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Le sergent Simplet

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Ne parlons pas de ?a. On est ? table. Un monsieur vous g?ne, on le grise. Cest vraiment trop simple!

XX.LINDE TELLE QUELLE EST

Lorsque la noce fut d?gris?e, on saper?ut que Canet?gne navait plus le m?me compagnon de cha?ne.

Furieux, il ne pouvait expliquer laventure. Aussi dans toute lAld?e des lamentations retentirent. Les invit?s europ?ens avaient disparu. Le bonheur du jeune m?nage ?tait compromis. Le mari et ses parents song?rent dabord ? d?chiqueter le policier et son compagnon.

Par bonheur pour eux, un brahme en promenade les tira daffaire. Moyennant quelques roupies, il d?clara aux indig?nes que Marcel ?tait issu de Rama; quil ?tait descendu sur terre avec sa suite pour combler de prosp?rit?s les pauvres Hindous; que le lien de paille ?tait une relique, et que le n?gociant lui-m?me, dont le bras avait eu linsigne honneur de demeurer en contact avec le divin visiteur, ?tait personne sacr?e.

Alors ce fut autre chose. Chacun pr?tendit poss?der un fragment de relique. Les habits de Canet?gne, voire m?me ceux de lagent, furent d?coup?s en petits morceaux. Les gens de lAld?e, ceux des villages voisins accourus au bruit de la merveilleuse visite, se les partag?rent. Les cheveux m?me des deux hommes excit?rent les convoitises des derniers venus, et on les rasa de pr?s.

Bref, au soir, satur?s dadorations, mais couverts seulement de petits jupons de toile, obligeamment pr?t?s par le mari? radieux, le n?gociant et son policier firent dans Mah? une rentr?e qui n?tait pas positivement triomphale.

Lagent, apr?s s?tre nanti dune toilette pr?sentable, se rendit de bon matin chez ladministrateur pour lui rendre compte de sa mission. Pour plus ample inform?, ladministrateur exp?dia un secr?taire chez Canet?gne. Ce secr?taire confia laffaire ? un n?gociant, qui la colporta aussit?t chez tous ses confr?res. Les occasions de rire sont rares ? Mah?. Aussi toute la ville fut-elle bient?t au courant. On stationnait devant la maison occup?e par lAvignonnais. On voulait le voir. Les dames, qui occupent leurs loisirs ? d?chiffrer nos partitions parisiennes introduisaient une l?g?re variante dans celle de Kosiki et fredonnaient:


Ah! Par Bouddha! par Bouddha! par Bouddha!
Le joli Rama que voil?!

En un mot, le commissionnaire connut, ? sa profonde mortification, tous les inconv?nients de la c?l?brit?. Il nosait sortir de peur dune ovation burlesque.

Tout le jour il resta enferm? chez lui, tournant dans les chambres, sirritant de plus en plus ? la pens?e que ses ennemis fuyaient sans ?tre inqui?t?s, maudissant Marcel et lui-m?me, justement puni de sa sotte confiance. Lagent, dapr?s ses ordres, avait retenu un bateau c?tier. Lombre venue, Canet?gne sembarquerait, gagnerait Calicut ? quelques lieues au sud de Mah?. Cette ville ?tant t?te de ligne du railway transp?ninsulaire, qui finit sur la c?te de Coromandel, ? N?gapatam, port distant de neuf kilom?tres seulement du territoire fran?ais de Karikal, il comptait bien rejoindre ses astucieux adversaires.

Et une fois quil les tiendrait, il ne les l?cherait plus. Il formulait les plus terribles serments de vengeance, quand sa domestique indienne les pieds nus, la jupe courte, le torse ? demi couvert par une ?charpe de cotonnade le pr?vint quun indig?ne demandait ? lui parler:

Un indig?ne! Sans doute pour une location de costumes de mariage. Impossible, je mabsente et nengage aucune affaire nouvelle. Renvoyez-le.

Un instant apr?s, la servante reparaissait. Linconnu insistait. Il sagissait dune chose int?ressant personnellement M. Canet?gne. Le n?gociant re?ut le visiteur. C?tait un homme de taille moyenne, ? la peau fonc?e. Il portait le turban blanc, la longue tunique de cotonnade bleue, serr?e aux hanches par une ceinture ? maillons de cuivre, dans laquelle ?tait fich? un kandjar recourb?. Ses pieds nus sortaient dun dhoutil ?galement bleu, ?troit aux chevilles, plus large sur la jambe.

Canet?gne-Sahib? fit-il en entrant.

Cest moi.

Bien. Ton aventure ? lAld?e de Bentaguel fait lobjet de toutes les conversations. Jai des oreilles, jai entendu. Jai appris que tu poursuis des brigands fran?ais, quils t?chappent toujours, et jai pens? que nous aurions int?r?t peut-?tre ? nous allier.

LAvignonnais examinait lHindou. Il ?tait frapp? de laudace de son regard, de lintelligence de sa face large.

Qui est-tu, interrogea-t-il?

Je suis Nazir, de la nation des Ramousis.

Quest-ce que les Ramousis?

Une race noble entre toutes celles qui peuplent lInde. Comme les brahmines, nous refusons de travailler. Nous prenons ce dont nous avons besoin aux Hindous des castes inf?rieures.

Sans payer?

Naturellement.

Alors vous ?tes des voleurs?

Cest ainsi que les Anglais nous appellent.

Et Nazir se redressa avec lorgueil dun gentilhomme.

Eh bien! Nazir, que veux-tu?

Je suis pauvre; les Anglais aux favoris rouges troublent notre industrie. Toi, tu es riche; prends-moi ? ta solde. Je poursuivrai tes ennemis et morts ou vifs, je les arr?terai.

Oh! morts! Je ne tiens pas ? verser le sang.

Le Ramousi haussa les ?paules.

Tu as tort. Le poignard est lami le plus fid?le. Cependant jex?cuterai tes ordres. Nous savons lart des ruses et des d?guisements. Notre courage est grand, mais notre adresse ny perd rien.

Et si jacceptais, que demanderais-tu?

Dix roupies par mois. De plus, je veux ?tre trait? avec d?f?rence. En signant le pacte, je deviens ton alli?, non ton serviteur.

?videmment Nazir avait dit vrai. C?tait un gaillard qui navait pas froid aux yeux. Canet?gne, qui n?tait pas tr?s certain de son propre courage, comprit que lHindou lui serait un aide pr?cieux. Peu co?teux dailleurs. Avoir ? sa solde, pour dix roupies mensuellement, un brave capable de jouer du kandjar, c?tait v?ritablement une occasion.

Peux-tu quitter la ville aujourdhui?

? linstant m?me.

Alors jaccepte ta proposition.

Jen ?tais s?r.

? neuf heures, sois au d?barcad?re.

Jy serai.

Et d?j? le Ramousi se dirigeait vers la porte. Le n?gociant le rappela.

Tu ne me demandes pas o? nous allons?

Que mimporte. Tu me payes, je te suis. Le but mest indiff?rent.

Sur ces mots, il fit une sortie majestueuse, laissant le commissionnaire tout surpris. Sans quil voul?t se lavouer, Canet?gne ?tait impressionn? par les grands airs de son nouvel employ?. Nazir fut exact au rendez-vous et, vers la dixi?me heure, le caboteur lou? par le policier quitta la rade de Mah? et cingla vers Calicut.

Conseill?s par William, pour qui le r?seau de la voie ferr?e Cisgang?tique navait pas de secrets, Marcel et ses amis avaient atteint la ville anglaise le matin m?me, et ? cette heure, ils filaient ? toute vapeur ? travers les plaines du Naghiri.

Des Bania ou marchands, des officiers de larm?e indo-anglaise ?taient les seuls voyageurs que contenait le train. Au matin, les Fran?ais atteignirent la ville de Ko?nbatore, situ?e pr?s des sources de la Cavery, qui ? son embouchure arrose Karikal. Mais au lieu de suivre le cours du fleuve, le railway remonta vers le Nord jusqu? Ostaramund, o? les voyageurs durent s?journer plusieurs heures pour attendre la correspondance sur Negapatam. Cet arr?t, du reste, leur fut profitable.

Et Marcel, si enthousiaste de la p?ninsule Hindoustan, toucha du doigt les dessous de son apparente prosp?rit?. Une promenade dans la ville suffit. La population ?tait morne. Pr?s des habitations riches, arr?t?s par les grilles, des mis?rables Hindous se pressaient. Maigres, h?ves, l?il luisant, avec une r?signation grosse de col?re, ils attendaient laum?ne.

Parfois une voix hurlait un des nombreux jurons, o? les noms de Brahma, Vishnou, Siva, Kali sassocient ? une injure. Un grondement courait dans la foule. Puis un silence plus lourd succ?dait ? cette explosion. Et comme les voyageurs regardaient, ?tonn?s par ce spectacle farouche, William Sagger dit simplement:

La famine.

La famine, ici, dans ce pays b?ni du ciel! se r?cria Dalvan.

Ma foi oui, et le tableau que vous avez sous les yeux nest pas exceptionnel. Chaque ann?e o? la r?colte nest pas superbe, la faim prend les Hindous aux entrailles et, dans certaines provinces, d?truit un tiers de la population.

Mais on ignore cela en Europe.

Certes. Les Anglais ont tout int?r?t ? le cacher. Ils ne disent pas que les n?gociants de Calcutta, de Madras, de Bombay sp?culent sur les grains, augmentant ainsi la mis?re. Ils ne disent pas que lorsque des millions dhommes r?lent dinanition, ils exportent les m?mes quantit?s de c?r?ales. Il ne faut pas que leur commerce souffre.

Comment les deux cent cinquante millions dHindous nont-ils pas le courage dexterminer les cent mille Anglais qui d?tiennent la fortune de lInde?

Ils sont doux en g?n?ral. Le brahmanisme, la croyance en la m?tempsycose les rendent respectueux de la vie des moindres animaux. En tout, il y a quarante ou cinquante millions dindig?nes attendant une occasion pour se soulever.

Ce serait suffisant, il me semble, pour chasser les occupants europ?ens.

La force des Anglais provient uniquement de la faiblesse de leurs sujets. Ceci mam?ne tout naturellement ? une comparaison. En France, na?fs comme vous l?tes, vous d?clarez ? tout propos et hors de propos, que les Saxons vous sont sup?rieurs en fait de colonisation.

Ma foi, affirma Marcel, il me semble

Il vous semble mal. Les colonies fran?aises deviennent fran?aises: voyez le Canada, la Louisiane, lAlg?rie, la Guadeloupe, la R?union. Les colonies anglaises ne subissent aucune assimilation. Pourquoi? Parce que vous entreprenez la conqu?te morale des peuples, tandis que les habitants de la Grande-Bretagne cherchent seulement ? les confisquer commercialement. Nulle part lexemple nest aussi frappant quici. Un proverbe typique est celui des Mahrattes. Les jours de libert? reviendront, disent-ils, quand les pavillons tricolores franchiront les portes de lOccident. Je marr?te, fit brusquement lintendant, lheure de prendre le train est arriv?e.

Tous revinrent ? la gare. Ils ?taient pensifs. La digression de Sagger, en face des meurt-de-faim, p?les victimes de loccupation saxonne, les avait attrist?s, et tout bas Yvonne, se penchant ? loreille de Diana, r?p?ta la devise cit?e la veille par Marcel:

Toutes les revanches!

Oui, toutes, appuya lAm?ricaine; je les souhaite toutes, au nom de la civilisation et du progr?s.

De nouveau les voyageurs roul?rent sur la voie ferr?e. Au passage, ils not?rent les villes de Kumbakouam, Trichinopol. Pr?venus maintenant, ils d?couvraient partout les traces de la faim. Des malheureux aux joues caves, aux membres gr?les, guettaient les voyageurs. Ils soffraient ? porter les bagages pour un cashe ou un paice. Et William, encyclop?die vivante, disait:

La roupie vaut actuellement non pas 2 fr. 06, comme on le croit, mais 1 fr. 84. Elle se d?compose en 8 fanons, le fanon en 2 annas, lanna en 12 cashes ou paices. Cest-?-dire que ces pauvres diables transporteront une malle, souvent ? plusieurs centaines de m?tres, pour un centime environ.

Dans les champs, les paysans au torse nu, les reins serr?s dans une bande de toile, demeuraient accroupis, immobiles, attendant la mort avec ce sto?cisme silencieux de ceux qui vivent pr?s de la terre. Et dans le convoi, dont le roulement formidable troublait le calme de tombeau de la plaine embras?e, les officiers anglais riaient, les marchands jouaient, sans un regard, sans une piti? pour ces moribonds qui bordaient la voie ainsi quune arm?e de spectres.

? N?gapatam, les voyageurs pass?rent la nuit dans un boarding house tenu par la veuve dun major, et le lendemain, de grand matin, ils se mirent en marche vers Karikal. Les neuf kilom?tres qui les s?paraient de la limite de la possession furent franchis en une heure trois quarts, sur une belle route soigneusement entretenue.

Tout de suite, ils comprirent quils avaient quitt? la terre anglaise apr?s avoir travers? le pont jet? sur le Nagour-Oda?, ou rivi?re de Nagour. Sur la rive droite, la campagne st?rile, dess?ch?e, au sol crevass? par le soleil d?vorant. Sur la rive gauche, un pays fertile d?coup? en rizi?res, vergers, bouquets de palmes, plantations dindigotiers, de cotonniers, de tabac. Et comme ils s?tonnaient:

Tout cela, fit ironiquement Sagger, vient de ce que le Fran?ais nest pas colonisateur. Les Hindous anglais p?rissent de faim, les Hindous soumis ? la France vivent dans labondance. On a construit ici deux cents r?servoirs, lesquels alimentent six grands canaux avec de nombreuses ramifications. Le r?sultat est que le pays a m?rit? d?tre appel? le Jardin de lInde m?ridionale et peut nourrir cent quatre-vingt-quinze habitants par kilom?tre carr?, soit cent vingt-quatre de plus que le sol de la m?tropole.

Puis ils tinrent conseil. Claude fit remarquer que la maison de ladministrateur devait ?tre surveill?e par un agent ? la solde de Canet?gne. LAvignonnais lavait positivement d?clar? lors de leur rencontre ? Mah?. Il ?tait prudent de ne pas sy rendre; autant rester en dehors de la ville, et trouver un exp?dient pour se renseigner sur Antonin Ribor. Mais Dalvan haussa les ?paules.

Nous avons une avance sur notre ennemi. Donc, rien ? craindre; laissez-moi faire.

Lhabitude de la confiance ?tait venue ? tout le monde. On suivit donc le brave gar?on. Il laissa les amis sur le port. Sur la place du Gouvernement, il neut pas de peine ? reconna?tre le policier charg? par Canet?gne de le saisir au passage. Chaque profession a ses stigmates. Un avocat ne saurait ?tre confondu avec un barbier, encore que tous deux soient rasants; un cabotin se distingue dun laquais, bien que lun et lautre soient ras?s.

Lagent ?tait ? la fois grand, fort et blond filasse. Il avait de gros yeux bleus, le nez bulbeux, d?cor? dun aimable carmin, la bouche fendue en coup de sabre, les ?paules larges, la poitrine bomb?e, des pieds et des mains pour deux. Debout devant un pilastre de la fa?ade, il causait amicalement avec un secr?taire de ladministrateur. Marcel lenveloppa dun regard.

Nous allons rire un peu, dit-il.

Et tranquillement, ainsi quun homme qui na rien ? craindre, il sapprocha. Les causeurs s?taient tus.

Pardon, messieurs, vous ?tes sans doute attach?s ? la R?sidence?

Oui, monsieur, r?pondit le secr?taire.

Enchant?, monsieur, car vous pourrez, jesp?re, me donner un renseignement.

? votre disposition.

Merci. Sur d?p?ches du Procureur g?n?ral de Saint-Denis, R?union, et de M. Canet?gne, n?gociant, un agent doit ?tre en observation aux environs, attendant des personnages qui ont ?chapp? ? la justice m?tropolitaine.

Que lui voulez-vous? questionna le policier.

Lui faire une communication de la part de M. Canet?gne. Aussi vous serais-je oblig? de me mettre en rapport avec lui.

Lagent parut se consulter. Il jugea quil pouvait parler.

Cest facile, dit-il.

Ah!

Car cest moi-m?me.

Tr?s bien. Je ne perdrai pas de temps alors, car je dois encore me rendre ? Pondich?ry

? deux pas, une journ?e de mer par steamer, deux ? la voile.

Je sais bien, mais je suis press?. Pour en revenir ? nos moutons, vous ?tes charg? darr?ter des filous. Vous les reconna?trez ? ceci: ils viendront senqu?rir dun certain Antonin Ribor qui probablement na jamais paru en cette ville.

Jamais!

Dans un sourire fugitif, Dalvan songea:

Je suis fix? sur ce point. Maintenant taquinons Canet?gne.

Et gravement:

Avertis sans doute de la surveillance dont ils sont lobjet, ces coquins ont imagin? une ruse, pas maladroite en v?rit?. Lun, assez gros, ? la chevelure rare, paraissant friser la cinquantaine, bien quil soit tout jeune juste punition de ses fautes, lun donc se fait passer pour M. Canet?gne. Vous ne connaissez pas cet honorable n?gociant, il serait possible que vous ajoutiez cr?ance aux dires du dr?le. Cest pour ?viter cet inconv?nient que jai effectu? le voyage.

Le jeune homme avait lair tr?s s?rieux. Rien dans sa physionomie nindiquait quil faisait une formidable farce ? son ennemi. Pourtant le policier crut devoir demander:

Pourquoi M. Canet?gne ne vient-il pas?

Il est retenu ? Mah?.

Il aurait pu t?l?graphier.

Ah bien! parlez-lui de ?a. Il pr?tend que le t?l?graphe seul est capable de lavoir trahi, davoir inform? de ses dispositions ceux quil poursuit; et il a pr?f?r? me charger davertir et vous et vos coll?gues.

Cest pour cela que vous gagnez Pondich?ry?

Pr?cis?ment.

Portez donc le bonjour de ma part ? mon confr?re Barton.

Volontiers.

De la part de Mariolle.

Entendu.

Quand aux gredins, soyez tranquille. Le premier qui me dit: Je suis Canet?gne, je le coffre.

Vous aurez bien raison.

Serrant la main du policier, Marcel rejoignit ses compagnons. Ce fut un concert de rires quand il raconta son entretien avec le digne repr?sentant de la loi. De leur c?t?, Yvonne et ses amis navaient pas perdu leur temps. Ils avaient sold? leur passage, ? bord du vapeur Victoria de la British India Company, qui fait le service des c?tes de la p?ninsule, ? destination de Pondich?ry.

Le d?part devait avoir lieu le soir m?me. En attendant, les voyageurs remplac?rent leur garde-robe, un peu appauvrie par le voyage, ? des prix inconnus en Europe. Pour cinquante francs, Marcel et Claude se v?tirent de la t?te aux pieds. Yvonne elle, acquit moyennant trois pagodes (25fr.80), un d?licieux touriste confectionn?, sous lequel elle avait lair le plus avenant du monde. Leurs emplettes termin?es, ils se rendirent sur le Victoria, dont les chemin?es vomissaient des tourbillons de fum?e noire, indice pr?curseur du d?part.

Un coup de sifflet, un coup de cloche et lentement le steamer tourne sur lui-m?me, pr?sente lavant ? la haute mer. Lh?lice bat les flots en un tourbillonnement.

On part, on est parti. Une journ?e de navigation et le navire entre dans le port de Pondich?ry, apr?s avoir long? la c?te de Bahour. Cest le soir, toute d?marche doit ?tre remise au lendemain 15 avril. Les voyageurs cherchent un g?te, d?nent et se couchent.

De grand matin, ils se rendirent au gouvernement. Ils voulaient sassurer quAntonin navait pas ?t? vu. De crainte, ils navaient aucune, puisque Marcel devait ?carter tout soup?on en offrant au policier Barton les amiti?s de son coll?gue Mariolle, de Karikal.

Lagent Barton les accueillit cordialement, leur affirma que lexplorateur Antonin ?tait inconnu ? Pondich?ry et, pour faire honneur aux messagers de son confr?re, soffrit ? leur servir de cicerone. Aucun d?part sur Yanaon, enclave fran?aise, sise ? trois journ?es de navigation, avant le surlendemain. La proposition du policier fut donc agr??e. Celui-ci mit de planton ? sa place un camarade et guida la petite troupe. Puis enchant? de la promenade, il leur offrit de les mener en excursion.

Venez. Nous prendrons le chemin de fer ? Villadour, nous le quitterons ? Nalloor, o? nous trouverons des porteurs pour gagner ma villa des champs.

Ce plan sex?cuta de point en point. En wagon, tandis que le convoi filait entre des plaines fertiles, aux routes plant?es de cocotiers, Barton p?rorait, cicerone infatigable. ? linstant o? le train franchissait un pont dominant la rivi?re:

Nous entrons au pays anglais, lenclave de Fivorandarcovil.

D?j??

Oui, les terrains ressortissant ? Pondich?ry sont tr?s morcel?s. La commune de Vadanoor surtout

Nest-ce point l? que vous nous conduisez?

Si. Cette commune, allais-je vous dire, est indivise. Les parts de propri?t? attribu?es ? la Grande-Bretagne et ? la France sont respectivement de 7/12 et de 5/12, si bien que le cas ne sest jamais pr?sent?, heureusement un criminel y serait comme en un lieu dasile.

Les voyageurs ?chang?rent un regard. Et Marcel curieusement:

Quentendez-vous par l?, monsieur Barton? Je vous fatigue peut-?tre de mes questions, mais vos explications mint?ressent au supr?me degr?.

Flatt?, lagent sinclina.

Vous allez me comprendre. Lextradition est indispensable pour arr?ter un coupable en pays ?tranger.

En effet!

Eh bien! supposez un voleur irlandais, ?cossais, gallois r?fugi? ? Vadanoor. Les autorit?s anglaises ne sauraient lui mettre la main au collet, puisquil est pour cinq douzi?mes en terre fran?aise. Dautre part, la France ne pourrait accorder lextradition, puisque lextradition doit ?tre enti?re et non fractionn?e. Le seul moyen den sortir serait que lun des ?tats r?troc?d?t ? lautre sa part de propri?t?. Vous le voyez, l?galement, le criminel serait en s?ret?.

Lorateur sarr?ta, ?bahi. Simplet lui serrait cordialement la main.

Quest-ce? fit-il.

De la reconnaissance. Vous nous pilotez dans des endroits incroyables; ? mon retour en France, je parie que personne ne croira ? ce que je raconterai.

Ah! nos compatriotes ne sont pas forts en g?ographie.

Bah! ils sont remplis de bonne volont?. Quand on leur enseigne quelque chose, soyez-en certain, la le?on ne tombe pas dans loreille de sourds.

Le convoi ralentissait ? larr?t de Nalloor. Quittant le train, Barton, d?cid?ment tr?s f?ru de ses h?tes, se d?mena tant et si bien quil eut bient?t r?uni assez de porteurs et de chaises, pour assurer aux Europ?ens un transport commode jusqu? son logis. Bient?t, la rivi?re ou Ar de Pamb? se montra.