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Le sergent Simplet

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Mlle Doctrov?e, votre employ?e?

Pr?cis?ment. Elle ?tait charg?e de la manutention.

Je me souviens. Une femme dune quarantaine dann?es, grande, brune de peau et de cheveux, maigre

Cest cela m?me. Eh bien! cette femme entra, nous accabla de protestations, nous confia quun M. Canet?gne, dont elle se disait lamie, attendrait Antonin le lendemain et lui compterait la somme qui lui faisait d?faut. ? huit heures du matin, mon fr?re courait chez M. Canet?gne, qui lui offrit largent promis, mais le pria en ?change de signer un petit papier.

Un papier?

C?tait un acte dassociation reconnaissant au pr?teur la moiti? de lavoir social.

Bigre!

La prisonni?re leva les yeux au ciel:

Attends pour te r?crier. Parmi les clauses de lacte se trouvaient celles-ci: chacun des associ?s touchera mensuellement mille francs; chaque ann?e, il sera proc?d? ? un inventaire, et en cas de perte constat?e, lun des associ?s aura droit de demander la liquidation de la soci?t?.

Le visage de la jeune fille se contracta; elle poursuivit avec un l?ger tremblement dans la voix:

Les conditions ?taient l?onines, mais Canet?gne, cet Avignonnais rus?, connaissait bien notre situation. ? toutes les objections dAntonin il se borna ? r?pondre: Cest ma mani?re de traiter laffaire. Je ne vous force pas. Vous pr?f?rez la faillite, ? votre aise! Et mon pauvre fr?re signa.

Ah! grommela le sous-officier avec col?re. Tout cela plut?t que de sadresser ? moi.

Puis se radoucissant soudain:

Petite s?ur, tu es trop malheureuse pour que je te gronde; continue.

C?tait notre ruine quil venait de signer. ? la fin de la premi?re ann?e: inventaire. Lui trouve dix-huit mille francs de gain; Canet?gne, six mille francs de perte.

Comment cela?

Tu vas lapprendre. Cet homme daffaires retors demande la liquidation. Son compte est jug? exact par le tribunal.

Ton fr?re s?tait tromp?!

Non, mais il navait pas consid?r? les appointements des patrons, soit vingt-quatre mille francs, comme des d?penses.

Je con?ois, M. Canet?gne les faisant figurer au compte frais g?n?raux, l?cart de six mille francs

Bref, il fut d?cid? que la maison serait vendue chez un notaire. Sa mise ? prix ?tait de cent mille francs Elle devait ?tre adjug?e sur une seule ench?re.

Et interrompant le jeune homme qui ouvrait la bouche:

Tu vas me dire que l? encore nous avons ?t? coupables de ne pas faire appel ? ton amiti?. Cest vrai, je le reconnais; mais ?pargne-nous, nous sommes tellement ? plaindre!

Pour toute r?ponse Marcel porta ? ses l?vres la main de la captive.

Oh! Antonin se d?mena. Deux ou trois amis s?taient int?ress?s dans ses affaires. Il alla les voir, leur proposer de lui avancer largent n?cessaire au rachat de la maison. Par lacte dassociation il repr?sentait 50 p. 100 de la valeur de lentreprise; donc, en payant cinquante mille francs ? son associ?, plus les frais de vente, il se retrouvait seul propri?taire Mais une surprise lattendait.

Exag?rant la d?confiture, M. Canet?gne avait rachet? ? vil prix les cr?ances. Une explication sensuivit. D?s les premiers mots lAvignonnais ?clata de rire: Mon ami, dit-il, vous ?tes nul en affaires. Je vous sauve malgr? vous. Aujourdhui je repr?sente 80 pour 100 de lop?ration, et vous seulement 20. Par cons?quent, si vous vouliez me disputer lentreprise, vous auriez ? payer quatre-vingts francs, alors que je nen d?bourserais que vingt. Or, jai trouv? un commanditaire qui mautorise ? prendre la maison ? deux cent mille francs. Voulez-vous en verser huit cent mille? Eh bien! je vous fais une offre s?rieuse. Laissez-moi ma?tre de la situation. Avec une ench?re de dix mille francs jenl?ve la vente. Je vous remets int?gralement la mise ? prix: vingt-deux mille francs comptant, et un ch?que de soixante-dix-huit mille francs payable dans dix-huit mois. Vous y gagnez, mon commanditaire aussi. Tout le monde est content. Et comme Antonin le consid?rait avec stupeur, il ajouta: Avec largent touch?, vous vous embarquez, vous parcourez les colonies fran?aises, et me revenez avec des documents, des relations qui d?cuplent notre chiffre. Je vous alloue 10 pour 100 sur les affaires, et en quelques ann?es je refais votre fortune.

Tiens, tiens, fit le sous-officier; cest presque gentil, cela.

Yvonne fron?a le sourcil.

Il mentait comme toujours. Il exploitait lhumeur aventureuse des Ribor, dont Antonin a h?rit?. Le pauvre accepta. En son absence Canet?gne me gardait comme caissi?re, aux appointements de deux mille francs. Tout se passa comme il lavait d?cid?. Antonin quitta la France en me laissant le ch?que de 78,000 francs. Mais pouss? par une d?fiance trop justifi?e, h?las! il photographia ce papier, sans savoir ? quoi pourrait servir la reproduction. Malheureusement Antonin est, jignore o?, et il a emport? cette preuve qui confondrait mes l?ches accusateurs.

Elle avait p?li en pronon?ant ces paroles. Une ?motion violente la secouait; sa voix s?tranglait dans sa gorge. Brusquement elle jeta ses bras autour du cou de Marcel et appuyant sa t?te sur son ?paule:

Mon pauvre Simplet! Apr?s oh! apr?s, jai subi toutes les tortures. Antonin m?crivit pendant six mois. Il visita lAlg?rie, la Tunisie. Il gagna le S?n?gal. De Saint-Louis une derni?re lettre me parvint. Le cher voyageur mannon?ait son intention de remonter au nord du fleuve. Et puis, plus rien. Jai ?crit l?-bas. Pas de r?ponse. Pour comble dinfortune, tandis que je me d?sesp?rais, hant?e par latroce pens?e que mon fr?re ?tait mort, M. Canet?gne manifesta lintention de m?pouser.

Lui!

Oui lui, r?p?ta la prisonni?re. Durant des mois, jai subi ses sollicitations J?tais seule, sans fortune, nayant pour vivre que mes appointements. Je nosais pas abandonner mon emploi. Javais peur de mon isolement dans la ville populeuse.

Comme tu crois peu ? mon affection, tu ne mas pas appel?.

Pardon, je croyais ?tre bient?t d?livr?e. L?ch?ance du ch?que approchait. Quand je laurai touch?, pensais-je, je quitterai la maison Canet?gne; je serai libre. Folle! L?ch?ance atteinte, je pr?sente leffet, et je d?clare ? cet homme que je ne continue plus ? faire partie de son personnel. Il tente de me retenir. Il a des paroles mielleuses; mais il ne peut plus me tromper. Avec ma fortune, je rentre chez moi. Cest fini, je suis affranchie.

Elle parlait avec exaltation, dans une sorte divresse. Et devant elle, Marcel joignait les mains, comprenant sa longue peine.

Soudain, reprit Yvonne avec amertume, un ab?me souvre sous mes pieds. Des agents de police envahissent ma demeure. Ils font main-basse sur largent. Ils maccusent davoir vol? cette somme.

Eh bien, il ?tait facile de prouver

Ah! je lai cru, Simplet. Jai dit la v?rit?. Alors ils mont tra?n?e chez M. Canet?gne. Horreur! cest lui qui a port? plainte. Il nie lexistence du ch?que, et sur mes livres il montre des surcharges, des ratures, que je nai jamais faites, je te le jure

Je te crois, petite s?ur.

Yvonne se blottit contre lui et avec une reconnaissance infinie:

Tu me crois, toi. Tu devines quune honn?te fille ne devient pas voleuse, quelle ne falsifie pas ses livres pour piller la caisse qui lui est confi?e. Eux, cela ne les ?tonne pas. Tout crime leur para?t naturel. Canet?gne affirme que je suis coupable. Sa parole fait foi. Jen appelle ? Mlle Doctrov?e. Elle d?clare tout ignorer. Tu voulais me sauver; tu vois bien que cest impossible!

Depuis une minute Marcel semblait avoir oubli? o? il se trouvait. La figure immobile, les yeux perdus dans le vague, une ride profonde coupant le front entre les sourcils, il ?tait absorb? par une pens?e. Mais aux derniers mots de la jeune fille il sortit de sa pr?occupation.

Le premier moyen ma lair de ne rien valoir, fit-il lentement, nous emploierons le second.

Et comme elle le regardait avidement, les l?vres ouvertes pour linterrogation:

Cest bien simple, reprit-il, tu ne d?montreras pas ton honn?tet?. La trame est trop bien ourdie. Donc tu t?vaderas, et ? nous deux nous rejoindrons ton fr?re.

Mais personne ne sait o? il est!

Nous le trouverons Dailleurs il ny a pas autre chose ? faire. Il a la preuve. Il nous la faut, car tu ne peux vivre d?shonor?e.

Le gardien entrait pour avertir le sous-officier que sa visite avait assez dur?. Tendrement Marcel embrassa sa s?ur de lait et lui murmura ? loreille:

? bient?t!

Puis il sortit apr?s un geste brusque dont, ni la prisonni?re, ni le ge?lier, ne comprirent le sens. Il se jurait darracher Yvonne ? linjuste justice.

III.UNE ID?E DE SIMPLET

Mlle Doctrov?e, dont il vient d?tre question, m?rite les honneurs du portrait. Elle avait coiff? sainte Catherine depuis quelques ann?es, avouait-elle. Or, chacun sait que ladite Catherine est une f?e fantasque qui tant?t fait de la vieille fille un ?tre d?vou?, tant?t tout le contraire. La v?rit? nous oblige ? confesser que Doctrov?e appartenait ? la seconde cat?gorie.

Maigre, s?che, rev?che, elle affectait, selon lexpression dun professeur de math?matiques de la ville, la forme dun poly?dre irr?gulier dont les angles masquaient les faces.

Sa caract?ristique ?tait un nez long, ? lextr?mit? perp?tuellement ?carlate. Oh! ce nez! Il avait r?cr?? la ville enti?re! Sit?t quelle se mouchait dans un magasin, un salon, un lieu public, il se trouvait un mauvais plaisant pour s?crier:

Personne na vu le mar?chal Ney?

Ce ? quoi la foule r?pondait en ch?ur:

Pardon! il fait des armes avec Pif de la Mirandole.

On juge du fiel amass? chez Mlle Doctrov?e, et lon comprend facilement quelle se f?t mise ? ha?r Yvonne Ribor, qui non seulement avait la gentillesse, lamabilit?, la gr?ce refus?es ? son employ?e, mais qui de plus ?tait la patronne.

Pour Doctrov?e elle synth?tisa lunivers, devint responsable de toutes ses m?saventures. De l? ? lui nuire, il ny avait quun pas. Il fut fait.

Lemploy?e connaissait un M. Canet?gne, son cousin ? la mode de la for?t de Bondy. Cet homme daffaires au regard bleu-fa?ence, aux cheveux blonds, rares au sommet de la t?te, souriant, insinuant, bedonnant, orn? dun grasseyant accent venaissin, mais d?pourvu de scrupules, jugea ? demi-mot lalli?e que la fortune lui amenait.

Renseign? par elle, il se substitua facilement ? Antonin Ribor et l?loigna sous le pr?texte de lui faire visiter les colonies.

Yvonne restait seule ? Lyon. M. Canet?gne r?fl?chit quelle serait une agr?able compagne, et que de plus, en l?pousant, il ferait rentrer dans sa caisse le ch?que de soixante-dix-huit mille francs consenti ? son ex-associ?. La r?sistance de la jeune fille le surprit. Excit? par Doctrov?e, il consid?ra son refus de lui accorder sa main comme une injure grave. Il s?nerva, enragea, voulut la s?questrer moralement. ? cet effet, il ?crivit au directeur des Postes du d?partement du Rh?ne une lettre par laquelle sa caissi?re ?tait cens?e demander que ses correspondances lui fussent adress?es au domicile particulier du n?gociant, 6, rue Perrache.

Voil? pourquoi Yvonne navait plus re?u de nouvelles de son fr?re. M. Canet?gne interceptait les lettres. Il apprit ainsi quAntonin, captur? par les Touareg, au nord de la boucle du Niger, pouvait recouvrer la libert? en payant ran?on. Il se garda, bien entendu, den parler ? qui que ce soit.

Mais Yvonne ne se montrait pas plus cl?mente ? son ?gard. L?ch?ance du ch?que arriva. Alors voyant du m?me coup son argent et ses projets matrimoniaux compromis, il eut recours ? lodieux stratag?me dont Yvonne avait ?t? victime.

Le ch?que d?truit, les livres grossi?rement falsifi?s, linnocente fut jet?e en prison.

Or le sergent Simplet, apr?s avoir quitt? sa s?ur de lait, se tint le raisonnement que voici:

Il faut d?livrer Yvonne, puis retrouver Antonin. Nous avons un atout dans notre jeu. M. Canet?gne songeait ? donner son nom ? la pauvre petite. Le mariage perdit Troie, il peut bien perdre aussi un simple enfant dAvignon.

Sur cette r?flexion il retourna ? Grenoble, se fit faire par son notaire une forte avance sur ses propri?t?s dont, on sen souvient, il voulait se d?barrasser, et de retour ? Lyon il se rendit, 6 rue Perrache, au domicile du n?gociant. Claude laccompagnait.

En quelques mots il conta ? lAvignonnais lhistoire du ch?que photographi?, linqui?ta juste assez pour le rendre maniable, puis conclut en d?clarant quil ne croyait pas ? cette imagination.

Personne du reste, dit-il avec le plus grand s?rieux, nadmettra quun commer?ant notable risque de compromettre sa situation par de tels agissements.

Brusquement il abandonna ce sujet d?sagr?able et parla mariage. Si le commissionnaire voulait sy pr?ter, Yvonne serait bient?t remise en libert?. Il suffirait que tous deux d?clarassent ? linstruction leur d?sir de se marier. Les surcharges des livres, la somme trouv?e chez la jeune fille; tout sexpliquerait par une querelle de fianc?s. La justice, maternelle quoi que pr?tendent les cambrioleurs, se ferait un plaisir de r?unir des ?tres faits pour finir leurs jours en commun. La solution qui calmait les craintes de Canet?gne fut adopt?e par lui. Il fut convenu que lon obtiendrait du juge dinstruction, M. Rennard, une confrontation du n?gociant avec Yvonne; confrontation pendant laquelle ils d?biteraient la fable imagin?e par Simplet, fr?re de lait affectueux et ennemi des bisbilles.

On se serra la main. Mais une fois dehors, Dalvan murmura ? loreille du Marsouin:

Vous voyez comme cest simple. Maintenant ma s?ur est libre.

Pas encore.

Oh! il sen faut de si peu!

Le lendemain Marcel se rendit au Palais de Justice, o? se trouvait le cabinet du juge dinstruction. Il plongea M. Rennard dans lahurissement en lui contant la fable convenue.

Peut-?tre le magistrat nen crut-il rien, mais il affecta d?tre persuad?. Puisque tout le monde ?tait daccord, ? quoi bon se donner des airs de rabat-joie? Pour la forme il convoqua Mlle Doctrov?e, Canet?gne, Claude B?rard, qui de pr?s ou de loin tenaient ? laffaire.

Dalvan s?tait institu? son piqueur. Durant deux jours il fut sans cesse en mouvement. Du Palais de Justice il courait au magasin de la rue Suchet, ? lappartement de la rue Perrache, ? la prison. Les concierges et employ?s du Temple de Th?mis le saluaient dun air de connaissance. Nul ne sinqui?tait de lui voir parcourir les couloirs et les escaliers du monument. Et cependant le jeune homme prenait parfois des chemins d?tourn?s, pour gagner le cabinet de. M. Rennard. Il se glissait partout, inspectait les portes, se p?n?trait de la topographie de l?difice.

Le soir du deuxi?me jour il revint ? lh?tel en fredonnant.

Ah! ah! fit Claude, vous ?tes content?

Oui. La porte des caves o? lon met le combustible est ferm?e par une simple barre.

Parfait!

Par cette voie on ?vite les concierges et le quai. Et vous?

Jai suivi vos instructions ? la lettre. Jai achet? des v?tements: un pantalon chez un marchand, un veston chez un autre.

Et?

Tout est en s?ret? pr?s de la gare de Perrache, dans un pavillon que jai lou? pour un mois. Il existe une entr?e particuli?re, qui permet d?chapper aux curiosit?s des voisins.

Bon. Nous sommes pr?ts, on peut interroger Yvonne.

Au matin Dalvan apprit au Palais de Justice que la jeune fille serait extraite de prison dans lapr?s-midi et conduite devant M. Rennard.

Nanti de cette nouvelle, il ne fit quun bond jusqu? lh?tel.

Il prit une bonbonni?re de verre bleu dont le couvercle ?tait orn? dune figurine en relief. ? travers les parois transparentes de petits losanges blancs sapercevaient.

Les fameux bonbons! remarqua Claude. Pourvu quils soient efficaces.

Cest un de mes amis de Grenoble, pharmacien, qui les a pr?par?s, ainsi

Je le sais; mais cest ?gal, je serai plus tranquille apr?s.

Alors, rendons-nous au Palais de Justice.

Les deux jeunes gens se mirent en route aussit?t et atteignirent rapidement le but de leur promenade.

Gaiement Marcel salua le concierge, qui lui apprit que M. Rennard ?tait d?j? enferm? dans son cabinet, o? il attendait la prisonni?re.

Ah! pas encore arriv?e?

Non, mais elle ne tardera pas. La preuve, tenez. Un fiacre sarr?tait en face de lentr?e. Un gendarme et Yvonne en descendaient.

Pauvre petite, soupira le sous-officier, on lui a ?pargn? la voiture cellulaire!

Dame! cest ? vous quelle le doit, fit le concierge dun air entendu, para?t que vous avez joliment d?brouill? son affaire.

Jai fait de mon mieux.

? ce moment Mlle Ribor, suivie par son gardien, arrivait devant Simplet. Son visage p?li, ses yeux cern?s dun cercle bleu?tre, disaient son angoisse.

Bonjour, petite s?ur, fit Marcel, aie courage. Tout sarrangera. Surtout dis bien la v?rit?.

Puis sadressant au gendarme:

Vous voulez bien que je lembrasse, la pauvre mignonne?

Allez-y. Entre soldats, il faut se faire une politesse.

Luniforme du lignard disposait en sa faveur le repr?sentant de la force publique. Simplet prit la jeune fille dans ses bras, et tout en appliquant sur sa joue un baiser sonore, il lui glissa rapidement ? loreille:

Ne t?tonne de rien. Un mouvement de surprise nous trahirait.

Il recula dun pas.

Merci, gendarme, vous ?tes un brave homme.

On fait pour le mieux. Quand la consigne et le sentiment peuvent se concilier

La fin de la phrase ne venant pas, il sengagea dans lescalier, dont Yvonne gravissait d?j? les premi?res marches.

Je les suis, d?clara Dalvan au concierge.

? votre aise, mais vous devrez rester dans lantichambre.

Bah! je pr?f?re me trouver l? tout pr?s de ma s?ur. Il me semble que linterrogatoire lui en para?tra moins p?nible.

Entra?nant Claude stup?fait de sa libert? dallure, il s?lan?a sur les traces de la prisonni?re. Dans lantichambre du juge il la rejoignit. Elle allait ?tre introduite chez le magistrat.

Je ne bouge pas dici, lui dit-il. Songe quune mince cloison nous s?pare seule et sois forte.

Elle le remercia du geste, incapable de prononcer une parole. Violente ?tait l?motion qui l?treignait. Son fr?re de lait allait tenter de la sauver. Il len avait inform?e. Par quel moyen? Elle lignorait, car il avait obstin?ment refus? de l?clairer sur ce point. Et ses yeux se portaient alternativement du sous-officier au gendarme.

Celui-ci consid?rait la sc?ne dun ?il paterne. Install? sur une des banquettes de velours qui entouraient la pi?ce, il avait rejet? son grand manteau en arri?re. Sous son bicorne ses yeux brillaient. Positivement laffection de Marcel pour la captive l?mouvait.

Le carillon dune sonnerie ?lectrique fit tressaillir Yvonne. Lheure de linterrogatoire ?tait venue. La jeune fille ?changea un long regard avec Dalvan, et, frissonnante, elle p?n?tra dans le cabinet de M. Rennard.

La porte retomba sur elle. Claude, Marcel et le gendarme demeuraient seuls dans lantichambre.

Broum! Broum! grommela celui-ci dans sa moustache. Elle est gentille, la pauvre demoiselle.

Simplet se rapprocha de lui.

Nest-ce pas?

Oh! oui, bien gentille et elle a lair si attrist?.

Voyez-vous: si on la condamnait, elle en mourrait.

Le gendarme toussa encore. D?cid?ment il ?tait ?mu.

Feignant de prendre lair ahuri du Pandore pour une interrogation, Dalvan lui raconta le roman imagin? par Canet?gne. Il ne lui faisait gr?ce daucun d?tail, et voyait sans rire les gestes apitoy?s de son interlocuteur. Tout en parlant, il avait tir? de sa poche la bonbonni?re de verre dont il s?tait muni. Il louvrit. Elle contenait des losanges blancs assez semblables ? de la p?te de guimauve.

Vous ?tes enrhum?? demanda le bon gendarme.

Non, je suis gourmand.

Je ne saisis pas.

Go?tez un de ces petits carr?s, et vous comprendrez. Cest une p?te que mon ami a rapport?e du S?n?gal.

Oui, appuya Claude entre ses dents. Ce sont les noirs qui la fabriquent.

?a ne lemp?che pas d?tre blanche, remarqua le gendarme avec un gros rire.

Et il ?tendit les doigts vers la bonbonni?re. Une flamme brilla dans les yeux de Simplet, mais dune voix tr?s calme:

Prenez-en deux ou trois, ils sont si petits!

Non, je ne veux pas abuser.

Vous nabusez pas, jen ai dautres.

Alors cest pour vous faire plaisir.

Et le brave homme engloutit une s?rie de losanges. Il eut une l?g?re grimace:

Ce nest pas mauvais, mais cela vous a un go?t bizarre.

En effet, seulement on sy habitue.

En conscience, le brave homme mastiqua la pr?paration du pharmacien de Grenoble et parut ?prouver une vive satisfaction en lavalant.

En voulez-vous davantage? demanda Marcel souriant malgr? lui.

Le gendarme fit un geste de d?n?gation.

Je vous remercie. Entre nous, cest curieux parce que cela vient du S?n?gal, mais jaime mieux autre chose.

La conversation reprit de plus belle. Bient?t cependant linterlocuteur de Simplet se frotta les yeux. Sa prononciation devint p?teuse. Il bredouilla:

Il fait chaud ici.

Dun coup d?paules il fit glisser son manteau sur la banquette. Il sappuya au mur, et peu ? peu sa t?te se pencha sur sa poitrine.

Trop chaud, r?p?ta-t-il.

Puis il demeura immobile. Sa respiration r?guli?re indiquait quil ?tait endormi. Alors Marcel vint ? Claude et dun ton railleur: