..

Le sergent Simplet

( 23 43)



William ne devait pas sans me consulter

Le temps pressait, riposta Claude, et je lai approuv?, certain quelle il montrait Yvonne aurait besoin de vous.

Ah! en effet, vous avez raison.

? la bonne heure, vous voici raisonnable.

Ils se serr?rent la main sans savoir pourquoi. Longue fut la pression. Ils demeur?rent ainsi, les yeux dans les yeux, soubliant. Soudain, comme en un choc, ils eurent conscience de leur attitude et se s?par?rent avec embarras. La journ?e fut interminable. Vers cinq heures, Sagger reparut. Antonin navait pas ?t? vu ? Yanaon, et le g?ographe avait d? se borner ? faire provision doranges. Tous les port?rent aussit?t ? linfirmerie.

Le docteur les re?ut fort bien, mais ne laissa personne p?n?trer aupr?s du malade. Le d?lire commen?ait son ?uvre. ? travers la porte close, des ?clats de voix parvenaient jusquaux visiteurs. Yvonne tremblait, les yeux fix?s sur le panneau de bois, qui lui d?robait la vue de son fr?re de lait. Un instant laide du docteur entre-b?illa lhuis pour appeler son sup?rieur. Un rugissement passa dans lair.

Yvonne! Yvonne! d?fends-toi, me voici! Puis un ?clat de rire lugubre.

Cest bien simple.

Frissonnante, ?perdue, Mlle Ribor fut entra?n?e presque de force par Claude et Diana. Le docteur revint aupr?s de son client. La face empourpr?e, Dalvan sagitait, combattant des ennemis imaginaires que lhallucination suscitait autour de lui. Toute la nuit, le m?decin le veilla. De deux en deux heures, il lui faisait absorber une dose de sulfate de quinine. Dans lintervalle, il lui exprimait dans la bouche le jus dune orange.

Le Nerbadah avait repris la mer. Durant les jours suivants la lutte contre le mal continua. Peu ? peu les sympt?mes alarmants disparurent, et en arrivant en vue de lembouchure de lHougly, bras m?ridional du Delta du Gange, sur lequel est b?ti Calcutta, capitale des possessions anglaises, le praticien put dire ? Yvonne:

Il est hors de danger. Mais il lui faudra plus dun mois de repos. Enfin il est assez bien pour ?tre transport? au logis que vous choisirez.

Pour la premi?re fois depuis le d?part dYanaon, le sourire reparut sur les l?vres de la jeune fille. Elle entra?na miss Pretty sur le pont. Heureuse de savoir Simplet sauv?, elle semblait revivre. Et ainsi quil arrive souvent, dans le deuil o? dans la joie, elle se persuadait que les objets ext?rieurs se mettraient ? lunisson de ses sentiments.

Jamais une journ?e ne s?tait annonc?e plus belle. Cette matin?e du 25 avril ?tait exceptionnelle. Comme le soleil se montrait radieux; quelles d?licieuses senteurs venaient de terre apport?es par la brise; comme le spectacle de limmense lagune qui forme le Sunderbund, ou bouches du Gange, ?tait merveilleux! Cependant, laissant ? droite la rade de Sangor et le banc sableux de Mizra, le steamer embouquait lestuaire de lHougly, large de plus de douze kilom?tres et remontait vers Calcutta.

Le navire doublait le cap Hougly surmont? dun s?maphore, br?lait Folta, pr?s de son lac poissonneux, Atchipoor, Oolahburnia, le fort Gloucester, gardien du pont tournant de Budge-Budge.

Brusquement le cours deau sinfl?chissait ? lest, et sur la rive gauche se montraient les premi?res villas de Garden-Reach, faubourg lointain de Calcutta. Un nouveau coude, et Calcutta s?tale sur les deux rives en panorama devant les voyageurs. ? leur droite les docks, les bassins, le canal de Tolly-Nallah, larsenal; ? gauche le jardin botanique et le faubourg de Sihpoor. Le vapeur avance toujours, se glissant entre les embarcations nombreuses qui sillonnent la surface du fleuve, passant ? une encablure des vaisseaux de toutes nationalit?s amarr?s au quai du Strand, promenade de trois kilom?tres, fr?quent?e par le high-life de la capitale indo-britannique. Presque ? la limite de la ville noire, Black-Town, il sarr?te le long du quai ?lev? de quinze m?tres, et la planche est jet?e sur lun des larges escaliers, ou ghats, qui permettent de descendre de la promenade au niveau des eaux.

XXII.NAZIR TRAVAILLE

Depuis un mois, Marcel ?tait install? dans une chambre confortable dont les fen?tres grandes ouvertes donnaient sur le fleuve. Le Sunderbund-H?tel lavait re?u ainsi que ses compagnons. Apr?s deux rechutes peu graves, la convalescence commen?ait. Le m?decin lui avait permis de se lever. Assis aupr?s de la crois?e, ayant ? c?t? de lui Yvonne et Diana attentives au moindre signe, il aspirait d?licieusement lair ti?de qui baignait son visage. La porte souvrit; Claude parut. Le Marsouin agitait triomphalement une d?p?che.

Pour miss Pretty, dit-il.

Celle-ci louvrit. Le capitaine du Fortune lui mandait que le steamer, compl?tement radoub?, quitterait Bombay sous deux ou trois jours et ferait route pour Calcutta, o? il arriverait vers le 20 juin.

Juste ce quil faut ? Simplet pour se remettre tout ? fait, s?cria Yvonne.

Le bless? sourit.

Et nous pourrons reprendre notre voyage.

Ne toccupe pas encore de cela.

Pourquoi donc?

Tu es malade.

Justement. Nos p?r?grinations terrestres me semblent peu de chose; jai pens? en faire une plus longue de lautre c?t? de la vie.

Et voyant Mlle Ribor p?lir au souvenir des angoisses endur?es:

Mais cest fini, bien fini. Donne-moi la main, petite s?ur, et ne me garde pas rancune pour la peur que je tai caus?e.

Rancune!

La jeune fille lembrassa sur le front, puis elle se rassit, abandonnant au sous-officier sa main quil tenait serr?e dans les siennes. Il avait ferm? les yeux. Elle nosait faire un mouvement, croyant quil dormait. Il se disait:

Pourquoi cela ne peut-il durer toujours?

Miss Pretty causait avec Claude un peu ? l?cart. Cela leur arrivait souvent maintenant; mais tandis que lAm?ricaine devenait chaque jour plus joyeuse, B?rard sassombrissait progressivement. Un domestique vint demander si M. Dalvan voulait recevoir M. Nazir.

Oui, r?pondit le jeune homme.

Le Ramousi entra, ?changea des poign?es de main avec tout le monde, et sadressant au bless?:

Je vous apporte quelques primeurs introuvables en ville. Je les tiens dun de mes amis, agronome distingu?, qui a ?t? heureux de sen dessaisir au profit dun gentleman victime dun guet-apens.

Tous le remerci?rent avec effusion.

Il ne laissait jamais passer une occasion d?tre aimable. De fait, lHindou s?tait introduit dans lintimit? des voyageurs. ? Calcutta, il ?tait descendu dans le m?me h?tel, se donnant pour un n?gociant. La pension ?tait ch?re, mais ce voleur poss?dait quelques ?conomies, et deux lettres confidentielles ?crites par Canet?gne lui assuraient le remboursement de ses d?penses. Il s?tait mis ? la disposition des amis de Marcel.

J?tais sur le bateau Nerbadah, avait-il dit, jai ?t? tr?s ?mu de votre malheur, mais jaurais pens? ?tre importun en me pr?sentant ? vous. Ici, il nen est plus de m?me. Je connais la ville qui vous est ?trang?re, et tout en moccupant de mes affaires, je suis ? m?me de vous ?tre utile.

Tout doucement il s?tait rendu indispensable. Il avait amen? le meilleur m?decin de Calcutta. Pour le bless? il d?nichait les plus beaux fruits, les l?gumes les plus savoureux. Quand il rentrait, il ne manquait jamais de visiter Marcel. Il lui apportait les journaux, les livres parus, lui narrait les anecdotes piquantes de lagglom?ration. Peu ? peu, tous s?taient pris ? son amabilit?, sans se douter quils serraient la main ? un agent de leur ennemi. D?s larriv?e, Nazir avait t?l?graphi? ? Canet?gne.

Activez d?marches. Avez un mois ou six semaines pour conclure affaire. Plus que suffisant.

? cette d?p?che de tournure commerciale, lAvignonnais avait r?pondu, ? quarante-huit heures dintervalle, par deux lettres; lune bourr?e dinstructions, lautre annon?ant son d?part de Madras pour Pondich?ry, o? il allait prier le gouvernement de r?clamer des autorit?s anglaises lextradition du sieur Dalvan.

Depuis, plus de nouvelles. Nazir trompait lennui de lattente en trompant ceux quil d?sirait perdre. Cependant le silence de son chef laga?ait un peu. Et ce jour-l?, en ?coutant les projets de d?part des voyageurs, une vague inqui?tude le saisit. Est-ce quils allaient lui ?chapper? Aurait-il donn? un ma?tre coup de kandjar, fait un voyage long et p?nible pour narriver ? aucun r?sultat? ? quoi soccupait donc Canet?gne-Sahib? Les formalit?s dextradition sont rapides dans lInde. On y sait la valeur du temps, et lon tient ? arr?ter les criminels. Comment larrestation n?tait-elle pas op?r?e?

Il remonta pensif dans sa chambre.

Les jeunes filles, sur le conseil de Marcel, all?rent se promener.

Le s?jour chez un malade ne vous vaut rien, d?clara le sous-officier, et je naurai pas besoin de vous. Je suis gu?ri.

Il avait insist? pour que Claude les accompagn?t. Celui-ci sy refusa. Et quand il fut rest? seul avec son ami:

Je voulais te parler, dit-il.

? moi?

Oui.

Quelque chose que tu ne voulais pas dire devant nos amies?

Par une bonne raison. Ce que jai ? te confier concerne miss Diana.

Ah!

Marcel eut un sourire.

Peut-?tre bien que je suis d?j? au courant.

Non, car tu ne rirais pas.

Ah ??, quas-tu donc?

Je suis malheureux!

Et se d?cidant brusquement, Claude reprit:

Elle est jolie et elle est bonne; jaurais d? me d?fier, mais je ne savais pas. Moi et laffection nous nous sommes rarement rencontr?s. Elle me parlait avec une jolie petite voix douce. M. Claude par-ci, M. B?rard, par-l?. Et puis elle vous a des grands yeux

Bref, tu ressens une vive amiti? pour elle?

Je crois que oui.

Le Marsouin, en faisant cet aveu, avait lair si penaud que Dalvan ne put semp?cher de rire, malgr? ce que venait de dire son ami. Ce dernier fit claquer les doigts avec impatience.

Tu ne comprends donc pas que cest un d?sastre?

Un d?sastre! Non, car il me semble bien que miss Pretty de son c?t?

Tu es fou!

En pronon?ant ces mots le visage de Claude sillumina, mais il se rembrunit aussit?t.

Et quand m?me cela serait

Rien de plus simple alors. Vous vous aimez, le mariage est indiqu?.

Le mariage! Ne plaisante pas, je souffre.

Marcel devint grave.

Explique-toi. Vous ?tes toujours ensemble. Vous tenez des conciliabules. Quel est lobstacle qui vous emp?che dunir vos destin?es?

Tu le demandes?

Tu lentends bien.

Elle est millionnaire! g?mit Claude dun air d?sol?.

Simplet lui prit la main.

Tu es un brave gar?on, commen?a-t-il.

Ah! tu vois bien, tu penses comme moi.

Je pense surtout que tu devrais me laisser finir. Je trouve bien que tu aies song? ? son argent, que tu te sois dit: Je suis pauvre, je nai pas le droit d?pouser cette fortune.

Voil? ce qui me rend le plus triste des hommes.

Seulement, tu ne laimes pas pour son or, tu laimes malgr? lui. Je ne comprendrais pas que tu veuilles la prendre pour femme parce quelle est riche, mais rien ne soppose ? ce que tu l?pouses quoiquelle le soit.

Claude secouait la t?te, ent?t? dans son scrupule de d?sint?ressement. Et Marcel, touch? de sa r?sistance, ?leva la voix:

Sapristi! tu deviens cruel. Parce quune fille est riche, tout honn?te homme sans fortune doit s?loigner delle, la livrant aux coureurs de dot, aux faquins sans c?ur et sans esprit, incapables dune vibration g?n?reuse; pour qui tout s?value; pour qui la puret?, la bont?, la droiture ne sont que des accessoires sans importance. Ton c?ur lui appartient, dis-tu, et tu veux labandonner aux immondes croqueurs dor. Jolie fa?on de comprendre la vie!

Les yeux de B?rard lanc?rent un ?clair:

Si lun de ceux-l? se pr?sentait, je le tuerais.

Eh bien, alors?

Seulement, raisonnons. Tu as parl? juste, mais tu supposes quelle r?pond ? ma tendresse. Est-ce exact? Est-ce possible?

Pourquoi pas?

Parce quelle est ?l?gante, instruite. Moi je ne suis quun sous-officier, sachant tout ce que lon peut apprendre seul, mais ignorant le reste.

Tu travailles chaque jour ? r?duire la distance qui vous s?pare.

Que dis-tu?

Une rougeur colorait les joues du Marsouin.

Ce que jai vu, parbleu! Pendant la travers?e de Kerguelen ? Mah?, depuis notre arriv?e ? Calcutta, tu te plonges dans des bouquins quand tu ne causes pas avec miss Pretty. Comment ne serait-elle pas ?mue devant cela?

Mais B?rard secoua la t?te.

Ton amiti? te dicte tes paroles. Le plus sage, va, serait de partir, de ne plus la voir. Et je nen ai pas le courage. Ma vie est unie ? la tienne. Je dois r?ussir ou succomber avec toi. Exil? de France par les circonstances, je ne saurais plus vivre seul, avec le souvenir de miss Diana. Je resterai donc, comptant que, notre voyage achev?, tu me laisseras vivre aupr?s de toi, dans la m?me ville, et que tu ?couteras les radotages dun camarade sottement ?pris dune ?toile n?e au pays dazur.

Et arr?tant Simplet qui allait encore protester:

Toi aussi, tu as une tristesse.

Moi?

Yvonne.

? son tour, le fr?re de lait de Mlle Ribor parut embarrass?.

Tais-toi.

Tu te d?voues en d?sesp?rant. Je ne sais pas ce qui vous s?pare, mais jai vu, comme tu le disais tout ? lheure. Eh bien, mettons notre souffrance en commun et appuyons-nous lun sur lautre.

Tous deux avaient les yeux humides. Et doucement, avec la m?lancolie de la r?signation, Dalvan murmura:

Ton malheur est moindre que le mien. Tu seras heureux, toi, jen suis assur?.

Quand les jeunes filles rentr?rent, les sous-officiers avaient retrouv? leur calme. Elles ne se dout?rent de rien.

Peu ? peu, Dalvan reprit des forces et, le 4 juin, le m?decin lui donna lexeat. Le jeune homme pouvait descendre et se promener, promenade courte dabord, mais que lon prolongerait graduellement. Ce jour l?, Nazir qui, depuis quelque temps, paraissait pr?occup?, nerveux, annon?a ? ses amis quil se rendrait le lendemain ? Madras.

Appel? par une importante affaire, dit-il, je quitte Calcutta ? la premi?re heure. Jesp?re ?tre de retour avant votre d?part. En tout cas, je vous fais mes adieux.

Cette brusque d?termination ?tait motiv?e par le silence persistant de Canet?gne. Lass? dattendre, craignant pour ses avances, le Ramousi allait relancer lAvignonnais. On ?changea des souhaits, des poign?es de main, et le 5, ? 6 heures, un steamer descendait le cours de lHougly emportant le lieutenant de Canet?gne-Sahib.

Le 11, Nazir touchait ? Madras et courait ? l?tablissement confortable et ? prix mod?r?s o? demeurait le n?gociant.

Il est chez lui, r?pondit-on, chambre 27.

Lescalier gravi, lHindou trouva sans peine le num?ro indiqu?. La clef ?tait sur la porte. Il frappa et ouvrit aussit?t. Un homme assis dans un fauteuil, envelopp? dans une robe de chambre, coiff? dun bonnet de coton, la figure ?carlate sem?e de cro?tes brunes, se leva p?niblement. Nazir crut s?tre tromp?. Mais le personnage s?cria:

Nazir, quoi de nouveau?

Tout dabord le Ramousi garda le silence. Il consid?rait son interlocuteur. Ce n?tait plus le Canet?gne gras, triomphant, quil avait vu un mois auparavant. Maigre, courb?, les mains osseuses, le n?gociant se pr?sentait comme lombre de lui-m?me.

Que vous est-il donc arriv?? fit-il enfin.

La variole, mon ami, laffreuse variole. Le jour m?me o? je vous annon?ais mon d?part pour Pondich?ry, javais une forte fi?vre, mais je pensais me mettre en route tout de m?me. En me rendant au bateau, je me suis trouv? mal. On ma rapport? ici, et depuis hier seulement je me l?ve. Le docteur mordonne de sortir, mais avec une figure comme jen ai une, je nose pas.

Alors, lextradition de vos ennemis?

Eh! rien de fait! Quand on se d?bat contre la mort, est-ce que lon a le temps de songer aux autres!

Et maintenant toute d?marche est inutile; ils quittent lInde le 20 juin.

Le 20! reprit lAvignonnais se dressant brusquement, le 20! Ils m?chappent encore. Ah!

La haine lui rendait des forces. Il arpentait fi?vreusement la chambre.

Ils vont gagner la Cochinchine, lAnnam, le Tonkin, vastes territoires o? la police est mal organis?e. O? les attendre? O? les prendre en d?faut? Avec cela, ils avancent toujours. Toutes les colonies ?puis?es, ils chercheront en Afrique dont je les ai d?tourn?s, et alors

Et sa rage se doublant de terreur.

Ils retrouveront ce damn? Antonin. La chance est pour eux.

Cette maladie le prouve. Elle me cloue au lit, me d?figure alors quils ?taient ? ma discr?tion. Ah! suis-je donc perdu?

Non, r?pliqua le Ramousi dune voix forte.

Le n?gociant sarr?ta. Il tourna les yeux vers son noir acolyte. Il le vit souriant, et soudain il eut le pressentiment de s?tre livr?, davoir trop parl?. Son abandon allait lui co?ter cher.

Pas perdu, reprit Nazir, si tu veux m?couter, et surtout me donner les moyens dex?cuter lid?e qui mest venue.

Quappelles-tu les moyens?

Pour faire vite et bien, que faut-il? de largent.

Lh?sitation se peignit sur les traits du commissionnaire.

Tu refuses, Sahib, je tabandonne ? ton sort. Je te prierai seulement de me rembourser les frais de mon s?jour ? Calcutta.

Et paisiblement, le Ramousi ?tala sur la table-gu?ridon, plac?e au milieu de la pi?ce, une liasse respectable de factures. LAvignonnais ?tendit la main, puis la retira. Il avait r?fl?chi. En somme, il ?tait ? la merci de son complice. Peut ?tre celui-ci avait une id?e ing?nieuse. Et puis une fois quil la conna?trait, il trouverait bien ? lex?cuter sans verser la somme r?clam?e. Il roulerait son associ?. Pareille ?ventualit? n?tait pas pour leffrayer, au contraire. Aussi son visage redevint aimable.

Eh b?! mon gar?on, parle.

Mais lHindou secoua la t?te.

Pas comme cela.

Comment? quy a-t-il encore?

Tu veux que je parle?

Oui.

Alors, paye dabord.

Canet?gne ne put dissimuler une grimace. Il ?tait pris.

Quexiges-tu?

Le remboursement de ces factures: mille roupies.

Mille roupies! clama le commissionnaire.

Tu peux compter, le chiffre est exact, continua imperturbablement Nazir. Nous disons donc mille. Maintenant, je me charge denlever la jeune fille et de te lamener ? lendroit que tu me d?signeras.

Pourquoi la jeune fille?

Parce que cest lotage important. ? Calcutta, jai beaucoup fr?quent? tes ennemis, et peu ? peu jai surpris les secrets que tu navais pas jug? bon de me confier.

Canet?gne se mordit les l?vres.

Les gens de l?-bas ont avec eux, reprit le Ramousi, miss Diana Gay Gold Pretty.

La milliardaire am?ricaine!

Et cest sur son yacht quils voyagent.

Les mains du n?gociant se crisp?rent sur son bonnet de coton.

Une milliardaire! Cela narrive qu? moi.

Et, par r?flexion:

Mais alors tu me trahis?

Le Ramousi eut un large rire.

Non, car jai int?r?t ? ?tre dans ton jeu. Je pr?pare sur elle une petite op?ration dont nous parlerons plus tard. Il faut proc?der avec ordre. Acceptes-tu ma proposition?

Quel est ton prix?

Deux mille roupies, plus les mille que tu me dois.

Limportance de la gratification fit bondir Canet?gne. Mais Nazir le ramena, il lui exposa son plan. En fin de compte, lAvignonnais aligna sur la table la moiti? de la somme en billets de banque, le reste serait pay? ? Sa?gon o? il donna rendez-vous ? son lieutenant.

Je profiterai du premier d?part pour gagner Colombo et rejoindre ainsi les vapeurs pour Sa?gon, conclut-il. Je ty attendrai avec la petite Yvonne.

Tu nattendras pas longtemps.

Les coquins scell?rent leur contrat dun d?ner, et le 12 au soir, le Ramousi prit place au bord dun navire de la British India Company ? destination de Calcutta. Durant la travers?e, il arpenta sans cesse le pont du steamer, parcourant ainsi des kilom?tres. Il cherchait ? calmer son impatience. Pourvu que les voyageurs ne fussent pas partis avant son arriv?e! Certes, ce n?tait pas ? cause de son march? avec Canet?gne quil sinqui?tait ainsi. Il avait palp? une partie du prix du rapt ? accomplir, et il ?tait homme ? la garder quoi quil arriv?t. Mais il avait flair? laffection naissante de Diana pour Claude, et il songeait ? lexploiter. Si, en m?me temps que Mlle Ribor, il enlevait le Marsouin, lAm?ricaine nh?siterait pas ? payer une lourde ran?on pour le revoir. C?tait la fortune assur?e. Telle ?tait lop?ration, ? laquelle il avait fait allusion dans son entretien avec Canet?gne.

Enfin tout a un terme, m?me les travers?es. Le 18 juin, Nazir atteignit Calcutta, sauta sur le quai du Strand et courut au Sunderbund-H?tel. L?, il respira. Le gibier quil pourchassait ?tait encore au g?te. Toute la bande avait fr?t? un petit vapeur et faisait une excursion ? Chandernagor, mais elle serait de retour le lendemain.

Le Ramousi, pour tuer le temps, lut les journaux; il apprit ainsi que dans lIndo-Chine, sur les rives du M?kong, aux environs de Kh?ne, des engagements avaient lieu entre des troupes fran?aises et siamoises. En effet, les hostilit?s commen?aient ? la fronti?re de notre empire asiatique. Les Siamois, encourag?s par notre longue patience, tentaient doccuper les territoires situ?s ? lest du grand fleuve. Nos bataillons annamites r?sistaient.

La poudre avait parl?. On annon?ait que lescadre fran?aise de lExtr?me-Orient se rassemblait ? Sa?gon. On disait une guerre imminente, plus grave quelle ne le paraissait ? son d?but, car lAngleterre ne permettrait pas que le royaume de Siam f?t d?membr?. Et c?tera, et c?tera. Tous les racontars qui pr?c?dent les luttes de peuple ? peuple. Pour Nazir, tr?s indiff?rent en mati?re politique, laventure parut lenchanter. Il se frotta les mains.