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Le sergent Simplet

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Les pastilles ? base de belladone ont produit leurs effets. Aidez-moi ? endosser ceux du gendarme.

Une minute plus tard Simplet, couvert de lample manteau et coiff? du bicorne, ?tait assis ? la place de linfortun? serviteur de la loi. Ce dernier ne s?tait pas aper?u de la substitution.

Mollement couch? sur le plancher, derri?re la banquette, il dormait profond?ment.

Pour enlever Yvonne, plaisanta Dalvan, il ?tait n?cessaire dendormir son gardien. Cest fait. Maintenant allez me chercher une voiture, qui attendra derri?re le Palais de justice.

Mais, vous?

Ne vous inqui?tez pas. Je vous rejoindrai tout ? lheure.

B?rard, conquis par la placidit? de son ami, quitta la pi?ce et le bruit de ses pas s?teignit bient?t.

Pourvu quil ne survienne aucune anicroche! murmura Simplet. Jusqu? pr?sent tout marche ? souhait.

Il achevait ? peine que la porte donnant sur lescalier souvrait et Canet?gne paraissait sur le seuil.

Le faux gendarme sentit une sueur froide mouiller son front, mais le n?gociant navait aucun soup?on.

M. Rennard est dans son cabinet? interrogea-t-il sans regarder le soldat.

Oui.

Bon! Et sans fa?on il se pr?cipita chez le juge.

Quelques minutes s?coul?rent, puis de nouveau la sonnerie ?lectrique retentit.

Dalvan devina que linterrogatoire de la prisonni?re ?tait termin?. Il se leva. Yvonne ?tait devant lui, accompagn?e dun greffier.

Ramenez Mademoiselle, ordonna cet employ?.

Simplet sinclina sans r?pondre, et se dirigea vers la sortie. La captive promenait autour delle des regards d?sol?s. Elle navait point reconnu son fr?re de lait, et elle s?pouvantait de sa disparition. Sur le palier, il lui dit dun ton bref:

Pas un cri, cest moi, viens.

Toi?

Silence, suis-moi.

Et saisissant la main de la jeune fille pr?te ? d?faillir, il la conduisit ? travers un d?dale de couloirs et descaliers. Ils parvinrent aux caves. L?, Marcel se d?pouilla du manteau et du bicorne, atteignit la porte de service quil avait remarqu?e. La barre c?da sans difficult?; les fugitifs se trouv?rent dans la rue.

? dix pas stationnait une voiture. ? la porti?re se montrait la t?te inqui?te de B?rard. Yvonne y monta, et Dalvan prit place ? c?t? delle, apr?s avoir cri? au cocher:

Gare Perrache!

IV.DE LYON ? ?TAPLES

Durant quelques instants Yvonne garda le silence, puis un sanglot la secoua. Elle tendit les mains ? ses sauveurs:

Libre, libre, b?gaya-t-elle, et par vous! merci!

Marcel arr?ta net ces d?monstrations.

Ne pleure pas, petite s?ur; cela te rougirait les yeux et nous ferait remarquer.

Elle refoula ses larmes, domin?e par le ton du jeune homme, et timidement.

O? allons-nous?

Dans une retraite que Claude a d?nich?e. ? propos, vous navez jamais ?t? pr?sent?s officiellement. Je comble cette lacune. Claude B?rard, mon ami et mon complice; Yvonne Ribor, ma s?ur.

Voil? qui est fait, je reprends. Nous quittons la voiture ? Perrache.

Pourquoi?

Parce que lon va sapercevoir de notre fuite. On supposera que notre premi?re pens?e a ?t? de nous ?loigner. Dans quelle direction? Vers lItalie; la fronti?re est proche. On retrouvera notre cocher. Il dira o? il nous a conduit et lon enverra imm?diatement des t?l?grammes ? Modane.

Claude et Yvonne consid?raient le sous-officier avec stupeur.

Mais, hasarda la jeune fille, tu nous barres la route.

Jamais de la vie. Pour ?chapper ? ceux qui nous poursuivent, il faut faire pr?cis?ment ce qui ne leur viendra pas ? lid?e.

Et tranquillement:

Jai ?tudi? lindicateur. On cherchera trois personnes, deux hommes et une femme. Nous allons nous s?parer. On nous cherche sur la route de Modane. Adoptons-en une autre. Voici ce que jai d?cid?. Une fois d?guis?s, Yvonne et moi, nous nous rendons ? Saint-Rambert; nous prenons le train, et ? Dijon, nous quittons la ligne de Paris; nous filons sur Amiens, par Is-sur-Tille; dAmiens nous gagnons ?taples et de l?, lAngleterre.

LAngleterre quand ? deux pas, la Suisse, lItalie!

Je vous r?p?te que la surveillance saccro?t en raison des facilit?s quont ? leur disposition les fugitifs.

B?rard intervint:

Je crois que vous avez raison; mais moi, quest-ce que je deviens?

Vous, vous quittez Lyon ? pied. Vous marchez jusqu? Venissieux. L? vous montez dans un train pour Chamb?ry. De cette ville, vous remontez vers M?con, par Culoz, et vous nous rejoignez ? ?taples. Seulement vous s?journerez ? Chamb?ry le temps n?cessaire pour jeter ? la poste une lettre que ma petite s?ur ?crira tout ? lheure.

Cest pour cela que nous nous s?parons?

Pour cela, et pour ne pas voyager ensemble.

Le fiacre sarr?tait devant la gare de Perrache. Marcel fit descendre ses amis, paya le cocher et p?n?tra dans les salles dattente. Mais il guettait la voiture.

Quand elle se fut ?loign?e, il fit un signe ? ses compagnons, et tous gagn?rent le pavillon lou? par B?rard.

? ce moment m?me M. Canet?gne, apr?s une longue conf?rence avec le juge dinstruction, se levait pour prendre cong?. LAvignonnais paraissait enchant?.

Ainsi, disait-il, voil? qui est convenu. Un rapport tr?s b?nin, des conclusions favorables; je compte sur vous.

Absolument, r?pondait le magistrat avec un sourire malicieux. Il ny a plus d?lit. Un simple roman. Voleuse et vol? inscrivant le mot Hym?n?e sur les pages du code.

Eh oui. Une pri?re encore, mon cher juge. Je serai absent deux ou trois jours. Des clients ? visiter hors Lyon. Sil se produisait quelque incident nouveau, soyez assez bon pour me pr?venir. Un mot au magasin. On me le ferait tenir, et sil le fallait, je reviendrais imm?diatement.

Je vous le promets.

? la bonne heure donc. Il nest point de serviteur de Th?mis plus aimable. Ne vous d?rangez pas, je connais les ?tres.

Le n?gociant, dun pas l?ger, franchit le seuil du cabinet et traversa lantichambre.

Tout ? coup il poussa un cri. En m?me temps il tr?buchait et roulait ? terre. Au bruit M. Rennard accourut.

Que vous arrive-t-il?

Canet?gne se releva en se frottant les reins.

Je ne sais pas; jai but? contre un obstacle l?

Il sarr?ta stup?fait. ? lendroit quil d?signait, un bras humain sallongeait sur le parquet, sortant de dessous la banquette occup?e nagu?re par le gendarme.

Quest-ce que cest que ?a? murmur?rent les deux hommes.

M? par un sentiment de prudence, le magistrat appela son greffier pour d?placer le si?ge, qui masquait la victime de Marcel, dormant paisiblement.

Un gendarme! clama le n?gociant.

Un gendarme! redit le juge avec surprise.

Celui qui accompagnait la prisonni?re, d?clara le greffier.

Du coup M. Rennard sursauta:

Vous ?tes certain de ce que vous avancez?

Absolument. Je le connais dailleurs, cest le p?re Cobjois.

Cest bon! cest bon! r?veillez-le. Il nous expliquera

Oubliant sa grandeur, le magistrat aida son subordonn? ? soulever le dormeur et se prit ? le secouer.

Peine inutile, Cobjois nouvrit pas les yeux. Le juge y mit de lacharnement. Il ne r?ussit qu? arracher au pauvre diable un ronflement sonore. Cela devenait inqui?tant. Les trois hommes ?chang?rent un regard.

Ce sommeil nest pas naturel, formula enfin M. Rennard.

Jallais le dire, appuya Canet?gne.

Le greffier se contenta dopiner du bonnet.

Et laccus?e quest-elle devenue?

La question demeura sans r?ponse. Le scribe, pressentant une bourrasque, songea ? en d?tourner les effets et dune voix insidieuse:

Je cours chez le concierge, monsieur, si vous le permettez. Il a d? la voir passer.

Oui, allez.

Ah! ??, demanda Canet?gne lorsquil fut seul avec le magistrat, est-ce que vous croiriez?

? une ?vasion?

Oui.

Cest possible!

M. Rennard pronon?a ces deux mots avec une sourde irritation; la col?re de lhomme de loi battu sur son terrain. Pour le commissionnaire, il bl?mit. Yvonne libre! C?tait le renversement de ses plans. Et tous deux pi?tinaient autour du soldat ronflant de plus belle.

Larriv?e du concierge ne laissa subsister aucun doute. La prisonni?re navait pas franchi le seuil du Palais de Justice.

Alors, sur les ordres brefs du juge, une v?ritable battue commen?a. Tous les employ?s pr?sents furent r?quisitionn?s. On fouilla les b?timents, les caves, et, en fin de compte, on d?couvrit le manteau et le bicorne du gendarme aupr?s de la porte de service entrouverte.

La captive s?tait ?vad?e. Avec cette certitude, M. Rennard parut retrouver le calme. Imposant silence au commissionnaire qui, furieux, congestionn?, faisait du bruit comme quatre.

Le fr?re de lait de Mlle Ribor ?tait ici pendant linterrogatoire de laccus?e?

Oui, r?pliqu?rent le cerb?re et le greffier.

Cest donc lui qui a prot?g? sa fuite. Un soldat ? peine lib?r?; nous le reprendrons facilement.

Vous pensez? interrogea Canet?gne haletant.

Je laffirmerais. Seulement les conclusions de mon enqu?te seront modifi?es par cette aventure. Rentrez chez vous, monsieur. Ces jeunes gens se sont moqu?s de nous. Une d?p?che au commissaire central nous les ram?nera bient?t confus et repentants.

Sur ces paroles, le magistrat, appelant du geste ses subordonn?s, disparut avec eux dans son cabinet. Il allait prendre ses dispositions pour ressaisir la proie qui ?chappait ? la justice.

Rentr? chez lui, le commissionnaire colonial donna cours ? sa rage. Lui, si ?conome et si rang?, brisa un service de terre de fer. H?las! cet acte de vigueur ne lui procura pas le sommeil. Toute la nuit il se retourna sur son lit, sassoupissant parfois, mais brusquement ?veill? par un horrible cauchemar. Il voyait autour de lui danser une arm?e de sous-officiers et de jeunes filles, tenant tous une photographie du ch?que Ribor.

Une visite matinale ? Mlle Doctrov?e ne le rassura pas. Son associ?e parut ?pouvant?e. Yvonne libre, tous les malheurs ?taient ? craindre.

Soudain la servante de Doctrov?e vint annoncer ? sa ma?tresse que M. Martin demandait ? lui parler. Le visage de la maigre personne s?claira.

Lui! priez-le dattendre un instant.

Et la bonne sortie, elle vint se planter devant le n?gociant.

Mon cher ami, commen?a t-elle, vous ?tes comme moi. Pas confiance en la police, hein?

Il secoua la t?te avec ?nergie.

Bien, reprit Doctrov?e. Alors, voyons Martin. Un ancien policier r?voqu? pour une peccadille et, mon ami.

Soit donc. Apr?s tout, o? nous en sommes, nous navons pas le choix.

Le n?gociant se laissa conduire par sa complice dans le salon, o? le policier attendait.

C?tait un homme dune trentaine dann?es, aux ?paules larges, au corps bien daplomb sur des jambes solides.

Le personnage avait la face bl?me perc?e de deux yeux clignotants, un front bas surmont? de cheveux rudes taill?s en brosse. Il sinclina devant lAvignonnais.

Monsieur Canet?gne, enchant? de vous voir. Je me suis pr?sent? chez vous. En apprenant votre sortie matinale, jai pens? vous rencontrer ici.

Comment cela? balbutia lAvignonnais interloqu?.

Comment? Mlle Ribor a pris sa vol?e hier. Il ma paru naturel que vous vinssiez faire part de cet ?v?nement ? la meilleure de vos amies.

Il coulait vers son interlocuteur un regard p?n?trant. Ce dernier baissa les yeux.

La tournure que prenait lentretien le g?nait visiblement. Doctrov?e vint ? son secours:

Dites toute votre id?e, monsieur Martin. Il est possible quelle nous convienne.

Le visiteur r?pondit par un signe de t?te approbateur.

Un aveu dabord. Jaime la bonne ch?re, les appartements ?l?gants, les f?tes, et jen suis sevr? depuis des ann?es. Aussi d?s que jai su larrestation de Mlle Ribor, je me suis int?ress? ? elle; car je tenais la bonne affaire longuement attendue.

Doctrov?e eut un rire engageant:

Allez toujours.

Je savais son innocence. Jai d?plor? sa pauvret?, car sans cela je lui aurais fait rendre la libert?. Mais il faut vivre, et lon ny peut arriver quau service de ceux qui ont de largent. Je me suis log? dans le m?me h?tel que les sous-officiers, ses amis. Une chambre voisine de la leur ma permis de suivre toute lintrigue. La cloison ninterceptait pas leur voix. Bref, jai connu le plan d?vasion simple et ing?nieux, imagin? par ces jeunes gens.

Et vous ne mavez pas averti? clama Canet?gne.

Vous avertir? vous ny songez pas.

Mais si, je vous aurais r?compens?.

Oui, vingt-cinq louis. Cela ne constitue pas une affaire. Jaime mieux la situation actuelle.

Sans pr?ter la moindre attention aux gestes furibonds du commissionnaire, Martin continua:

Voici ce que je vous propose: Je me suis enquis de votre situation financi?re. Vous poss?diez ? la date dhier cinq cent vingt-cinq mille trois cent quarante-deux francs, soixante-douze centimes, d?pos?s chez MM. Fulcraud, Barrot et Cie, banquiers, cours Bellecour.

Ah! souligna la manutentionnaire.

Canet?gne voulut esquisser un geste de d?n?gation, mais le policier larr?ta:

Jai vu votre compte.

Et apr?s un silence:

Votre maison br?le; cest une figure un homme se pr?sente pour aller ? travers les flammes sauver votre coffre-fort. Sans lui vous perdez tout. Il me semble quen vous demandant 20 pour 100 de votre fortune, il est mod?r?.

20 pour 100! g?mit lAvignonnais.

Pas m?me. Cent mille francs payables le jour o? je retrouve les fugitifs.

Vous massassinez.

Pas le moins du monde. Mon prix ne vous convient pas, je me retire.

D?j? M. Martin reprenait son chapeau.

Le n?gociant, partag? entre lavarice et la peur, c?da ? la seconde.

Laissez-moi le temps de r?fl?chir, vous avez une imp?tuosit?.

Toute naturelle. Vos adversaires ne r?fl?chissent pas, ils filent.

Largument d?cida Canet?gne.

Soit! Cent mille si vous les trouvez. Rien si cest la police.

Naturellement, fit lagent dun ton goguenard. Maintenant ne perdons pas une minute; passons ? votre magasin. De l?, nous irons chez votre banquier vous y prendrez quelque argent et pr?parerez un ch?que ? mon nom. Enfin je vous montrerai quelque chose que la police na pas encore d?couvert.

Il salua Mlle Doctrov?e dun air amical et, suivi du n?gociant, il quitta la maison. Jusqu? la rue Suchet, les deux hommes n?chang?rent pas une parole.

Pourquoi sommes-nous venus ici? demanda lAvignonnais.

Pour voir votre courrier.

Mon courrier?

Voyez toujours, vous comprendrez.

Ob?ir ?tait le plus simple. P?n?trant dans le compartiment r?serv? ? la caisse, le commissionnaire se mit ? d?pouiller le paquet volumineux de correspondances entass?es sur son bureau. Soudain il eut un cri.

L?criture dYvonne!

La lettre vient de Chamb?ry, nest-ce pas? questionna lagent sans para?tre ?tonn?.

Comment le savez-vous?

Peu importe. Je le sais.

Dun geste impatient, Canet?gne d?chira lenveloppe et dune voix tremblante lut ce qui suit:

Monsieur,

Vous nappr?ciez que les choses qui se vendent. Lhonneur vous semble sans valeur. Aussi avez-vous essay? den priver une pauvre fille dont cest toute la fortune. Pour cette chose vague, cette fum?e comme vous lappelez, dautres sont capables de tous les sacrifices. Jesp?re revenir victorieuse de la lutte ? laquelle vous mobligez. Alors vous ne douterez plus.

YVONNE RIBOR.

Sa lecture termin?e, il regarda lagent:

Eh bien?

La lettre est con?ue dans un noble esprit.

Ce nest point votre appr?ciation sentimentale que je sollicite. Le timbre de la poste de Chamb?ry ne vous para?t-il pas un renseignement?

Le policier le consid?ra narquoisement:

Vous inclinez donc ? penser?

Que mon ex-caissi?re se dirige sur Modane.

Et comme la fronti?re est gard?e, vous vous r?jouissez. Vous naurez plus ? me verser cent mille francs.

Pr?cis?ment, je lavoue. M. Martin fit entendre un petit rire sec.

Cela ne fait rien. Passons chez votre banquier.

Vous voulez, apr?s cette lettre

Plus que jamais. Il est neuf heures moins le quart, nous avons le temps, car nous prendrons le train de 9 h. 41 pour M?con.

Et frappant famili?rement sur l?paule de lAvignonnais qui ouvrait des yeux effar?s.

Cette lettre-l?, cest une ruse pour vous d?pister.

Allons donc! Si vous me prouvez cela.

Cest ce que je ferai si vous maccompagnez. ? une condition seulement. Cest que vous me garderez le secret. Je tiens ? gagner votre argent, et je ne vous pardonnerais pas de men emp?cher.

Le ton dont il pronon?a ces paroles ?tait clair. Canet?gne ne sy trompa pas. Il fallait agir loyalement une fois par hasard avec un homme qui connaissait son histoire.

Dans la rue, le policier h?la une voiture et donna au cocher ladresse de la banque Fulcraud, Barrot et Cie.

Chez les banquiers, lAvignonnais se fit remettre vingt mille francs et annon?a quil serait peut-?tre pr?sent? ? lencaissement un ch?que de cent mille. Un employ? prit note de cette d?claration. Puis toujours flanqu? de M. Martin, le n?gociant remonta en voiture.

9 h. 3, murmura lagent, cest juste!

Bient?t le v?hicule sarr?ta devant le pavillon o? Yvonne et ses amis avaient pass? la veille. Le policier tira de sa poche une clef quil introduisit dans la serrure.

Quest cela? demanda Canet?gne.

La premi?re cachette de vos ennemis. Jai pris une empreinte ? la cire et me suis fait fabriquer une clef, ce qui nous permet dentrer comme chez nous.

Sur ces mots il ouvrait la porte et p?n?trait dans le pavillon. Il faisait sombre, et durant quelques secondes le commissionnaire ne distingua rien. Mais ses yeux saccoutum?rent ? la p?nombre, il vit sur le plancher des v?tements dhommes et de femme.

Cest ici, d?clara lagent, que les fugitifs ont chang? de costumes. Ici ?galement que, gr?ce ? un indicateur point? au crayon, jai pu reconna?tre la route choisie par eux.

Il sinterrompit:

9 h. 30, ne manquons pas le train; d?campons.

? 9 h. 38, les deux hommes sinstallaient dans un compartiment de premi?re classe, et bient?t le convoi les emportait vers M?con.

De son c?t?, Claude B?rard, apr?s une nuit pass?e ? Chamb?ry, avait fait route sur Culoz, et laissant cette gare en arri?re, filait ? toute vapeur sur la m?me destination.

Il naccordait quune attention distraite au paysage. Ni Amb?rieu avec sa jolie rivi?re lAlbarine, ni Bourg, domin?e par le clocher de l?glise de Brou, ne lui sembl?rent dignes de remarque. Sa pens?e ?tait ailleurs. Elle volait, pr?c?dant le chemin de fer trop lent, vers ?taples o? il devait rejoindre ses amis. Le jeune homme sexasp?rait ? chaque arr?t du train. Polliat, M?z?riat, Vonnas, Pont-de-Veyle eurent tour ? tour leur part dans ses mal?dictions. Enfin la machine ralentit pour la derni?re fois.

M?con, M?con, cri?rent des voix demploy?s.

Claude bondit sur ses pieds, empoigna sa valise couch?e dans le filet, sauta sur le quai et traversa la gare dun pas press?.

Il heurta violemment un homme au visage glabre qui se tenait pr?s de la sortie, regardant curieusement les voyageurs. Il ny prit pas garde. Celui quil avait heurt? nen parut pas formalis?, au contraire. Sa bouche souvrit dans un rire silencieux.

Le voici, dit-il seulement ? un personnage qui se dissimulait derri?re lui.

Ce blond? interrogea lindividu.

Mais oui, mon bon monsieur Canet?gne. Jai omis de vous pr?venir. Le brun est devenu blond. Il sagit maintenant de ne pas le perdre de vue.

Et dun ton intraduisible, tout en s?lan?ant sur les traces de B?rard:

Il mest cher ce jeune homme. Il repr?sente le tiers de mon ch?que.

La r?flexion ne plut pas au n?gociant. Une grimace le prouva, mais il allongea les jambes pour se maintenir ? hauteur de son compagnon. La course ne fut pas longue. Le sous-officier atteignit le guichet de distribution des billets. Ses ennemis lentendirent demander un ticket pour Paris.

Dans une heure, monsieur, r?pondit le receveur. Le premier train est ? 2 heures 54.

Le voyageur frappa le sol dun talon impatient, puis il se d?cida, quitta la gare et p?n?tra dans un caf? voisin. Le policier navait pas perdu un de ses mouvements.

Attendons comme lui, fit-il.

Lheure venue, ils retourn?rent ? la gare sur les pas de Claude et prirent place dans le train de Paris. ? 10 h. 37 du soir ils atteignaient enfin la capitale. Toujours suivant Claude qui ne se doutait de rien, ils travers?rent en bourrasque les salles dattente et gagn?rent la cour que les r?verb?res, les lanternes de voitures et domnibus constellaient de lueurs dansantes. Le sous-officier h?la un fiacre. Aussit?t, Martin poussa lAvignonnais dans un autre v?hicule, et sy engouffra apr?s avoir boulevers? le cocher par ces paroles magiques:

Deux louis pour toi, gar?on, si tu ne perds pas de vue ce sapin.

? trente m?tres de distance les voitures s?branl?rent, se dirigeant vers la Bastille. Elles allaient grand train. Elles pass?rent ? droite de la colonne de Juillet, long?rent le canal, parcoururent le boulevard Voltaire, la place de la R?publique, le boulevard Magenta et sarr?t?rent, ? dix secondes dintervalle, devant la haute fa?ade de la gare du Nord.

Onze heures sonnaient.

Claude, son autom?don pay?, se mit ? courir. Martin et Canet?gne trott?rent dans ses pas. Comme lui, ils se munirent au guichet de billets pour ?taples, et saut?rent dans le train de 11h.5 sur Creil, Amiens, Abbeville et Calais.

Il ?tait temps, la longue file de wagons s?branlait.