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Le sergent Simplet

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Oui. Les pachydermes sont sacr?s. On les encense. Ils sont servis par des pr?tres.

Cest cela. Mais les ?l?phants blancs sont rares. La plupart sont simplement couleur caf? au lait, ou nont m?me quune tache claire sur le dos ou sur la t?te.

Quelle douleur pour les fid?les!

Plus grande que vous ne pensez. Le fond de ladoration siamoise nest pas l?l?phant encore quil soit la plus grosse manifestation de la cr?ation vivante mais bien la couleur blanche. Aussi sinclinent-ils devant tout animal de cette teinte.

Alors la pagode contient?

Un lapin blanc aux yeux rouges.

Parfait, un lapin russe.

Nazir ?tendit les bras en signe quil ne comprenait pas. Le lapin russe, en effet, est inconnu dans lInde. Le climat ne se pr?te-t-il pas ? son acclimatation, ou bien la grande possession britannique lui est-elle ferm?e par mesure politique? Impossible de trancher cette importante question. Toujours est-il que le Ramousi navait jamais ou? parler du rongeur des plaines de la Volga. Il arrivait dailleurs ? la porte du temple. Les battants de bronze ?taient largement ouverts, et les barres de fer, destin?es ? les assujettir, ?taient pos?es le long du mur.

Marcel entra avec son guide. Lint?rieur formait un parall?logramme long de dix m?tres, large de quatre. Au fond et s?par? du mur par une ?troite ruelle, un pi?destal de marbre supportait une cage dor?e, dans laquelle se promenait un gros lapin blanc bizarrement accoutr?. Lextr?mit? de ses longues oreilles avait ?t? perc?e, et des pendants dor sy balan?aient. Ses pattes de devant sembarrassaient dans les manches dun veston de brocard, et ses reins ?taient ceints dune lame dor?e ? laquelle ?tait fix?e une cha?nette, dont lautre bout sattachait ? un barreau de la cage. Le joli lapin! Et quel admirable sentiment de sa dignit?! ? lentr?e des visiteurs il sassit gravement sur son derri?re, la t?te droite, ses pendants brimballant ? chaque mouvement de ses oreilles. On e?t dit quil attendait les marques de respect auxquelles on lavait accoutum?. Marcel, tr?s ?gay? par cette attitude, passa le doigt ? travers les barreaux et gratta amicalement le dos du dieu. Celui-ci dailleurs sembla flatt? de cette caresse, car il se rapprocha afin de se livrer plus complaisamment ? la main de l?tranger. Cela le changeait sans doute. Les indig?nes, paralys?s par la v?n?ration, nosaient prendre de pareilles privaut?s. Or, chez les lapins comme chez tous les ?tres, les honneurs flattent lamour-propre, mais laissent le c?ur vide.

Du premier coup, Dalvan avait gagn? la tendresse du divin rongeur. Donc il lui grattait le cr?ne quand lobscurit? se fit tout ? coup. Quarrivait-il? Le temple ?tait perc? de deux ouvertures seulement. La porte et une meurtri?re ouverte derri?re lautel. La premi?re s?tait referm?e, et le bruit dune barre de fer glissant dans les crochets d?montrait que le hasard n?tait pour rien dans cet incident.

On nous enferme, s?cria Simplet, Nazir!

Rien ne r?pondit ? cet appel.

La ligne lumineuse entrant par la meurtri?re produisait une p?nombre, mais le jeune homme eut beau regarder autour de lui, il naper?ut pas son compagnon.

Ah ??! reprit Marcel, est-ce quil me ferait une plaisanterie?

Il courut ? la porte et la secoua. Les panneaux de bronze furent ? peine ?branl?s. La prison ?tait bien close.

Nazir! appela-t-il encore.

Il lui sembla quun ricanement r?pondait au dehors, du c?t? du fleuve. Traverser la salle, grimper sur lautel, au risque des mal?dictions du dieu Lapin, et couler un regard par louverture fut laffaire dun moment.

Un grondement s?chappa des l?vres du sous-officier. Les rameurs couchaient au fond de la pirogue ses amis ?troitement ficel?s. Ils prenaient place ? leurs bancs. Nazir sasseyait ? larri?re.

Le guet-apens ?tait flagrant.

Mis?rable! rugit le prisonnier.

Sa voix fut couverte par le bruissement des joncs! Il vit lHindou faire un geste, lembarcation s?loigner de la rive et dispara?tre bient?t derri?re les massifs verts du bois.

Bouillant de rage, Dalvan quitta son perchoir; il courut ? la porte, se cramponnant d?sesp?r?ment aux lourds vantaux. Efforts inutiles! Lairain r?sonna sous les chocs et ce fut tout. Bient?t il comprit linanit? de ses tentatives. Il ne serait d?livr? que par un pr?tre ou un fid?le venant adorer sa divinit?. Que faire en attendant? R?fl?chir. Deviner do? partait le coup. T?che ardue, car, dune part, il ignorait les relations de Canet?gne avec le Ramousi, et dun autre c?t?, la fa?on ?vidente dont il avait ?t? abandonn? lui-m?me lemp?chait de supposer que le coffre-fort vis? f?t celui de miss Pretty.

Voyons, fit-il apr?s avoir cherch? longtemps, raisonnons avec calme. Le papier, que ce brave M. Sagger ma traduit, a ?videmment trait ? la petite op?ration dont nous sommes victimes. Jy retrouve la pirogue, les quatre rameurs. Parbleu! la marchandise qui co?te quarante-huit francs de d?bours, et que lon revend deux cent mille francs; cest cette pauvre petite Yvonne. Il se passa la main sur le front. Mais comment? Arriv?e avant-hier Ah! cest bien simple. Un mandarin d?sirait une femme blanche, il a charg? ce Nazir de lui en fournir une. Oui, ce doit ?tre cela. Ne me souvient-il pas de lhistoire de la petite modiste Blanche Gruson, qui ma si fort r?joui lorsque j?tais soldat. Partie ? Mandalay pour y faire du chapeau parisien, elle fut remarqu?e par un lettr?, enlev?e par son ordre, et elle est aujourdhui princesse, plus ou moins parente du soleil et des ?toiles. Je suis sur la voie. Mais Claude, pourquoi lavoir enlev? aussi? Peut-?tre a-t-il surpris le but du voyage. Les ravisseurs lont emmen? pour quil ne me renseigne point.

Puis par r?flexion:

Je le connais aussi, votre but, ma?tres dr?les. Toujours votre petit papier qui portait exactement la distance de Paknam ? Bangkok, ma dit Sagger. Cest donc ? Bangkok quil me faut aller pour d?livrer Claude, pour d?livrer ma ch?re Yvonne.

Et avec une pointe de m?lancolie:

Larracher au mandarin pour la conserver ? lautre, celui de France quelle veut ?pouser. Ah! en voil? un qui ne saura jamais tout ce quil me doit!

Il demeura pensif, puis avec une r?solution g?n?reuse:

Apr?s tout, de ce que je suis malheureux, il nen r?sulte pas quelle doive ?tre malheureuse. Pas d?go?sme, ami Simplet! Quand on sauve les gens, cest pour leur conserver la vie, et non pas pour la confisquer ? son profit.

Son parti pris, il attendit plus tranquillement. Mais r?fl?chissant que peut-?tre sa pr?sence dans le temple serait mal interpr?t?e par les sectateurs du Lapin blanc, il se promit d?tre prudent. Il importait, en effet, de n?tre retard? en rien dans sa mission. Cependant peu ? peu limpatience lui vint. Le jour d?clinait. La meurtri?re ne laissait plus passer quune lumi?re affaiblie.

Diable! vais-je rester enferm? la nuit enti?re?

La r?ponse fut prompte. Des pas r?sonn?rent au dehors, se rapproch?rent de lentr?e du temple. Des mains invisibles soulev?rent les barres, tandis quun bruit de voix parvenait au captif. Celui-ci se glissa derri?re lautel. Les vantaux tourn?rent sur leurs gonds, et dans la nuit tombante, plusieurs personnes entr?rent. En t?te marchait un talapoin, reconnaissable ? sa tunique monacale. Derri?re lui, c?taient des paysans qui, le labeur termin?, apportaient la d?me au v?n?r? lapin.

De sa cachette, Dalvan assista ? un curieux spectacle. Chacun approchait de la cage et glissait entre les barreaux une friandise v?g?tale: tige de ma?s, jeune pousse de riz, feuilles de cannelier. Puis il se retirait et dressait un petit monticule de poussi?re, dans lequel il enfouissait une pi?ce de monnaie et un papier. Quand tous eurent d?fil?, ils se retir?rent avec force g?nuflexions. Le talapoin fouilla les tas de sable, mit dans sa sacoche la monnaie, et ? laide dune allumette enflamma les papiers. Comme la fum?e montait, il ?tendit les bras et dune voix ?clatante:

Bouddha! tu le vois, ces fid?les ont vers? le tribut ? tes serviteurs. Que par lintercession du Lapin blanc, les requ?tes contenues dans leurs placets soient bien accueillies de ta Grandeur!

Cette invocation lanc?e, le pr?tre secoua sur le seuil la poussi?re de ses sandales et sen fut tranquillement, laissant la porte grande ouverte.

Libre enfin! fit Marcel.

Il s?lan?ait au dehors, mais il se ravisa soudain:

Je suis seul contre tout un peuple, reprit-il, je suis ?videmment le plus faible. Cest donc bien simple, il faut ?tre le plus adroit.

Et se rapprochant de lautel:

Petit lapin blanc, ?chapp? ? la gibelotte meurtri?re, on sincline devant toi Sois mon ?gide.

En un instant il eut bris? la cha?nette, introduit la main dans la cage et saisi le rongeur qui ne fit aucune r?sistance. Sans doute, lui aussi sortait volontiers de sa prison. Le seigneur Jeannot sur l?paule, Dalvan gagna la route et se dirigea vers le bois, th??tre des exploits de Nazir. Aux derni?res lueurs du jour, il reconnut lendroit o? ses amis avaient d?jeun?. Un point blanc attira son attention. C?tait un mouchoir, portant brod? ? langle ce nom: Yvonne. Comment la jeune fille lavait-elle perdu? Simplet ne se le demanda pas. Il le pressa sur ses l?vres et le serra pr?cieusement sur son c?ur, ainsi quun avare cachant son tr?sor.

Sous la vo?te feuillue la nuit s?paississait rapidement. De loin en loin une perc?e se faisait sur le fleuve baign? dune teinte bleut?e par les rayons de la lune. Le lapin agitait les oreilles avec inqui?tude, pour ne se rassurer que lorsque son conducteur senfon?ait sous la vo?te sombre. Le sous-officier songeait:

Jai ? parcourir une vingtaine de kilom?tres pour atteindre Bangkok; soit quatre heures de marche. Je ferai un somme en plaine afin dattendre le matin, et alors comment proc?derai-je?

Il fut distrait par un bruit lointain. On e?t dit des hal?tements sourds.

Cest un vapeur, se d?clara-il apr?s avoir pr?t? loreille Mais non, car les sons me semblent bien press?s Parbleu! ce nest pas un, mais des vapeurs. Que se passe-t-il donc sur le Me?nam?

Une trou?e dans le mur de feuillage se pr?senta. Marcel se faufila dans les herbes, et la t?te ?mergeant seule, il explora la surface du fleuve. Il ne vit rien. Cependant le bruit grossissait de minute en minute. Bient?t des ombres rapides parurent ? la surface de leau, descendant le courant. Elles arriv?rent ? hauteur du Fran?ais; elles le d?pass?rent.

Mais ce sont des canonni?res, murmura-t-il, et siamoises encore. Le pavillon rouge avec l?l?phant blanc flotte ? larri?re Une, deux, trois, cinq, sept, huit Huit canonni?res. O? vont-elles?

Et se souvenant:

Nos navires ne doivent pas ?tre loin de la c?te. Elles vont sopposer ? leur passage Bien, bien. Les amis de la flotte leur frotteront les c?tes. Le retour sera moins brillant que le d?part.

Insoucieusement il se remit en route. Un kilom?tre plus loin il dut sarr?ter. Des pas nombreux r?sonnaient sur la terre.

Quest-ce encore? Il faut voir sans ?tre vu.

Sur cette r?flexion emprunt?e aux instructions de l?cole de tirailleurs, le sous-officier se coucha derri?re un bouquet de baliveaux, dont les troncs gr?les surgissaient du sol en corbeille. Le lapin, pos? ? terre et retenu par le fragment de cha?nette fix? ? sa ceinture, parut appr?cier cette halte et se mit ? grignoter des herbes. Cest ainsi que Simplet et son nouvel ami Jeannot assist?rent au d?fil? de larm?e siamoise.

Une centaine de cavaliers ouvrirent la marche. Puis linfanterie succ?da savan?ant en bon ordre. Enfin lartillerie port?e ? dos d?l?phants. Les lourds pachydermes allaient, le cornac sur le col, la pi?ce de canon sur le garrot, le pointeur sur la croupe, encadr?s par des escouades de servants.

La longue file disparut dans la nuit et Dalvan allait se remettre en route, quand ses regards rencontr?rent ? peu de distance un point rouge, brillant, comme incandescent.

Ma parole! on jurerait un cigare!

Un hennissement de cheval se fit entendre. Deux cavaliers se montr?rent. ? dix pas de Simplet ils retinrent leurs montures.

Arr?tons-nous ici, dit lun en excellent fran?ais, mon cheval boite, jai peur quune pierre soit prise dans le sabot.

Do as you like, r?pondit lautre.

Tiens, un English, constata Marcel, et il suit larm?e siamoise? Eh! eh!

Mais il ouvrit les oreilles en entendant celui qui avait parl? le premier s?crier:

En fran?ais, milord, en fran?ais. Votre langue est trop r?pandue dans le pays.

Oh ici, pas de danger que lon nous ?coute.

Cest ?gal. Abondance de pr?cautions ne nuit jamais. Employons le fran?ais.

Dalvan eut un sourire silencieux.

Cela me sera plus commode.

LAnglais continuait:

Je ferai ce que vous d?sirez, seigneur Rolain, mais vous ?tes bien lhomme le plus prudent que jaie jamais vu.

Simplet avait tressailli. Rolain, le nom du confident du roi! Il lavait lu dans les journaux. Du coup il devint tr?s attentif. Les causeurs avaient mis pied ? terre. Le conseiller soulevait avec pr?caution les pieds de son cheval.

Comme cest facile, gronda-t-il, il fait noir comme dans un four! Navez-vous point dallumettes, milord?

Si.

Presque aussit?t une petite flamme brilla.

Je vois. Sous le pied droit ce caillou Ah! il est encastr? sous le fer, je dois employer mon couteau.

Et tout en grattant la corne du sabot:

Quel joli m?tier! Heureusement la r?compense est proche de la peine.

Son interlocuteur se mit ? rire.

Au moins vous ne doutez pas du succ?s?

Et comment en douterais-je, milord?

En tout, il y a une portion de hasard.

Pas dans notre affaire, milord. Les Fran?ais ne savent rien de nos projets.

Daccord.

Ils vont se pr?senter ? lembouchure du fleuve, croyant tout le cours navigable; ceux qui ?chapperont aux obus des forts s?choueront sur les jonques que lon a coul?es, car ils ne donneront pas juste dans le chenal m?nag? ? deux cents m?tres ? droite de l?lot Chedi-Pak-Nam.

Cest probable.

Et si lun des b?timents avait la bonne fortune de sy engager, les torpilles que nous poserons cette nuit m?me en auraient bient?t raison.

Il me semble, en effet.

L?. Voici mon cheval d?livr?. Un temps de galop pour rejoindre la colonne.

Les deux hommes remont?rent en selle et partirent en coup de vent. Marcel demeurait comme p?trifi?. Ce quil venait dentendre le bouleversait. Les canonni?res fran?aises ?taient perdues. En quelques mots, Rolain lavait d?montr?.

Ces jonques, reposant au fond du lit du fleuve, semaient leau d?cueils invisibles. Pour augmenter encore le p?ril, des torpilles barraient le chenal libre. Sans nul doute, les b?timents ayant ? r?pondre au feu des redoutes, tomberaient sur ces r?cifs fixes ou mobiles dont rien ne leur d?c?lerait la pr?sence. Couler ou sauter, pas dautre alternative.

Mais lui, plac? sur le chemin des ennemis par un bonheur inesp?r?; lui qui avait appris leurs desseins, il devait avertir ses compatriotes. C?tait son devoir de soldat. Il ny faillirait pas. Il reviendrait vers Paknam. Il volerait une embarcation quelconque; il irait au-devant des vaisseaux fran?ais. Et d?j? il se levait. Mais une pens?e le cloua sur place. Yvonne ?tait prisonni?re. Entra?n? par une hallucination, il la vit tendant les bras vers lui!

Il lui sembla quau nord, vers Bangkok, dans une clart?, le doux visage de sa s?ur de lait apparaissait, p?le, ?pouvant?, sillonn? de larmes, et que de sa bouche entrouverte s?chappait lappel:

Simplet, ? moi!

Il fit quelques pas vers la vision. Alors elle s?teignit. La fantasmagorie de son imagination changea de forme. C?taient des matelots quil voyait maintenant sur le pont dun navire. Avec leurs vareuses sombres, le maillot bleu et blanc d?gageant le cou h?l?, le b?ret en arri?re, ils se penchaient sur des aff?ts, visant les embrasures ennemies. Et ? la surface de leau, une torpille anim?e, vivante, nageait ainsi quun poisson de m?tal. Elle se rapprochait du b?timent. Elle allait le toucher, le pulv?riser dans une ?pouvantable d?tonation.

Puis tout disparut dans un brouillard. Alors, dans les bourdonnements produits par lafflux du sang ? son cerveau, Marcel crut distinguer une sonnerie de clairons. Le ralliement au drapeau vibrait en lui, le secouant de ses notes piqu?es. Il ferma les yeux, joignit les mains:

Pardonne, petite s?ur, la France dabord.

Dix secondes s?coul?rent. Dalvan ramassa Jeannot et reprit le chemin de Paknam, en murmurant avec un accent intraduisible, m?lange dh?ro?sme, de d?sespoir, daffection, dabn?gation:

Je reviendrai, cest bien simple!

XXVI.EN AVANT!

La nuit savan?ait quand Marcel aper?ut en face de lui la masse sombre de la ville. Lennemi maintenant ?tait proche. Il lui fallait redoubler de pr?cautions afin de n?tre pas d?couvert.

Heureusement la berge envahie par les hautes herbes offrait une retraite facile au sous-officier. Il se fraya passage ? travers les pousses, et immobile, retenant son souffle, il explora la rivi?re dun ?il attentif. Le long de lautre rive, cinq canonni?res ?taient emboss?es. En se penchant, il distingua un peu en aval de sa cachette, deux autres navires.

Cinq et deux font sept, murmura-t-il. Jen ai compt? huit tout ? lheure, o? est lautre?

Et curieux, comme un homme persuad? que la vie de braves marins d?pend de ce quil verra, le jeune homme se prit ? ramper, gagnant du c?t? des canonni?res. Il arriva ? leur hauteur. Ancr?es ? quelques m?tres du rivage, elles se balan?aient sur leau, entour?es de petites lames qui se brisaient contre leur coque.

Bateaux coul?s, torpilles, redoutes, et pour finir, si un b?timent fran?ais passe, les canonni?res, fit encore Simplet; quelle embuscade!

Mais, il avait beau regarder, le huiti?me navire siamois restait invisible. Tout en monologuant, le sous-officier faisait du chemin. Il d?passa les vaisseaux, reconnut lendroit o? le matin il s?tait embarqu? avec Yvonne. Le c?ur serr?, il continua cependant. Le bas du fleuve ?tait masqu? par un promontoire. Le courageux Fran?ais employa une demi-heure ? le contourner. Sa patience devait ?tre r?compens?e.

En effet, ? la surface du fleuve, deux rangs de lanternes salignaient. Entre elles des pirogues se croisaient en tous sens, rayonnant autour dune chaloupe, o? elles semblaient venir ? lordre.

Dalvan comprit. Les lumi?res indiquaient la passe libre, les embarcations proc?daient ? la pose des torpilles. Le pi?ge tendu aux Fran?ais se d?veloppait sous les yeux de lobservateur. Il regardait de tout son ?tre, ?tablissant des rep?res afin de retrouver le chenal, notant dans son esprit les points o? les torpilles ?taient mises ? leau.

Lop?ration touchait ? sa fin, car la chaloupe regagnait le bord. Deux hommes en descendirent et disparurent dans une paillotte dress?e ? quelques pas du rivage. Mais si vite quils y fussent entr?s, Simplet avait reconnu la silhouette des personnages rencontr?s dans le bois. Ils allaient encore machiner quelque trahison, ourdir une nouvelle trame.

Dalvan pressentit que sa pr?sence ? leurs c?t?s serait utile. Et quoique las, il rampa de nouveau, se tra?nant sur le sol, les coudes douloureux, les jambes ankylos?es, pouss? par le d?sir de savoir.

La paillotte ?tait abandonn?e depuis longtemps d?j?. Les bambous de la charpente avaient fl?chi en maint endroit, les murs de terre s?taient crevass?s, la toiture penchait. Des lianes, des arbustes, des ronces, lui faisaient une ceinture de verdure, comme si la nature, press?e deffacer les vestiges du passage des hommes, avait pris soin densemencer le terrain environnant. ?vitant de produire le moindre bruit, de froisser les feuillages, retenant les cris de douleur que les crocs ac?r?s des ronces faisaient monter ? ses l?vres, il se faufila dans le fourr?. Maintenant il ?tait contre le mur m?me de la paillotte. Les fentes ne manquaient point. Il regarda! Par le toit d?chir?, des rayons de lune filtraient, ?clairant lint?rieur dune lueur incertaine. Les deux hommes ?taient occup?s ? d?tacher leurs montures, remis?es l? lors de leur arriv?e.

Ainsi, disait lAnglais, vous ?tes certain que la canonni?re envoy?e ? la rencontre des b?timents fran?ais ne les rejoindra pas.

Absolument. Mes ordres sont pr?cis. Elle a d? mettre le cap au sud-est. Les Fran?ais arrivant par le sud-ouest

LAnglais eut un rire sonore.

Parfaitement. Les ordres c?bl?s de France ne parviendront pas ? leur adresse et

La partie est gagn?e, acheva Rolain.

Marcel fr?missait de rage. Des ordres du gouvernement fran?ais ?taient confisqu?s. Quels ?taient les ordres? Les conspirateurs triaient leurs chevaux au dehors. Et soudain, le jeune homme sentit comme une odeur de musc, il per?ut un pi?tinement dans les herbes.

Brusquement il se retourna. ? deux pas de lui, la gueule b?ante dun crocodile se montrait avec son r?telier de dents aigu?s. Dalvan empoigna son revolver, mais une r?flexion larr?ta:

Si je tire, on me d?couvre, et alors mes camarades de la flotte sont perdus.

Lanimal fit un pas. Son souffle f?tide arrivait jusquau sous-officier. Ses yeux verts luisaient. Il avait faim. Une seconde, un si?cle dangoisse s?coula. Un petit cri plaintif se fit entendre. C?tait le lapin blanc qui, terrifi?, les oreilles rabattues, la croupe bomb?e, se pressait contre son compagnon de quelques heures.