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Le sergent Simplet

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Le papyrus ?num?rait les dispositions dont Rolain avant m?me de solliciter lautorisation de son souverain avait donn? connaissance au mandarin militaire de Paknam, Bob-Chalulong. L?tat de si?ge proclam? ? Paknam. Le fleuve, sauf un ?troit chenal, obstru? par des jonques coul?es. La pose de torpilles. La mobilisation des huit canonni?res du roi. Celui-ci lisait.

Oui, dit-il enfin, mes soldats seront bien prot?g?s, mais les autres, pauvres gens?

Les autres sont vos ennemis.

Je le sais, ami. Seulement je ne puis memp?cher de les plaindre. Songe donc ? leur mort horrible. Ils sont sur leur navire, ils remontent le courant et, tout ? coup, une sourde explosion r?sonne, une montagne deau se soul?ve, tout dispara?t dans un tourbillon d?cume. La torpille a fait son ?uvre.

Cest la victoire pour les v?tres, Sire!

Cest lassassinat en grand!

Non, mon prince, cest la bataille. La morale dune nation ne saurait ?tre celle dun individu. Ce qui est mal pour celui-ci, devient louable chez celle-l?. Lunit? et la pluralit? ne sont point r?gies par les m?mes lois, attendu que lunit? doit ?tre limit?e en libert? sous peine de nuire ? la pluralit?, tandis que celle-ci est ind?pendante.

Pas absolument.

Non, mais relativement.

Comme tous les ?l?ves des talapoins, comme les mandarins et les lettr?s, le roi de Siam s?tait bourr? de philosophie bouddhiste, et Rolain savait bien quune fois sur le terrain des subtilit?s m?taphysiques, il lui appartenait.

Relativement, reprit-il, voir Causes et Effets, Livre VII, des Traditions de Bouddha.

Le prince sourit:

L?gislation, verset 2063, acheva-t-il.

Et le confident r?cita le verset:

Au commencement, lindividu, vivant isol?, existait seul et sa libert? ?tait compl?te

Mais, continua le roi chez qui toute tristesse avait disparu, les individus se multipli?rent, la terre en parut plus petite et la libert? des uns l?sa celle des autres. Cest alors que se constitua la tribu qui seule d?sormais avait la libert? absolue, chaque unit? ayant ?t? contrainte dabandonner une part de la sienne, sous peine de se condamner ? la solitude et ? la faiblesse.

Ici Rolain ressaisit la parole:

Bient?t, la tribu elle-m?me fut insuffisante, et plusieurs se group?rent formant des r?publiques, premi?re aspiration de lhomme vers un gouvernement r?gulier.

Les Burr, les Tha?, les Mogols, Tatars, Hana, Pou-Ha?, Muongs, Duongs, Laongs ?lirent des chefs, assist?s dun conseil, au suffrage universel, chaque unit? du faisceau conservant le droit de contr?le dans les affaires de lAssociation.

Or, le nombre des lettr?s, des cerveaux ?clair?s est moindre que celui des ignorants et des faibles desprit. Les inconv?nients du syst?me se firent jour.

Les incapables ?tant majorit? ?cartaient syst?matiquement du pouvoir ceux qui savaient, ceux que l?tude avait pr?par?s aux fonctions publiques.

Et dune organisation juste, en apparence, naquit le r?gne des inf?rieurs, de la concussion.

La b?tise et le vice enfant?rent le crime, et le contr?le libre de ceux qui ne comprenaient pas, amena lesclavage de ceux qui comprenaient.

Cest alors que Bouddah survint.

Un rayon de soleil autour du front.

La sagesse sur les l?vres.

Et la bont? dans le c?ur.

Pour se faire comprendre des humbles ?gar?s il se pr?senta dabord comme un humble.

Il se manifesta dans une ?table o? lon enfermait les buffles domestiques.

Puis il parcourut les cit?s, surprenant les hommes par la clart? de ses raisonnements, par la v?rit? de ses discours, les entra?nant par son ?loquence, les dominant de sa ferme volont?.

Une minute, Rolain garda le silence avant de continuer dun ton proph?tique:

Et il institua la forme d?finitive et parfaite du gouvernement. Consid?rant quune autorit? toute-puissante est n?cessaire pour r?fr?ner les app?tits des individus, que sans pouvoir on arrive ? lanarchie, il ?tablit la royaut? absolue.

Au-dessous du roi, ma?tre et juge de ses sujets, encha?na le prince absorb? par la fiction philosophique, tous ?taient ?gaux.

Mais sinspirant de la nature qui cr?e les uns intelligents et les autres d?nu?s de sens, tenant compte que le savoir rend apte aux conceptions les plus nobles et les plus vastes, que lignare, par ce fait seul quil ne sait pas, est incapable dembrasser lensemble dune question, il d?cida que les dignit?s seraient r?serv?es ? ceux qui, par leur intellect, leurs connaissances, leurs titres scientifiques s?l?veraient au-dessus de la g?n?ralit?.

Et ainsi le divin philosophe mit fin aux guerres civiles et au malheur des peuples.

La figure ?panouie, les yeux fix?s dans le vague, le souverain des Tha? r?vait. Rolain changea brusquement de ton:

Et comme le roi est ma?tre et justicier, ses sujets attendent quil sauvegarde leur honneur et leurs int?r?ts.

? ces paroles, le prince tressaillit. Ses traits se fig?rent en une expression grave et dun accent d?cid?:

Que dois-je faire, ? ton avis?

Signer ce papier, Sire, et ordonner lex?cution du plan qui y est d?velopp?.

? mon ministre de la guerre?

Non. Il ignore la tactique des flottes europ?ennes. Il lui suffira de mobiliser vos troupes et de se procurer en Birmanie des armes et des munitions.

Tu veux donc toi-m?me?

Oui, Sire. Ce me sera une r?compense de mon affection de n?tre ?tranger ? rien de ce qui touche la gloire de Votre Majest?.

Soit, mon bon Rolain, tu passes g?n?ral.

Et allant ? son bureau, le roi ?crivit au bas de la feuille:

Ordre ? tout mandarin, soldat, marin, homme du peuple ou n?gociant du pays de Tha?, dob?ir ? Rolain, dont il ma plu de faire le premier de mes sujets.

Puis il signa et rendit le parchemin ? son confident.

Es-tu satisfait maintenant?

Oui, mon seigneur, car je vais travailler ? ta gloire.

Peu apr?s, le conseiller sortait du bureau, traversait la cour du palais et disparaissait dans un cottage en forme de chalet suisse situ? ? droite de l?difice.

Il montait au premier, p?n?trait dans une chambre ? coucher o? le lit ?tait remplac? par une natte tendue entre deux supports et il se couchait. Presque de suite il sendormit paisiblement. Le but de son ambition ?tait atteint. ? cette heure, Rolain, gr?ce ? la signature arrach?e au roi, ?tait le v?ritable ma?tre du Siam.

XXV.LHOSPITALIT? DE BOB

Le surlendemain le steamer Fortune fut signal? ? Paknam. Le mandarin Bob-Chalulong avait eu le loisir de faire cesser les travaux entrepris par les officiers envoy?s de Bangkok.

Marcel et ses amis ne remarqu?rent donc rien danormal en se rendant ? la demeure que Nazir annon?ait populeusement comme sienne. Ils firent honneur ? la collation que Bob devenu le repr?sentant ? Siam du n?gociant Ramousi leur avait fait pr?parer. De bonne heure ils se retir?rent. Diana avait lintention de reprendre la mer d?s le lendemain matin. Aux pri?res de Nazir, qui lui demandait de prolonger son s?jour, elle avait r?pondu avec un regard que Claude ne vit pas.

Laissez-moi partir, je reviendrai plus t?t.

Nazir navait point insist?. Et, sous couleur de parler affaires, il ?tait demeur? seul avec son pseudo-repr?sentant. Leur entretien dura plus dune heure, ils align?rent des chiffres sur une feuille de papier qui pr?senta bient?t laspect suivant:

2 y?t + 1 sen x 4 rameurs = 1 tical = 4 ticals + 1 salung / 2 (fuang) / 1 tamlung

Pirogue:

4 wah, 2 sawk, 1 kup, 3 nuis = 1 tamlung, 16 pie, 1 att / (2 tamlungs, 16 pie, 1 att)

Impr?vu 1 tamlung.

(2 tara/13 + 1 hap + 5 changs) /2 = 1 tara/13 + 27 changs + 40 ticals (1 tamlung + 2 ticals + 8 pie) / (1 tara/13 + 27 changs + 6 ticals + 1 salung)

Ce qui, en bon fran?ais, pouvait se traduire par:

31.212 m?tres ? parcourir avec 4 rameurs Co?t: 13 fr. 40

Location dune pirogue de 8m50 14 fr. 65

D?penses impr?vues 13 fr. 00

Total 41 fr. 05

Ran?on ? partager ? deux 201.094 fr. 00

Soit pour chacun 100.547 fr. 00

Et d?falcation faite de la moiti? des frais, soit: 20 fr. 53

Reste 100.526 fr. 47

Ainsi quune op?ration commerciale, les Ramousis ?tablissaient en partie double doit et avoir lenl?vement de B?rard et dYvonne.

Ces calculs, entrecoup?s de verres de wisky, avaient sans doute fatigu? les Hindous, car ils gagn?rent leurs chambres, oubliant sur la table leur papier crayonn?.

Avec le jour, Marcel fut debout. Tout dormait encore. Il descendit sans bruit, press? de jeter un coup d?il sur la ville siamoise. Le grimoire des Ramousis attira son attention. Il le lut, ny comprit rien, mais il le garda, car Dalvan naimait point les choses incompr?hensibles. Et quand William Sagger descendit ? son tour, il le pria de le lui traduire.

Le g?ographe n?tait jamais ? court. Sa prodigieuse m?moire ne pouvait faillir.

Il sagit sans doute dun transport par eau, dit-il, un colis ? destination de Bangkok, car 2 yot, 1 sen repr?sentent exactement 31,212 m?tres ou la distance de Paknam au march? chinois.

Puis regardant les derniers chiffres:

Oh! oh! lobjet est pr?cieux. Une petite pirogue suffit ? le contenir et il rapporte le prix exorbitant de 201,094 francs. Quel diable de commerce fait donc le seigneur Nazir? Je vois 41 francs de d?penses et plus de dix mille louis de b?n?fices. Les frais dachat ne doivent pas ?tre compris dans cette note.

Simplet remit le papier ? la place o? il lavait trouv?. Toutefois, sans en avoir lair, il retint Sagger dans la pi?ce. Il remarqua que lHindou, survenant ? son tour, sempara du singulier compte avec une pr?cipitation non dissimul?e. Il ne salua m?me ses compagnons de voyage quapr?s lavoir pli? et mis dans sa poche. Et le sous-officier r?p?ta tout bas lexclamation de lintendant:

Quel diable de commerce fait-il donc?

Mais il neut pas le loisir de sappesantir sur cette id?e. Pr?te au d?part, miss Diana se montra. Yvonne la suivait. Toutes deux ?taient p?les. Leurs yeux brillaient de larmes mal s?ch?es. Sans doute elles s?taient d?j? fait leurs adieux et la s?paration leur semblait cruelle. Peut-?tre un pressentiment les avertissait-il que le malheur les mena?ait. Cependant elles firent bonne contenance. LAm?ricaine distribua ? la ronde de vigoureux shake-hand. Bob lui-m?me en eut sa part. Puis, escort?e de ses amis blancs et noirs, elle se rendit ? bord du yacht. Le steamer ?tait sous pression. ? peine fut-elle sur le pont que le commandement go ahead retentit. Lh?lice battit leau bouillonnante, et le navire s?loigna striant leau du fleuve dun large sillage, dont les lames convergentes ? larri?re vinrent mourir sur la rive en un flot rageur.

Debout ? la poupe, Diana et William adress?rent aux Fran?ais un signe dadieu, puis avec l?loignement leur silhouette devint moins distincte, elle se fondit en une teinte grise.

Au retour, Nazir sexcusa de ne pouvoir servir de cicerone ? ses h?tes le jour m?me. Un n?gociant se doit ? ses affaires.

Mais, ajouta-t-il, jorganiserai pour demain une promenade dans la direction de Bangkok. Aujourdhui, laissez-moi vous prier de ne pas vous ?loigner de la maison. Le bas peuple est un peu surexcit? contre les Fran?ais. Effet de la guerre imminente, et il pourrait se produire des incidents regrettables.

Il d?bitait sa petite harangue du ton le plus naturel. Comment se d?fier dun homme qui soccupait ? la fois du plaisir et de la s?curit? de ses amis. Et quand il resta un peu en arri?re, donnant le bras ? Bob-Chalulong, il ne vint ? lesprit daucun quil complotait contre des h?tes aussi choy?s. Pourtant le mandarin disait:

Alors cest pour demain?

Dame! le 11 au soir, tu es occup? pour le service du roi.

Comme je te lai racont?.

Il est donc inutile quils soient ? Paknam.

Cest juste. Mais tu enl?ves aussi ce Marcel Dalvan?

? quoi bon? Ce serait une bouche de plus ? nourrir et il ne rapporterait gu?re. Je marrangerai pour quil ne soit de retour que le 12 dans la journ?e.

Il mennuiera, r?clamera ses camarades.

Tu seras redevenu le mandarin militaire. Sil fait du bruit, arr?te-le, emprisonne-le. Je te donne carte blanche. Limportant est quil ne soit pas ? ma charge.

Jusquau cr?puscule Nazir et Bob furent dehors, laissant Yvonne et ses amis ma?tres absolus de la maison. Seulement, aussit?t quils faisaient un mouvement, un serviteur paraissait, sous couleur de prendre leurs ordres. Des soins aussi attentifs ressemblaient ? une ?troite surveillance. Le d?ner r?unit tout le monde ? table. Nazir renouvela ses excuses. Il avait mis les bouch?es doubles, assur? les services de son n?goce. D?sormais il appartenait ? ses h?tes.

Et pour commencer, leur dit-il, demain, nous ferons une grande promenade sur le Me?nam. Nous partirons de bonne heure, munis de provisions. Nous d?jeunerons et ferons la sieste en route.

Mlle Ribor approuva. Il fut donc convenu que le d?part aurait lieu ? cinq heures. Certes, il e?t ?t? moins fatigant de naviguer de nuit, mais les Fran?ais avaient besoin de voir le pays, et ils pr?f?raient braver la chaleur pour profiter de la lumi?re.

Les Ramousis, comme la veille, demeur?rent seuls. Alors ils se livr?rent ? un singulier travail. Ils avaient rapport? quelques bouteilles de vin rouge et blanc, achet?es ? prix dor. Ils les d?bouch?rent, m?l?rent le blanc et le rouge par moiti?, remirent des bouchons neufs, les cachet?rent. Apr?s quoi, ils rang?rent les flacons dans un panier. Et avec un ricanement qui aurait troubl? la qui?tude des voyageurs, sils lavaient pu surprendre, ils sen furent dormir.

La journ?e du 11 commen?a. Aux premi?res lueurs de laube, la maison de Bob-Chalulong fut en lair. Des serviteurs ?taient envoy?s en avant charg?s de victuailles. Nazir ?tait partout, gourmandant les domestiques, pressant ses amis. Lexcursion semblait lui causer un plaisir de pensionnaire. Marcel en fit la remarque.

Ah! r?pondit le faux n?gociant. Il y a si longtemps que cela ne mest arriv?, la promenade avec des gens que jaime! Vous ne vous figurez pas combien le commerce est un ma?tre cruel. Toujours il faut ?tre sur la br?che. Les achats emploient les loisirs que laisse la vente. Et les variations de la mode qui nous obligent si souvent de renouveler notre stock de marchandises! Depuis plus de dix ans, je nai pas eu ce que vous allez me donner aujourdhui: un jour de vacances.

Tout ?tait pr?t. On partit. ? cinq heures on atteignit la rive du fleuve encore plong?e dans louate du brouillard matinal. Une longue pirogue, au fond de laquelle ?taient d?j? d?pos?s les vivres, flottait au milieu des v?g?tations aquatiques, et quatre rameurs assis ? leurs bancs attendaient dans une immobilit? de statues le moment denlever lembarcation. Ils salu?rent en portant alternativement les mains ? leur chapeau de paille en forme dabat-jour. Le mouvement fut ex?cut? avec un tel ensemble que Dalvan en fut frapp?.

On dirait des soldats, murmura-t-il.

Et le souvenir de la fiche trouv?e sur la table, expliqu?e par William, lui revint.

Il avait sous les yeux une pirogue de huit ? neuf m?tres, mont?e par quatre pagayeurs. Mais on embarquait. Il sourit. La co?ncidence navait rien de surprenant, et le fleuve Me?nam devait ?tre sillonn? par de nombreuses barques, ayant pour caract?res de mesurer une huitaine de m?tres et de poss?der quatre hommes d?quipage.

Les passagers se r?partirent: deux ? larri?re, Yvonne et B?rard; deux ? lavant, Marcel et Nazir. Bob restait ? Paknam.

En route! cria joyeusement le Ramousi.

Les avirons frapp?rent leau; la pirogue glissa, ?cartant de sa proue effil?e les feuilles de n?nuphars gigantesques.

La promenade commen?a. Ce fut un enchantement. Les plantes terrestres, les floraisons aquatiques se mariaient en un fouillis inextricable; les arbres se penchaient sur leau, la v?g?tation du fleuve escaladait la rive, et les voyageurs se demandaient:

O? finit le lit du Me?nam? o? est le sol solide?

Et puis des ?chapp?es sur la campagne. Des paillottes basses, toutes en toit, group?es autour dune pagode aux fl?ches dor?es, aux murs bariol?s par des alternances de briques, de lakes, de fa?ences.

D?sireux damuser ses h?tes, Nazir s?tait muni de lignes. On les mit ? la tra?ne. Et Yvonne ravie ramena des poissons baroques, aux formes grotesques que si longtemps on a cru en Europe nexister que sur les Kakemonos du Japon ou de la Chine.

Au passage de la pirogue, de grands battements dailes, des piaillements doiseaux s?levaient dans les verdures.

Parfois, comme une vol?e de mitraille, une bande emplum?e s?parpillait dans les airs. Faisans, tourterelles, pigeons, sarcelles, b?casses, cailles, b?cassines, poules deau, canards succ?daient aux esp?ces indig?nes, aux dua-nang bariol?s, aux coubras dun vert m?tallique, au thapou peint dun arc-en-ciel.

On faisait peu de chemin, dabord pour faciliter la p?che de Mlle Ribor, ensuite pour permettre aux voyageurs dadmirer le pays. Vers neuf heures on accosta, ayant parcouru une douzaine de kilom?tres, aupr?s dune pagode, dont les six toits superpos?s ?taient rev?tus dun enduit blanc ?clatant. Un bois ?pais couvrait la rive. Une route parall?le au cours du fleuve senfon?ait sous lombrage.

Quelle est cette voie? questionna Dalvan.

La route de Bangkok ? Paknam, r?pliqua Nazir. Tenez, nous allons nous installer ici. Nous serons ? merveille.

Les piroguiers avaient amarr? la barque, et ? laide de larges couteaux, r?ductions du machete am?ricain, d?blayaient le terrain des foug?res et des buissons enchev?tr?s.

D?j?, la chaleur ?tait ?touffante. Marcel, plus sensible depuis sa blessure, se coucha. Il refusa de d?jeuner avec ses amis. Le repos lui ?tait avant tout n?cessaire. Il avait dit vrai, car peu de minutes apr?s il dormait. Inqui?te, Yvonne lobservait, et ce ne fut quapr?s s?tre assur?e que son sommeil ?tait paisible quelle vint sasseoir aupr?s de la natte couverte des provisions de Nazir.

? c?t? de la volaille froide, des fruits exquis, il y avait de la gel?e sucr?e dalgue marine, du gelidium spiriforme et du bouillon de nids de salanganes, hirondelles de lIndo-Chine. Et les mets inconnus furent d?clar?s d?licieux par les jeunes gens, ce qui parut causer au Ramousi une joie sinc?re. Il la traduisit en portant des sant?s avec le vin de France. Le rouge compatriote fut le bienvenu aupr?s de B?rard, et Yvonne elle-m?me fit raison ? lHindou.

Comment aurait-elle pu refuser dailleurs? Les toasts sappliquaient ? Diana absente, ? Dalvan endormi. Mais bient?t ses yeux brillants se voil?rent. ? son tour, elle sentait le sommeil la gagner.

Elle regarda B?rard. Les paupi?res du Marsouin clignotaient. Le m?lange de vins rouge et blanc, op?r? par Nazir, portait ses fruits. En effet, du contact de ces liquides na?t une sorte de fermentation, dont le r?sultat est de terrasser ? bref d?lai le buveur le plus intr?pide. Or, pareille ?pith?te ne sappliquait ni ? la jeune fille, ni ? son compagnon.

La sieste est absolument n?cessaire dans ce pays, d?clara Nazir. Moi-m?me jen ?prouve le besoin. Dormons, les rameurs veilleront pour nous.

Et, pr?chant dexemple, il s?tendit sur la terre. Les Europ?ens limit?rent. Durant un quart dheure r?gna le silence, puis lHindou souleva doucement la t?te, sassura que ses h?tes ?taient endormis et sassit. Sa face noire rayonnait de malice.

Je les tiens, fit-il; voil? une affaire men?e rondement! Et se levant tout ? fait:

Lautre sest endormi tout seul. Nous le laisserons l?. Les rameurs porteront les prisonniers dans la pirogue.

D?j? il ouvrait la bouche pour les appeler. Un b?illement se fit entendre. Il se retourna. Dress? sur son s?ant, Marcel s?tirait.

Cela remet, un bon somme! Oh! cela va mieux; maintenant, je meurs de faim.

Le Ramousi eut peine ? r?primer un geste dimpatience. Si Dalvan se mettait ? d?jeuner, Claude et Yvonne auraient peut-?tre le temps de se r?veiller et alors, adieu le succ?s de la combinaison. Il faudrait livrer bataille, et bien que les rameurs eussent ?t? recrut?s parmi les soldats de la garnison de Paknam, Nazir connaissait trop bien les guerriers siamois pour les croire capables dattaquer deux Francs debout. La ruse ?tait indiqu?e. Il prit un air afflig?.

Mes hommes ont emport? presque tous les reliefs dans la pirogue, afin que les insectes ne viennent pas troubler le repos de nos amis.

Bah! riposta Marcel montrant un demi-poulet ?tal? sur la natte, cela me suffira.

Non, je ne souffrirai pas que lun de mes h?tes d?jeune mal. Ils vont de nouveau dresser la table, et pour tuer le temps, nous allons visiter la pagode blanche.

Son doigt indiquait le monument remarqu? par Marcel lorsquil avait d?barqu?.

?coutez, reprit le jeune homme, je ne veux pas vous contrarier mais je prends le poulet tout de m?me. Il me fera prendre patience.

Soit.

Nazir parla bas ? lun des pagayeurs, puis se dirigea vers la pagode.

La destination de ce temple vous amusera.

Cest possible, dit le sous-officier la bouche pleine et riant moi, un rien me distrait. Vous voyez, un poulet et une pagode me suffisent.

Vous savez, nest-ce pas, que les Siamois professent un culte ? lusage de l?l?phant blanc?