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Le sergent Simplet

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Mena?ant, le crocodile ouvrit la gueule. Mais prompt comme la pens?e, Marcel enleva Jeannot et le jeta entre les formidables m?choires du monstre. Celles-ci se referm?rent sur leur proie. Le saurien disparut dans le fourr?, puis leau du fleuve r?sonna sous le choc dun corps lourd.

Quest-ce que cest que ?a? cria dans le silence la voix de lAnglais.

Rien, riposta lorgane de Rolain, un crocodile qui prend ses ?bats.

Et les sabots de deux chevaux sonn?rent sur la terre. Dalvan s?tait relev?, les tempes mouill?es de sueur.

Brrr! murmura-t-il, la vilaine b?te! sans Jeannot

Et d?j? remis de son ?motion:

Je naimais pas le lapin, conclut-il, d?sormais jadorerai m?me la gibelotte!

Tout bruit s?tait ?teint. Le pi?ge tendu, les Siamois s?taient dispers?s. Simplet sortit avec pr?caution de sa cachette. Plus un homme en vue. Leau du fleuve, moir?e par la lune, coulait d?serte. Au long de la rive, des pirogues ?taient amarr?es, mais les rameurs les avaient abandonn?es. Ils dormaient sans doute en r?vant ? la victoire assur?e.

Bient?t Marcel sauta dans une des embarcations. Les pagaies ?taient pos?es sur les bancs. Doucement il d?tacha lesquif et sabandonna au courant, se maintenant dans lombre de la berge. Une heure apr?s, ayant pass? inaper?u sous les canons des redoutes, il atteignait lextr?me-pointe de lestuaire du Me?nam. Et l?, harass?, il dissimula la pirogue dans les joncs g?ants, puis s?tendant au fond, il ferma les yeux et sendormit.

Le jour vint. Et avec lui le r?veil et la souffrance. La faim tordait les entrailles du sous-officier. Sortir de sa retraite, impossible. Il aurait ?t? d?couvert, signal?, poursuivi, pris. Un soleil ardent ruisselait en cascade de feu. M?chonnant des tiges de jonc pour leurrer son app?tit, le jeune homme demeura tout le jour sous cette ardente averse.

La t?te br?lante, les yeux troubles, il scrutait lOc?an. Vers quatre heures, il eut un cri de joie. Tout l?-bas, au fond de lhorizon, des points noirs se montraient, couronn?s dun panache de fum?e. Il en compta trois. Les points grandirent, devinrent distincts. C?taient les navires fran?ais. Alors le sous-officier oublia tout, ses fatigues pass?es, le danger pr?sent. Il saisit les rames, guida la pirogue hors du fourr? aquatique, et se mit ? nager vigoureusement vers la haute mer.

Des cris partirent des redoutes, des balles ricoch?rent sur leau. Mais son allure nen fut pas ralentie. Il allait, secou? maintenant par la houle, approchant de la barre qui formait un rempart liquide devant lui. Dun ma?tre coup daviron, il enleva lembarcation, franchit lobstacle et fila droit sur le plus rapproch? des steamers, au grand m?t duquel flottait la flamme du commandement.

D?ployer son mouchoir, lagiter, fut la premi?re pens?e du sous-officier. Sa man?uvre attira lattention des navires. Ils stopp?rent. Une chaloupe mise ? leau se dirigea bient?t vers la pirogue. Vingt minutes plus tard, Marcel sautait sur le pont de la canonni?re qui marchait en avant.

Quel est ce b?timent? demanda-t-il.

LInconstant, accompagn? de la Com?te et du Jean-Baptiste Say.

Qui commande ? bord?

Cest moi, fit un officier portant les insignes de capitaine de fr?gate.

Il dardait son regard clair et froid sur le jeune homme.

Celui-ci ne baissa pas les yeux.

Je suis le capitaine Bory, ? qui vous vouliez parler, sans doute.

Sans doute, capitaine, car depuis vingt-quatre heures, cach? dans les roseaux du rivage, je guette votre arriv?e sans avoir rien ? me mettre sous la dent du reste.

Lofficier parut frapp? de la r?ponse.

De quoi sagit-il?

Simplement de vous signaler une embuscade.

Et ? grands traits le sous-officier raconta ce quil avait vu et entendu. Le marin ?coutait sans faire un mouvement. Seules, les contractions de sa face brune et ?nergique d?notaient lint?r?t quil attachait ? ce r?cit. Quand Dalvan eut fini, il lui serra la main.

Merci, monsieur.

C?tait la seconde fois quun repr?sentant de la France adressait ces mots au voyageur.

Votre nom? reprit le capitaine Bory.

Marcel.

Cest un pr?nom cela?

Je nen ai pas dautre, au moins jusqu? nouvel ordre.

Lofficier sinclina:

Je ninsiste pas.

Il se retourna vers son second, qui attendait ses ordres ? quelques pas.

? la timonerie. Appelez ? bord le lieutenant de vaisseau Dartige de Fournets et le capitaine Gicquel.

Puis sadressant ? Marcel:

Les commandants de la Com?te et du Jean-Baptiste Say qui maccompagnent. Nous allons tenir conseil. Veuillez y assister. Vos renseignements seront pr?cieux.

Il regarda le ciel quenvahissaient de lourds nuages gris.

Il va pleuvoir, murmura-t-il pensif. La nuit sera obscure. Qui sait!

Marcel s?loigna et se promena sur le pont. Les matelots d?visageaient cet inconnu, qui apparaissait brusquement pour apporter des nouvelles assur?ment graves, puisque les signaux appelaient les commandants de la flottille sur lInconstant. Mais aucun ne lui adressa la parole. Chez ces hommes de devoir, accoutum?s ? lob?issance passive, la curiosit? nest point indiscr?te. Leur commandant savait de quoi il retournait, c?tait suffisant. Il donnerait, le moment venu, les ordres n?cessaires, eux les ex?cuteraient et tout serait dit. Cest cette insouciance du p?ril, cet abandon complet de leur existence ? leurs officiers qui expliquent lh?ro?sme d?concertant, laudace inou?e de nos marins.

Cependant un quartier-ma?tre vint avertir Simplet quon lattendait dans la cabine du commandant.

Pench?s sur une carte de lembouchure du Me?nam, les trois officiers sentretenaient vivement. ? lentr?e du voyageur ils se turent, et le capitaine Bory lui demanda:

Monsieur Marcel, voulez-vous r?p?ter ? ces messieurs ce que vous mavez rapport? tout ? lheure?

Volontiers.

Allez lentement. Nous suivrons sur la carte.

Alors, Simplet rappela les incidents de son retour vers Paknam. Il dit la rencontre des canonni?res, de larm?e siamoise, la conversation de Rolain avec lAnglais, puis sa course ? travers la nuit, sa station au coude du fleuve, do? il avait vu les bateaux placer les torpilles. Ici, les officiers larr?t?rent.

Savez-vous lire une carte?

Parfaitement.

Alors, tenez. Voici le cours du fleuve, la presqu?le dont vous parlez O? ?tiez-vous le plus exactement possible?

Dalvan se pencha sur le plan.

Cest ais?, fit-il apr?s un rapide examen. Voici la paillotte o? le seigneur Rolain et son ami lAnglais avaient abrit? leurs chevaux. Elle se trouvait ? une centaine de m?tres ? gauche de mon observatoire.

Et marquant de longle un point sur la carte:

J?tais ici.

Les marins ?chang?rent un regard de satisfaction.

Bien! s?cria le capitaine Bory; placez-vous par la pens?e ? lendroit que vous d?signez et dites dans quelle direction ?taient plac?s les feux qui, ? votre avis, bordaient le chenal libre.

Marcel tressaillit. Il consid?ra ses interlocuteurs. ? leurs yeux brillants, ? je ne sais quoi d?clatant dans leurs physionomies, il comprit que d?j?, dans leur esprit, avait germ? la volont? de franchir les obstacles accumul?s devant eux. Ce quils lui demandaient c?tait la route ? suivre. Un instant il se recueillit, h?sitant presque ? assumer la lourde responsabilit? qui lui venait des circonstances. Une erreur pouvait entra?ner la perte des navires, la mort des braves gens qui les montaient. Mais le souvenir lui revint net, pr?cis. Il avait grav? dans son cerveau tous les d?tails de la sc?ne nocturne.

Et lentement, il tra?a une ligne partageant le Me?nam en deux parties in?gales.

Ce doit ?tre cela, firent les officiers.

Simplet les regarda.

Oui, expliqua le capitaine Bory, le chemin habituel des b?timents est plus rapproch? de la rive gauche. Ils ont song? ? tout, ces bons Siamois, m?me ? d?placer le chenal. Une seule chose leur a ?chapp?: cest quun homme de c?ur pouvait se cacher dans la nuit pour surprendre leur guet-apens.

Et sans laisser au jeune homme le temps de r?pliquer.

Avant de regagner votre pirogue, continua-t-il, ne d?sirez-vous rien de nous?

Dalvan sursauta:

Regagner ma pirogue!

Oui, nous sommes d?cid?s ? tenter laventure. Le pavillon fran?ais ne peut pas ?tre tenu en ?chec par des Siamois. Mais il nest pas n?cessaire de vous entra?ner dans le danger, puisque apr?s tout vous nappartenez pas ? nos ?quipages.

Le sous-officier fit la grimace, puis:

Vous mavez pri? de vous dire si je ne d?sirais rien de vous?

En effet.

Eh bien, je d?sire deux choses.

Voyons?

La premi?re, rester ? bord de lInconstant.

Et comme les marins esquissaient un geste.

Oh! je sais bien, dans la marine vous avez le m?pris des terriens. Bien s?r, nous nallons pas sur leau aussi bien que les matelots, mais pour aller au feu

Les officiers se mirent ? rire.

Soit, vous restez ? bord. Et votre seconde demande?

Ma seconde? Ah oui! faites-moi donner ? manger, je tombe dinanition.

Un peu apr?s, tandis que le lieutenant Dartige de Fournets et le capitaine Gicquel retournaient ? leurs b?timents respectifs, Dalvan d?vorait un biscuit sur lequel samoncelait une tranche de b?uf conserv?. Il mangeait sur le pouce, sans fa?on, ayant obstin?ment refus? de quitter le pont. Il voulait voir. Voir autant que possible, car la nuit venait. De plus, une pluie fine commen?ait ? tomber, cr?pitant sur les lames.

Soudain une colonne de fum?e s?chappa des tuyaux de la machine, lh?lice battit les flots, et lInconstant piqua droit vers lestuaire du Me?nam, suivant le Jean-Baptiste Say qui ?tait pass? en t?te. La Com?te venait la derni?re.

Au m?me instant, le bateau-phare, situ? en avant de l?lot de Chedi-Pak-Nam, sallumait, et les rayons de son feu blanc ?clairaient la marche des croiseurs fran?ais. La c?te se noyait dombre. Et c?tait ?mouvant de songer que, dans lobscurit?, des canons charg?s ?taient pr?ts ? vomir des obus sur ces navires, qui filaient sans souci des dangers ?chelonn?s sur leur route. On atteignit la barre.

Ils ne veulent pas tirer, se dit Marcel, ils pensent que leurs torpilles suffiront.

Il achevait ? peine que des ?clairs sillonn?rent la rive gauche, bient?t suivis de d?tonations assourdies. Aussit?t les batteries de la rive droite tonn?rent. ? son tour l?lot Chedi sembrasa. Et le Jean-Baptiste Say, atteint dans ses ?uvres vives, alla s?chouer ? la c?te.

LInconstant et la Com?te ne sarr?t?rent point pour lui porter secours. Les minutes ?taient compt?es. On ne pouvait esp?rer r?ussir quen surprenant lennemi par la rapidit? des ?volutions. La voix du capitaine Bory s?leva:

Forcez les feux!

Les chemin?es lanc?rent des tourbillons de fum?e noire, la membrure du navire vibra sous la rotation acc?l?r?e de larbre de couche, lh?lice se tordit sous les eaux et le croiseur embouqua la passe. Les batteries faisaient rage. Comme un tonnerre continu les canons grondaient. Un ouragan de fer sabattait autour de lInconstant. Il fallait se h?ter plus encore.

Ma?tre m?canicien, cria encore le capitaine, forcez la vapeur!

Impossible, capitaine, maximum de pression.

Chargez les soupapes!

Apr?s cet ordre, un silence; puis sous les coups sourds des pistons, les plaques de couche sautaient avec des tintements m?talliques, et tous ces bruits, unis au sifflement de la vapeur, couvraient le fracas de lartillerie.

Un ronflement, un choc, un ?clatement. Dans une gerbe de feu, la canonni?re parut un instant, puis tout rentra dans lombre. Un obus venait de tomber ? quelques pas de Marcel, tuant trois hommes. Et le vaisseau eut comme un sursaut. Toutes les pi?ces avaient fait feu en m?me temps. C?tait la premi?re riposte des Fran?ais. On atteignait lextr?mit? de la passe. On allait retrouver la rivi?re libre demb?ches. La zone la plus dangereuse ?tait franchie.

Mais un remous ?pouvantable se produisit. Une vague ?norme, g?ante, monta ? dix m?tres de haut, secouant les eaux ainsi quune commotion volcanique. Une torpille avait saut? ? larri?re de lInconstant. Sous leffort de la lame, le steamer pivota sur lui-m?me, se pla?ant en travers du courant.

La barre ? tribord toute! rugit le capitaine Bory.

Et soudain, comme un cheval ramen? par un habile cavalier, lInconstant se rel?ve et reprend sa course folle. Il va, couronn? de vapeurs noires que les ?tincelles s?ment de rubis, il va crachant les obus. Dans lombre une silhouette se dessine. Cest une canonni?re siamoise qui sest mise en travers du fleuve pour arr?ter l?lan des navires fran?ais. LInconstant ne se d?tourne pas. Un choc ?pouvantable a lieu, et le vaillant vapeur continue sa charge h?ro?que, apr?s avoir coup? de son ?peron lavant du vaisseau ennemi qui sengloutit lentement.

Intimid?e, la flotte siamoise nose poursuivre les braves bateaux qui ont accompli un des plus beaux faits darmes de la marine fran?aise.

Hors de port?e des forts, les canonni?res ralentissent leur allure ?chevel?e. Ils nont plus rien ? redouter. Il y a bien encore une redoute ? Paklet, ? quelques kilom?tres plus haut, mais on ne la pas mise en ?tat. ? quoi bon? Les pr?visions les plus pessimistes nadmettaient pas que les Francs arriveraient jusque-l?. Et lInconstant, ayant dans son sillage la Com?te qui na ?t? atteinte par aucun projectile, mouille ? Bangkok, en face du Consulat fran?ais. Deux cent quinze marins de Gaule tiennent sous une menace de bombardement une ville de trois cent mille habitants.

Et tandis que ces braves se r?jouissent, Marcel, accoud? au bastingage, consid?re la cit? des Tha?; il regarde la foule qui grouille sur les plates-formes des maisons flottantes, ahurie de la venue des Francs. Doucement, il se dit:

Cest ici que ma ch?re petite Yvonne est prisonni?re. Il sagit de la retrouver maintenant que jai sauv? les autres!

XXVII. ? BANGKOK, ? SA?GON

D?s le lendemain, Marcel se fit conduire ? terre, et dans le d?dale des ruelles, parmi la foule grouillante et bavarde, il chercha les traces de Claude, dYvonne.

Ils devaient ?tre ? Bangkok. Le raisonnement le lui avait d?montr?; son instinct le confirmait dans cette pens?e.

Il avait le sentiment que Mlle Ribor ?tait pr?s de lui. Sa tendresse lui donnait une sorte de double vue, et dans les ondes du vent qui fr?laient son visage il croyait reconna?tre parfois lhaleine de sa compagne de lutte. Mais ses d?marches demeur?rent dabord vaines. Durant plusieurs jours, il fureta sans succ?s dans tous les quartiers de la ville, repassant vingt fois par les m?mes voies, interrogeant les passants ?bahis, les agents des consulats. Toujours il revenait au fleuve, et dans son esprit simplantait la conviction que sur ses rives sa s?ur ?tait prisonni?re.

Pourtant rien ne venait corroborer cette obs?dante id?e. Cependant il ne d?sesp?rait pas. Chaque matin il quittait le vapeur pour y revenir chaque soir, bris? de fatigue, an?anti par la chaleur, mais d?cid? ? reprendre ses investigations.

Enfin, un soir, un peu avant le cr?puscule, Dalvan, arr?t? sur le quai, consid?rait dun ?il distrait les maisons flottantes, qu? lapproche de la nuit leurs habitants rapprochaient de la rive, ? grand renfort de perches et de glapissements. Soudain il tressaillit. ? son oreille venait de r?sonner une voix connue. Il tourna les yeux dans la direction du son et demeura immobile, stup?fi? par la fa?on dont lui arrivait le renseignement si ardemment cherch?.

? deux pas de lui, lAnglais entrevu sur les bords du Me?nam, dans la nuit terrible o? se pr?parait le massacre des marins fran?ais, causait avec un autre Europ?en. Le gentleman ne le voyait pas, masqu? quil ?tait en partie par langle dune baraque en planches, et tranquillement il disait:

Entre nous, je ne crois pas que ces deux prisonniers soient des otages s?rieux.

Deux prisonniers! r?p?ta tout bas Simplet, cest deux quil sagit!

LAnglais continuait:

Mais cet Hindou, un rus? coquin, a persuad? le roi. Il ne faut pas le contrecarrer. En faisant son jeu, il fait le n?tre. Et puisque le chef v?n?r? des Siamois ?coute plus volontiers vos conseils de r?sistance aux Fran?ais, depuis quen son palais il garde cette fillette insignifiante et ce gar?on de peu, aidons franchement le Nazir. Gagner du temps est tout pour nous ? cette heure. Plus la solution des difficult?s pendantes tardera, moins les Fran?ais b?n?ficieront de leur audacieux coup de main. Bons soldats, les Fran?ais, mais pauvres diplomates!

Les causeurs se remirent en marche et s?loign?rent lentement, tandis que Simplet, tout p?le, restait ? la m?me place, ?tourdi, ivre de joie, fr?missant sous les coups de son c?ur affol?, qui bondissait ?perdument dans sa poitrine. Yvonne ?tait au palais du roi! Quallait-il faire? Pendant quil sinterrogeait, la nuit tombait rapidement, noyant toutes choses dune teinte ind?cise. Du fleuve, une bu?e l?g?re montait, et dans lindigo profond du ciel, les ?toiles sallumaient, troupeau de soleils errant ? travers linfini.

Cest lheure de rentrer ? bord, murmura enfin le jeune homme. Mais secouant la t?te: Rentrer, reprit-il, quand lombre propice mentoure, quand, peut-?tre avec un peu dadresse, je pourrais, sans crainte de surprise, d?couvrir la prison de mes amis!

Et apr?s un silence:

Ils sont dans le palais, mais en quel endroit?

Un grand quart dheure encore il r?fl?chit. Les maisons qui bordent le fleuve s?clairaient, renfermant le cours deau dans une ligne de feu. ? droite, un vaste espace noir frappa les regards de Dalvan.

Le mur de briques du palais, se dit-il, et avec un sourire, cest par l? que je dois tenter de forcer lentr?e de la r?sidence royale, puisque cest la seule partie qui reste plong?e dans lobscurit?.

Alors il se rapprocha du bord du Me?nam, et se penchant, il inspecta soigneusement les environs. Bient?t il distingua une pirogue encore munie de ses pagaies. Sans doute un habitant de lautre rive, en visite sur celle o? il se trouvait, lavait amarr?e l?, toute pr?te ? le ramener ? son logis. Prudemment, Dalvan se glissa jusqu? lembarcation, et ayant d?tach? la corde qui la retenait ? la rive, saisit les avirons. ?voluant entre les maisons flottantes, il remontait le courant. En peu dinstants, lesquif atteignit la zone obscure avoisinant lenceinte royale et se confondit avec lombre.

. . . . . . . . . . . . . . . . . .

? la m?me heure, dans une salle du chalet bizarre situ?e ? gauche de la cour dhonneur du palais, Claude et Yvonne d?naient tristement. Nazir les servait. Avec leffronterie cynique de sa race, le Ramousi s?tait m?tamorphos? dami en ge?lier.

Apr?s leur sommeil caus? par un narcotique puissant, les jeunes gens s?taient r?veill?s captifs en lendroit o? ils ?taient encore. Tout surpris de se voir dans une maison, alors quils se souvenaient davoir ferm? les yeux sous le d?me vert de grands arbres, ils avaient couru aux fen?tres. Dun c?t?, le palais bizarre du monarque siamois avait frapp? leurs regards. Du c?t? oppos?, un ?troit couloir s?parait lhabitation dun mur de briques dont la cr?te d?passait la hauteur de la crois?e. Et comme ils appelaient, lHindou parut, accompagn? de soldats siamois. En riant il raconta ? ses prisonniers comment il les avait amen?s ? Bangkok. ? leurs protestations indign?es, il r?pondit seulement par des railleries et conclut ainsi:

Il est sage de supporter ce qui ne peut ?tre emp?ch?. Soyez sages, et bient?t vous serez d?livr?s.

Depuis cette heure, il avait servi les Europ?ens avec beaucoup de soin, laissant seulement la porte ouverte lorsquil entrait, afin que Claude p?t apercevoir les soldats en faction au dehors. Cette vue ?tait pour calmer toute vell?it? de r?sistance chez le Marsouin qui, sans elle, aurait certainement ?trangl? le vilain personnage.

Pour obtenir cette garde dhonneur, le Ramousi avait audacieusement tromp? le souverain, en pr?sentant ses prisonniers comme des otages pr?cieux, dont la capture faciliterait sans doute le triomphe des n?gociations diplomatiques avec la R?publique fran?aise.

Les jours avaient pass?, tristes, lents, monotones. Claude sexasp?rait, Yvonne se d?solait. Dabord elle avait attendu Simplet, elle navait pas dout? quil viendrait ? son secours. Mais ? mesure que le temps s?coulait, son espoir s?tait transform? en inqui?tude. Puisquil ne paraissait pas, il lui ?tait donc arriv? malheur. Maintenant elle se ressassait cette pens?e fun?bre. De longues heures, elle restait assise, sans une parole, sans un mouvement. ? pr?sent quils ?taient s?par?s, lui et elle, la jeune fille savouait son affection. Ah! pourquoi s?tait-elle condamn?e au silence? Si elle avait eu le courage de parler, nul doute que Simplet laurait aim?e. Il serait son fianc?, tandis que par ses plaisanteries, plus tard par sa r?serve, elle lavait ?loign? delle-m?me. Elle se promettait, si jamais le sort les r?unissait de nouveau d?tre plus franche. Bient?t un nouveau sujet de crainte apparut ? Mlle Ribor. Le Ramousi devint galant, empress? aupr?s delle. LHindou qui, au d?but, ne se montrait que rarement, faisait des visites fr?quentes ? ses prisonniers, et son regard noir, aigu, br?lant, ne se d?tachait plus de la jeune fille. Une fois m?me, profitant de ce que Claude ?tait absorb? par une lecture, il dit ? Yvonne: