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Le sergent Simplet

( 20 43)



Oui, Sahib.

Le jeune homme alla vers le n?gociant et lui tapa sur l?paule.

Pas mal, ?a, mon brave monsieur Canet?gne; seulement je minforme et je nirai pas.

Vous vous trompez, mon brave monsieur Marcel.

Ah bah!

Jai exploit? la superstition de ces imb?ciles, et ils vous tra?neront de force dans leur village.

Alors bataille?

Si vous voulez. Seulement comme vous aurez bless? des sujets fran?ais, les autorit?s anglaises vous livreront sans demande dextradition pr?alable. Il existe une convention de police ? cet effet.

Diable! pensa le sous-officier.

Soudain il se prit ? rire et revenant au mari? indig?ne:

Mon ami, dit-il, jaccepte, mais moi aussi, je suis inspir? par les esprits flottants et ils me parlent.

Que tordonnent-ils, Sahib, questionna lHindou, croyant sans h?siter ? linvention de son interlocuteur.

Toutes les prosp?rit?s promises, d?clara Dalvan avec le plus grand s?rieux, toutes sans exception, dispara?tront si le blanc qui ta conseill? se s?pare de moi une seconde en ce jour. Je vais lui donner le bras. Veille ? tout instant quil ne s?loigne pas de moi.

Canet?gne ne put ma?triser une grimace de d?pit, mais comme lui, Simplet exploitait la cr?dulit? du mari?, il fallait sex?cuter. Bras dessus, bras dessous, les deux hommes regagn?rent la route des Ald?es, suivis par toute la troupe qui manifestait bruyamment sa joie. Comme ils latteignaient, William Sagger d?bouchait du pont en compagnie dun personnage brun de figure, ? lallure europ?enne. Ils approch?rent.

Mes amis, d?clara William, au gouvernement, aucun indice; seulement vous ?tes signal?s de fa?on particuli?re, et monsieur, attach? ? la police, a tenu absolument ? me suivre.

Et le personnage inconnu, qui venait de consulter un carnet, savan?a vers Marcel:

Monsieur Marcel Dalvan, au nom de la loi, je vous arr?te.

Pardon, je suis en pays anglais.

Du tout, la route est fran?aise. Les talus appartiennent ? Sa Gracieuse Majest? lImp?ratrice des Indes, mais la chauss?e est r?publicaine Donc

Avec une habilet? surprenante, lagent avait mis les menottes au sous-officier. Les Hindous murmuraient. Le mari? expliqua la situation ? lagent. Ce dernier parut embarrass?. Arr?ter un contumax ?tait son devoir, mais les r?glements dadministration prescrivent de noffusquer en rien les croyances indig?nes. Il songea que cette prudence ?tait inspir?e par les ?v?nements de 1857, ann?e o? la distribution aux cipayes de cartouches enduites de graisse de porc amena la terrible insurrection, qui inonda de sang Barakpour, Meerut, Delhi, le Pendjab, Nassirabad, Lucknow, Benar?s, Allahabad, Cawapour. Le porc, r?put? impur, avait co?t? la vie ? plusieurs centaines de mille individus. Ce souvenir aidant, le policier se d?cida ? transiger. Son captif et ses amis assisteraient au repas nuptial, puis il les ram?nerait ? Mah? et les ?crouerait ? la prison.

Les visages bronz?s s?clair?rent.

Le cort?ge reprit sa marche. Aupr?s de Marcel, toujours emp?tr? des menottes, Canet?gne s?tait plac?. Toute sa figure riait, pliss?e de rides qui tra?aient des sillons ironiques dans la chair grasse. Ses mains fr?tillaient, irr?sistiblement attir?es lune vers lautre pour le frottement favori. Il triomphait sans pudeur.

Dalvan lobservait du coin de l?il, et peu ? peu son regard devenait malicieux, au grand contentement dYvonne qui, de son c?t?, saisissait au vol les impressions de son fr?re de lait, afin de savoir sil fallait sabandonner au d?sespoir ou esp?rer.

Monsieur Canet?gne, commen?a le jeune homme dun air aimable.

Monsieur Dalvan, r?pondit le commissionnaire.

Je suis votre prisonnier.

Je men flatte.

Ce nest pas une raison pour bouder. La bouderie est muette, partant m?lancolique. Invit?s ? une noce, rions aujourdhui, nous pleurerons demain.

Vous pleurerez, rectifia lAvignonnais.

Simplet prit un air contrit.

Je le crois, et je regrette bien davoir engag? une lutte in?gale contre vous.

Canet?gne tourna vers son interlocuteur une face effar?e. Quoi, il sexcusait! C?tait pour se moquer. Mais le visage du captif ?tait si penaud; il traduisait si bien lennui que le gros homme fut persuad?. Il se rengorgea. Le dindon et lhomme inf?rieur expriment leur satisfaction de la m?me mani?re. Le jabot du n?gociant se gonfla.

Oui, poursuivit Dalvan de plus en plus humble, jaurais d? pr?voir ce qui arrive. Avec votre grande habitude des affaires, vous ?tiez assur? du succ?s final. Jai compris tout ? lheure le sourire railleur avec lequel vous avez accueilli mes menaces, chez vous, ? Lyon.

Canet?gne rayonna. Il avait eu tr?s peur, lors de la sc?ne que rappelait le sous-officier; aussi ?tait-il doublement heureux que ce dernier ne sen f?t pas aper?u. Il ne remarqua pas la l?g?re contraction des l?vres de Marcel, le vacillement joyeux de son regard. Aveugl? par l?loge, il prit un ton paterne:

Vous n?tes pas maladroit, mon ami, pas du tout. Cest m?me pour cela que vous ?tes attach? alors que vos amis sont libres. Les menottes vous donnent la mesure de mon estime. Seulement, vous ?tes jeune; une ou deux fois, ? laide de farces tr?s dr?les jen ai ri apr?s, vous voyez que je rends justice ? mes adversaires une ou deux fois, vous mavez gliss? entre les doigts. Mais cela ne pouvait se r?p?ter souvent. Un homme averti en vaut deux. Cependant je reconnais quen vous guidant quelque peu, vous deviendriez un sujet remarquable.

Simplet garda le silence. Une envie de rire le prenait, en voyant son ennemi sengluer ? sa feinte humilit?. Il naurait pu ouvrir la bouche sans se trahir.

Le cort?ge, apr?s avoir suivi le chemin sinueux des Ald?es, bord? par les futaies de Chambra-Cannoa et de Palour, empruntait la route de Paroly ? Choely, pour rejoindre le sentier de Bentaguel. ? cent m?tres, les ruines de la redoute de Chankaly apparaissaient, drap?es de v?g?tations fleuries.

Oui, je me suis tromp?, reprit Dalvan, dominant ses vell?it?s de gaiet?; je suis arriv?, jai vu une jeune fille que vous vouliez ?pouser malgr? elle.

Elle vous a paru jolie, et avec un doux espoir, vous vous ?tes d?clar? son chevalier. Jai devin? vos sentiments.

La suffisance per?ait dans cette r?plique de lAvignonnais.

Cest surprenant! s?cria le sous-officier, vous auriez ?t? mon confident que

Lobservation, mon jeune ami, lobservation et lexp?rience.

Eh bien! je reconnais mes torts et je veux vous proposer un trait?.

Un trait??

Le n?gociant dressa loreille.

Oui.

Allez. On doit toujours ?couter.

Vous d?sirez ?pouser Yvonne?

Je ne puis dire le contraire.

Reprenez donc votre id?e.

Que je

Vraiment le n?gociant ?tait ahuri.

Vous me rendrez la libert?, conclut Simplet, apr?s le mariage.

Apr?s, cest possible.

Oh! je suis tr?s sinc?re. ? ce point que je vous donnerai un bon conseil.

Donnez?

Ne rentrez pas de suite en France.

Pourquoi cela?

Parce que la r?sistance de ma s?ur de lait, r?sistance qui ma embarqu? dans ce sot voyage, provient

De?

De ce quelle a peut-?tre distingu? quelquun

Un cri de Canet?gne lui coupa la parole.

Vous en ?tes s?r, mon bon; je con?ois tout. Adieu lespoir, adieu le d?vouement. Je savais bien que vous ?tiez pratique. Des fatigues sans r?compense, la lutte au profit dun autre, il nen faut pas. ? pr?sent, je consid?re la proposition comme s?rieuse. Prisonnier pour elle, certain que son c?ur ne vous appartiendra jamais car vous en ?tes certain, bien que vous disiez: Peut-?tre! On ne me trompe pas, moi. Dans cette mauvaise posture, vous avez r?fl?chi. Vous vous ?tes affirm? que le seul moyen de sortir de limpasse ?tait de faire votre paix avec moi, de renoncer ? cette course autour du globe. Cest parfait, et cela fait honneur ? votre jugement.

Et avec abandon:

Vous pressentez bien quune fois sorti du Grand Br?l?, jai couru chez le procureur g?n?ral ? Saint-Denis et, s?ance tenante, je lui ai fait c?bler ? tous les ?tablissements fran?ais de lInde. ? peine d?barqu?, le t?l?graphe a jou?. Dans chaque ville, je solde un agent qui ne quitte pas le gouvernement et moi, je vous attendais ici, tout en faisant du commerce.

Une pouss?e dorgueil colora ses joues.

Car je ne perds jamais mon temps, moi. Les Hindous, quand ils s?pousent, adorent se parer comme le couple qui nous pr?c?de. La tiare, les pierreries, co?tent trop cher pour la bourse de la plupart, tel le mien qui appartient ? la caste des koumhar ou potiers. Alors, on les leur loue.

Cest une grosse mise de fonds, souligna s?rieusement Marcel.

Erreur, mon jeune ami; mes diamants sont de verre, mes ors de cuivre. Ils lignorent, payent une location sal?e, et me signent un renoncement ? leurs propri?t?s, au cas o? ils ?gareraient quelquun des joyaux. Puisque vous devenez raisonnable, je vous associe ? mes op?rations. Jai besoin dun second actif et adroit pour lancer laffaire sur dautres points. ?a va-t-il?

Vous le demandez?

Alors, avant dix ans, nous serons les plus gros propri?taires fonciers de lInde. Vous voyez que rien ne me presse de retourner en France.

Vous ?tes prodigieux! d?clara Marcel avec une apparence dadmiration si bien jou?e, que lAvignonnais le prit amicalement par le bras et marcha ainsi pr?s de lui jusquau village.

Au milieu dun bois touffu, abrit?es par la ramure, les paillottes de laid?e ?taient sem?es au hasard. Chaque famille avait choisi un emplacement ? sa convenance, sans souci des alignements. Sous un bananier une table ?tait dress?e. Des amoncellements de fruits, de v?g?taux, des flacons de spiritueux aux ?tiquettes anglaises la couvraient.

Les Hindous, professa William, ne mangent point de viande; le brahmanisme en a fait des v?g?tariens. Cest m?me ce qui emp?che la propagation du b?tail. Les buffles superbes de la p?ninsule sont utilis?s seulement comme b?tes de trait ou de labour.

Profitant de linattention g?n?rale, Marcel s?tait gliss? pr?s dYvonne et la mettait rapidement au courant de sa conversation avec Canet?gne. Il se sentit brusquement tir? en arri?re et jet? contre le n?gociant. Les deux hommes pouss?rent une exclamation. Le mari? ?tait devant eux.

Sahib! g?mit-il, tu veux donc attirer le malheur sur ma maison?

Moi, mais non!

Alors pourquoi te s?pares-tu de Canet?gne, Sahib? Tu sais bien que les Esprits ont parl?.

Ah! cest vrai.

Tu mas dit de veiller ? ce que leurs ordres soient ex?cut?s, permets-moi donc de prendre une pr?caution.

Sur un signe, lun des invit?s avait disparu dans une paillotte. Il en sortit presque aussit?t avec un lien de paille. L?poux sen saisit et attacha le bras droit de Dalvan au bras gauche de lAvignonnais.

Pardonne-moi, mais cest une existence de bonheur que jassure; gr?ce ? ce lien, plus de danger que vous cessiez d?tre ensemble.

Le n?gociant et le jeune homme se regard?rent en riant.

Vous nous avez fait une bonne farce, mon bon, fit le premier.

Bah! riposta Simplet, cest le symbole de notre association.

Tr?s juste!

Vous voyez bien quil faut en prendre notre parti.

On se mit ? table. Au bout de cinq minutes, Dalvan pestait.

Ces menottes me g?nent horriblement.

Oh! fit Canet?gne, rien ne soppose ? ce que lon vous en d?barrasse; notre h?te a pris soin, avec sa tresse, de les rendre inutiles.

Et lagent remit lappareil dans sa poche, laissant les mains libres au sous-officier.

Yvonne se trouvait en face du n?gociant. Celui-ci ?leva son verre empli jusquaux bords de Porto-Wine.

Ch?re demoiselle Ribor, fit-il, je consid?re ce festin comme notre repas de fian?ailles; je bois ? notre heureuse union.

La jeune fille ferma les yeux.

Ce toast, sempressa dajouter Dalvan, est le r?sultat dun entretien que nous venons davoir, M. Canet?gne et moi. Nous sommes arr?t?s, sous le coup de la prison. Miss Diana Pretty Gay Gold, qui a ?t? si bienveillante, risque d?tre inqui?t?e. Pour sauver tout le monde, il suffit que tu te d?voues. Nous avons fait le possible pour toi, ? ton tour maintenant.

Tr?s bien, appuya lAvignonnais. Voil? qui est parler.

Dune main tremblante, Yvonne ?leva son verre et le choqua contre celui du commissionnaire.

? nos fian?ailles! murmura-t-elle dune voix ?teinte.

Dalvan lavait pr?venue. Elle savait se pr?ter ? un jeu destin? ? endormir la d?fiance de lennemi commun. Pourtant une ?motion poignante la torturait. Il lui semblait commettre un sacril?ge. Laffection, cette divinit? de la jeunesse, se r?voltait contre la ruse ? laquelle on la m?lait. Et sans doute aussi la jeune fille pensait:

Pour que Simplet imagine une telle com?die, il faut bien quil ne songe pas ? m?pouser. Autrement tout son ?tre se soul?verait de col?re et de d?go?t.

Se m?prenant sur la cause de son trouble, lAvignonnais voulut lui remonter le moral, et avec des gr?ces quun ?l?phant e?t envi?es:

Remettez-vous, ch?re demoiselle. Dans les cervelles de jeunes filles naissent des projets ?ph?m?res, que la r?alit? se charge de dissiper. Je vous tiens en grande estime et vous trouverez le bonheur dans notre union. Elle ne vous passionne pas; vous aviez pens? ? un autre; votre fr?re de lait ma pr?venu.

? un autre! r?p?ta Yvonne surprise.

Interrompu par le superstitieux mari?, Dalvan navait pas eu le loisir de donner des d?tails ? sa compagne. Elle ignorait donc le conseil qui avait convaincu le n?gociant. Ses yeux ?tonn?s interrog?rent le visage de Simplet. Elle le vit p?le, les orbites marqu?es dune tache bleu?tre. Emport? par le d?sir de persuader son adversaire, le sous-officier avait senti limportance de lannonce faite ? lAvignonnais. Il avait parl?, triomph? des derni?res d?fiances du madr? personnage. Mais en lui entendant rappeler ses paroles, il avait ?prouv? une douleur cuisante. Son c?ur s?tait contract?. Un instant la circulation avait ?t? suspendue, et devant ses yeux voil?s s?tait profil?e la silhouette du mont Fady. ? ses oreilles avaient r?sonn? les mots ?chapp?s au r?ve de sa ch?re Yvonne:

Antonin! revenir en France L?pouser!

D?s le premier instant il s?tait sacrifi?, il navait donc pas le droit de se complaire aujourdhui dans sa souffrance. Il se raidit, rappela les couleurs ? ses joues, le sourire sur ses l?vres, la vie dans son regard. Et s?r de lui-m?me, incapable d?motion d?sormais, le c?ur p?trifi?, le front dairain, il pr?senta, ? celle qui avait mis en lambeaux son espoir, un masque froidement impassible de gladiateur condamn?. Canet?gne continuait ? pi?tiner les plates-bandes du r?ve.

Oui, disait-il, un souvenir de France, lid?al entrevu un soir de bal, fantoche dont limagination fait un demi-dieu. Cela, ma ch?re demoiselle, na pas dimportance. Nous laisserons ? ce brouillard le temps de se dissiper. Et apr?s, munie du vrai bonheur, du seul qui puisse fixer les esprits s?rieux, de largent, vous me remercierez de m?tre jet? ? la traverse, davoir immobilis? le char de la f?erie en mettant dans ses roues le b?ton du r?alisme grossier. Aux fum?es dambroisie, aux vapeurs du nectar, vous pr?f?rerez le plat solide, le vin g?n?reux.

Ouf! Il respira, satisfait de son improvisation. De nouveau son verre heurta celui dYvonne. Trop violemment, car des gouttes de porto saut?rent sur la table. Un g?missement sortit de tous les gosiers hindous.

Du vin r?pandu, malheur sur nous!

Eh non! s?cria lAvignonnais, couvrez de sel les taches de liquide, et la prosp?rit? descendra sur vos maisons.

De toutes parts des poign?es de sel sabattirent sur lendroit mouill? par le vin rose.

Lon buvait sec. Canet?gne pouss? par son associ? cest ainsi quil d?signait Dalvan ass?chait coup sur coup la noix de coco curieusement ouvrag?e qui lui servait de verre. Le policier, encourag? par son patron, vidait les flacons dans sa coupe dun air p?m?. Il se penchait vers son voisin, William Sagger, et tandis que les spiritueux s?chappaient du goulot avec un glouglou brutal, il murmurait, les paupi?res baiss?es, la face enlumin?e:

Quelle musique, monsieur, quelle musique!

Les ?poux avaient disparu. Au son de la guitare au manche allong? et de la fl?te, les invit?s se balan?aient en cadence. Sans doute, les fum?es des spiritueux augmentaient les oscillations de leurs corps, leur faisaient perdre la mesure ou esquisser des pas impr?vus. Mais ils sen tiraient tout de m?me. Seulement, apr?s chaque figure chor?graphique, et Brahma sait si elles sont nombreuses, c?taient de nouvelles libations. Bient?t la sc?ne divresse, ultime de toute f?te hindoue, commen?a. Ruisselants de sueur, les yeux hors de la t?te, tous se prirent ? tourner avec des contorsions simiesques. Le mouvement de rotation sacc?l?ra, devint vertigineux. Un ? un les danseurs roul?rent ? terre. Le plus grand nombre, se trouvant couch?, jugea opportun de dormir.

Quelques-uns, plus r?sistants, lutt?rent encore; lalcool anglais les terrassa ? leur tour. Le lieu du repas ressembla bient?t ? un champ de bataille. Et dans le silence, coup? par les rauquements de respirations embarrass?es, une voix chevrotante s?leva:


Madame la marquise,
Votre bras est bien fait;
Votre taille est bien prise
Et votre pied parfait.

Canet?gne chantait, et avec la tendresse des ivrognes:

?coute ?a, mon petit Marcel, disait-il; cest une chanson dautrefois. On nen fait plus comme ?a.

Et reprenant avec les variantes les plus r?jouissantes:


Jaime sur votre joue
Ces mouches de velours,
Votre coquette moue
Et vos piquants discours.
Mais, ? ma toute belle,
Songez-vous qu? linstant,
Votre fille Isabelle
Revient de son couvent?
Adieu, vos succ?s ? la cour,
Il faut que chacun ait son tour.

Ses paupi?res clignotaient; ses yeux promenaient sur toutes choses un regard noy?.

Du geste Dalvan d?signa ? William et ? Claude le policier qui, sans c?r?monie, dormait les coudes sur la table.

Les deux hommes soulev?rent lagent et le port?rent avec sa chaise ? la place de Simplet. Celui-ci s?tait lev?. Le mouvement troubla lAvignonnais, toujours attach? au sous-officier par le lien de paille.

Reste donc tranquille, mon petit Marcel, fit-il dune voix p?teuse.

Je me l?ve pour mieux tentendre.

Pour mieux mentendre?

Parfaitement! la voix monte et alors

Cest juste! Alors elle te pla?t, ma chanson. ?coute-moi le second couplet. Allons bon! je lai oubli?.

Canet?gne pencha le front, ferma les yeux, cherchant.

Ah! je lai, bredouilla-t-il, cest la r?ponse de la marquise. Tu vas voir si cest touch?:


Marquis, si la franchise
Est votre qualit?,
Souffrez que je vous dise
Aussi la v?rit?.

Il sinterrompit. Profitant de sa pr?occupation, Dalvan avait d?nou? le lien qui fixait son bras droit au bras gauche de son ennemi.

Quest-ce que tu fais encore? questionna le commissionnaire.

Je desserre leur satan?e corde.

Non, pas ?a. Les Hindous ne plaisantent pas, rattache vite.

Volontiers.

Et tranquillement, le jeune homme glissa dans lanneau de paille le bras de lagent.

? la bonne heure, approuva Canet?gne trop ivre pour sapercevoir de la substitution. Je poursuis le couplet de la marquise:


Aussi la v?rit?.
Vous portez ? merveille
Manchettes ? sabot,
Chapeau rond sur loreille,
Rubans, poudre et jabot.
Mais, ? tr?s noble p?re,
Songez-vous qu? linstant
Votre grand fils Val?re
Revient du r?giment?

Le chanteur enflait sa voix. Il fit un couac, et sans en para?tre troubl? attaqua le refrain:


Adieu, vos succ?s ? la cour,
Il faut que chacun ait son tour.

Le doigt sur les l?vres, Dalvan invita ses amis ? le suivre. Tous sur la pointe des pieds, ?vitant de froisser les branches, gagn?rent la limite de la clairi?re.

T?, mon petit Marcel, o? vas-tu?

Cette question, sortie de la bouche de lAvignonnais cloua les fugitifs sur place. Mais un regard dans la direction de livrogne les rassura. Pench? sur le policier dont le front sappuyait ? la table, Canet?gne continua:

Tu dors. Tu ne veux pas conna?tre le troisi?me couplet. Cest le plus beau. Le triomphe de lamour paternel et maternel aussi. Non tu as ton compte. ?a mest ?gal, je le chanterai pour moi!

Et avec un accent de m?pris grotesque:

Ces jeunes gens. ?a ne sait pas se mod?rer. ?a boit comme des ?ponges et ?a sendort. Mais regardez-moi donc. Jai ri comme tout le monde sans perdre mon sang-froid.

Il fit un mouvement comme pour qu?ter les f?licitations des assistants, mais l?quilibre lui manqua. Il sagrippa ? la table et r?ussit ? se rasseoir.

Sont-ils b?tes, ces Hindous! grommela-t-il. Ils sinstallent sur un terrain pas solide et la terre se d?robe sous les pieds. Sont-ils b?tes!

Puis sans transition, passant ? un autre ordre did?es:

Troisi?me et dernier couplet, clama-t-il dune voix de Stentor:


Cest ma fille Isabelle!
Cest Val?re, mon fils!
Marquise, quelle est belle!
Quil est galant, marquis!
Je crois voir ta figure,
Marquise, ? dix-huit ans.
Je crois voir ta tournure,
Marquis, en ton printemps.
Si notre place est prise,
Nen soyons point jaloux.
Acceptez une prise
Et raccommodons-nous.
Adieu, nos succ?s ? la cour,
Il faut que chacun ait son tour.

Sous les arbres les fugitifs avaient disparu, et tandis que l?cho affaibli des chants de Canet?gne leur parvenait encore, Simplet disait ? ses compagnons qui le f?licitaient de les avoir d?livr?s: