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Le sergent Simplet

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Seigneur, lisez ceci.

Il pr?sentait en m?me temps la d?p?che de Nazir.

Eh bien? demanda le conseiller du roi apr?s avoir parcouru les deux lignes.

Votre supr?me intelligence a compris

Que des Fran?ais se rendent ici avec un ami ? toi.

Un ami, seigneur, plus que cela, un Hindou de m?me caste et de m?me nation. Il veut ma maison, je dois la lui donner sous peine d?tre exil? ? jamais de ma patrie.

Donne-la-lui.

Quoi? vous pensez? mais ils vont me g?ner pour lex?cution de vos ordres.

Renvoie tes soldats de garde aux retranchements. Fais que ta demeure nait rien de militaire. Au surplus, ton ami, un Ramousi comme toi, nest-ce pas?

Oui, seigneur.

Un voleur par cons?quent. Il doit tramer quelque chose contre ces illustres ?trangers fran?ais. Aide-le, ce sont des ennemis et m?me Rolain songea un instant quil les am?ne ? Bangkok. Le palais souvrira devant lui

Vous consentiriez?

Oui, adieu; souviens-toi.

LEurop?en sortit sur ces mots, mais quand il eut fait quelques pas dans la rue:

Apr?s tout, ces gens-l? sont peut-?tre de pr?cieux otages. Enfin on verra.

Et acc?l?rant son allure, il se dirigea vers lendroit o? il avait laiss? son embarcation. Les pagayeurs saut?rent sur leurs avirons, et glissant comme une hirondelle ? la surface des eaux, le canot remonta vers Bangkok. Il ?tait environ huit heures du matin lorsque lesquif passa devant le cimeti?re protestant, derri?re lequel on aper?oit le New-Road, rue de dix kilom?tres, qui aboutit ? la ville Royale, est ?clair?e au gaz et est desservie par un tramway tir? par des poneys. Puis les consulats su?dois et am?ricain, le d?barcad?re des bateaux de la Compagnie Born?o, l?glise protestante, les docks de Bangkok, lh?pital, les consulats, danois, fran?ais, anglais, portugais, autrichien et allemand, tous sur la rive gauche, avec leurs jardins venant mourir au bord du fleuve, d?fil?rent sous les yeux de Rolain.

Il eut un regard pour le pavillon tricolore, passa indiff?rent devant le drapeau bleu ? croix jaune de Su?de, devant les ?toiles de lUnion, la banni?re rouge ? la croix blanche du Danemark. Mais ? hauteur du consulat dAngleterre, il scruta des yeux la fa?ade. ? une fen?tre, un objet rouge, ?charpe ou manteau, flottait, agit? par le vent.

Bon, murmura le conseiller du roi, il mattend.

Et sans accorder un regard aux couleurs bleue et blanche du Portugal, jaune dAutriche-Hongrie, noire, blanche et rouge de lempire Allemand, il excita les rameurs.

Le d?bouch? du canal du R?gent souvrait sur la rive droite, et soudain aux habitations clairsem?es, entour?es de jardins et de rizi?res, succ?dait le prodigieux fouillis de maisons aux toits pointus qui forme Bangkok. Les hautes tours de la pagode de Wat-Cheng, termin?es par la fl?che siva?que ? six branches, celles de la n?cropole de Wat-Saket, les d?mes, les aiguilles de la ville royale formaient un imposant panorama.

Et bordant chaque berge, une ville flottante, des baraques ?difi?es sur des radeaux qui montent ou descendent le long de pieux, suivant le niveau du fleuve.

Obliquez ? droite, ordonna Rolain, de fa?on ? raser les radeaux. Les pagayeurs ob?irent. En passant devant les canaux, rues aquatiques m?nag?es entre les bateaux-maisons, la berge apparaissait couverte par les constructions du quartier de Tulat-Sampang avec son march?. Partout la foule grouillante. Sur la terre ferme, sur les jonques, sur les plate-formes flottantes, des gens affair?s, discutant, p?rorant, personnifiant loffre et la demande, remplissaient lair de leurs cris. En avant, un mur de briques, enceinte de la ville royale interdite au peuple, se dressait perpendiculaire au cours du Me?nam. Une tourelle plongeait sa base dans londe. ? son sommet flottait le drapeau rouge de Siam, sur lequel se d?tachait en blanc la forme de l?l?phant sacr?.

Stop! dit Rolain.

Les rames se lev?rent, et le canot courant sur son aire sarr?ta le long dun des planchers mobiles. Le conseiller du monarque siamois y prit pied et disparut dans la cabane quil supportait. Un homme sy trouvait d?j?. Son teint rose, ses favoris blonds, sa d?marche raide eussent suffi ? trahir sa nationalit?, alors m?me quil ne?t pas jug? ? propos dentamer lentretien dans le plus pur anglais:

Alls ready? fit-il.

Oui, tout est pr?t.

Lentr?e du fleuve est barr?e?

Elle le sera le 11.

Parfait! Que les Fran?ais ne puissent remonter jusqu? Bangkok et nous gagnons du temps; nous d?cidons la Triple-Alliance ? faire des repr?sentations au gouvernement de la R?publique. On lui allouera une indemnit? pour les affaires du M?kong. Notre influence saccro?t ici en raison du service rendu. En agitant le spectre de la guerre avec la France, avant six mois ?coul?s, nous ?tablissons le protectorat anglais sur ce pays. Cest le compl?ment indispensable de notre empire Hindou.

Je my emploie de mon mieux, vous le constaterez, milord.

Je le reconnais volontiers.

Et jaurai bien gagn?

LAnglais se mit ? rire:

Une r?compense. Certainement, monsieur Rolain, nous noublierons pas que vous ?tes Belge et par cons?quent moins sensible que nous ? laccroissement de la puissance anglaise. ? propos, cest dans la nuit du 11/12, que vous posez les torpilles?

Oui, milord.

Si vous le permettez, je vous accompagnerai. Quand on fait une affaire, il est bon dop?rer soi-m?me.

Je serai enchant? de jouir de votre compagnie.

Cest bien. Inutile de nous revoir dici l?. Pour ne pas attirer lattention, je vous rejoindrai hors de la ville, ? lextr?mit? sud de New-Road.

Entendu, milord.

Les deux hommes se touch?rent la main. Rolain sortit, reprit place dans son bateau, qui aussit?t enlev? par les rameurs attentifs, reprit sa course dans la direction de la ville royale. Quant ? lAnglais, il souleva un rideau de toile grossi?re qui partageait la cahute en deux et d?masqua deux hommes dou?s ainsi que lui du type saxon.

Vous avez entendu, gentlemen?

Yes, parfaitement.

Gr?ce ? la r?sistance organis?e par notre alli?, le courant dopinion que nous ?tablissons en Europe au moyen de la presse anglaise a le temps de se manifester. Sous la pression des ?tats conf?d?r?s, la France renoncera ? la lutte et sera confin?e dans lAnnam et le Tonkin, laissant tout le cours moyen du fleuve M?kong au Siam, cest-?-dire ? nous. D?s lors notre Railwav-Birman, de la fronti?re du Yun-Nam ? la mer, avec raccordement sur le Me?nam et Bangkok, est la seule voie commerciale par o? pourront s?couler les produits de la Chine m?ridionale. La colonie de nos vieux adversaires est ruin?e et nous empocherons de forts b?n?fices. All right!

All right! r?p?t?rent les autres.

Nos actionnaires du Birman-and-Tha?-Railway penseront que trois millions sont peu de chose pour avoir men? ? bonne fin une op?ration aussi importante. Venez gentlemen and laught at the little french.

Se moquer du petit Fran?ais para?t d?lectable ? tout citoyen du Royaume-Uni. Le triumvirat compos?, ainsi quon le devine, dadministrateurs du chemin de fer projet? ? travers la Birmanie, poussa un laugh approbatif et regagna gaiement le rivage.

Cependant la barque de M. Rolain avait d?pass? le mur denceinte de la ville royale, le poste t?l?graphique num?ro 1 qui fait vis-?-vis ? l?glise catholique de Sainte-Croix, puis, abandonnant le lit du Me?nam, elle s?tait gliss?e dans le canal de Talat dont la ligne semi-circulaire partage la ville de Celui au-dessus duquel on ne marche pas en deux arcs de cercle concentriques. Longeant les casernes elle aborda devant le large escalier de pierre situ? aupr?s de l?cole militaire. ? peine Rolain avait-il saut? sur les degr?s que lesquif se remettait en marche. Les pagayeurs allaient le remiser dans le dock royal sur la rive droite du Me?nam. Rolain se pencha sur leau bleue, y trempa le bout des doigts, se frotta les yeux.

Je suis las, fit-il ? voix basse; quand donc en aurai-je fini avec ces princes dop?rette? Quand pourrai-je retourner dans mon cher Bruxelles et r?aliser le r?ve caress? depuis des ann?es: vivre obscur entre une Flamande accorte aux yeux bleus et de gros poupons blonds? Oh! la pauvret?, la n?cessit? de faire fortune! Puis se gourmandant:

Allons, allons, ami Rolain, vous devenez bucolique quand vous avez sommeil. Vous nignorez pas quau r?veil vous vous souciez peu des Flamandes et des enfants. Il faut vous reposer. Mais avant, une corv?e encore: enflammer le courage du valeureux roi de Siam Obus et mitraille, voil? le mot dordre! Et avec une ironie am?re:

Tout cela pour arriver ? la construction dun chemin de fer; cest bien prosa?que.

Avec un haussement d?paules, il monta les degr?s et savan?a rapidement vers une muraille rev?tue dornements multicolores en porcelaine, au fa?te dor?, marquant dans la ville interdite la limite plus interdite encore du palais proprement-dit.

XXIV.LE ROI

Un casino de ville deaux, telle est limpression que donne l?difice habit? par le roi, avec ses pavillons central et dangles coiff?s de toits dor?s en forme de mitre siamoise.

Deux larges escaliers acc?dent au pavillon qui occupe le centre. Ils aboutissent ? un vaste vestibule communiquant, ? droite, avec les salons de r?ception des grands dignitaires de la couronne; ? gauche, avec la salle du corps diplomatique au bout de laquelle est le bureau du souverain.

Un cabinet haut et spacieux, meubl? ? leurop?enne, avec table, chaises, divans, biblioth?que garnie de volumes surtout anglais, et au milieu de cela, des tapis hindous, des tentures de soie dAnnam. Sur la chemin?e, entre deux cand?labres de jade et bronze sortis de la maison Barbedienne, un Bouddha couch? sur un bloc de cristal. Des panoplies o? le javelot des Muongs alterne avec les fusils perfectionn?s dEurope, o? le modeste sabre-ba?onnette figure parmi les kriss, les kandjars damasquin?s, enrichis de pierres pr?cieuses. Le luxe oriental m?l? au confortable europ?en.

Un homme est assis sur un divan. Il a une trentaine dann?es, est de taille moyenne et bien proportionn?. Mais son visage rond, que la fine moustache tombante coupe dune ligne noire, mais ses yeux profonds au regard tr?s doux expriment la tristesse. Cest le roi. Habill? dun veston en petit drap bleu-marine, dun langouti de soie bleue descendant aux genoux, de bas noirs et de souliers vernis, il caresse distraitement trois jeunes enfants aux yeux noirs per?ants, ? la mine fut?e, portant des v?tements anglais, mais coiff?s ? la siamoise, cest-?-dire les cheveux relev?s au sommet de la t?te en un toupet quenserre une couronne de fleurs de jasmin.

Ce sont les princes, ses fils a?n?s. Ils nont point encore s?journ? dans les bonzeries pour y apprendre la sagesse des talapoins; aussi na-t-on point tondu le toupet fleuri, embl?me de la jeunesse et de lirresponsabilit?. Ils rient, babillent, font des niches. Le roi ny prend pas garde.

Il se l?ve, va ? la fen?tre, fouille des yeux la cour o? se croisent des soldats, des serviteurs, des mandarins, fixe un regard sur la pagode de Val-Maha-That dont les cryptes renferment les cendres de ses a?eux, puis il laisse retomber le rideau.

Rien, rien encore! fait-il tout haut.

Les enfants ont entendu. Ils se rapprochent.

Quattend ainsi mon p?re tout-puissant? demande lun.

Ah! riposte la?n?, je men doute.

Quelquun ou quelque chose?

Quelquun.

Et qui?

Celui qui est toujours aupr?s de notre p?re v?n?r?, celui dont la voix le charme, dont la pens?e p?n?tre en lui, dont la sagesse l?tonne.

Rolain, r?pondent les deux autres en ch?ur.

Rolain, vous lavez dit.

Ces voix ch?res ?claircissent un moment le front rembruni du souverain. Un p?le sourire voltige sur ses l?vres.

Tu as devin?, Chulachom Phra, cest Rolain que jattends.

Le fils a?n? sappuie calmement contre son p?re.

Quand il viendra, vous ne me renverrez pas, seigneur?

Si, car nous avons ? nous entretenir de choses s?rieuses.

Ah! tant pis!

Tu tenais donc bien ? le voir, Chulachom?

Oui, p?re, et ? lentendre surtout. Cest un homme, celui-l?, comme le divin philosophe Bouddha les aimait.

Le roi sourit de nouveau.

Oh! oh! Chulachom, tu connais les go?ts de Bouddha?

Cest le mandarin, ministre de larm?e, qui le disait lautre jour, et je pense quil a raison. Ah! quand il parle de guerre, des anciennes gloires du Siam, de celles qui lui sont tenues en r?serve, jai envie de lembrasser, Rolain.

Et tristement, le roi secoue la t?te.

Toi aussi, il ta entra?n?!

Il revient ? la fen?tre, et tout ? coup son visage sillumine.

Le voici!

Il ouvre et appelle:

Rolain, mon ami, montez, montez vite.

Puis il referme sans remarquer lahurissement du ma?tre des c?r?monies p?trifi? au milieu de la cour par cette infraction invraisemblable ? l?tiquette: le roi se donnant la peine de h?ler quelquun lui-m?me.

Un gong a retenti. Un serviteur entre dans le cabinet et emm?ne les princes m?contents malgr? une derni?re caresse de leur p?re.

Le ma?tre du Siam est seul. La porte tourne sur ses gonds. Rolain para?t. Sa figure nest plus dure comme au moment o? il donnait ses ordres au mandarin Bob-Chalulong, ni obs?quieuse comme ? la minute peu ?loign?e o? il recevait ceux de ladministrateur du Birman-Railway. Elle respire la franchise, lenthousiasme. Ce masque se prend comme un autre. Le souverain court ? lui, il lui saisit les mains oubliant encore l?tiquette et dune voix anxieuse:

Quas-tu appris, ami, parle?

Tout est vrai, mon ma?tre v?n?r?.

Tout? Ainsi les Francs?

Les Francs arment. Ils envoient en avant leurs canonni?res lInconstant et la Com?te.

Alors cest la guerre, la guerre in?vitable?

Oui.

Un long silence succ?de ? ces courtes r?pliques. Le roi a baiss? les paupi?res. Un pli douloureux se creuse entre ses sourcils.

La guerre! r?p?te-t-il.

Mais Rolain, qui a eu un imperceptible et insolent mouvement d?paules, s?crie:

Oui, la guerre avec la victoire assur?e, gr?ce au concours de lAngleterre votre alli?e, qui soul?ve lEurope lasse de lorgueil de ces Francs. La guerre qui vous couvrira de gloire, qui stimulera lamour de vos sujets et vous vaudra devant lhistoire le surnom de Victorieux.

Le prince ne se prend pas ? son exaltation.

Ce nest point l? ce que javais esp?r?. Sur la foi des journaux, javais pens? les Fran?ais dispos?s ? abandonner lAnnam, le Tonkin et je croyais pouvoir les r?unir ? ma couronne, nouer des relations commerciales avec lInde, la Chine, lEurope, d?cupler la fortune de mon pays et m?riter le seul titre de Bienfaiteur des Tha?.

Le r?sultat sera le m?me, Sire, et un peu de lauriers ne g?te rien.

Des lauriers! As-tu song? de quel prix on les paye? De beaux jeunes hommes que lon envoie ? la mort, des familles d?sesp?r?es; des m?res, des fianc?es criant vengeance aupr?s de Bouddha. Va, cest parce que les mal?dictions de ces pauvres femmes les ont marqu?s au front que les conqu?rants se couronnent de lauriers. Ils veulent cacher la marque sanglante.

Comme inspir?, le roi parlait. Il sanimait ? d?fendre les humbles, victimes ?missaires du triomphe des conqu?rants.

Et je vais d?cha?ner de tels malheurs sur la patrie des Tha?! reprit-il. Du fond de mon palais, dans mes nuits sans sommeil, je serai poursuivi par les sanglots de la nation; jentendrai au loin les d?tonations de la poudre, dont chacune annoncera la mort de quelques cr?atures humaines. Et pourquoi tout cela? Pour cette fum?e charg?e de lodeur fade du sang que lon appelle la gloire! Ah! Rolain, mon ami, que ne puis-je donner ma vie pour ?pargner celle de mes soldats!

Le roi ?tait profond?ment attrist?. Une ?motion sinc?re faisait trembler sa voix, alors quil exprimait ses g?n?reuses pens?es. Bien quil f?t monarque absolu, il navait point rev?tu la cuirasse d?go?sme qui enveloppe dun triple airain le c?ur des tyrans. Doux et bienveillant, il ?tait rest? le philosophe fa?onn? par les talapoins. Bouddhiste, il ne se disait point que la divinit? le?t fait dune essence sup?rieure; homme, il aimait son peuple. Et certes, ainsi quil lavait affirm?, il aurait volontiers fait le sacrifice de sa vie sil avait pu ainsi ?loigner du Siam les horreurs de la guerre.

Son interlocuteur se taisait. Avec lindiff?rence de ceux qui sont assur?s davoir le dernier mot, il laissa s?pancher la douleur du souverain, et quand il jugea le moment opportun:

Roi, lui dit-il, vous avez la sagesse des dieux, votre ?me est ouverte aux subtiles tendresses; mais pourquoi pleurer sur ce qui est fatal? ? cette heure, les vaisseaux francs forcent de vapeur pour arriver sous votre capitale et la couvrir dobus. Il faut agir.

Agir, cest-?-dire appeler la furie des combats, offrir des h?catombes aux g?nies de la mort. Ah! pourquoi mas-tu emp?ch? de faire droit aux r?clamations des Francs?

Le souci de Votre Grandeur, Sire, interrompit Rolain dun ton p?n?tr?. Je ne croyais pas quun jour mon d?vouement me vaudrait un reproche du ma?tre ? qui jappartiens tout entier.

Pardonne-moi, ami, sempressa de r?pondre le roi en pressant la main de son conseiller, je souffre et cela m?gare. Cest moi seul que je dois accuser. Quimporte ma Grandeur, la seule v?rit? est la justice. Les revendications des Francs ?taient justes, je devais c?der. Jamais il nest trop tard pour reconna?tre son erreur. Le sang a coul?, mais il nen coulera pas davantage. Pars, mon ami; pars, mon autre moi-m?me. Va dire aux Fran?ais que mes soldats abandonneront les rives du M?kong, que jindemniserai ceux qui ont ?t? l?s?s. Sil le faut, ajoute que le roi de Siam regrette son erreur.

Il est impossible de peindre lexpression de la figure de Rolain. La stup?faction, la rage sy montraient tour ? tour. Quoi, ses longues machinations, sa cauteleuse diplomatie aboutiraient ? un ?chec. Le prestige de lennemi saccro?trait soudainement alors que le sien seffacerait dans lombre? Jamais il naccepterait cela. Il fallait de laudace, il en aurait. Et soudain, dune voix nette, tranchante:

? Roi, dit-il, cherchez quelque autre messager pour porter vos paroles ? nos ennemis! moi je ne men sens pas capable.

Le souverain fit un geste de surprise, mais son confident poursuivit.

Le sang a coul?, vous lavez reconnu. Des guerriers tha? dorment dans les plaines voisines de Kh?ne. Votre peuple a les yeux fix?s sur vous. Vous ?tes son d?fenseur, puisque vous ?tes son ma?tre. Il attend que vous le vengiez. Il ne comprendra pas votre justice. Ce nest point apr?s avoir d?fi? son adversaire que le soldat doit sagenouiller devant lui. Il fallait c?der plus t?t, r?p?tera-t-on dans chaque demeure de votre empire. Le roi a trembl? devant le canon des Francs, ricaneront les gouvernements ?trangers. Prenez garde quau lieu des surnoms de Victorieux et de Bienfaiteur que vous invoquiez, vos sujets eux-m?mes ne vous appellent Le L?che!

Les yeux du roi lanc?rent un ?clair. Un flux de sang empourpra ses joues.

Rolain! gronda-t-il avec menace.

LEurop?en ne baissa pas les paupi?res. Son regard ardent se riva sur celui du prince:

Je vous ai insult?, s?cria-t-il dans un geste th??tral, livrez-moi ? vos bourreaux, ? vos tortionnaires. Que mon corps soit d?chir? en lambeaux, jet? ? tous les vents. En mourant par vous, victime de mon d?vouement, je dirai encore: Roi, ne c?de pas aux Francs. Et si durant ma longue agonie, vous venez aupr?s de moi, si je lis dans vos yeux la r?solution de vaincre, de porter haut le drapeau des Tha?, alors, Sire, soyez-en s?r, le mourant se soul?vera et, sanglant, d?figur?, reste informe dun serviteur fid?le, il retrouvera des forces pour lancer ? l?cho le cri: Vive le Roi!

Lirritation du souverain ?tait tomb?e. Il sassit et se cacha le visage dans ses mains. Rolain eut un ind?finissable sourire, puis paisiblement:

Je vais me remettre aux mains de vos gardes, Sire.

De mes gardes! r?p?ta le roi venant ? lui, non, non. Tu es mon seul ami et jirais te livrer! Je ne puis te savoir mauvais gr?, tu as parl? selon ton c?ur. Tu tes laiss? entra?ner par ton affection, je le comprends bien Je sens que tu as raison. Il est trop tard pour accepter les conditions de nos ennemis; mais alors, conseille-moi, soutiens-moi, guide-moi. Je nai confiance quen toi, Rolain, nabandonne pas ton prince.

Une expression de triomphe se montra, fugitive, sur les traits du confident.

Jai ?t? trop loin, cest vrai. La crainte dentendre le monde m?priser mon souverain bien-aim? ma emport?. Je pr?f?rerais la mort ? votre d?shonneur, Sire.

Brave ami!

La guerre est n?cessaire aujourdhui. Quel est votre devoir? Vous efforcer de la rendre aussi courte que possible pour le Siam.

Oh oui, mais comment?

Le conseiller s?panouit. Depuis le commencement de lentretien, il attendait cette question.

Lisez, mon roi, fit-il en tirant de sa poche un rouleau de papyrus.

Quoi! tu as pr?par? un plan?

Oui, mon seigneur v?n?r?. Tous les instants de ma vie vous appartiennent; sachant votre exquise bont?, jai pass? des nuits ? chercher de quelle fa?on leffusion de sang pouvait ?tre diminu?e.

Et le ma?tre du Siam lut.