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Le sergent Simplet

( 18 43)



Vous semblez contrari?, monsieur. La ville, il est vrai, offre peu de distractions, autant dire pas. Mais vous pourriez profiter de votre passage pour pousser jusquau Grand Br?l?.

Tiens! cest une id?e! Quelle distance?

Trente-cinq kilom?tres.

Bigre!

Je vous louerai des chevaux et un guide. En deux heures et quart la route est bonne vous serez dans le grand Enclos, le cirque au milieu duquel se trouve le volcan. Cinq kilom?tres ? pied vous conduiront au crat?re de la Fournaise.

Va pour le crat?re!

Aucun des interlocuteurs navait fait attention ? un personnage qui, ? trois pas, semblait absorb? par la contemplation de loc?an. C?tait le voyageur au voile vert, mont? dans le train ? Saint-Denis. Sans doute, la visite de Dalvan au Grand Br?l? ne lui d?plut pas, car il se frotta les mains et murmura:

Cest une occasion de voir ce volcan, dont on me corne les oreilles depuis que jai mis le pied dans l?le.

Puis il s?loigna, arr?ta le premier habitant venu, et se fit indiquer lemplacement de la mairie de la commune de Saint-Benoist.

Cependant Marcel faisait prix pour la location des chevaux et, moyennant vingt-cinq francs, devenait propri?taire, pour le reste du jour, de trois b?tes nerveuses et de deux guides, lun Cafre, lautre immigr? hindou. Il sortait de la ville avec ses serviteurs, passait ? la pointe de la Ravine-S?che, o? sembranche le chemin de Saint-Pierre, et rendant la main ? son cheval man?uvre aussit?t imit?e par ses guides se lan?ait au grand trot sur la route Nationale qui fait le tour de la R?union. Les caps du Bambou et des Cascades, domin?s par le Piton-Rouge, se montr?rent. La route senfon?ait dans une ?paisse futaie.

La for?t du Bois-Blanc, d?clara le guide hindou, qui s?tait fait le Conti de la promenade.

Brusquement les arbres furent remplac?s par un rempart de rochers. La route sencaissa, bord?e dentassements granitiques donnant limpression dune redoute construite par des Titans.

La muraille du Grand Enclos, fit encore lHindou. Dans un instant nous verrons le Grand Br?l?.

Le chemin, en effet, d?bouchait entre deux murs perpendiculaires dans le cirque du volcan.

Dalvan ne put r?primer un cri. Le terrain montait en pente douce dabord, plus accentu?e ensuite vers le crat?re, qui d?veloppait son panache de fum?e ? dix kilom?tres de l?. Partout des traces de l?uvre du feu: des scories, des laves, les plus anciennes d?j? reconquises par la v?g?tation. ?? et l?, des ?lots de for?ts respect?s par les ?ruptions.

Un sentier partait de la route Nationale. Les chevaux le prirent sans h?siter, en b?tes accoutum?es ? cette excursion. ? mi-hauteur, la cavalcade fit halte sur un plateau. LHindou allait y rester avec les montures. Le Cafre seul accompagnerait Marcel jusquau crat?re. Le noir emporta un paquet de cordes attach? sur la croupe de son cheval.

Pourquoi nous charger de cela? questionna Dalvan.

Pour la descente dans le crat?re.

Lascension commen?a.

Devant la force sans bornes, le sentiment de son impuissance ?crasait le sous-officier. Partout le travail du feu se marquait. La terre fendill?e, coup?e de l?zardes, livrait passage ? des exhalaisons sulfureuses; des grondements souterrains imprimaient ? la montagne de longs frissons.

? mesure que lon montait, le guide observait avec plus dattention le sommet du c?ne actif.

Nous entrons dans la r?gion des pierres, expliqua-t-il au Fran?ais. Imitez bien tous mes mouvements.

Que voulez-vous dire?

Voil?. Tous les quarts dheure ? peu pr?s, une colonne de mati?res solides est projet?e au dehors du crat?re; il sagit de ne rien recevoir sur la t?te, quand cela retombe.

Alors il faut un parapluie, soupira ironiquement Simplet.

Non; il y a sur le sentier deux relais o? lon sabrite; il faut calculer son ascension.

Et vous pensez que je descendrai dans le crat?re?

Oh! au bord m?me et au fond, il ny a aucun danger. Il existe, autour de la chemin?e, une bande large de cent m?tres, sur laquelle aucune mati?re nest projet?e. Tenez, voici une fus?e cest le mot du pays qui vient de se produire; en route!

La sente en lacet devenait raide. Il fallut une demi-heure aux deux hommes pour arriver au crat?re. Comme lavait annonc? le Cafre, ils avaient d? sabriter dans des grottes situ?es au bord du chemin, pour laisser passer des fus?es. Une v?ritable temp?te de pierres br?lantes avait d?val? ? leurs pieds avec un vacarme assourdissant.

On atteignit le crat?re. Devant les voyageurs souvrait un gouffre de cinquante m?tres de diam?tre. En se penchant, Dalvan aper?ut une cavit? affectant la forme dun entonnoir renvers?. Le fond ?tait form? par une galerie circulaire au milieu de laquelle un trou noir vomissait dinstant en instant des tourbillons de fum?e brune.

Je comprends, dit-il, on descend ? laide de cordes et lon se prom?ne autour de la chemin?e centrale.

Il se fit r?p?ter que les scories projet?es ne retombaient jamais dans le gouffre, et se laissa amarrer par le Cafre. Celui-ci, un hercule, maniait Dalvan comme un petit enfant. La descente commen?a. Suspendu dans le vide, sans autre point dappui que les solides poignets du noir, Simplet n?prouvait aucune crainte. Il ?tait en quelque sorte hypnotis? par le bouillonnement perp?tuel quil remarquait dans la chemin?e. Une chaleur intense faisait perler ? sa peau des gouttes de sueur; la situation ?trange soulignait la faiblesse de lhomme, ballott? au bout dun c?ble entre ciel et feu.

Il se trouva debout sur la galerie. ? ses pieds ?tait lab?me incandescent. Et, tout ? coup, il se prit ? rire. Il se souvenait dune notice publi?e par Victor P?ris, le c?l?bre explorateur du V?suve et de lEtna. Une phrase surtout lui revenait, provoquant sa gaiet?.

Le volcan a lair de fumer sa pipe!

Et la comparaison lui semblait extraordinairement juste. De la chemin?e s?chappaient r?guli?rement des bouff?es de fum?e.

Pouh! pouh! pouh!

Le bruit plus fort naturellement rappelait celui du fumeur exhalant les vapeurs de nicotine. Tout ? coup, il se fit un mouvement dans la lave en fusion. Le bouillonnement redoubla. Une explosion s?che vibra dans lair, et une gerbe de feu s?lan?a au dehors du crat?re.

Non, d?cid?ment! murmura Marcel, jaime mieux men aller.

Il revint ? la corde et commen?a de sattacher. Soudain il sinterrompit. Den haut, une voix affaiblie par l?loignement avait prononc? son nom. Il frissonna. Cette voix, il lui semblait la reconna?tre. Elle s?leva de nouveau.

M. Marcel, disait-elle, cette fois je vous tiens bien. Je vous informe que jattends votre arriv?e avec un gendarme colonial, charg? de vous mettre sous les verrous.

Vraiment, monsieur Canet?gne!

Le jeune homme retrouvait la parole.

Oui, monsieur Marcel. Je vous suis depuis Saint-Denis. Je vous coffre, et je guette le bateau qui doit vous prendre ? Saint-Benoist. Vos complices vous rejoindront bient?t dans la prison municipale.

Eh bien, monsieur Canet?gne, votre plan est bien con?u, seulement

Seulement?

Il contient une petite erreur.

Et laquelle, sil vous pla?t?

Cest que vous pensez que je vais remonter.

Eh bien?

Eh bien, je reste, voil? tout.

Cette derni?re r?plique fit bondir le commissionnaire.

Apr?s son ?chec ? Tananarive, il s?tait transport? ? la R?union, certain que ses ennemis y viendraient. Constamment il r?dait autour de la gare de Saint-Denis ou du palais du Gouvernement. Cest ainsi que, cach? sous un voile vert, il avait d?pist? Marcel. ? Saint-Benoist, le maire, inform? par lui quun contumax excursionnait sur le Grand Br?l?, avait enjoint ? lunique gendarme de la localit? daccompagner lAvignonnais et de proc?der ? larrestation du d?linquant. Celui-ci au violon, rien de plus simple que de pincer ses complices au d?barquement. Et voil? que le sous-officier remettait tout en cause.

Il refusait de quitter le fond du crat?re, de revenir ? la lumi?re du jour se constituer prisonnier. Sil sent?tait, impossible de retourner assez t?t ? Saint-Benoist. Que faire? Malgr? les exhortations de Canet?gne, le gendarme refusait daller rejoindre le brigand. Les r?glements de la gendarmerie ne prescrivent pas les perquisitions dans les crat?res.

Et les minutes s?coulaient. Dans sa rage, le n?gociant se dit quapr?s tout il pouvait bien descendre lui-m?me. Il ?tait muni dun revolver, et navait rien ? redouter de Marcel. Sous l?il de lautorit? un peu loin de cet ?il, il est vrai, laccus? noserait se livrer sur sa personne ? aucune voie de fait.

Bref, apr?s s?tre assur? que le barillet de son arme ?tait garni de cartouches, il sollicita le concours du Cafre. La corde remont?e, Canet?gne, solidement li?, op?ra ? son tour la descente. Dalvan, tranquillement assis sur un bloc de basalte, regardait le commissionnaire se balancer dans les airs. ? quelques m?tres du sol, celui-ci fit craquer la batterie de son revolver.

Prenez garde, railla le sous-officier, vous allez vous blesser!

LAvignonnais ne r?pondit pas. Il toucha terre, se d?barrassa de la corde, et braquant son arme sur le jeune homme:

Monsieur, dit-il, il vous a plu de vous jeter dans mes jambes, de troubler mon commerce, de d?fendre

La Belle contre la B?te f?roce.

Oh! raillez, il mimporte peu. Si je rappelle vos torts, cest

Pour excuser les v?tres, peut-?tre?

Cest, continua Canet?gne sans relever linterruption, pour vous convaincre que vous navez ? attendre de moi aucune indulgence.

Je men doutais, cher monsieur. Vous r?unissez dans votre nom deux fl?aux: la canne et la teigne.

Sous-officier! fit le n?gociant avec hauteur.

Sous-officier, cest ce qui fait ma sup?riorit? sur vous. Vous vous ?tes inspir?, pour r?gler votre conduite, de la vie et des ?uvres du c?l?bre Cartouche; moi, je nai fr?quent? de cartouches que celles du fusil Lebel. R?sultat: je sais tirer, vous pas, et votre revolver ne meffraye nullement.

Les plaisanteries du jeune homme exasp?r?rent son interlocuteur.

Je ne suis pas descendu au fond de ce crat?re pour ?couter vos fariboles. En face de vous, je ne suis plus un homme, je suis la loi.

Est-elle vraiment si laide que ?a?

Et je vous somme, rugit lAvignonnais, de vous attacher ? la corde. ? mon signal, on vous hissera vers lorifice

Et si, par hasard, je refusais de gagner la sortie?

Alors je nh?siterais pas: je vous casserais la t?te dun coup de revolver. Je le d?plorerais, mais il faut que je capture vos complices. Je fais ?uvre d?puration sociale.

Vous mannoncez votre suicide? mille gr?ces.

Cette fois, cen ?tait trop. Le n?gociant leva son arme; mais il nacheva pas le mouvement commenc?. Marcel souriait. La joie dun adversaire est toujours inqui?tante, et Canet?gne sinqui?ta. Or, depuis quelques minutes, le sous-officier observait ? la d?rob?e la chemin?e centrale. Ses r?pliques mordantes navaient dautre but que de d?tourner lattention de son ennemi. Il attendait quoi?: La fus?e. Et le bouillonnement pr?curseur du ph?nom?ne saccusait. Soudain un tourbillonnement se produisit dans la masse ign?e, les gaz captifs d?ton?rent, et un jet de lave fusa vers le ciel.

Surpris, le commissionnaire tourna la t?te. Avec limp?tuosit? fran?aise la furia, comme disent les Transalpins Marcel se rua sur lui, lui arracha son revolver et, portant le canon ? hauteur du nez de Canet?gne stup?fait:

La roue a tourn?, cher monsieur, fit-il; ? moi dop?rer comme ?purateur social.

En face de larme mena?ante, toute la faconde du Tartarin dAvignon tomba.

Vous noserez pas faire cela! clama-t-il.

Et pourquoi donc? Les honn?tes gens se d?fendent parfois contre les r?deurs louches.

Jappelle ? laide.

Appelez! je tire.

Cap de biou! g?mit Canet?gne terrifi?. Que le diable lemporte! et par r?flexion: T?, cest pas possible, cest le diable lui-m?me!

Dalvan sinclina:

Trop flatteur en v?rit?. Mais votre exclamation indique un retour ? la raison; je crois que nous allons entrer en arrangement.

En arrangement? protesta lautre

Ne r?criminez pas. ? mon tour, je vous tiens. Vous ?tes un bandit, vous avez d?shonor? ma s?ur Yvonne apr?s lavoir ruin?e. Si je rappelle vos torts, comme vous le disiez tout ? lheure, cest pour vous convaincre que vous navez ? attendre de moi aucune indulgence.

Son interlocuteur baissa la t?te:

Je songeais, poursuivit Simplet, que, dans la situation actuelle, prouver linnocence de ma s?ur serait simple au possible. Il suffirait que vous ?crivissiez la v?rit? Mais vous mobjecteriez quil vous manque de quoi ?crire, et l?-haut il montrait le crat?re vous pr?tendriez que cet ?crit vous a ?t? extorqu? par force. Jabandonne cette id?e, je me contenterai de men aller.

Oh! gronda Canet?gne, nous verrons bien.

Mais cest tout vu. Vous avez le sens des affaires trop d?velopp? pour ne pas comprendre que je vous ai ? ma merci. Tenez, je vais me montrer confiant, la confiance en ma force, ne vous y trompez pas, et vous d?voiler mes projets.

Comme le n?gociant faisait un pas en avant, Dalvan le mit en joue:

Pas de familiarit?s. La conversation ? distance. L?, vous ?tes bien; je reprends: Vous avez un veston blanc, un casque et surtout un voile vert qui me plaisent infiniment. Avec ces accessoires, le voile sur la figure, tous les hommes se ressemblent. Vous me les donnez.

Moi? b?gaya lassoci? de Mlle Doctrov?e?

Vous m?me. Gr?ce ? ce d?guisement, je remonte l?-haut, et suis libre, je men charge.

Si je naccepte pas?

Cest plus simple encore. Je vous fais sauter la cervelle, je prends les v?tements que je convoite et je pr?cipite votre d?pouille dans la chemin?e centrale. Le feu purifie tout, cher monsieur. Cette attention aidant, votre ?me immortelle les canailles en ont une comme les autres votre ?me arrivera peut-?tre au ciel en odeur de saintet?.

Cette d?claration ?nergique ?tait ? peine termin?e que Canet?gne se mettait en manches de chemise. Marcel endossa la vareuse blanche, se coiffa du casque, semmitoufla dans le voile vert. Il paraissait cependant chercher encore.

Tiens, dit-il tout ? coup, vous avez des bretelles.

Oui, pour tenir mon pantalon, balbutia le n?gociant.

Ici, cela na pas dimportance. ?tez les bretelles.

Mais

D?p?chons.

LAvignonnais sex?cuta:

L?. Maintenant, soyez assez aimable pour r?unir vos poignets derri?re votre dos.

Pourquoi?

Ninterrogez pas. Vous aurez tout le plaisir de la surprise.

Et de lune des bretelles, il ligotta avec soin les mains de son ennemi.

Vous me faites mal, g?mit celui-ci.

Oui, mais je vous mets dans limpossibilit? de men faire.

Dextrement, le jeune homme b?illonna Canet?gne, ? laide de la seconde bretelle.

Parfait! dit-il; vous ne serez pas tent? de crier pendant que jop?rerai mon ascension.

Tandis que, tout d?confit, le commissionnaire se laissait tomber sur le bloc de basalte qui, un peu avant, servait de si?ge ? Dalvan, le sous-officier fixait la corde autour de ses reins, et avec un accent fort bien imit?:

Eh! l?-haut! Hisse, mon bon!

Ses pieds quitt?rent aussit?t le sol et, ? lextr?mit? du c?ble hal? avec vigueur par le Cafre, il remonta vers le crat?re.

En bas, dans la p?nombre, Canet?gne sagitait furieusement, faisant de vains efforts pour se d?barrasser de ses liens. Lhomme dargent e?t certes donn? une belle somme pour faire manquer l?vasion de son adroit adversaire. Mais les bretelles ?taient solides. Comme il sen vantait, il nachetait que de la bonne marchandise, ses contorsions ne servaient qu? les serrer davantage autour de ses bras endoloris.

Et pendant ce temps Marcel approchait du crat?re, il y arrivait, il disparaissait aux yeux du n?gociant. Alors la rage donna de la m?moire au vilain personnage. Il se rem?mora les ?vasions c?l?bres. Les prisonniers usaient leurs cha?nes en les frottant sur la pierre. Eh bien! il userait ses bretelles. Son c?ur en saignait. Encore une d?pense que ce maudit Dalvan lui imposait. Mais la volont? de poursuivre le fugitif fut plus forte que la parcimonie. Lop?ration commen?a. Elle ?tait peu commode. Les mains attach?es derri?re le dos, on na pas une grande libert? de mouvements.

Avec cela, les bretelles r?sistaient. Trop bonne marchandise, d?cid?ment! Et la nuit venait. Le cercle lumineux du crat?re sestompait dombre. Il devait ?tre pr?s de neuf heures. LAvignonnais tendit ses muscles; ses liens ?clat?rent. Secouant ses mains engourdies, il d?tacha son b?illon. Haletant, furieux, il appela:

H?! gendarme!

La voix du Pandore colonial r?sonna, railleuse, dans le vaste entonnoir.

Ah! vous vous d?cidez, mon gar?on!

Mon gar?on! La familiarit? exasp?ra Canet?gne, tr?s mont? d?j?.

Imb?cile! rugit-il.

Soyez poli, naggravez pas votre situation!

C?tait la seconde fois que cette phrase malencontreuse sonnait aux oreilles du n?gociant, depuis le jour fatal o? il s?tait lanc? ? la poursuite de ses insaisissables ennemis. Il saffola.

Cr?tin! butor! ?ne b?t?!

Lanc?, il aurait continu? longtemps sur ce ton, si lorgane placide du gendarme ne s?tait ?lev? de nouveau.

Allez toujours, disait le repr?sentant de lautorit?, je verbalise. Insultes ? la force publique, outrages ? un agent. ?a mennuie d?tre de garde toute la nuit sur ce piton, mais vous ?tes encore plus mal que moi, cela me console.

Toute la nuit! glapit le prisonnier; mais je veux remonter.

Impossible, le guide a emport? la corde.

Il est parti?

Avec M. Canet?gne, qui est all? capturer vos complices. Vous, il ?tait bien s?r que vous ne vous ?vaderiez pas.

Mais, Canet?gne cest moi.

Un ?clat de rire sonore r?pondit ? cette d?claration.

Farceur, va!

LAvignonnais poussa un hurlement de fauve et se mit ? tourner au fond du crat?re. Les fus?es, les d?tonations excitaient encore sa fr?n?sie. Il ?tait jou?. Les soldats de la loi faisaient le jeu de Marcel. Celui-ci, tout en remontant vers le jour, s?tait tenu ce raisonnement:

Il faut que je rejoigne mes compagnons, et que le Fortune ait le temps de quitter la rade. Donc, Canet?gne doit rester au fond du crat?re une bonne partie de la nuit.

En vertu de ce postulatum, il avait saut? sur le c?ne, requis le Cafre de le suivre, mis le gendarme de planton au bord du crat?re. Cela fait, il avait rejoint les chevaux, toujours sous la garde de lHindou et, ? fond de train, avait regagn? Saint-Benoist. Le Fortune ?tait en rade. Se faire conduire ? bord, informer ses amis de ses d?marches, fut laffaire de cinq minutes. La machine ?tait sous pression, car un cyclone ?tait annonc?, et il importait de quitter sans retard cette rade ouverte. Cest la seule man?uvre possible pour les navires, car en dehors du port de la Pointe aux Galets, aucun mouillage de l?le nest s?r. La mer ?tait ?tale. Le steamer put donc prendre le large.

XVIII. TROIS MILLE KILOM?TRES DANS UN CYCLONE

Rassembl?s sur le pont, les passagers du Fortune interrogeaient lhorizon. Une bande noire s?tendait peu ? peu sur le ciel. Larm?e des nuages, pouss?e par la temp?te lointaine, savan?ait avec la rapidit? dun express.

Le yacht allait avoir ? subir un rude assaut. Silencieux, tous se regardaient. Pas une parole ne venait ? leurs l?vres. ? lapproche des grands cataclysmes, la voix de lhomme se tait. Un duel effrayant se pr?parait entre la tourmente et le fr?le navire, point imperceptible au milieu de lOc?an.

Nul abri, nul port de refuge ? proximit?. Un seul moyen de d?fense: la fuite devant louragan. Attach? sur la passerelle, le capitaine donnait ses ordres. ? la premi?re claque du vent, la machine stopperait. On d?ploierait tout ce que le vaisseau pourrait porter de toile, et on se laisserait emporter par le cyclone.

Cette man?uvre, expliqua William Sagger, est celle ? laquelle on sest d?finitivement arr?t? dans la marine. Elle offre deux avantages: le premier, de m?nager la machine, car par une mer forte, lh?lice tourne souvent ? vide, cest-?-dire hors des flots, et il en r?sulte des secousses capables de fausser larbre de couche; le second est de donner au navire une rapidit? ?gale ? celle de la lame, si bien que le pont nest pas couvert par les montagnes deau, et que la membrure fatigue moins.

Tout ?tait par?. Mais linqui?tude persistait. La plus effray?e ?tait miss Pretty. La voyageuse, qui avait choisi la mer comme patrie, ?tait p?le. Mais en regardant avec attention, on comprenait quelle avait peur en dehors delle-m?me. Ses yeux ne quittaient pas Claude B?rard.

La ligne noire des nu?es arrivait au-dessus du navire.

Rentrons dans nos cabines, proposa lAm?ricaine.

Ma foi non, r?pliqua Claude; secousses pour secousses, je les aime mieux en plein air.

Elle ninsista pas. Ce fut William qui prit la parole.

Vous avez tort, monsieur B?rard. Un paquet de mer a t?t fait denlever un homme et

La phrase demeura inachev?e. Le navire fut secou? comme une plume, tandis que des rugissements, des sifflements aigus traversaient lair. Et, dominant le fracas de la temp?te qui sabattait sur le steamer, la voix du capitaine s?leva:

Stoppez! Aux voiles!

Lh?lice cessa de battre les flots, le navire se couvrit de toile, et comme un coursier g?n?reux, fila follement dans la tourmente.