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Le sergent Simplet

( 19 43)



M?tin! murmura Claude, quelle gifle!

Que les voiles tiennent, fit doucement miss Pretty, et tout ira bien.

Puis, avec une nuance dorgueil:

Un fin voilier, mon Fortune; il ne met pas le nez dans la plume.

Lexpression maritime ?tait bizarre dans sa jolie bouche. Personne du reste ny fit attention. La splendide horreur du tableau les prenait. Sur les c?t?s, en avant, en arri?re, des vagues monstrueuses se pr?cipitaient, ?chevel?es, bondissant les unes sur les autres. Entre elles, des gouffres livides se creusaient. Et le yacht montait et descendait, pour remonter encore; tel un oiseau rasant les flots de ses blanches ailes. Dincessantes d?tonations d?chiraient lair; partout des ?clairs d?mesur?s fendaient la nue, jetant sur la mer d?mont?e des lueurs blafardes. Et comme une basse continue, dans cet effrayant concert, le vent hurlait sans rel?che, tandis que les lames se fracassaient les unes sur les autres. Des flamm?ches bleut?es dansaient ? la pointe des m?ts, ? lextr?mit? des vergues. Le feu Saint-Elme montrait la puissance de la tension ?lectrique. Aveugl?s, assourdis, sans voix, tremp?s par les embruns, subissant un an?antissement moral devant ce colossal d?cha?nement, les voyageurs se retir?rent dans le salon darri?re.

Ils ne pouvaient se r?soudre ? se s?parer, ? senfermer dans leurs cabines durant leffroyable cataclysme. Et l?, comme engourdis, ils attendirent le jour. Mais avec la lumi?re, la temp?te sembla redoubler dintensit?. Aid?e par B?rard, miss Pretty se hissa sur la passerelle aupr?s de lofficier.

O? sommes-nous? demanda-t-elle.

Je lignore, Miss. Impossible de faire le point; mais nous sommes entra?n?s vers le sud avec une grande rapidit?. Du reste, je vais faire jeter le loch, et nous aurons ainsi une id?e approximative de notre situation.

Le loch indiqua une vitesse de plus de soixante-dix kilom?tres ? lheure.

Nous devons profiter dun courant, d?clara lofficier, car louragan seul ne nous communiquerait pas cette allure.

? ce moment m?me un choc se produisit: une des bonnettes avait c?d?, emport?e par une rafale, et une ?norme vague sabattait sur le yacht. Surpris, B?rard se sentit enlac? par la lame. Il allait ?tre emport? et, dans lespace de l?clair, la r?flexion de William Sagger traversa sa pens?e.

Cela a t?t fait de vous enlever un homme!

Mais une petite main nerveuse avait saisi son poignet. Le flot pass?, il se retrouva couch? sur la passerelle, encore retenu par lAm?ricaine. Habitu?e ? la mer, elle avait vu le danger. Se cramponnant dune main au garde-fou, de lautre elle avait empoign? le sous-officier. Il se releva.

Merci, miss; sans vous, je partais pour lautre monde.

Et elle, animant dun sourire son visage bl?mi:

Vous voyez bien quune femme est capable de donner un coup de main.

Il rougit, m?content quelle rappel?t ses paroles.

Ne vous f?chez pas de ma remarque, reprit-elle sur le ton de la pri?re; en refusant ? Mlle Ribor et ? moi la joie de vous accompagner si vous parcourez encore des pays peupl?s de dangers, vous nous avez fait de la peine.

Pour vous, je le regrette.

Et pour elle?

Pour elle, non.

Vous lui en voulez donc bien?

Miss, jai horreur des ingrats.

Eh bien, jai vu Marcel faire pour elle des choses que jadmirais, moi soldat, habitu? ? la vie des colonies. Cest ? peine si elle a daign? le remercier.

Timidit? peut-?tre.

Du tout, seulement elle croit que cela lui est d?, et alors je mentends.

Gr?ce au d?vouement de l?quipage, une nouvelle bonnette avait pu ?tre ?tablie et le Fortune avait repris sa course effr?n?e. Le jour s?coula ainsi, le lendemain encore. Le yacht se comportait admirablement, et les passagers avaient fini par saccoutumer ? la temp?te. Les conversations recommen?aient.

Mais Yvonne, ? qui lAm?ricaine avait racont? lincident de la passerelle, navait pas cru devoir lui confier son douloureux secret. Elle ?tait rest?e triste, et sa froideur envers Marcel s?tait accentu?e. Au contraire, un amical rapprochement se faisait entre miss Pretty et le Marsouin. Celui-ci adoucissait son abord quelque peu rude, pour parler ? la jeune fille.

Intelligent, plus instruit que la moyenne des hommes, car avec son naturel s?rieux, il avait cherch? ? se rendre compte de ce quil avait vu ou entendu, il avait avec elle de longues causeries. Sevr? de tendresse, il navait jamais ?t? tendre jusque-l?. Son d?vouement inn? ?tait demeur? brutal. Maintenant il se sentait chang?. Il cherchait des mots plus doux, des p?riphrases att?nu?es pour exprimer sa pens?e devant la charmante propri?taire du steamer. Et parfois il avait conscience de n?tre plus le m?me. Alors il sarr?tait court, promenait autour de lui un regard ?tonn? et longtemps gardait le silence.

Enfin, le 26 f?vrier au matin, cest-?-dire apr?s plus de trois jours, la temp?te sapaisa. Le vent tomba, le ciel s?claircit et le matelot de vigie cria:

Terre!

Ce cri avait ? peine retenti que matelots et passagers se pr?cipitaient sur le pont. Entra?n?s vers le sud par louragan, en vue de quelle terre se trouvaient-ils? Les cartes nen indiquaient aucune. Le Fortune ?tait ? lentr?e dune vaste baie. ? lest, une montagne formait promontoire. Au fond de lestuaire souvraient une s?rie de fjords, aux falaises plongeant ? pic dans la mer; ? louest une multitude d?les, d?lots, de rochers, s?par?s par d?troites passes.

Des hommes, fit Yvonne d?signant des ?tres rang?s en ligne sur le rivage.

Non, des pingouins, riposta miss Pretty qui, ? laide dune lorgnette, examinait la contr?e.

En effet, les grotesques oiseaux se distinguaient, avec leurs becs allong?s, leurs embryons dailes, leurs pattes courtes comme ?cras?es sous le poids des ventres ?normes.

Et, reprit lAm?ricaine, le pays semble assez d?sol?. Pas darbres, des plaques dherbes ou de mousses. ? lint?rieur, des montagnes couvertes de neige.

Il fait froid du reste.

Le thermom?tre consult? marquait 8 centigrades. Pour des voyageurs arrivant de r?gions inond?es de soleil, cette temp?rature pouvait ? bon droit passer pour fra?che.

Mais o? sommes nous?

? lavant, William Sagger dessinait sur une plaque de carton appuy?e au bastingage. Miss Pretty lappela.

Voyons, monsieur le g?ographe, dit-elle, ne pourriez-vous nous apprendre en quelle contr?e du monde nous sommes en ce moment?

Pour toute r?ponse lintendant pr?senta son dessin ? la jeune fille.

Tiens, la carte de la baie, pourquoi?

Je lai dress?e. Pr?cis?ment, Miss, pour vous donner lexplication que vous cherchez.

Ce croquis ne me renseigne pas.

Aussi vais-je le compl?ter. Jai dans la t?te la forme cartographique des moindres parcelles de terre. Jai donc ?tabli le plan de ce que jai sous les yeux.

Et?

Cette terre est une possession fran?aise.

?a?

Marcel, Claude et Yvonne pouss?rent en m?me temps cette exclamation!

?a, poursuivit le savant. D?couverte en 1772 par un navigateur fran?ais Il sappelait Kerguelen, et cest aussi la d?signation de l?le.

Kerguelen, r?p?ta Dalvan, je voulais laisser cette terre de c?t? dans notre voyage, le ciel en a d?cid? autrement.

Cest impossible, fit une voix.

Tous se retourn?rent. Le capitaine ?tait pr?s deux. Il avait tout entendu.

Pourquoi impossible? interrogea Sagger.

Parce que nous avons quitt? la R?union par 21 de longitude et que nous serions par 49.

Eh bien?

Le cyclone nous aurait donc port?s ? trois mille kilom?tres au sud?

Comme larchipel Kerguelen na pas boug?, il me para?t ?vident que le navire a franchi cette distance. Dailleurs, vous pourrez vous en assurer bient?t. Le ciel est clair, le soleil brillant. Le point nous d?partagera.

? midi, le capitaine fit le point. Le Fortune ?tait par 497de latitude et 6710de longitude. Lintendant avait eu pleinement raison.

Dans ce port, on proc?da ? une visite du Fortune qui d?montra que le navire avait peu souffert. Il ?tait encore en ?tat de faire une longue travers?e.

Pouvons-nous gagner lInde?

? cette question de lAm?ricaine, le capitaine inclina la t?te.

Parfaitement, miss. Mais l?, il sera n?cessaire de proc?der ? une r?paration s?rieuse. Sans cela, les avaries l?g?res saggraveraient et compromettraient un bon et brave navire.

Deux journ?es employ?es ? faire la toilette du yacht, un peu ?bouriff? par la tourmente, lui rendirent son aspect coquet. Et le 1er mars, sous petite vapeur, le steamer franchit les passes de la baie Hillsborough et se dirigea droit au nord. Mais une fois au large, on fit ?teindre les feux et on navigua ? la voile. Le vent favorable le permettait et il ?tait urgent d?conomiser le combustible. La cale, en effet, contenait du charbon pour deux jours seulement. La brise ayant tourn?, il fallut de nouveau recourir ? lh?lice, si bien que, le 5, le navire dut mettre en panne, ses chaudi?res refroidies, pour attendre un vent favorable. Le vapeur n?tait plus quun voilier, et pour se ravitailler, il devait atteindre l?le Maurice par 20 de longitude sud.

L?quipage connut tous les ennuis de la navigation ? voiles. Retard? par des vents contraires, immobilis? par un calme plat qui dura une semaine enti?re, le navire ne mouilla en rade de Port-Louis, chef-lieu de l?le Maurice, que le 28 mars au soir. Il avait mis pr?s dun mois ? effectuer le trajet, que la temp?te lui avait fait parcourir en trois jours. Le 29 fut employ? ? remplir les soutes de charbon. Le lendemain, le yacht reprit la mer, et le 10 avril, il jetait lancre en face de Mah?, le seul port fran?ais de la c?te de Malabar. ? un kilom?tre au nord, on apercevait le remous caus? par lembouchure de la rivi?re de Mah?, et le m?t de pavillon se dressait, avec sa fl?che menue et ses cordages, en face de la route qui va du d?barcad?re ? la ville. Les voyageurs pos?rent le pied sur le sol de lInde.

XIX.LE PAYS DES PIERRES PR?CIEUSES

Serons-nous plus heureux dans nos recherches, sur cette terre classique des monuments grandioses, de lor, du diamant, des turquoises, des ?meraudes, des saphirs, des rubis, le pays des contes fabuleux ruisselants de pierreries, o? les po?tes, pour atteindre le merveilleux, se bornaient ? d?peindre la nature?

Ainsi Marcel salua la patrie des rajahs. William Sagger, devant qui sexhalait cette bouff?e denthousiasme, eut un sourire moqueur, mais ne r?pondit rien. Ils ?taient sur le quai, regardant le Fortune qui d?j? s?loignait couronn? dun panache de fum?e. Le vaillant navire se rendait ? Bombay pour y ?tre radoub?. Avant son d?part, on avait tenu conseil. Et Dalvan avait ainsi r?sum? la discussion:

Ces demoiselles il sagissait bien entendu dYvonne et de miss Pretty peuvent sans inconv?nient nous suivre ? terre. Les ?tablissements fran?ais de lInde ont ? peine 510 kilom?tres carr?s de superficie, soit le dixi?me dun d?partement fran?ais. Tandis que le yacht sera en r?paration, nous irons de lun ? lautre, par chemin de fer ou par bateaux. Donc, pas de grosses fatigues, pas de gros dangers l?gaux, puisque nous voyageons presque constamment en pays anglais.

Et avec un soupir de regret, il avait ajout?:

Aux temps des Martin, Dupleix, Bussy, La Bourdonnais, vous seriez rest?es ? bord, car alors de Surate au cap Comorin, tout le pays au sud des monts Vindhya ?tait ? nous.

Eh mais! fit lintendant, vous me faites concurrence comme g?ographe.

Non, nayez point cette crainte. Ce que je dis est l?pitaphe de la grandeur fran?aise dans lInde; grandeur que les Anglais ne nous ont pas enlev?e par la force des armes les racl?es que leur inflig?rent Dupleix et La Bourdonnais sont l?gendaires mais quils nous d?rob?rent tra?treusement, profitant de nos embarras en Europe pour nous vendre leur venimeuse neutralit?, au prix de honteux trait?s. LInde est pour moi une Alsace-Lorraine coloniale, et ce nest pas sans une joie r?elle que je vois la Russie savancer par le nord, alors que nous sommes solidement ?tablis en Indo-Chine. Je suis soldat comme nos anc?tres gaulois et ma devise est: Toutes les revanches!

Yvonne ?coutait, les yeux agrandis par une ?motion int?rieure. Dire que c?tait l? ce fr?re de lait, quelle avait consid?r? comme un ?tre sans importance, presque un jouet!

Que pensez-vous de cela? demanda lAm?ricaine ? Claude pensif.

Moi, mais je pense comme Marcel; en ma qualit? de Marsouin, je suis encore plus vex? que lui, si cest possible.

? la bonne heure.

Cela vous fait plaisir?

?norm?ment.

Pourquoi?

Pourquoi? mais parce que

Elle sarr?ta, rougit un peu et acheva tranquillement:

Parce que je suis Am?ricaine.

Puis, d?sireuse de changer le sujet de la conversation:

Si nous songions ? notre voyage?

Jy pensais, interrompit William, et jai une proposition ? vous faire.

Nous ?coutons.

Le territoire de Mah? est coup? en deux. La presqu?le comprise entre la mer et lArou.

LArou?

La rivi?re, cest le terme indien. Cette presqu?le, dis-je, contient la ville et son mouillage. Les ald?es ou villages formant le territoire sont situ?es sur la rive droite de lAr-Mah?, (ruisseau de Mah?), et s?par?es de leau par une bande de terrain appartenant aux Anglais. Ils ont morcel? vos possessions autant quils lont pu. Eh bien, traversez le pont et arr?tez-vous sur la route des ald?es qui lui fait suite. En pays ?tranger, vous ne courez aucun risque, puisque lAdministration fran?aise devrait, pour vous arr?ter, demander lextradition. Pendant ce temps, jirai chez ladministrateur, et je minformerai de M. Antonin Ribor.

Sage ?tait le plan. Il fut aussit?t adopt?. Lintendant se dirigea vers la r?sidence. Quant ? Marcel et ? ses amis, ils sengag?rent sur le pont de bois jet? en accent circonflexe sur la rivi?re, et atteignirent lautre berge entre les aid?es anglaises de Great Coloy et de Caclon-house. ? gauche de la route, sur une butte peu ?lev?e, on distinguait les bastions du fort Saint-Georges, dominant les ruines du bourg du m?me nom. ? droite, au-del? des agglom?rations de Less Coloye et dAgroen, la premi?re anglaise, la seconde fran?aise, se dressait le mont Chalakara, aux pentes couvertes de cocotiers.

Installons-nous pr?s des ruines, proposa miss Pretty.

Volontiers, lui r?pondit-on en ch?ur.

Tous sassirent ? lombre dun pan de mur recouvert, comme dun manteau, dune liane ?norme, dont le feuillage vert ?tait sem? de larges fleurs violettes. On e?t dit des volubilis. Non pas nos fr?les corolles dEurope, ici, elles s?panouissaient en coupe de la dimension dun hanap germain. Des fr?tillements agit?rent les feuilles; des l?zards, d?rang?s dans leur sieste, fil?rent entre les pierres. Lun, ? la robe dor?e, sarr?ta ? quelques pas, et de ses yeux vifs consid?ra les importuns. Soudain, une lani?re de couleur sombre d?crivit une parabole en lair et vint sabattre sur linoffensif saurien. LAm?ricaine eut un cri de frayeur.

Un naja.

C?tait un serpent long dun m?tre environ, vulgo serpent ? lunettes, dont la morsure occasionne une paralysie g?n?rale qui, en peu dinstants, d?termine la mort.

Le reptile, happant sa proie, rampait vers un buisson voisin. Au cri de miss Pretty, Claude avait bondi devant elle; il courait sus au naja. Elle lappela. Il ne r?pondit pas, mais profitant de ce que la gueule de lanimal ?tait obstru?e par le corps du l?zard, il saisit le reptile par le cou, lui appuya la t?te ? terre et dun coup de talon la broya.

Oh! monsieur Claude, murmura miss Pretty, pourquoi vous exposer ainsi?

Le Marsouin h?sita, puis:

J?tais furieux. Il vous avait fait peur.

Ah!

Un silence embarrass? suivit. LAm?ricaine et B?rard baissaient les yeux, Dalvan souriait; quant ? Yvonne, un nuage de tristesse couvrit son doux visage. Ses l?vres sagit?rent, et dans un souffle, si bas que personne ne lentendit, cette plainte s?chappa de ses l?vres:

Elle est bien heureuse!

Que voulait-elle dire? Myst?re! Obscurs sont les c?urs des jeunes filles. Muets, les yeux mi-clos errant sur la campagne ruisselante de soleil, les voyageurs songeaient. La mousson du nord-est qui, ? peu de jours de l?, devait ?tre remplac?e par celle du sud-ouest, passait sur eux en un fr?lement caressant. Une sensation dengourdissement, un bien-?tre an?anti les envahissait. Marcel se souleva brusquement.

Qui sont ces gens-l??

Tous, secou?s par le son de sa voix, port?rent les yeux sur la route.

Un ?trange cort?ge y d?filait.

En t?te, un homme et une femme, coiff?s de mitres dor agr?ment?es de pierreries ?talaient, sur leurs longues tuniques aux plis lourds, une profusion de colliers, de cha?nettes, darabesques en passementerie.

Les saphirs alternaient avec les diamants, les rubis sanglants chatoyaient aupr?s des ?meraudes, la topaze se mariait aux turquoises, aux chrysolithes, aux grenats, aux sardoines, aux malachites. Derri?re ces ch?sses vivantes, une douzaine de personnages marchaient ? la queue-leu-leu en habits de f?te. Turbans aux aigrettes de pierreries, tuniques et dhoutils pantalon indien d?clatantes couleurs. Le dernier, un Europ?en reconnaissable ? ses v?tements blancs de coupe anglaise, ? son casque de toile, semblait le plus satisfait de la bande. Il se frottait les mains avec une ?nergie qui attira lattention de Marcel.

Voil? un geste qui ne mest pas inconnu, fit-il.

Au m?me moment Yvonne s?cria:

Je r?ve mais je crois voir

M. Canet?gne, petite s?ur?

Oui.

Tu ne te trompes pas.

Oh! le vilain homme! dit miss Pretty. Nous le rencontrerons donc partout!

LAvignonnais avait aper?u ses ennemis; tirant des jumelles de sa poche, il les braquait sur eux.

Regarde, regarde, plaisanta Marcel, nous sommes en pays anglais; tu ne peux rien contre nous.

Cependant, le n?gociant appela sans doute ses compagnons, car ceux-ci se rassembl?rent en cercle autour de lui.

Que leur raconte-t-il?

La r?ponse ? cette question de Marcel ne se fit pas attendre; quittant la route, la troupe hindoue se dirigea vers eux.

Quest-ce que cela veut dire?

? dix pas, les indig?nes sarr?t?rent, se courb?rent en un profond salut, puis lhomme qui marchait le premier sadressa ? Dalvan en fran?ais assez pur.

Il est ? remarquer, en effet, que gr?ce aux ?coles ?tablies partout et aux louables efforts du gouvernement, la plupart des Hindous, habitant les enclaves fran?aises et les environs, poss?dent notre langue.

Sahib, dit lhomme sahib est l?quivalent de seigneur jai ? adresser ? ta bont? une pri?re.

J?coute, r?pliqua le jeune homme, ?tonn? de cette entr?e en mati?re.

LIndien sinclina.

? mon costume, tu comprends que je me marie. J?pouse Ma?ssoura qui maccompagne, pour laquelle Vishnou, conservateur des ?tres, ma inspir? laffection.

F?licitations ? Vishnou et ? toi.

Ma?ssoura est belle, elle a dix ans.

Dix ans! se r?cria Yvonne.

Oui, expliqua Dalvan; cest l?ge de lhym?n?e dans lInde. Ici la femme se marie entre huit et onze ans; elle est fan?e ? vingt et archivieille ? trente. Question de climat. Ainsi que les fleurs, les humains croissent plus vite et s?tiolent aussi plus t?t.

Et sapercevant que lindig?ne attendait.

Continue.

Job?is, Sahib. Tu sais que les Invisibles Esprits remplissent le Ciel embras? et la Terre f?conde, veillant sur nous et donnant le bonheur ? ceux qui ?coutent leurs inspirations. Or, je souhaite que la f?licit? habite la demeure quembellira Ma?ssoura. Jai fait tout ce que recommandent les traditions pour atteindre ce r?sultat. Jai br?l? le bois dArek, jet? lopium et le gingembre dans le lait dune g?nisse sans tache. Depuis un mois, jentretiens au-dessus de la deuxi?me ouverture de ma maison, en commen?ant par lest, un nid de koubaous, les colombes aux reflets bleus. Chaque matin je leur ai donn?, en tenant la fourche ? trois dents, un grain de ma?s, deux dorge, trois de riz. Jai accompli les cent vingt-quatre pri?res, les douze mac?rations; sur un pied, jai salu? ? son lever le Soleil, huiti?me repr?sentation de Brahma Cr?ateur. Et pour que Siva Destructeur, et son ?pouse Kali se d?tournent du Bapota, champ paternel, jai trac? devant ma porte les trois cercles concentriques, r?pandu le sang dun agneau de trois mois, tout blanc, avec la tache noire sur le dos. Jai ceint mes reins de l?charpe des p?lerins avec la pierre rouge consacr?e sur le nombril. Bref, je nai n?glig? aucune des prescriptions des livres saints, Brahmanas et Soutras.

Quel bavard! fit Marcel.

Or maintenant, une inspiration est venue ? ce sage, lHindou appuya le doigt sur la poitrine de Canet?gne.

Ah! nous y voil?. Et quelle est linspiration?

LEsprit du fleuve lui a parl?. Il lui a dit: Pr?s des ruines de Saint-Georges des ?trangers se reposent. Quils assistent au repas auquel sont convi?s nos amis, et de longues ann?es de f?licit? leur sont assur?es. Par cinq fois, nombre cher au h?ros Rama, je te prie de te joindre ? nous avec les tiens.

Tous se regard?rent avec surprise. LAvignonnais se tenait modestement en arri?re, semblant pr?ter peu dint?r?t ? ce qui se passait. Mais Marcel se frappa le front.

O? nous conduis-tu?

? Bentaguel, Sahib.

En territoire fran?ais?