..

Le sergent Simplet

( 24 43)



Voil? qui fait mon affaire. Je cherchais un moyen, il est trouv?. Battez-vous donc, bons imb?ciles, afin dassurer ma fortune.

Dexcellente humeur, Nazir passa la journ?e dattente dans des r?ves dor?s.

Marcel et ses compagnons, certes, ne pensaient pas ? lui. Tandis quil effectuait le trajet, aller et retour, de Calcutta ? Madras, Dalvan recouvrait la sant?. Tout ? fait solide d?sormais, sa blessure n?tant plus quun souvenir effac?, il avait propos? ? ses amis de se rendre ? Chandernagor, seul ?tablissement fran?ais de lInde o? ils neussent pas recherch? la trace dAntonin.

C?tait une promenade de trente-deux kilom?tres en bateau, sur lun des plus beaux fleuves du monde, coulant ? travers la campagne du Bengale.

Des pr?cautions contre les men?es possibles de Canet?gne, on en prendrait. Certes le n?gociant, invisible depuis des semaines, devait machiner quelque chose dans lombre. On se garderait de lui. Lembarcation sarr?terait le long de la rive gauche, rive anglaise, et les Am?ricains passeraient sur la rive droite, o? se trouve le territoire fran?ais.

Il finit par d?cider ses amis, et lexcursion fut r?solue pour le 18. Une barque ? vapeur de louage les emporta de bon matin vers le haut fleuve. Ainsi quil avait ?t? convenu, le vapeur passa devant le bazar de Hatte-Khola et navigua jusquau bac existant au nord de la ville. William Sagger se fit passer, gagna la R?sidence et revint au bout dune heure et demie. Il navait eu garde de senqu?rir dAntonin Ribor. C?tait de M. Canet?gne quil s?tait inform?, et par ricochet, il avait appris que le fr?re dYvonne ?tait aussi inconnu ? Chandernagor que dans les autres enclaves de lInde. Personne nen fut surpris. On sy attendait presque.

Ce qui parut plus ?trange, cest quaucun policier navait montr? le bout de son nez. Mais ce pouvait ?tre une ruse; aussi, apr?s avoir d?jeun? sur le sol anglais, en face du district fran?ais de Damsamardorga, situ? au sud du territoire, les voyageurs remont?rent le cours du fleuve ? pied; regardant de loin ce lambeau de terre, sauv? du naufrage de notre puissance dans lInde.

Marcel avait parl? bas ? William Sagger. Lintendant avait souri et, entra?nant Yvonne et Claude en avant, s?tait lanc? dans une discussion ? perte de vue sur les races ethniques dont la grande presqu?le est peupl?e. Il allait toujours, parlant dabondance, tenant ses auditeurs sous le charme; si bien que ni le Marsouin, ni la jeune fille ne songeaient ? Dalvan, rest? en arri?re avec miss Diana.

Et pourtant B?rard e?t ?t? vivement int?ress? sil avait entendu leur conversation. Ils sentretenaient de lui. Adroitement, Simplet avait soulign? lair soucieux de son ami. LAm?ricaine lavait remarqu?. Elle sen inqui?tait. ? ses questions, Claude avait toujours r?pondu ?vasivement. Marcel souriait en l?coutant. Dans les paroles de la jeune fille, il d?m?lait une ?motion profonde, une inqui?tude constante; il ne s?tait pas tromp?.

Elle ?tait entra?n?e par le m?me souffle affectueux qui emportait B?rard.

Cest ici, dit brusquement Simplet en d?signant le village de Hatte-Gouge, quest mort le po?te Arramo?ry, auteur de paraboles charmantes. Vous pla?t-il que je vous en r?cite une?

Certainement, fit-elle un peu surprise de voir la conversation tourner court.

Ce nest point pour faire de l?rudition. Parmi les livres que me pr?tait cet excellent M. Nazir, jai trouv? une traduction du po?te. Donc, oyez le Silex et lOpale.

Et son regard allant de B?rard ? Diana, comme pour bien indiquer le but de la fable, il commen?a:

Dans un champ, le soc dune charrue mit au jour deux cailloux. Lun ?tait un silex, simple pierre ? feu. Lautre, une merveilleuse opale aux reflets chatoyants. Les pierres se virent. Silex se prit ? la beaut? de sa brillante voisine. Elle fut touch?e de sa tendresse et d?couvrit les solides qualit?s enferm?es en sa rude surface.

Mais Silex, caillou vulgaire, ?pris dune pierre pr?cieuse, nosa se d?clarer.

La pudique Opale ne sut point lui montrer ses sentiments.

Et laffection devint une souffrance, et leur torture saccrut chaque jour.

Miss Pretty avait baiss? les yeux. Une teinte plus vive colorait son visage, et les mouvements de son corsage trahissaient les battements de son c?ur. Dune voix douce, puisant dans sa volont? dassurer le bonheur de son ami, les inflexions les plus caressantes, Marcel reprit:

D?sesp?r?, Silex appela un soldat qui passait: Prends-moi, lui dit-il, taille-moi en fer de lance, en hache meurtri?re. Pr?cipite-moi dans la m?l?e, brise-moi sur les boucliers ennemis.

Et le soldat lemporta bien loin.

Alors lOpale se d?sesp?ra. Elle perdit ses couleurs et ses reflets changeants. Trop tard, elle comprit que cest au riche ? tendre la main au pauvre.

Le jeune homme se tut. Un instant, lAm?ricaine marcha aupr?s de lui sans parler, comme absorb?e par ses r?flexions. Enfin, sans lever ses paupi?res, elle dit:

Votre histoire finit mal! jen veux au po?te Arramo?ry.

Pourquoi cela?

Votre Silex est trop d?fiant de lui-m?me.

Il para?t que tous les Silex sont ainsi.

Vous pensez donc, comme lauteur, que lOpale aurait d?

Lui tendre la main?

Vous avez peut-?tre raison.

Et avec un sourire, un regard rapides:

Quel malheur, que vous nayez pu la conseiller! Car une Opale avertie en vaut deux.

Elle h?ta le pas pour rejoindre ses compagnons. Marcel la suivit, un rayonnement dans les yeux, murmurant pour lui seul:

Allons donc! Au moins Claude ne conna?tra pas les chagrins que jendure.

? la nuit seulement, les voyageurs embarqu?rent et descendirent lHougly, pour regagner Calcutta. Vers une heure du matin, lembarcation les d?posait vis-?-vis lentr?e du Sunderbund-H?tel. Apr?s une journ?e aussi fatigante, le sommeil est profond. Aussi les excursionnistes se lev?rent tard. Ils s?taient r?unis au salon de lecture de lOffice et commentaient les journaux remplis dappr?ciations sur les affaires de Siam, lorsque Nazir parut. Il eut un cri joyeux, vint ? eux, les accabla de protestations. Puis montrant les feuilles quotidiennes:

Je parie que vous parliez du Siam.

Justement! r?pliqua Dalvan, et je m?tonnais que ce pays os?t chercher noise ? la France. Comment les conseillers du roi ne lui montrent-ils pas quil court au-devant dune d?faite?

Cest incompr?hensible en effet. Jajoute que cest ennuyeux.

Ennuyeux?

Oh! jai prononc? ce mot, parce que je songeais ? mes affaires personnelles. L?go?sme est humain, nest-ce pas, et vous mexcuserez?

Oui, si vous vous expliquez davantage.

Le Ramousi se d?fendit. ? quoi bon entretenir ses amis de son n?goce? C?tait le vrai moyen dexciter leur curiosit?. ? leur insistance il parut se rendre.

En deux mots, voici. Jai des int?r?ts consid?rables au Siam. Or, en temps de guerre, quand on nest pas l? pour se d?fendre, les consuls vous oublient, et les indemnit?s ne se r?pandent pas sur vous.

Claude approuva.

Cest malheureusement vrai. Pendant que j?tais en garnison ? Madagascar, jai vu des n?gociants compl?tement ruin?s navoir aucune part ? la distribution. Si vos op?rations engag?es en valent la peine, partez pour Bangkok.

Nazir leva les bras au ciel.

Je le voudrais.

Qui vous en emp?che?

Je ne puis y aller ? la nage.

Il ny a pas de navires en partance?

Non. Le bateau du service r?gulier Calcutta-Bangkok a pris la mer le 17. Je naurai donc pas de d?part avant quinze jours.

Diable!

Et dans quinze jours, au train dont marchent les choses, le blocus de la c?te siamoise sera probablement d?clar?.

Vous pensez quon en viendra l??

Cest du moins lopinion des n?gociants de la ville. Hier jai cherch? ? prendre passage ? bord dun navire marchand. Partout on ma d?clar? que, jusqu? nouvel ordre, aucune cargaison ne serait exp?di?e vers la capitale du Siam.

Diana sapprocha.

Monsieur Nazir, fit-elle, vous vous ?tes montr? si bon et si aimable pendant la maladie de M. Dalvan

Ne parlons plus de cela, je vous en prie.

Si, il faut rappeler ce qui a transform? en ami, un homme qui, il y a un mois, nous ?tait inconnu. Cela vous d?cidera sans doute ? accepter loffre que je vais vous faire.

Une lueur traversa les yeux sombres du Ramousi: sa victime tombait dans le pi?ge quil avait tendu.

Mon yacht, continua miss Pretty, arrivera ici aujourdhui ou demain, et aussit?t nous cinglerons vers lIndo-Chine. Au nom de mes compagnons comme au mien, je vous propose de vous conduire o? vous appellent vos int?r?ts. Cela nous d?tournera bien peu et nous permettra de reconna?tre vos bons proc?d?s.

Nazir ?touffa une exclamation de triomphe pr?te ? lui ?chapper. Il sut conserver son calme. Il refusa, se laissa convaincre, et en fin de compte, supplia les voyageurs daccepter lhospitalit? dans la demeure quil poss?dait ? Paknam, ville sainte sise pr?s de lembouchure du fleuve Me?nam, ? trente kilom?tres au sud de Bangkok, capitale du royaume de Siam.

Vous me rendez un tel service, dit-il, que je serais heureux de vous recevoir dans ma maison.

Ma foi, r?pliqua William, apr?s avoir consult? du regard ses compagnons, Mlle Yvonne pourrait profiter de linvitation avec MM. B?rard et Dalvan. Miss Pretty et moi nous nous rendrions ? Sa?gon et reviendrions les reprendre.

Rapidement les avantages de la combinaison se pr?sentaient ? lesprit de tous.

Pas darrestation ? craindre. Les Am?ricains sinformeraient dans la capitale de la Cochinchine de lintrouvable Antonin Ribor. Les Fran?ais n?tant point ? bord, ils nauraient ? prendre aucune pr?caution, Do? ?conomie de temps et dinqui?tudes.

Le soir Nazir sassit ? la table de Diana. Sans souci des vieilles traditions dhospitalit?, qui veulent que lon ?pargne ceux dont on a rompu le pain, partag? le sel, il se retira assez tard; mais au lieu de rentrer dans sa chambre, il quitta lh?tel et courut au bureau de t?l?graphe du port, lequel ne ferme jamais. L?, il exp?dia la d?p?che suivante:

Calcutta, 19 juin 1873.

? Bob-Chalulong, mandarin militaire ? Paknam-Ville, Siam. Fr?re arrive. A besoin ta maison ?tre sienne; illustres ?trangers fran?ais accompagnent.

NAZIR.

Il sassurait la complicit? dun Ramousi de m?me caste que lui, entr? au service du roi de Siam. Et tandis quil conspirait contre elles, les jeunes filles sendormaient, songeant, qui ? Marcel, qui ? Claude, et se disaient:

En Indo-Chine, il ne courra pas les m?mes dangers qu? Madagascar ou dans lInde!

Le lendemain le Fortune, tout battant neuf, mouillait dans le port de Calcutta.

Il sapprovisionnait de combustible, de vivres, de munitions et, le 22, par un soleil radieux, son pavillon aux trente-six ?toiles d?ploy?, il descendait majestueusement vers la mer, emportant ? son bord, avec ses passagers habituels, le Ramousi Nazir.

Le loup habitait la bergerie.

XXIII. LE ME?NAM

Le Fortune, apr?s avoir travers? le golfe du Bengale, pass? entre l?le Andaman du nord et le rocher des Cocos, contourna la presqu?le de Malacca. Le 9 juillet au soir, il arrivait en vue de Paknam.

Des rives basses et nues que prot?ge une barre, produite par le refoulement des eaux du fleuve Me?nam en contact avec celles de lOc?an. ? gauche du courant, en avant de la ville de Paknam, do? ?mergent les clochetons, les d?mes de nombreuses pagodes, une redoute arm?e de canons Armstrong. ? droite, une batterie semblable. Au milieu, partageant le fleuve en deux bras, l?le fortifi?e de Ch?di-Pak-Nam, domin?e par la fl?che conique de la pagode qui lui a donn? son nom. Telle se pr?sente lembouchure du grand fleuve siamois, le Tchan-Phya-Me?nam, cest-?-dire Prince-Chef-M?re des Eaux.

Or, le 6 juillet au soir, un canot dirig? par deux rameurs seulement et venant du nord, de la direction de Bangkok, avait accost? en face de la ville. Un homme de tournure europ?enne, assis ? larri?re, sauta sur la berge et senfon?a dans les ruelles de lagglom?ration. Les pagayeurs, apr?s avoir amarr? la barque, se couch?rent dans les herbes touffues du rivage, sans souci des moustiques dont le bourdonnement accompagnait le clapotis de leau.

LEurop?en marchait dun bon pas. Il devait ?tre accoutum? ? la silhouette bizarre des maisons siamoises, dont les toits en ?tages se retroussent aux angles vers le ciel, car il navait pas un regard pour elles. Il longeait les murailles curieusement incrust?es de lakes, de porcelaine, de verre, effleurait les rameaux parfum?s des plantes grimpant aux colonnes des v?randas, sans lever la t?te. ?videmment il regardait en lui-m?me. Enfin, il sarr?ta devant une habitation plus spacieuse que les autres. C?tait la demeure dun fonctionnaire, car le pavillon central ?tait surmont? dune toiture ? six corniches superpos?es, en souvenir des six purifications de Bouddha.

Aupr?s de la porte close, un disque de t?le ?tait suspendu par deux cha?nes; fix? au mur par une cha?ne ?galement, une sorte de pilon de bois au manche allong? oscillait lentement. Le promeneur le prit et sen servit pour heurter la plaque m?tallique, qui r?sonna gravement dans le silence. ? lappel du gong, la porte tourna sur ses gonds. Un soldat, ? la tunique bleue, au casque surmont? de la pointe siva?que, parut:

Le mandarin Bob-Chalulong? demanda le visiteur.

Et comme lautre h?sitait, lEurop?en ?leva ses mains ? la hauteur de ses oreilles, lindex et le m?dium dress?s.

Ordre de Somdetch-Phra-Paramendr-Choufachulalon-Korn, roi de Siam.

? linstant le soldat se prosterna, les coudes et les genoux touchant le sol, puis indiquant ? lenvoy? du roi la salle de r?ception ?clair?e par une lanterne envelopp?e de soie rose, il s?lan?a ? travers les appartements. Linconnu se laissa tomber sur un divan meuble europ?en qui ?tonnait dans cet int?rieur asiatique. Un sourire d?daigneux crispa sa bouche:

Ombre de soldat agenouill?e devant une ombre de roi, murmura-t-il. Cest faire ?uvre de civilisation que donner ce pays ? lAngleterre. La grande nation seule tirera parti de ses richesses; elle m?tamorphosera les singes en hommes.

Il sinterrompit. Des pas l?gers glissaient sur le sol et, par la porte entre-b?ill?e, un filet de lumi?re ?clatante se glissait, rendant obscur, par comparaison, le demi-jour qui r?gnait dans la pi?ce. Les battants souvrirent et sur le seuil, escort? de trois soldats dont chacun portait un cand?labre ? trois branches, parut le mandarin Bob-Chalulong, couvert de sa tunique bleue ? parements jaunes, le casque en t?te, la poitrine constell?e de d?corations baroques.

Salut ? lenvoy? du roi, fit-il en se prosternant; salut au messager du fils des ?toiles, cousin du Soleil et fr?re de la Lune.

Les guerriers se livraient ? des salamalecs sans fin. D?posant les cand?labres ? leur droite, ils sallong?rent sur le sol, le nez contre les dalles peintes de couleurs vari?es. Puis les flambeaux pass?rent ? gauche, et les nez se remirent en contact avec la pierre. Linconnu s?tait retourn?.

Les imb?ciles, ils vont me donner toute l?tiquette r?serv?e aux courriers royaux. Ces dr?les me reconna?tront et alors, adieu le secret de ma mission.

Illustre messager, psalmodiait le mandarin, si javais pens? quen ma maison tes pieds respect?s te porteraient pour mhonorer et mille et cinq cents fois, jaurais endoss? le manteau aux six bandes azur?es, fix? sur ma poitrine limage dor de Hoalaman ? la queue de dragon, aux jambes termin?es par des mains. Mais jai craint de faire attendre ta Grandeur

Le visiteur frappa du pied avec impatience:

Cest bon! cest bon! renvoie tes guerriers.

Mais, courrier divin, tu ny songes pas, l?tiquette!

Ob?is ? ce qua d?cid? Celui qui na pas de ma?tre.

Ordre du roi. Je me prosterne dans lob?issance.

Sur un signe, les soldats s?loign?rent emportant les flambeaux. Alors lEurop?en se leva et se pla?ant sous la lanterne, de fa?on que son visage f?t en pleine lumi?re:

Me reconnais-tu?

Le mandarin poussa un cri:

Le seigneur Rolain, Le Sage venu dEurope pour ?tre lami et le conseil du roi des rois.

Major Rex Siamensium, acheva le messager, citant les trois mots latins, import?s on ne sait do?, dont le ma?tre du Siam fait suivre ses nom et pr?noms. Assez de salutations, poursuivit-il, arr?tant son interlocuteur qui se pr?parait ? redoubler de g?nuflexions; d?pouille tes habits de c?r?monie, tu vas maccompagner aux forts de Paknam.

Aux forts de Paknam?

Oui. Ne ty attendais-tu pas? Nas-tu pas appris que les Francs, ma?tres de lAnnam et du Tonkin, osent prendre les armes contre la Lumi?re de Siam?

On le disait, v?n?r? messager, mais je ny croyais pas.

Cela est cependant. ? cette heure, deux canonni?res de ces maudits, lInconstant et la Com?te, pilot?es par le Jean-Baptiste-Say, des Messageries fluviales de Cochinchine, se pr?parent ? quitter Sa?gon. Dans quelques jours elles seront ici, caressant le fol espoir de forcer le passage de Paknam et de venir ? Bangkok m?me braver notre ma?tre.

Par Bouddha! fit le mandarin Bob-Chalulong dune voix tremblante, qui d?montrait sa faible confiance dans la valeur de ses troupes. Ils agiront ainsi?

Non, car nous les en emp?cherons.

Vous pensez? ? courrier!

Oui, nous frapperons un coup de foudre. Le monde ?tonn? apprendra en m?me temps linsulte et le ch?timent. Mais ex?cute mes ordres et surtout que nul ne soup?onne ma pr?sence. Va.

Dix minutes s?taient ? peine ?coul?es que Bob-Chalulong, emprisonn? dans un uniforme bleu fonc?, portant sur la t?te le bonnet plat des troupes anglaises, se glissait dehors avec le confident du roi. Ce dernier, le visage couvert dun voile de gaze repli? sur le front et sur la bouche, de telle sorte que personne naurait pu le reconna?tre, marchait sans mot dire. Suivant la route parall?le au fleuve, les deux hommes sortirent de la ville et atteignirent bient?t la redoute qui commande la rive gauche.

Personne ne les arr?ta. La garnison dormait et les factionnaires, jugeant inutile de veiller, s?taient couch?s ? leur poste, cherchant dans le r?ve une compensation aux exigences du service militaire.

Dix coups de b?ton ? chacun de ces hommes, pronon?a durement Rolain.

Ta volont? sera faite, seigneur.

Bien. Veille d?sormais ? ce que de pareilles licences ne se reproduisent plus. Que dirait le roi, que dirait lAngleterre notre alli?e, sils voyaient nos guerriers aussi indiff?rents ? la veille dune attaque des Francs?

? grandpeine on d?couvrit lofficier charg? de la d?fense de la redoute. Le Mandarin lui parla s?v?rement, le mena?a des plus terribles peines sil naccomplissait pas son devoir. Il lui annon?a la venue prochaine des ennemis, lui recommanda de veiller, de mettre lartillerie en ?tat.

Sur la rive droite, dans l?le de Chedi-Pak-Nam, les m?mes sc?nes se reproduisirent. Le confident du roi et le Mandarin revinrent vers la ville.

Bob-Chalulong, dit le premier en prenant cong?, chaque nuit, tu feras une ronde, et tu te montreras impitoyable pour quiconque enfreindra la discipline. Ta t?te r?pond de ton z?le.

Seigneur, je tob?irai.

Maintenant ouvre tes oreilles et souviens-toi. Dans la nuit du 11, dans cinq jours, tu mentends?

Oui, ma?tre.

Les canonni?res siamoises, au nombre de huit, descendront le fleuve et viendront sembosser pr?s des deux berges. Tu auras eu soin de couler des jonques afin de ne laisser quun ?troit chenal navigable.

Ce sera fait.

Dici l?, des officiers danois et anglais, au service du roi, viendront te trouver. Ils ?tabliront des circuits ?lectriques destin?s ? communiquer le feu ? des engins effrayants, les torpilles, qui seront confi?es au fleuve sous ma direction.

Dans la nuit du 11?

Oui. Tu aideras ces officiers de tout ton pouvoir. Tu interdiras aux habitants de sapprocher durant leurs travaux.

Jinterdirai cela.

Et pour la pose des torpilles, comme personne au monde ne doit pouvoir indiquer leur place ? nos ennemis, tu avertiras les citoyens de Pak-nam que tout homme, rencontr? hors de chez lui apr?s huit heures du soir, sera livr? aux tigres du roi.

Le Mandarin sinclina avec terreur. Ramousi dorigine, comme son ami Nazir on se souvient que celui-ci lui avait t?l?graphi? de Calcutta il avait pris du service dans larm?e siamoise, parce que sa situation lui permettait de r?aliser de jolis b?n?fices. Jamais il navait cru ? la possibilit? dun conflit entre la paisible population et une nation europ?enne. Et tout ? coup le seigneur Rolain, dont l?nergie connue en imposait aux plus braves, lui tombait sur les ?paules, soufflant la guerre, ponctuant ses phrases de mots terrifiants: le b?ton, la mort, le tigre, les torpilles.

Ses jambes tremblaient sous lui. Il se souvenait du t?l?gramme laconique de son fr?re de caste. Nazir ?tait en route avec des ?trangers, des Fran?ais; la d?p?che laffirmait. Il d?sirait que la maison de Bob dev?nt la sienne, que ses compagnons y fussent h?berg?s. Des Fran?ais chez lui! Comment leur cacherait-il les pr?paratifs belliqueux? Ils d?couvriraient le myst?re, le d?voileraient peut-?tre, et alors, lui, Bob de son nom hindou, Chalulong de par sa patrie dadoption, serait d?clar? tra?tre, livr? au tigre. Non, de mandarin devenir beefteak ad usum tigrorum, la m?tamorphose n?tait pas acceptable. Il valait mieux tout avouer au seigneur Rolain. Et timidement, Bob le retint par le pan de sa blouse de chasse en murmurant: