourdi.

Maintenant, il sagit de retrouver Yvonne. Son ravisseur ne saurait ?tre loin. En chasse, mon bon Claude, en chasse.

XXIX.Z?BUS ET RHINOC?ROS

Tout en traversant au pas de course les cours du palais, le jeune homme racontait son exp?dient au Marsouin et il finissait par d?clarer de la meilleure foi du monde:

Jai ?t? un imb?cile. C?tait tellement simple; jaurais d? me d?fier de Nazir.

Comme la premi?re fois, le sous-officier, toujours flanqu? de Claude, traversa le canal sans difficult?. M?me le pagayeur, auquel le Marsouin avait adress? quelques mots en sabir Annamite, souvenir de son passage au Tonkin, lui donna un pr?cieux renseignement. Nazir s?tait fait passer quelques instants auparavant. Avec sa captive il s?tait rendu dans la New-Road, chez un parent du batelier nomm? Ra?a, de son m?tier loueur de z?bus b?ufs ? bosse. de course.

Courons chez Ra?a, dit Simplet, auquel son ami expliqua que les z?bus sont dadmirables b?tes de selle, aussi rapides et plus vigoureuses que le cheval.

Bousculant les passants, les jeunes gens gagn?rent New-Road et cherch?rent la maison du loueur de b?ufs. Ils ?taient si absorb?s par cette occupation quils se trouv?rent, sans les avoir aper?us, au milieu de plusieurs matelots qui firent entendre une exclamation gutturale. Presque aussit?t, une douce voix disait ? leurs oreilles:

M. Claude! M. Dalvan! Vous, vous enfin!

Ils eurent un cri de joie. Miss Diana Pretty, William Sagger leur serraient les mains. Et debout aupr?s deux, contemplant la sc?ne avec attendrissement, un homme sec, maigre, d?figur? par la variole, portait un mouchoir ? ses yeux. C?tait Canet?gne qui jouait son r?le de pseudo-Giraud. En quelques mots, tout le monde fut au courant de la situation. Diana pr?senta le faux compagnon dAntonin Ribor aux sous-officiers.

Vous savez o? il est, dit Simplet en secouant vigoureusement la main de son ennemi m?connaissable, alors vous nous guiderez, d?s que jaurai d?livr? ma s?ur, ma ch?re Yvonne.

Il sinterrompit. Un large panneau peint sur une maison avait attir? son attention. Un z?bu lanc? ? fond de train y ?tait figur?.

Ce doit ?tre l?, la demeure de ce Ra?a que je cherche.

Entrons, r?pondit Diana.

Et comme Claude la regardait:

Car je vous suivrai, ajouta-t-elle, partout o? vous irez.

Le Marsouin baissa les yeux. Pris dun trouble ?trange, il garda le silence. Un quart dheure apr?s, lAm?ricaine renvoyait ses matelots ? bord du Fortune, avec ordre au capitaine Maulde dattendre ? Bangkok durant trois jours, et ce d?lai expir?, daller jeter lancre ? Sa?gon o? les voyageurs rallieraient le yacht. Canet?gne seul resta aupr?s de ceux dont il r?vait la perte. Juch? sur un z?bu comme Simplet, Claude, Sagger et miss Pretty, il sortit de Bangkok ? leur suite. Dans leurs traces, il fila ? fond de train sur la route royale de lest.

Le loueur, tout en faisant affaire, avait indiqu? cette voie comme devant ?tre emprunt?e par le ramousi Nazir. Aupr?s de lindustriel, comme aupr?s du roi, des mandarins, des pagayeurs, le lapin blanc avait eu un plein succ?s. Aux questions du ma?tre du rongeur, le Siamois avait r?pondu franchement. Nazir entra?nant sa proie vers lest, tous le poursuivaient. Et Canet?gne, qui de sa vie navait enfourch? une monture, se cramponnait d?sesp?r?ment ? sa selle de bois, tandis que son z?bu, emport? dans une course vertigineuse, galopait au milieu de ses cong?n?res.

Chaque bond de lanimal amenait un rapprochement brusque entre le fond de culotte du n?gociant et les planches de la selle primitive. De l? des chocs r?p?t?s, qui se traduisirent bient?t par une douleur aigu? aux points de contacts. Lhomme le plus dur a toujours un endroit sensible; Canet?gne sen aper?ut ? ses d?pens; l?quitation lui r?v?la le d?faut de la cuirasse. Ainsi que le h?ros Achille, il pouvait ?tre frapp? par derri?re, mais h?las! ce n?tait point son talon qui ?tait vuln?rable!

Dire sa col?re est impossible. Partag? entre le d?sir de voir finir son supplice et celui de rejoindre Yvonne, afin de r?aliser ses petites vilenies, il maugr?ait tout bas, prof?rant ? ladresse de Nazir, cause vivante de ses maux, les plus terribles menaces. Puis une douleur plus vive faisait na?tre en lui un sentiment inconnu jusqu? ce jour; la piti?. Oh! la piti? de lui-m?me! Il se d?clarait tr?s s?rieusement que dans les pays sauvages, rien nest ? sa place; avec un semblant de raison dailleurs, car il est rare de voir un notable commer?ant, payant patente et ayant pignon sur rue, ? califourchon sur un b?uf ? bosse.

Le z?bu courait toujours. Comme un marteau sur lenclume, la selle battait rudement la portion bless?e du cavalier. Alors les id?es de Canet?gne sembrouill?rent, et il se laissa emporter par le galop de lanimal, sans penser, sans m?me se plaindre, ab?m? en une profonde commis?ration pour la portion de son ?tre quil avait d?daign?e jusqu? ce jour parce quil sasseyait dessus.

? la nuit, on sarr?ta dans un village. Devant le lapin blanc, v?ritable S?same, ouvre-toi, nulle porte ne restait ferm?e. Le mandarin, chef de lagglom?ration, re?ut les voyageurs. Il leur apprit quun homme et une femme, r?pondant au signalement de ceux quils voulaient rejoindre, avaient travers? le village, avec une heure davance environ. Selon toutes probabilit?s, ils passeraient la nuit ? Nayen-Sap, bourgade distante de quelques yot.

Simplet voulait se remettre en marche de suite, mais lindig?ne fit observer que la route royale prenait fin en cet endroit; quelle ?tait continu?e par un sentier trac? dans une for?t, riche en fauves, et que la nuit, il ?tait follement t?m?raire de sy engager. Force fut donc ? la caravane de sarr?ter.

Canet?gne, que tous plaignaient sous le nom de Giraud, accueillit avec joie cette solution. Enfin il pourrait s?tendre sur une natte, reposer ses membres endoloris. Il d?na debout, son ?tat ne lui permettant pas de prendre une position plus commode, et boitant, tirant la jambe, alla se jeter sur la couche pr?par?e par les soins de son h?te.

H?las! la nuit fut pour lui une nouvelle ?preuve. Impossible de rester sur le dos et pour cause. La station horizontale sur les c?t?s lui sembla presque aussi douloureuse. Il dut se mettre sur la quatri?me face de lui-m?me, et alors son nez se trouva en contact direct avec la natte grossi?re qui compose toute la literie du pays.

Au moindre mouvement, son appendice nasal ?tait victime des chatouillements les plus d?sagr?ables. Il se r?veillait en sursaut, esquissait un mouvement brusque quil d?plorait aussit?t, rappel? ? lordre par une douleur lancinante dans la r?gion malade.

Avec terreur, il songeait que le soleil allait repara?tre; quil lui faudrait recommencer l?pouvantable chevauch?e et entrer de nouveau en relations avec la selle de bois dont le souvenir lui ?tait si cuisant. Et tournant la t?te, il jetait derri?re lui un regard effray?, comme sil craignait dapercevoir, suspendu au-dessus de ses blessures, linstrument de son supplice. Cela devenait de lobsession; une v?ritable selle de Damocl?s!

Sans souci des mal?dictions du n?gociant, Ph?bus poursuivant sa carri?re, parut ? lhorizon. Force fut ? Canet?gne de se lever comme lastre radieux.

Fourbu, moulu, il se tra?na dehors. D?j? ses compagnons harnachaient leurs z?bus. Il les imita, et bient?t, apr?s avoir pris cong? du mandarin, la caravane se remit en route.

Mais en arrivant ? Nayen-Sap, les voyageurs ne trouv?rent plus ceux quils esp?raient atteindre. Aussi matinal queux-m?mes, Nazir s?tait ?loign? avec sa prisonni?re, dans la direction du petit port de Boug-Palung. Tous y coururent. Trop tard encore. Ils reconnurent la trace du Ramousi; celui-ci avait essay? de sembarquer, mais les croiseurs Fran?ais ayant d?clar? le blocus de la c?te siamoise, aucun caboteur navait voulu quitter le port. LHindou alors s?tait enfonc? dans les terres par la route dAncorboa.

Allons, gronda Simplet, crevons nos z?bus, mais t?chons de rejoindre Yvonne.

Et la course folle recommen?a. Au soir, les voyageurs camp?rent sur le plateau herbeux qui domine les monts Sakoc; le lendemain ils arrivaient ? Ancorboa. Ni les rues bord?es de v?randas rustiques, ni les pagodes de bois curieusement travaill?, nobtinrent un de leurs regards. Tous fouillaient des yeux les maisons, les ruelles, esp?rant d?couvrir Nazir. Peines perdues. Une bonzesse, ? laquelle Diana fit laum?ne, leur d?clara que lHindou navait pas s?journ? dans la ville. Il avait simplement renouvel? ses provisions ? la bonzerie ? laquelle elle appartenait, et avait fil? sur Ker-Has et Battembang, capitale de lancienne province de ce nom, d?rob? au Cambodge par lavidit? siamoise.

?videmment le rus? Ramousi se sentait poursuivi puisquil doublait les ?tapes. Fatigu?s, mais furieux, Simplet et ses compagnons sengag?rent dans le sentier de Ker-Has. Ils atteignirent cette bourgade, ext?nu?s. Il leur fallut sarr?ter, leurs z?bus nen pouvant plus. Et l?, un fermier confessa quil avait vendu ses deux derniers b?ufs de selle ? un ?tranger voyageant avec une jeune fille, malade sans doute, car elle ?tait envelopp?e dans un voile de gaze, et son guide lavait port?e ? bras dans le l?ger palanquin attach? sur le dos de sa monture.

Fou de rage, Marcel voulait partir ? pied. Ses amis durent le retenir, lui faire comprendre linanit? de sa d?marche. Il consentit ? passer la nuit ? Ancorboa. Et le lendemain, une ?tape forc?e conduisit la petite troupe ? Battembang. Nazir ?tait en route pour Samreap.

? leur arriv?e dans cette ville, situ?e pr?s du Thanle-Sap, le grand lac du Cambodge, le Ramousi ?tait d?j? loin sur le chemin dAngkor.

On quitta Samreap de grand matin. Vers une heure, on passa en temp?te devant les ruines gigantesques dAngkor-Vat, livre de pierre o? les peuples disparus ont grav? leur histoire. Entassement prodigieux de tours, de terrasses; ville myst?rieuse et d?serte, construite jadis par des artistes inconnus, les plus fantaisistes, les plus imaginatifs de tous ceux qui ont laiss? une trace sur notre globe.

Foin de larch?ologie, grommela Simplet, ? qui Sagger parlait avec admiration de ces vestiges dune civilisation ?teinte. Je donnerais tous les monuments du monde pour retrouver Yvonne.

Angkor-Vat restait en arri?re. Devant les voyageurs, au bout dune plaine couverte dherbes, se montrait un taillis ?pais, et d?passant les plus hautes cimes, des tours de pierres aux gradins superpos?s.

La pagode dAngkor-Thom, d?clara lintendant[4]4
? la suite du forcement des passes de Paknam, la fronti?re de lAnnam a ?t? report?e au M?kong. De plus, la France occupe le port siamois de Chantaboum et la province dAngkor. Les merveilleux monuments kmers sont aujourdhui en terre fran?aise.


[]
.

Le licenci? ?s-sciences g?ographiques neut pas le loisir dajouter les renseignements qui lui venaient aux l?vres. Le chemin faisait un coude. Simplet, arriv? au tournant, avait brusquement arr?t? sa monture, et avec un cri ?trangl?, avait saut? ? terre. Tous le rejoignirent. Une m?me exclamation s?chappa de leurs bouches. En travers de la route, un z?bu ?tait couch?, mort, un filet de sang coulant des narines; le ventre serr? par la sous-ventri?re, qui maintenait encore sur le dos de lanimal un palanquin aux draperies rouges.

Le Ramousi nest pas loin, s?cria le sous-officier, le corps du b?uf est encore chaud.

Vous pensez donc que ce z?bu est un de ceux qui?

Le jeune homme ne laissa pas Diana achever sa question. Il se baissa et montrant triomphalement une ?pingle, longue de vingt centim?tres environ, termin?e par une figurine dor?e:

Jen suis s?r, voici une ?pingle quYvonne a achet?e ? Calcutta.

Cest vrai, je la reconnais.

Et si vous doutez encore, acheva le jeune homme, regardez ? terre. Du doigt il d?signait un endroit du chemin, o? des lignes ?taient trac?es sur le sol. En sapprochant, les voyageurs distingu?rent les lettres suivantes:

Y V O.

Yvonne, expliqua Simplet, elle na pu achever d?crire son nom, ? cause de son ge?lier, mais ces trois lettres suffisent.

?mus ? la pens?e quenfin ils touchaient au terme de cette longue chasse ? lhomme, tous se remirent en selle. Bient?t ils furent sous le taillis. Des branches s?tendaient en travers du chemin, barrant la voie. Il fallut ralentir lallure des z?bus, car une rencontre avec ces obstacles aurait pu ?tre mortelle.

Parfois des masses de pierres taill?es, sculpt?es, paraissaient au bord de la route, emprisonn?es dans une v?g?tation robuste. Des tours ruin?es ceintes de lianes, des fen?tres ogivales do? s?chappaient, en bouquets ?normes, les floraisons de la for?t, et puis des statues colossales: lions accroupis, serpents de granit dardant leur langue de pierre au milieu de buissons fleuris.

La voie dhonneur du temple dAngkor-Thom, fit tout bas Sagger.

Puis une derni?re barri?re de verdure franchie, tous sarr?t?rent stup?faits. Devant eux souvrait limmense cour int?rieure de la pagode ruin?e. ? droite et ? gauche, des terrasses suspendues, support?es, non par des colonnes, mais par des rang?es d?l?phants arcbout?s, de lions, de garoudas superbement dress?s, allaient rejoindre, ? huit cents m?tres de l?, le grand temple, avec ses cinquante tours group?es en pyramide et formant cinquante t?tes quadruples, coiff?es de tiares ? ?tages. Entre ces tours, des escaliers interminables, serpentaient en d?tours sinueux. Et puis des ouvertures de toutes formes, d?coupant des figures noires dans la masse de granit, fouill?e de la base au sommet par le ciseau bris? de g?n?rations dartistes des temps ?coul?s.

Les herbes, les ronces, les buissons remplissaient la cour, avaient fait ?clater le dallage. Des lianes audacieuses avaient cr? sur les tours, escalad? les tiares de la toiture, jetant leur linceul de feuillages sur le temple, p?trification dun r?ve g?ant, vainqueur triomphant et d?sol? de larm?e innombrable des si?cles.

Et devant cet asile dun dieu d?tr?n?, demeure vide survivant aux nations dadorateurs, tous restaient immobiles, oubliant leurs propres int?r?ts, pris par le d?sespoir grandiose de la pagode d?serte. Soudain un cri retentit dans le silence.

Simplet!

Cri lointain, affaibli. Tous regardent, haletants. Ils ont cru reconna?tre la voix dYvonne. Le bras de Marcel s?tend:

L?-bas! l?-bas! cest elle.

Oui, le jeune homme dit vrai. ? lextr?mit? de la terrasse de droite, emport?e par le Ramousi, Mlle Ribor se d?bat. Elle appelle encore. Les talons de Marcel senfoncent dans les flancs de sa monture. Le z?bu bondit en avant, mais presque aussit?t il tr?buche et sabat. Le sol est parsem? de crevasses, de dalles branlantes. Les b?ufs sarr?tent, tremblant sur leurs jarrets, effray?s par ce sol mobile. Alors Dalvan saute ? terre et se pr?cipite en courant dans la direction du ravisseur. Les autres limitent; ? droite et ? gauche, ils gagnent les terrasses afin de couper la retraite au Ramousi.

Maintenant ils dominent la cour que Marcel traverse ? une allure rapide. Eux aussi se pressent. Mais brusquement ils sarr?tent. L?-bas, entre les statues de garoudas et de lions, quelque chose a remu? dans lombre. Cela est ?norme, dune teinte brune; cela sapproche de la zone ?clair?e; les formes se pr?cisent. Cest un rhinoc?ros de grande taille, ? la corne longue de deux pieds. Farouche, il souffle bruyamment exprimant ainsi sa col?re d?tre d?rang? dans son repos.

Un cri signale le danger ? Marcel. Le jeune homme regarde autour de lui. Il aper?oit le monstre. Il h?site un instant. Ses armes sont rest?es accroch?es ? la selle du z?bu. Il na quun sabre dabatis court, bien inutile contre le pachyderme, dont la peau ?paisse r?siste m?me ? la balle.

Ses compagnons comprennent le p?ril, ils veulent se porter ? son secours, mais ils arriveront trop tard. Le rhinoc?ros, la t?te entre ses jambes, la corne mena?ante en avant, se rue sur le sous-officier. Marcel va ?tre ?ventr?, pi?tin?, bris? par son formidable ennemi.

La b?te furieuse est ? dix pas de lui, Diana ferme les yeux.

Bravo! crie Claude ? c?t? delle.

Elle rel?ve les paupi?res. Le pachyderme a d?pass? Dalvan sans le toucher, et emport? par son ?lan, continue sa course. Avec la rapidit? de l?clair, Simplet a compris la tactique ? employer:

Cest bien simple, sest-il dit, le rhinoc?ros galope droit devant lui; un saut de c?t? et je l?vite. Il sagit de r?p?ter la man?uvre assez souvent pour gagner un escalier.