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Le sergent Simplet

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Sur lautre rive, dit Barton, commence la commune de Vadanoor.

Le pont travers?, tous voulurent mettre pied ? terre. Il leur plaisait de poser le pied sur ce sol hospitalier, o? gr?ce aux douzi?mes de propri?t? saxonne et gauloise, il leur ?tait loisible de se promener avec un agent de police sans rien craindre pour leur libert?. La maison de leur guide ?tait charmante. Un simple rez-de-chauss?e, pr?c?d? dun p?ristyle ? la colonnade gracieuse et surmont? dune terrasse fleurie bord?e dun balcon, aux balustres entour?s de plantes grimpantes. Le tout rev?tu dun cr?pi aurore qui, sous la lumi?re crue dun soleil implacable, ?tait dun d?licieux effet.

On se disposait ? entrer dans lhabitation quand soudain Yvonne sarr?ta et, d?signant ? son fr?re de lait une troupe qui savan?ait, elle murmura dune voix fr?missante:

Lui!

Au milieu de plusieurs personnages, Canet?gne apparaissait. Suant, soufflant, les cheveux ?bouriff?s, les v?tements en d?sordre, le visage lac?r? d?gratignures, lAvignonnais courut sus ? ses ennemis:

Enfin, je vous rencontre!

Et prenant par la main un de ses compagnons:

Monsieur le Directeur de lint?rieur de la colonie, dit-il, suivi de quelques agents. Cette pr?sentation afin de vous prouver que toute r?sistance est inutile.

Puis se croisant les bras, foudroyant Marcel du regard:

Ah! vous faites des farces! Ah! vous me faites arr?ter ? mon arriv?e ? Karikal par un policier imb?cile qui sera r?voqu?, car il ma frapp?, assomm? ? demi.

Simplet navait pas boug?. ? ce moment il parut s?mouvoir.

Quoi, mon bon monsieur, vous avez ?t? si malheureux que cela?

Oui, monsieur.

Allons, tant mieux. Au moins cette fois, le passage ? tabac ne sest pas ?gar?.

Canet?gne serra les poings. Mais se calmant soudain:

Plaisantez, jouissez de votre reste. Jai le beau r?le et vous allez nous suivre ? Pondich?ry

Pourquoi cela, cher monsieur?

Pour ?tre jet? en prison et expier vos forfaits.

Dalvan eut un petit rire sec.

Cela ne me tente pas.

Peu importe, votre adh?sion nest pas n?cessaire.

Vous vous trompez.

Je me

Compl?tement. Nous sommes ici en terre dasile. La France na que cinq douzi?mes de propri?t?. Vous ne pouvez arr?ter que les cinq douzi?mes de moi-m?me. Or, je suis indivis, ainsi que la commune de Vadanoor. Donc, tant que je naurai pas lobligeance de rentrer en territoire compl?tement fran?ais, je reste libre.

Le personnage, que le n?gociant avait d?sign? sous le titre de Directeur de lint?rieur, inclina la t?te.

Cest vrai.

Cest vrai! hurla Canet?gne exasp?r? par ce nouveau contre-temps.

Oui, et si je vous ai accompagn?, cest uniquement parce que jesp?rais les accus?s ignorants de cette particularit?. De bonne gr?ce ils auraient quitt? ce lieu de refuge, et larrestation aurait pu ?tre op?r?e.

Ah! gronda lAvignonnais, qui donc les a si bien instruits?

Le policier Barton avait assist? ? toute la sc?ne.

Son visage avait exprim? la col?re, le doute. Ses yeux se portaient du n?gociant ? ses h?tes. Irr?solu, ne sachant auquel entendre, il semblait pourtant emport? vers ces derniers par un courant sympathique. ? la question du commissionnaire, il voulut r?pondre. Simplet le pr?vint. Dun ton grave:

Monsieur Canet?gne, fit-il, depuis que vous nous poursuivez, vous avez d? constater quun pouvoir myst?rieux d?joue toutes vos combinaisons.

Et avec un regard ? ladresse de Barton:

Cest lui qui a suscit? un brave homme pour nous donner, cette fois encore, la parade ? votre attaque. Si on le mettait en notre pr?sence, je suis certain quil naurait aucun regret. On sait que la loi nest pas toujours la justice, quelle se met parfois au service des plus d?testables causes. Il suffit du reste de consulter votre visage et le n?tre pour en ?tre assur?.

Des mots, essaya de protester lAvignonnais.

Mais Dalvan lui imposa silence du geste, et dune voix claire, nette, vibrante qui impressionna les assistants:

Vous ?tes entour? dagents, accompagn? par un des plus honorables fonctionnaires des ?tablissements fran?ais, M. le Directeur de lint?rieur. Eh bien! tous sentiront que je dis vrai en affirmant, ce que vous savez aussi bien que nous, que vous ?tes un escroc.

Canet?gne esquissa un mouvement. Simplet ny prit pas garde.

Un escroc, continua-t-il; ? force dhabilet? processive, vous avez fait emprisonner ma s?ur de lait. Claude et moi, ? peine lib?r?s du service militaire, lavons aid?e ? s?vader. Et aujourdhui, vous nous traquez, non pas au nom de la justice, mais pour ?viter le ch?timent; pour nous emp?cher de rejoindre le fr?re dYvonne, Antonin Ribor que vous avez ruin?, exil?, et qui peut fournir la preuve de votre infamie. Cette preuve, malgr? vous, nous la trouverons; nous la produirons, et ceux qui m?coutent en ce moment b?niront le hasard, qui nous a mis face ? face sur ce coin de terre, o? ils sont d?sarm?s.

Malgr? son audace, le n?gociant resta muet. Le regard flamboyant de Marcel exer?ait sur lui une sorte dhypnotisme. Les personnages pr?sents ?prouvaient une g?ne r?elle; ils comprenaient quils venaient dentendre la v?rit?. Repr?sentants de la loi, ils avaient honte d?tre astreints ? pr?ter main-forte ? celui quils consid?raient comme le coupable. Et Barton traduisit cette impression.

Monsieur, dit-il ? Dalvan, vous vous ?tes un peu moqu? de moi; mais jai ?cout?, je vois. D?s ce moment je nai aucun regret. Bien plus, je serai heureux de vous recevoir dans ma maison.

Le sous-officier lui tendit la main, puis souriant:

Apr?s cet entretien d?j? long, je me reprocherais, messieurs, de vous retenir encore. Mes amis et moi allons vous quitter.

Il fit un signe ? lintendant.

Nous avons besoin de votre g?ographie.

Elle est ? vos ordres.

O? se trouve la fronti?re anglaise?

? cinq cents m?tres, ? lest.

Tiens, murmura Barton, cest presque juste. Exactement la limite s?parative est ?

Cinq cent vingt-quatre m?tres, acheva Sagger.

Lagent salua.

Oh! jai ?tudi?, expliqua modestement William, et je men f?licite, puisque mes connaissances sont utiles ? de braves gens. Miss Diana Gay Gold Pretty, ici pr?sente, pense de m?me. Elle na pas cru pouvoir employer mieux sa fortune qu? aider Mlle Yvonne Ribor ? confondre son accusateur.

Le nom de la riche Am?ricaine e?t lev? les derniers doutes, sil sen f?t trouv? encore dans lesprit des auditeurs. Aussi toutes les figures s?panouirent, lorsque Dalvan s?cria:

Gagnons donc la fronti?re. Monsieur Canet?gne, inutile de nous signaler aux autorit?s anglaises; vous savez que nous marchons vite.

Un quart dheure apr?s, le jeune homme et ses amis franchissaient la limite du territoire de Vadanoor et, apr?s un salut amical aux fonctionnaires fran?ais, disparaissaient bient?t derri?re un bouquet darbres.

XXI.UN COUP DE KANDJAR

Le Directeur de lint?rieur, les agents ?taient partis. Seul Canet?gne demeurait les pieds clou?s au sol, pr?s de la ligne fictive limitant les possessions fran?aises. Dans son cerveau grondait lorage. Tout ce quil tentait contre ses adversaires ?chouait piteusement. La police elle-m?me le secondait avec mollesse, pour ne pas dire avec mauvaise volont?.

Il r?vait ainsi lorsquune main se posa sur son ?paule. Il tressaillit, leva la t?te et reconnut le ramousi Nazir quil avait embauch? ? Mah?. LHindou riait. Il s?tait tenu ? l?cart durant lentretien pr?c?dent. Il avait observ? et devin? ce qui se passait. LAvignonnais le regarda avec col?re.

Tu ris? commen?a-t-il.

Oui, parce que javais raison en te disant: le kandjar est lami le plus s?r.

Oui, peut-?tre.

Dans son irritation, Canet?gne, rebelle par nature aux moyens violents, arrivait ? en admettre lutilit?.

?coute, Sahib, ce que Nazir a pens?.

Parle.

Les pays fran?ais sont trop peu ?tendus. Ceux que tu chasses t?chapperont toujours. Il faudrait les arr?ter en un point de lInde anglaise, assez longtemps pour que tu puisses obtenir leur arrestation de la police britannique.

Et le moyen?

Ils fuient vite, donc ils emploieront le cheval de feu.

Hein?

Le railway, comme disent les blancs. ? Madras, ils seront oblig?s de reprendre la mer pour gagner Yanaon. Viens ? Madras. Je prendrai passage sur le m?me navire queux et

Le Ramousi termina sa phrase par un geste expressif. Sa main caressa la poign?e du kandjar recourb? qui ne le quittait jamais. Puis, tranquillement, comme sil se f?t agi de la plus licite des besognes:

Combien te faut-il de jours pour tes d?marches aupr?s du gouvernement de lInde britannique?

Trois semaines, un mois.

Bon. Partons pour Madras. L?, tu attendras de mes nouvelles et agiras aussit?t que je tinformerai de la r?ussite de mon projet.

Canet?gne se leva sans ajouter une parole. ? son tour il quitta le territoire de Pondich?ry et se dirigea vers la plus prochaine station du South India Railway.

Le 18 avril, ? deux heures, il descendait ? la gare de Madras. Sur le conseil de Nazir, il senferma dans une chambre dh?tel. Quant au Ramousi, il se mit en qu?te des amis de Mlle Ribor. Il avait calcul? juste. Ceux-ci, vu limpossibilit? de gagner Yanaon par terre, avaient r?solu de rejoindre ? Madras un steamer de la British India Company, et de ne pas quitter le navire jusqu? Calcutta. ? lescale dYanaon, lAm?ricaine descendrait ? terre, et de Calcutta elle se rendrait ? Chandernagor afin de senqu?rir, dans lune et lautre enclave, du voyageur Antonin. Ainsi, tous les ?tablissements auraient ?t? visit?s; il ?tait ?videmment inutile de se rendre dans les factoreries ou loges que nous poss?dons ? Surate, Calicut, Mazulipatam, Balassore, Dakkou, Patna et Jangdia.

En avance de quelques heures sur Canet?gne, tous avaient atteint Madras. Le vapeur Nerbadah, quils devaient prendre ? Pondich?ry lors de la rencontre f?cheuse de lAvignonnais, ?tait attendu dans la soir?e et ne repartirait quau jour. Ils retinrent leurs places ? lagence maritime, puis tranquilles de ce c?t?, ils song?rent ? se reposer. Douze heures pass?es en chemin de fer justifiaient cette pr?occupation. Malheureusement, vers le soir, ils crurent bon de sassurer que le navire attendu ?tait en rade. Et Nazir qui, depuis son entr?e dans la ville, se tenait en sentinelle vigilante aux abords de lappontement de lembarcad?re, les rencontra.

LHindou eut un sourire de satisfaction. Adroitement il se rapprocha des voyageurs, saisit au vol leurs questions au sujet du d?part du steamer, et bien renseign?, retourna ? lh?tel o? Canet?gne lattendait.

Aussi, lorsqu? six heures du matin, par un temps couvert, le Nerbadah quitta la rade de Madras, il emportait, avec les compagnons dYvonne, le bravo gag? par son mortel ennemi. Il ventait frais, la mer ?tait dure. La plupart des passagers demeuraient enferm?s dans les cabines.

Le Ramousi eut donc toute libert? daction. Il en profita, du reste, et apprit avec joie que Marcel et ses amis s?taient r?serv? lusage exclusif dune cabine par personne. Chacune contenant deux couchettes superpos?es, il est de coutume de la partager avec un passager, mais miss Diana avait une trop haute id?e du confort pour se plier ? pareille incommodit?. Elle avait insist? de telle sorte, que lon s?tait rendu ? ses raisons. Et Marcel ?tait seul; Marcel, que lHindou avait choisi pour victime, pensant, comme un diplomate europ?en, quil faut priver une troupe de son chef pour la r?duire ? limpuissance.

La brise tomba peu ? peu. Le pont se peupla de terriens en toilettes claires. Ladies aux longues dents, officiers, banians v?tus de cotonnades ? fleurs, radjahs avec leur suite brillante.

? la nuit, le paquebot mouilla en rade de Bellore. Le lendemain, il prolongea la c?te des Circars, eut un court arr?t ? Mazulipatam et jeta lancre, ? la nuit, ? lembouchure de la rivi?re Godavery, sur les bords de laquelle se trouve lenclave fran?aise dYanaon. Le Nerbadah devait rester sur son ancre le jour suivant, et Diana se proposait de remonter jusqu? la ville de grand matin. En cons?quence, elle souhaita le bonsoir ? ses compagnons de voyage et se retira dans sa cabine, bient?t imit?e par Yvonne, William et Claude.

Marcel resta seul sur le pont. Il songeait, non ? la cit? dYanaon, jadis la capitale dun empire conquis par Dupleix et Bussy, dont les Anglais nous ont restitu?, en 1839, une parcelle minuscule, mais ? Yvonne. Ils ne se parlaient presque plus, ?vitant de se trouver ensemble, chacun senfon?ant de plus en plus dans son erreur. La poursuite dAntonin Ribor devenait nerveuse, exasp?r?e Le sous-officier, la jeune fille, avaient h?te de latteindre, afin que le voyage f?t termin?, quils pussent se s?parer, briser la cha?ne quun amical d?vouement avait riv?e ? leurs corps. Car ils le comprenaient, ou croyaient le comprendre, pas dautre solution n?tait possible.

Dalvan navait pas une seconde song? ? renoncer ? la recherche du jeune explorateur, et pas une fois, Mlle Ribor navait pens? quelle p?t ?tre abandonn?e par son fr?re de lait. Pench? ? larri?re, berc? par le clapotis des vagues se brisant sur la coque du steamer, Simplet se laissait aller ? sa tristesse. Tapi derri?re un rouleau de cordages, ramass? sur lui-m?me comme pour bondir, le Ramousi lobservait.

Allons, pronon?a tout haut Dalvan, le mieux est encore de me coucher. ? la cabine, maudit r?veur; l? au moins tu oublieras en dormant.

Glissant sur le pont ainsi quun spectre, Nazir gagna aussit?t lescalier et plongea dans la p?nombre des coursives. Marcel navait rien vu. Il quitta sa place, et lentement, de cette allure lasse de ceux qui ne sont point press?s darriver, il descendit ? son tour dans le couloir des cabines. Mais au lieu de se diriger tout de suite vers la sienne, il alla dabord ?couter ? la porte de sa s?ur. Aucun bruit.

Elle repose, murmura-t-il encore.

Et revenant sur ses pas, il prit le chemin de l?troite chambrette dont il disposait.

Tiens, fit-il en poussant la porte, je navais pas ferm?.

Sans attacher dimportance ? cette remarque, il entra et commen?a ? se d?v?tir. Il tournait le dos aux deux couchettes ?tag?es. Soudain, au bord de la plus ?lev?e, une figure noire aux yeux brillants se montra. C?tait le Ramousi. Il consid?ra le jeune homme et brusquement bondit sur lui. Renvers? par le choc, Dalvan ne poussa pas un cri. Le bras de lassassin se leva, la lame de son kandjar descendit dans un ?clair et senfon?a avec un bruit mat dans l?paule du sous-officier.

Son crime accompli, lHindou s?lan?a vers la porte, la referma et courut se verrouiller dans sa cabine en ricanant:

Canet?gne-Sahib a tout au moins un mois devant lui!

Simplet ?tait ?tendu sur le plancher de sa cabine, au milieu dune mare de sang qui filait en rigole vers la porte. La violence du coup lui avait fait perdre connaissance. Bient?t cependant il rouvrit les yeux. Il regarda autour de lui, ne comprenant pas. Puis le souvenir lui revint. Un corps lourd ?tait tomb? sur lui et lavait pr?cipit? ? terre. Qu?tait-ce? Il voulut se lever pour sen assurer, mais une douleur aigu? parcourut son ?paule droite, amena un frisson qui le fit trembler de tout son ?tre. Alors il saper?ut quil ?tait mouill?; sa main baignait dans le sang. La r?alit? lui apparut; il ?tait bless?.

Dun effort surhumain, il r?ussit ? sasseoir. De nouveau la douleur le reprit. Il grin?a des dents, sentant perler ? ses tempes des gouttes de sueur. Mais la saign?e abondante lavait affaibli, ses yeux se troubl?rent; il rassembla ses forces pour appeler, un faible g?missement sortit de ses l?vres contract?es. Autour de lui tout tournait, sa cabine lui semblait mont?e sur un pivot, les couchettes d?crivaient des cercles. Puis, ses oreilles semplirent de bourdonnements, les cloisons se stri?rent de raies de feu, et il retomba en arri?re priv? de sentiment.

Dans le couloir des cabines, un passager noctambule passa. Soudain son talon glissa sur une surface humide.

Quest-ce? fit-il ? haute voix.

Les lampes qui ?clairaient les coursives ?taient assez distantes, et dans la demi-obscurit?, le promeneur distingua seulement un filet liquide tremblotant sur le plancher. Il frotta une allumette, se baissa.

Du sang, balbutia-t-il pris dangoisse.

Et secou? par la terreur, il senfuit, escalada lescalier du pont et, rejoignant lofficier de quart sur la passerelle, lui annon?a sa lugubre d?couverte. Des matelots p?n?tr?rent dans la cabine et emport?rent Marcel ? linfirmerie. Le m?decin du bord hocha la t?te en le voyant.

La blessure nest pas mortelle par elle-m?me, mais le malheureux a perdu beaucoup de sang. Lui restera-t-il assez de vitalit? pour r?sister ? lassaut de la fi?vre.

Au jour, tout le monde connut le crime. La nouvelle sinistre parcourut le navire avec une rapidit? vertigineuse. ?quipage, passagers furent rassembl?s sur le pont en quelques minutes. Des groupes se formaient. On p?rorait. Quel pouvait ?tre lassassin? Et parmi les plus diserts, les plus irrit?s, Nazir se faisait remarquer.

Cest au milieu de cette effervescence que Diana, donnant le bras ? Yvonne, parut, En les voyant, on fit silence. On se sentait ?mu devant ces belles jeunes filles que le malheur touchait de sa griffe. Un officier sapprocha delles. Avec m?nagement, il leur apprit laccident survenu. Elles ne prononc?rent pas une parole, et dun pas lent se dirig?rent vers linfirmerie.

Sur une couchette, Marcel ?tait ?tendu, p?le, exsangue, les yeux clos. Yvonne sagenouilla.

Mort! il est mort, murmura-t-elle en appuyant son visage sur le drap.

Elle ne bougeait plus. Miss Pretty, tr?s ?mue elle-m?me, voulut lui adresser quelques paroles dencouragement, mais elle secoua la t?te dun air dennui, de lassitude irr?m?diable. ? ce moment, le m?decin, pr?venu de leur visite, arriva. Dun mouvement automatique, les jeunes filles se dress?rent devant lui, une ardente interrogation dans les yeux. Le praticien haussa les ?paules.

Il est tr?s affaibli, fit-il entre haut et bas. La fi?vre va le prendre.

Il t?ta le pouls du bless?.

Oui, oui, voil? que ?a commence. Nous lutterons. Apr?s tout, le sujet est jeune, bien constitu?, il surmontera peut-?tre la crise. Mais il faut du repos, une tranquillit? absolue. Je veux rester seul aupr?s de lui. Vous mentendez, seul absolument!

Il avait pris les jeunes filles par le bras et les conduisait vers la porte. Elles eurent une r?sistance.

Laissez la nature agir. Un cri, une parole, un sanglot peuvent paralyser la vie dans sa lutte contre la destruction. Le malade para?t insensible. Ne vous y fiez pas. Le cerveau veille souvent alors que le corps est an?anti. Combien de fois, des amis, des parents, croyant pouvoir donner libre cours ? leur douleur, ont tu? par l?motion r?flexe celui qui aurait ?t? sauv?! Je ferai pour le mieux.

Une fois hors de la vue du bless?, le docteur reprit:

Maintenant, mesdemoiselles, il y a autre chose.

Quoi donc? interrog?rent-elles, surprises du ton du docteur.

Un crime a ?t? commis. Votre compagnon a ?t? frapp? par derri?re dun coup de poignard hindou.

Hindou!

Elles r?p?t?rent le mot en ?changeant un regard. Toutes deux avaient eu la m?me pens?e. Pour elles, lassassin sappelait Canet?gne. Que venait faire ici cette arme indienne?

Oui, poursuivit le m?decin. La lame a travers? l?paule, perfor? lomoplate et est ressortie sous la clavicule, en frisant larticulation de lhum?rus. Jajoute: nous ne sommes pas en pr?sence dun crime ordinaire, mais dune vengeance. Tout le prouve: largent rest? dans le portefeuille, la montre dans le gousset du pantalon, tout. Vous avez deux devoirs. Me laisser tenter de sauver la victime et aider la justice ? d?couvrir lassassin.

Comme fig?es, Yvonne et Diana ?coutaient. D?couvrir lassassin! Ah! certes, elles le devinaient! Elles ?taient s?res que la main de lAvignonnais avait dirig? larme, mais il leur ?tait interdit de parler. Pour accuser, elles devraient raconter les origines de la haine du n?gociant. Et alors elles seraient prisonni?res. Le bless? lui-m?me deviendrait captif. Il n?chapperait au tr?pas que pour ?tre la proie de la ge?le.

Ne connaissez-vous au passager aucun ennemi? articula nettement le docteur.

Le visage des jeunes filles prit des tons de cire. Mais la libert? de Marcel d?pendait de leur ?nergie. Elles regard?rent leur interlocuteur bien en face, et dun ton calme, assur?:

Non, dirent-elles, aucun ennemi.

Alors, un crime banal. Une vengeance dHindou froiss? dans ses sentiments de religion ou de caste.

Probablement.

Ah! les sauvages! grommela le m?decin compl?tement tromp? par leur r?ponse. Enfin, je vous quitte. Je vais moccuper de notre malade. Soyez tranquilles, il est en bonnes mains.

Apr?s un cordial shake-hand, il rentra ? linfirmerie. Pas un instant il navait paru surpris de voir ces misses venir seules au chevet dun jeune homme. Il ?tait Anglais, m?decin dun steamer anglais, habitu? ? voir les Anglaises agir librement et ignorant du potin, plaie de notre patrie fran?aise. Comme Diana et Yvonne s?loignaient, elles rencontr?rent Claude qui arrivait tout boulevers?. Elles lui racont?rent leur entrevue avec le docteur. Lui, leur apprit que William Sagger, comprenant que miss Pretty ne pourrait quitter le bord, venait de sembarquer pour Yanaon. Il senquerrait dAntonin et rapporterait ce quil croyait utile au bless?. LAm?ricaine eut un mouvement de d?pit.