..

Le sergent Simplet

( 29 43)



Les Ramousis sont la race la plus noble de lInde. Bient?t jaurai beaucoup dargent. Alors je prendrai pour femme la vierge que jai choisie.

Elle ne r?pondit pas, troubl?e par l?clat insoutenable des regards de Nazir. Il reprit:

Celle-l? nest pas de ma caste. Je romprai pour elle avec les miens; je consentirai ? navoir plus damis, plus de famille. Celle-l?, jeune fille, cest toi.

Yvonne se leva sans prononcer une parole et alla sasseoir ? c?t? de Claude. La complication qui se produisait lavait remplie d?pouvante. Pauvre oiseau en cage, elle palpitait sous l?il dun ma?tre, auquel il suffirait d?tendre la main pour la saisir. Sa terreur aidant, sa tendresse pour Marcel grandissait encore. Elle lappelait de tous ses v?ux, de toute son ?me.

Huit jours d?j?, murmura-t-elle, poursuivant ? haute voix sa pens?e intime, huit jours et il na point paru!

Claude avait lev? la t?te. Il regarda la jeune fille avec tristesse, sans r?pondre.

Pourquoi ne vient-il pas? Jai peur. Cette absence m?pouvante. Je me demande si le mis?rable qui nous garde na pas tu? notre ami.

Tu?. Si je le pensais!

B?rard, tout p?le, s?tait dress?. D?j?, il avait eu cette id?e. Bien des fois, le front coll? ? la vitre, en regardant passer dans la cour du palais les mandarins, courtisans du roi, il s?tait anxieusement pos? la question qui venait aux l?vres de Mlle Ribor. Pour ne pas tourmenter sa compagne de captivit?, il avait gard? le silence, refoulant au fond de lui-m?me sa douloureuse r?verie. Et maintenant quelle-m?me exprimait la crainte dont il ?tait assi?g?, il ne trouvait rien ? lui dire pour la consoler.

Ainsi, dit-elle apr?s un instant, vous supposez, comme moi?

Non, jesp?re que vous vous trompez.

Pourquoi tenter de me donner le change? fit-elle violemment. Vous le croyez mort, dites-le donc.

Et avec un accent d?chirant.

Mort pour moi, pour moi seule; mort en me croyant indiff?rente ? son d?vouement, en maccusant peut-?tre dingratitude!

Des larmes coulaient sur ses joues, elle se tordait les mains dans une crise de d?sespoir. ? ce moment, du c?t? du mur de briques qui s?parait la demeure royale du fleuve, un sifflement retentit. Faible, avec des modulations bizarres, le bruit se renouvela. Les prisonniers s?taient tus. Ils ?cout?rent, une flamme desp?rance dans les yeux. Un choc l?ger fit vibrer les carreaux. Claude courut ? la fen?tre.

Cest un signal! exclama-t-il en ouvrant.

Yvonne le rejoignit, et tous deux, pench?s sur la barre dappui, sond?rent du regard le couloir obscur m?nag? entre la maison et lenceinte. Un souffle passa dans lespace.

Yvonne en haut sur le mur.

Elle leva les yeux, et accroupie sur la cr?te, ? quelques pieds delle, elle aper?ut la silhouette sombre dun homme. Elle ne pouvait distinguer ses traits, mais son c?ur le reconnut, et dune voix bris?e, la poitrine haletante, elle s?cria:

Simplet! cest toi enfin.

Ah! comme je tai attendu

Les instants sont pr?cieux. Cest Nazir qui vous a amen?s ici?

Oui, ce tra?tre nous a livr?s aux Siamois. Nous sommes des otages, et les guerriers de Somdeteh Phra Chalulong nous gardent.

De ce c?t?, je ne vois aucun factionnaire.

Ils ne supposent pas que lon puisse franchir la muraille.

Alors, cest bien simple: cest de ce c?t? que nous tenterons de vous arracher aux mains du seigneur Nazir. Veillez.

Yvonne se rassurait en entendant son fr?re de lait. Il lui semblait que le danger s?cartait delle. Tout ? coup elle vit Simplet faire un mouvement. Le bruit dune fen?tre brusquement ouverte parvint jusqu? elle, puis un coup de feu dont l?clair livide illumina le couloir, et puis la chute dun corps lourd dans leau.

?perdue, elle regarda la cr?te du mur; Marcel avait disparu. Le jour se fit dans son esprit. Simplet avait ?t? aper?u, on avait tir? sur lui; il ?tait tomb? dans le fleuve. Elle eut un cri de rage folle, puis ses genoux se pli?rent, et elle saffaissa pr?s de la fen?tre en sanglotant:

Ils lont tu?! Ils lont tu?! Ils ont tu? mon ?me!

. . . . . . . . . . . . . . . . . .

Canet?gne d?barqu? ? Sa?gon, ainsi quil lavait dit ? son complice Nazir, sennuyait ferme en attendant lheure o? le Ramousi lui livrerait Mlle Ribor. Pour se distraire, il avait rayonn? autour de la ville, utilis? le tramway de Sa?gon ? Cholon, le chemin de fer de Sa?gon ? Mytho, fait de longues promenades sur la rivi?re profonde qui r?unit la capitale de la basse Cochinchine ? la mer, sur les arroyos nombreux o? les barques glissent sur un tapis de floraisons aquatiques, tandis que des arbres, dont les cimes se rejoignent en vo?te, pendent, multicolores et embaum?es, des grappes de fleurs.

Mais loin de la cit?, il ?prouvait une vague inqui?tude. Vraiment, il ne se sentait rassur? que lorsquil se trouvait en face du palais du lieutenant-gouverneur, non quil admir?t l?difice un des plus beaux de lextr?me Orient mais parce que de l? il pouvait surveiller les all?es et venues de tous les ?trangers. Avec raison il pensait que, si ses adversaires ?chappaient au Ramousi, ils viendraient ? Sa?gon continuer leurs investigations, et quils se livreraient ainsi ? sa discr?tion.

Pour leur enlever toute chance de lui br?ler la politesse, il s?tait li? avec un secr?taire du gouvernement. Il s?tait donn? pour un voyageur curieux darch?ologie, et avec son nouvel ami de son nom Chapousse, de Marseille il avait visit? tous les monuments de la colonie, depuis la cath?drale jusquau dock flottant, sans oublier la chambre de commerce, les coll?ges dAdran et Chasseloup-Laubat, les bassins de larroyo Rack-Can-Sa?, anciens viviers o? lon gardait les crocodiles destin?s ? lalimentation. Avec une patience imperturbable, Giraud cest le nom demprunt quavait pris lennemi dYvonne ?coutait les dissertations de son verbeux ami, apprenant tout ce qui se passait au Gouvernement, en m?me temps que lhistoire de la Cochinchine, le nombre des ?l?ves indig?nes se livrant ? l?tude du fran?ais, et une foule dautres renseignements dont il se souciait comme de lan VIII.

Il ne souffrait aucunement du climat. La maladie qui lavait d?figur?, qui avait chang? le timbre de sa voix ph?nom?ne fr?quent dans la variole avait aussi profond?ment modifi? son temp?rament. De gras, il ?tait devenu maigre, et la chaleur, qui le faisait souffrir jadis ? Lyon, lui semblait tr?s supportable dans la contr?e torride quil parcourait aujourdhui.

Cependant il commen?ait ? trouver le temps long, lorsquun incident vint transmuer en rage lennui du commissionnaire. Un matin, une d?p?che, envoy?e de Paknam (Siam), arriva au Gouvernement; elle ?tait confi?e aux bons soins du lieutenant-gouverneur, pour ?tre remise, ? larriv?e du yacht Fortune, ? miss Pretty. Chapousse, charg? de la commission, montra le t?l?gramme ? son ami avec force impr?cations contre les Siamois, et Canet?gne lut les lignes suivantes:

Miss Pretty Gold, ? bord du yacht Fortune en rade de Saigon.

Pri?re ? M. le Lieutenant-Gouverneur veiller ? remise exacte. Claude, Yvonne captifs, pr?s Bangkok, bandits siamois. Ran?on: cent mille piastres ou mise ? mort.

R?ponse urgente.

NAZIR.

Palais du Roi Bangkok.

Dire la rage du commissionnaire est impossible. Il se voyait jou? par son complice. Pas un instant il ne crut ? lhistoire de brigands imagin?e par le Ramousi.

Ainsi cet Hindou, ce demi-sauvage, que lhomme daffaires v?reux d?daignait, reprenait tranquillement lop?ration pour son compte. Il allait r?aliser un gros b?n?fice et laisser Canet?gne plus emp?tr? que jamais.

Devant lami Chapousse, lennemi de Mlle Ribor dissimula; mais une fois seul, il se livra ? des transports de col?re dont le mobilier de son logis porta les marques. Deux chaises bris?es, une table fendue par le milieu, des calebasses pulv?ris?es rest?rent sur le champ de bataille, innocentes victimes de la coquinerie de Nazir. Puis apr?s lemportement vint le raisonnement. Canet?gne se prit la t?te ? deux mains, fit bouillonner la ruse dont sa cervelle ?tait satur?e, et finalement poussa une exclamation de triomphe.

Je suis m?connaissable, se d?clara-t-il. La maladie a fait de moi un autre personnage. Profiter de la situation est labc de la lutte pour la vie. Je veux d?sormais vivre au milieu de mes adversaires et profiter de leur moindre b?vue. Masqu?, jai lavantage, puisquils restent pour moi ? visage d?couvert.

Il riait. Son visage coutur? par la variole ?tait plus laid encore dans la joie que dans la col?re. Et cependant il se contemplait avec satisfaction dans son miroir.

T?! fit-il, le diable lui-m?me ne me reconna?trait pas. Je suis hideux, mais je men moque; ce nest pas ? un mariage damour que je veux contraindre cette petite Yvonne, mais ? un simple mariage de s?ret?.

Dans sa joie, il exp?dia ? Mlle Doctrov?e, son associ?e de Lyon, un peu n?glig?e par lui depuis quelque temps, un cablogramme amical:

Sa?gon.

Compliments. Envoyez nouvelles Bangkok. Maison prosp?re.

CANET?GNE.

? partir de ce moment, le vilain personnage ne quitta plus la ville. De lagglom?ration sa?gonaise il sembla se d?sint?resser, pour concentrer toute sa sollicitude sur le palais gouvernemental et sur la rade. Il faisait de longues stations au bord de la rivi?re, devant lh?tel du repr?sentant des Messageries maritimes. Il senqu?rait des entr?es et des sorties du port, agissant, en un mot, comme sil guettait larriv?e damis impatiemment attendus.

Sa pers?v?rance fut bient?t r?compens?e. Le yacht Fortune, un beau matin, remonta le Dong-Na? et la rivi?re de Sa?gon, et jeta lancre ? quelques m?tres de lendroit o? se tenait le commissionnaire. ? lombre dun ar?quier, celui-ci vit les matelots mettre un canot ? flot, miss Pretty et William Sagger y descendre, et quand lembarcation toucha la rive, lAm?ricaine laper?ut debout, le chapeau ? la main, courb? en un salut respectueux.

Elle neut pas le temps de demander quel ?tait le personnage qui la recevait ainsi sur une terre inconnue. Le faux Giraud sapprocha, lui tendit la main pour laider ? d?barquer et dune voix insinuante:

Miss, dit-il, permettez-moi une simple question, ?tes-vous la fille du roi de lAcier?

Oui, fit-elle en r?primant avec peine un mouvement de r?pulsion caus? par la laideur de son interlocuteur.

Oui, alors mon ami est sauv?.

La jeune fille le consid?ra avec surprise:

Votre ami! Quel ami?

Je vous prie de mexcuser, miss, mais je nai pas ?t? ma?tre de ma joie. Une d?p?che de Siam annon?ait votre venue, et je vous attendais depuis plusieurs jours.

Vous mattendiez, pourquoi?

Parce que lon vous dit aussi bonne que riche, aussi riche quennuy?e; jesp?re que vous me pr?terez votre concours pour d?livrer un explorateur que jaccompagnais, et qui est rest?, dans le haut Tonkin, prisonnier des Muongs.

LAm?ricaine avait tressailli.

Un explorateur? questionna-t-elle. Quel est son nom?

Antonin Ribor.

Elle eut un l?ger cri. Celui que cherchaient ses amis ?tait retrouv?. Il foulait cette terre indo-chinoise, o? elle venait de prendre pied.

Nous avons remont? le M?kong, continuait dun ton ?mu le commissionnaire, mais au coude du 20e parall?le, les rapides devenant nombreux, nous quitt?mes le fleuve pour rejoindre, ? travers les montagnes, le cours de la rivi?re Claire et le Song-Co? ou fleuve Rouge. Cest durant ce voyage que mon malheureux ami fut pris par les Muongs. Moi-m?me, bless?, je fus captur? par un des d?tachements siamois qui parcouraient ind?ment la rive gauche du M?kong. De poste en poste je fus ramen? au Cambodge, et du pays des Kmers je pus revenir ? Sa?gon.

Il sarr?ta; miss Pretty lui avait saisi les mains.

Comptez sur moi, monsieur

Elle cherchait le nom.

M. Giraud, dit-il, pour vous servir.

Eh bien, monsieur Giraud, nous quitterons Sa?gon ce soir m?me; notre rencontre me dispense des recherches que je venais faire ici. Nous retournerons ? Paknam, o? je dois reprendre des passagers, et de l?, nous nous lancerons ? la d?livrance de M. Ribor.

Puis coupant court aux remerciements du pseudo-explorateur:

Mais vous parliez tout ? lheure dune d?p?che annon?ant ma venue.

Re?ue au gouvernement. Je lai appris par un secr?taire de mes amis, M. Chapousse.

Une heure plus tard, miss Pretty avait en sa possession le cablogramme de Nazir. Elle ne sen ?mut point. Une ran?on de cent mille piastres n?tait point pour la troubler. Et m?me elle se confia tout bas quil lui ?tait agr?able dappliquer cette somme ? lib?rer Claude B?rard.

Sous couleur de pr?paratifs de d?part, Canet?gne sesquiva; mais, vers quatre heures du soir, il se rendit ? bord du Fortune. Quelques minutes apr?s, le yacht, guid? par un pilote, descendait la rivi?re de Sa?gon, emportant dans ses flancs lennemi de Mlle Ribor. La ruse du n?gociant avait pleinement r?ussi.

Le 28 juillet au matin, le steamer dut mettre en panne ? lembouchure du Me?nam. Le blocus du fleuve ?tait ?tabli, et des vaisseaux de guerre croisaient devant la passe de Paknam. Cela dura jusquau 1er ao?t. Le blocus devint moins s?v?re, et le yacht, apr?s explications pr?alables, fut autoris? ? poursuivre sa route. Le 2, il atteignit Bangkok, et tout aussit?t miss Pretty, escort?e de William Sagger, du faux Giraud et du capitaine Maulde, se fit mener ? terre et se dirigea vers lentr?e du palais du roi.

Elle portait sur elle la ran?on que le ramousi Nazir avait r?clam?e par d?p?che.

XXVIII. SIMPLET DEVIENT CHIMISTE

Du sommet du mur de briques, Simplet avait saut? dans le fleuve sans blessure heureusement. Le grincement de la fen?tre, ouverte par le ge?lier hindou, lavait averti ? temps, et au moment o? ce dernier faisait feu, le sous-officier s?tait pr?cipit?. Grimper dans sa pirogue, amarr?e pr?s de l?, s?loigner ? force de pagaies et se r?fugier dans un magasin flottant pour y achever la nuit, telles furent les premi?res pr?occupations du jeune homme.

Une fois install?, il sendormit. Ses v?tements mouill?s se collaient sur son corps, mais latmosph?re ?tait si ti?de, le clapotis des eaux si berceur quun Sybarite m?me, en semblable position, naurait pu r?sister au sommeil. Bien avant le jour, Simplet se r?veilla. L?-bas, au milieu de la rivi?re, en face du consulat fran?ais, il apercevait les feux de position des canonni?res; mais il ?tait encore trop t?t pour revenir ? bord. Il sassit et se prit ? r?fl?chir:

La situation sest am?lior?e, se dit-il, je sais o? sont d?tenus mes amis. Le probl?me est donc bien simple, il sagit de p?n?trer dans leur prison et de les d?livrer.

Comme on le voit, il continuait ? trouver simple une aventure qui e?t paru compliqu?e ? beaucoup de bons esprits. Dailleurs, la solution ne vint pas tout de suite; Simplet eut beau plisser son front, ?lever et abaisser ses sourcils, se livrer enfin ? la mimique de la r?flexion intense, ses combinaisons se brisaient toutes contre lenceinte du palais, ou contre la pointe des ba?onnettes des soldats charg?s de la garde des postes. Et pourtant, apr?s une demi-heure, il hocha la t?te dun air satisfait:

Lescalade ne vaut rien; il faut passer devant les hommes de garde, sans ?tre arr?t? par eux. Premier point acquis.

? lorient, le ciel s?clairait. Le cr?puscule rapide des pays chauds commen?ait, jetant des teintes grises sur la ville.

Oui, r?p?ta le jeune homme, il faut passer inaper?u.

Ses yeux erraient distraitement autour de lui. Tout ? coup ils se fix?rent sur des bonbonnes envelopp?es de paille tress?e. Il se donna sur la t?te une calotte en disant:

Suis-je b?te Pas inaper?u du tout! Je passerai au grand jour, et le poste pr?sentera les armes!

Quavait-il donc vu? Dans le coin pour lequel il avait des regards caressants, rien que les bonbonnes surmont?es de cet ?criteau:

OXIGENATED WATER
WHITE FRIDAY
SINGAPOOR.

Cest-?-dire: Eau oxig?n?e[3]3
Sic. (Note du correcteur ELG.)


[]
de la maison White-Friday de Singapour.

Toujours est-il que, quittant le magasin flottant, il se laissa glisser dans sa pirogue et nagea droit vers la canonni?re la plus proche. Reconnu, il monta ? bord, abandonnant au fil de leau lesquif qui lavait amen?. Dans le courant de la journ?e, il profita dun voyage ? terre du canot pour se rendre au march?, do? il rapporta un superbe lapin ? la fourrure rousse et noire. Les matelots le raillaient de son acquisition, mais il ny prit pas garde, et tenant le rongeur par ses longues oreilles, il alla trouver le m?decin du bord.

Eh! mon ami, vous vous trompez, fit celui-ci en riant, la recette de la gibelotte ne me concerne pas.

Le sous-officier linterrompit:

Il ne sagit pas de gibelotte. Si javais trouv? un lapin blanc, vous ne me verriez pas ? cette heure; mais les animaux de cette couleur sont inconnus ici.

Le docteur ouvrit des yeux ?bahis:

Vous avez de leau oxyg?n?e, sans doute? continua Simplet.

Naturellement, la pharmacie en contient.

Alors, vous pourrez maider. De ce lapin rouge et noir je d?sire, en utilisant les propri?t?s d?colorantes de leau oxyg?n?e, faire un lapin dun poil de neige.

Et comme son interlocuteur semblait de plus en plus ?tonn?, le jeune homme se pencha ? son oreille et pronon?a quelques paroles rapides.

Ah! r?pondit seulement le m?decin, alors je ferai ce que vous voulez, mais il faudra plusieurs jours.

Peu importe. Docteur, je vous remercie.

Le lapin fut install? dans une cage de bois et combl? de l?gumes, ce qui parut lui ?tre des plus agr?able; mais, h?las! comme celle de lhomme, lexistence du lapin a ses vicissitudes; chaque jour, le rongeur ?tait tir? de sa prison par Simplet qui, sous la surveillance du docteur, lui faisait subir une application deau oxyg?n?e. Apr?s cette op?ration, le sous-officier se livrait ? des travaux qui intriguaient fort l?quipage. Il fabriquait des boucles doreilles de forme ?trange. Puis apr?s avoir soigneusement pris mesure au rongeur, il avait taill? une ceinture de cuir orn?e dun anneau, et y avait adapt? une cha?nette de cuivre de trente centim?tres de long, termin?e par un mousqueton. Pour un peu, les marins lauraient d?clar? maniaque. Cependant leau oxyg?n?e produisait son effet: lanimal se d?colorait visiblement; il passait par toutes les gradations du gris, devenait jaun?tre. Enfin, le 1er ao?t, sa fourrure ne pr?senta plus la moindre trace de coloration. Marcel manifesta une joie folle. Il para son lapin de ses pendants doreilles, de sa ceinture. Il serra les mains du docteur, pris lui-m?me dune ?motion incompr?hensible, et qui faillit pleurer lorsque le jeune homme lui dit:

Ah! je vous devrai plus que la vie.

La curiosit? de l?quipage ?tait vivement excit?e; dans limpossibilit? darracher une confidence aux deux hommes, officiers et matelots surveillaient Simplet; ses moindres mouvements ?taient not?s, comment?s, mais l?nigme demeurait ind?chiffrable.

Le 2, au point du jour, le docteur fit descendre le canot. Il sembarqua avec le sous-officier qui prit les avirons. Du navire fran?ais, on les vit traverser le fleuve et atterrir ? proximit? du palais. L?, Simplet sauta ? terre, posa son lapin blanc sur son ?paule et senfon?a dans la ville, tandis que le m?decin ramenait lembarcation vers le steamer.

Le sous-officier marchait dun bon pas. Sur son passage, les habitants s?cartaient respectueusement et sinclinaient; apr?s avoir adress? au lapin blanc des gestes compliqu?s.

Allons, murmura le jeune homme, cela prend bonne tournure. Quelle chance davoir appris la v?n?ration de ces faces jaunes pour les lapins blancs!

Il arrivait au bord du canal qui entoure la ville royale. Sur le quai, des rameurs jouaient ? une sorte de jeu de bouchon. ? leur tunique sans manches, rouge avec bordure jaune, on reconnaissait quils ?taient au service du roi. Seuls dans leur corporation, ces bateliers ont le droit de rev?tir luniforme dont il sagit. ? la vue du lapin blanc, ils interrompirent leur partie et salu?rent.

Simplet r?pondit par un signe protecteur et prit place dans lune des pirogues attach?es au quai. Sur un geste, deux pagayeurs y descendirent ? leur tour et ram?rent vers lescalier de pierre situ? sur lautre rive, et par lequel Nazir s?tait introduit dans lenceinte interdite. Jetant quelques sap?ques aux piroguiers, Marcel gravit les degr?s, contourna les casernements dartillerie, et sans que personne os?t larr?ter, atteignit la muraille de briques qui, dans la cit? royale, isole le palais.

Une haute porte, surmont?e de la toiture ? sept degr?s, souvrait devant lui. Sous la vo?te, des soldats de la garde, serr?s dans le dolman bleu ? brandebourgs rouges, coiff?s de la calotte ronde de linfanterie anglaise, ?taient en faction. Ils firent mine de croiser la ba?onnette, mais le Fran?ais pla?a le lapin sur sa poitrine et marcha droit ? ceux qui lui barraient la route. Un instant les soldats h?sit?rent, puis ils s?cart?rent en pr?sentant les armes.

Maintenant Marcel ?tait dans la premi?re cour pav?e de briques verniss?es rouges, entour?e dune profusion de colonnes, de clochetons bouddhiques. Des officiers qui gardaient une seconde porte le laiss?rent passer sans r?sistance. De bout en bout il parcourut une autre cour pav?e de jaune, et enfin, apr?s s?tre engag? sous une vo?te plus sombre et plus ?tendue que les autres, il se trouva dans la cour principale.