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Le sergent Simplet

( 17 43)



Trois jours plus tard, le 19 f?vrier, ayant travers? une riche contr?e o? lair ?tait embaum? de jasmin et les nuits sem?es de mouches ? feu, ?tincelles vivantes, les voyageurs atteignirent la mer. L?, Roum?vo leur d?signa un promontoire qui se profilait ? lhorizon.

Fort Dauphin! dit-il. Vous y serez en s?ret? et trouverez certainement un moyen de quitter Madagascar. Moi, jai rempli ma mission. Mon fr?re de sang nest plus en danger; je retourne ? mon devoir aupr?s de ma souveraine.

En vain les Europ?ens cherch?rent ? le d?tourner de son projet. Il persista. Et tous ?prouv?rent la tristesse de la s?paration. Ils s?taient attach?s ? ce compagnon fid?le, qui pour eux avait risqu? sa vie, sa libert?. Il ressentait peut-?tre les m?mes choses, mais son visage sombre ne trahissait point sa pens?e; seulement, ? lheure du d?part, il r?unit dans sa main celles dYvonne et de Marcel. Il les consid?ra un moment comme absorb?, et avec un accent vibrant qui leur causa un inexplicable malaise:

Vous serez heureux, pronon?a-t-il; vous oublierez le fr?re Hova. Roum?vo, lui, se souviendra toujours.

Puis il saisit son fusil, le jeta sur l?paule et s?loigna vers le nord dun pas rapide, sans regarder en arri?re. Longtemps les Fran?ais le suivirent des yeux, et quand il eut disparu, ils se d?cid?rent ? prendre la route du sud.

? une vingtaine de kilom?tres se trouvait Fort-Dauphin, lun des premiers ?tablissements fran?ais ? Madagascar, fond? en 1643 par Pronis, gouverneur de la Compagnie de lOrient, pour le compte de Louis XIV, roi de France.

Tout alla bien dabord. Un chemin, qualifi? de route dans le pays, longeait la c?te. La marche ?tait facile; mais ? mi-chemin les voyageurs atteignirent une petite crique. La mer montait lentement, mettant ? flot des pirogues laiss?es sur le sable.

Tiens, fit Marcel, si un pagayeur voulait nous conduire ? Fort-Dauphin, il nous ?conomiserait quelques heures de fatigue.

Bonne id?e, appuya le Marsouin; seulement, si les rames sont dans les embarcations, les rameurs restent invisibles.

Ils ne sauraient ?tre loin.

Cest probable.

Et tous deux scrut?rent les environs dun regard circulaire; aucun ?tre humain napparaissait. De grands arbres, domin?s par le parasol des palmiers, formaient un obstacle ? la vue.

Ma foi, reprit Marcel, faisons comme en France, quand le passeur a abandonn? son bachot.

Quoi donc?

Prenons place dans une pirogue; cela fera accourir le propri?taire, qui nous guette, jen jurerais.

La proposition ?tait raisonnable. En un instant, tous trois furent assis au fond dune des fr?les embarcations. Ils s?taient un peu mouill? les pieds, mais bah! Dalvan pla?ait les avirons et d?clarait:

Si le piroguier tarde, je lui tire ma r?v?rence et je nage. Cest ainsi que vous dites dans la marine, nest-ce pas, Claude?

Le Marsouin sourit, pr?t ? r?pondre, mais le temps lui manqua.

Des sifflements se firent entendre; il sembla un instant quune arm?e de serpents ?volu?t autour des Fran?ais; une gr?le de projectiles sabattit, faisant jaillir leau, et dans le bordage, clouant la manche de B?rard, une longue fl?che se planta en vibrant. Tous regard?rent du c?t? du rivage. Lexplication du ph?nom?ne se pr?senta aussit?t ? eux. En avant des arbres, une cinquantaine de Malgaches au torse nu, les hanches ceintes dun jupon de cotonnade, bondissaient en brandissant leurs arcs.

Nous allons essuyer une seconde bord?e! s?cria Marcel; pr?venons-les.

Il avait ?paul? son fusil. Claude avait d?j? accompli le m?me mouvement. Deux assaillants, atteints par les balles, saffaiss?rent. Les ennemis sarr?t?rent ind?cis.

Aux avirons! ordonna Claude, profitons de ce court r?pit.

Les sous-officiers se pench?rent sur les rames, et la pirogue, glissant sur les eaux ainsi quun oiseau, s?loigna du rivage. Mais le premier mouvement de surprise pass?, les Malgaches gagnaient la gr?ve. Rapidement ils montaient dans les pirogues rest?es pr?s du bord, et se lan?aient ? la poursuite des Europ?ens.

Ce sont des Bares, d?clara B?rard, je les reconnais ? leurs tatouages. Ce sont des sauvages f?roces, vivant de chasse et de rapines. Tout plut?t que de tomber entre leurs mains.

Redoublant defforts, les jeunes gens ramaient vers la haute mer. La pirogue filait, laissant en arri?re un sillage d?cume. Mais les indig?nes conservaient leur distance. Durant dix minutes, la chasse continua sans avantage appr?ciable. Mais alors les Fran?ais comprirent quils seraient fatalement vaincus dans cette lutte ? laviron, car les Bares, plus nombreux, se relayaient.

Tant pis! gronda Marcel, reprenons les fusils.

Mais Yvonne secoua la t?te:

Non, au contraire, ramez, ramez toujours! Il nous arrive du secours.

Sa main se tendait vers loc?an.

Quest-ce? interrogea Simplet, faisant ?cumer les flots sous la pouss?e nerveuse de la cuiller de laviron.

Un navire!

Appelle son attention?

Comment?

En d?chargeant nos armes.

La jeune fille attira les fusils ? elle. Les d?tonations vibr?rent dans lair et, d?passant les volutes de fum?e rampant ? la surface des vagues, lembarcation poursuivit sa course rapide. Deux fois encore, Yvonne tira. Alors elle eut un cri joyeux:

Ils ont entendu! Le vaisseau modifie sa route, il vient vers nous.

Soudain, un ronflement leur fit lever les yeux. Un obus passa au-dessus de leurs t?tes et alla couper en deux lune des pirogues de la flottille bare. Le bruit assourdi de la d?tonation arrivait en retard de quelques secondes.

Terrifi?s, les indig?nes retournaient vers le rivage ? force de rames. Les voyageurs navaient plus rien ? craindre de leur c?t?. Alors une nouvelle inqui?tude les prit.

Si le navire ?tait fran?ais, il leur faudrait d?guiser leurs noms, raconter une histoire de brigands pour expliquer leur pr?sence, car ils ?taient sous le coup de la loi, et une maladresse aurait eu des cons?quences d?sastreuses.

En peu de mots, ils arr?t?rent les grandes lignes de leur fable. Le temps pressait. Le vaisseau avait mis un canot ? la mer. B?rard ne disait rien; il regardait dans la direction du steamer:

Sapristi! exclama-t-il, est-ce que jai la berlue?

La berlue?

Certainement, il me semble que je reconnais ce bateau-l??

Marcel examina le navire avec attention.

Ce nest pas possible! fit-il avec ?tonnement.

Ah! tu le reconnais aussi?

Comment serait-il dans ces parages?

Je nen sais rien, mais maintenant, je ne doute plus. Cest le Fortune.

? ce nom, Yvonne eut un mouvement brusque qui pensa faire chavirer lembarcation:

Le Fortune? le yacht de cette charmante miss Pretty? ?tes-vous certain de ce que vous affirmez? Moi, je suis incapable de distinguer un vaisseau dun autre.

Oh! cest bien lui, reprit Marcel; et tenez, regardez lhomme assis ? larri?re du canot qui vient ? nous?

Lintendant!

William Sagger?

En chair et en os.

Le digne licenci? ?s sciences g?ographiques tr?nait en effet ? larri?re de la chaloupe. Lui aussi avait reconnu les voyageurs il leur adressait des signes incompr?hensibles. Bient?t les embarcations furent bord ? bord. Abandonnant la pirogue, Yvonne et ses amis prirent place aupr?s de lintendant, non sans lui avoir vigoureusement secou? la main. Ils nosaient linterroger, bien quils eussent sur les l?vres cette question curieuse:

Comment nous rencontrons-nous au sud de Madagascar, ? sept cents kilom?tres du point o? nous nous sommes quitt?s?

Du reste, la r?ponse ne se fit pas longtemps attendre, et ce fut miss Pretty elle-m?me qui la leur donna. Elle les attendait sur le pont, et son premier mot fut:

Ah! mes chers amis, que je vous ai cherch?s!

Elle embrassa follement Yvonne, pressa les mains des jeunes gens ? les briser et les entra?na dans le petit salon darri?re, o? elle les avait re?us pour la premi?re fois. Toute sa hauteur yankee avait disparu; elle parlait avec volubilit?, comme hors delle-m?me. Les paroles se pressaient, s?lan?ant imp?tueusement de sa bouche rose comme un torrent aux digues rompues.

Jai pour vous beaucoup daffection oh! beaucoup.

Ici un regard ? Claude B?rard.

Je men suis aper?ue apr?s votre d?part ? la Pointe-aux-?les. Vous me manquiez trop. Alors je me suis rendue ? Diego-Suarez. Je voulais vous faire la surprise. Je vous ai attendus toute une semaine. Personne! Je mourais dimpatience. Que vous ?tait-il advenu? Par bonheur, un soldat sakalave vint de Port-Louquez; il racontait la rencontre d?trangers. Il ?tait de lescorte dun chef Ikara?nilo.

Le mis?rable! interrompit Mlle Ribor.

Sans prendre garde ? linterruption, lAm?ricaine continua:

Au signalement, je vous reconnus. Vous descendiez au sud. Il fallait vous retrouver Le Fortune leva lancre. De port en port, jallais, cherchant vos traces. ? Tamatave, jappris une partie de vos aventures. On ignorait votre identit?. Mais ces deux jeunes gens, accompagnant une demoiselle, dont on me parlait, ne pouvaient ?tre que vous. Je sus ainsi que vous aviez quitt? Tananarive pour ?viter la vengeance des Hovas. Comme vous naviez pas reparu sur la route de Tamatave, le R?sident un homme charmant qui s?tait mis ? mon enti?re disposition pensait que vous aviez d? vous enfoncer dans les territoires du sud. Je repartis; mais je commen?ais ? d?sesp?rer. En aucun point de la c?te vous naviez ?t? signal?s. Partout o? je marr?tais, je laissais une lettre pour vous ? ladresse na?ve: Deux gentlemen et une lady. Enfin, vous voici; et maintenant nous allons faire le voyage ensemble, je ne vous quitte plus.

Except? quand nous descendrons ? terre, d?clara B?rard.

Si, si, m?me alors.

Du tout, miss. Vous resterez ? bord, et je pense que mademoiselle Yvonne consentira ? vous tenir compagnie.

Moi! s?cria la jeune fille.

Il le faut. Vous n?tes pas assez forte pour supporter les fatigues auxquelles on est condamn? dans les pays neufs. Votre pr?sence double les chances dinsucc?s. Souvenez-vous; dix fois, nous avons failli rester en panne. Ce nest pas votre faute, mais vous seriez coupable de vous obstiner.

Et comme Yvonne baissait la t?te, un peu saisie de la mercuriale, le Marsouin reprit, sadressant cette fois ? miss Pretty:

On vous racontera nos aventures. Vous verrez quavec une femme, nous avons eu bien du mal ? traverser Madagascar Avec deux nous serions morts ? la peine.

Toute la rancune du soldat, contre celle qui avait ?t? un impedimentum, et ? qui il reprochait de se montrer ingrate, vibrait dans la voix de Claude. Lui, qui dordinaire ?tait doux, silencieux, parlait avec autorit?, for?ant la note brutale. Et chose curieuse, lAm?ricaine autoritaire, lenfant g?t?e de la fortune inaccoutum?e aux r?sistances, navait aucune r?volte. Son attitude ?tait celle du baby que lon gronde. Claude ?tait le premier homme qui e?t os? ordonner, elle pr?sente. Cependant, quand les sous-officiers furent rentr?s dans leur cabine, laissant les jeunes filles seules en pr?sence, miss Pretty enla?a calmement la taille dYvonne et baissant la voix:

Ma ch?re amie, vous avez entendu ce qua dit M. B?rard?

Oui, oui.

Et quel est votre avis?

Il a raison, par malheur. Ces semaines pass?es ? lint?rieur de l?le nont servi qu? me d?courager.

Vous vous soumettrez donc ? ses conditions? Vous resterez sur ce navire alors que nos amis affronteront le p?ril?

Mlle Ribor eut un geste vague. La d?claration du Marsouin lavait attrist?e. Sans nul doute, il avait d? sentendre avec Marcel, et Marcel pensait comme lui quelle ne pouvait les suivre. Mais sa r?signation parut exasp?rer lAm?ricaine.

Eh bien donc, ma ch?re amie, vous ob?irez sil vous pla?t, mais moi

Vous, que ferez-vous?

Je suivrai M. Claude elle se reprit vivement ces messieurs partout o? ils iront.

XVII.LA R?UNION

Le soir, apr?s le d?ner, tout le monde se r?unit au salon. ? la demande de Marcel, qui ?tudiait une carte d?taill?e de l?le de la R?union, William Sagger avait ?t? convi? ? d?poser sa livr?e dintendant et ? prendre le th?, comme gentleman, avec les voyageurs.

Miss Pretty, d?clara Dalvan, d?sire nous aider dans nos recherches et mettre son navire ? notre disposition. Loffre est trop g?n?reuse, le plaisir trop grand pour que nous refusions. Donc, nous allons cingler vers l?le de la R?union, la possession fran?aise la plus proche de Madagascar.

Sept cent quatre-vingts kilom?tres, articula nettement William.

Merci bien. Je compte sur vos connaissances g?ographiques pour me guider.

? vos ordres.

Trop aimable.

Vous voulez savoir?

Voici. Pour retrouver Antonin Ribor, il faut le chercher l? o? il peut aller. Voyageur commercial par m?tier, scientifique par go?t, quelles choses ont pu lint?resser ? la R?union?

Lintendant r?fl?chit une minute, puis tranquillement:

Le port de la Pointe des Galets, port artificiel ouvert le 1er septembre 1886, qui re?oit toutes les exp?ditions de l?le.

Nous gagnons donc le port de la Pointe aux Galets, dit lAm?ricaine, et apr?s?

Apr?s, lexplorateur a vu le chemin de fer qui entoure presque compl?tement l?le, se prolongeant ? louest jusqu? la ville de Saint-Pierre, ? lest jusqu? Saint-Benoist, en passant par Saint-Denis, chef-lieu du gouvernement. Il a d? pencher pour la direction de Saint-DenisSaint-Benoist.

Pourquoi?

Parce qu? une journ?e de marche du point terminus se dresse la merveille de l?le, le Grand Br?l?.

Le Grand Br?l??

Volcan en activit?!

B?rard se leva dun bond:

Un volcan fran?ais! Enfin. Depuis que jai l?ge de raison, on massomme avec les volcans italiens, islandais ou autres. Le V?suve, lEtna, lH?kla. Tout le monde en a plein la bouche, et nous faisions triste figure avec nos volcans ?teints dAuvergne Mais nous en poss?dons un en activit?, crachant du feu, des laves, du soufre, capable de causer des tremblements de terre, de couvrir de cendres Herculanum et Pomp?ia, si ces villes ?taient ? sa port?e. Mon patriotisme se dilate. Et est-il seulement beau ce Grand Br?l??

Je vous crois, trois fois la hauteur du V?suve.

Bravo! Enfonc?e lItalie!

Au milieu dun cirque, dont le d?veloppement est de quarante-cinq kilom?tres

Quarante-cinq kilom?tres! je bois du lait.

Et dont les parois, coup?es de rares chemins dacc?s, forment un mur vertical de 250 ? 300 m?tres

D?licieux!

S?l?ve ? 2,625 m?tres le piton Bory, ancien crat?re obstru? maintenant.

Ah! protesta Claude, obstru? le crat?re!

Attendez donc; le nouveau, moins haut de 100 m?tres, le piton de la Fournaise, est perp?tuellement couronn? de vapeurs, et ses ?ruptions envoient ? 20 kilom?tres des coul?es de laves former des promontoires sur la c?te.

Le Marsouin exultait. Il donna au g?ographe un vigoureux shake-hand, et il allait sans doute sabandonner ? un acc?s de lyrisme, quand Marcel prit la parole.

Il me para?t ?vident que notre ami a d? choisir la route que vous indiquez; aussi, si notre aimable capitaine il regardait Miss Pretty ne sy oppose pas, le Fortune jettera lancre ? la Pointe aux Galets.

LAm?ricaine approuva dun signe de t?te.

L?, je descendrai seul ? terre. Le chemin de fer me conduira ? Saint-Benoist, o? le yacht viendra mattendre.

Pourquoi seul? hasarda Yvonne.

Parce que l?le est petite.

Soixante et onze kilom?tres sur vingt et un, murmura Sagger.

Que la c?te est tr?s habit?e et que, si nous sommes signal?s aux autorit?s, seul, je nattirerai pas lattention.

Voil?, appuya Claude, si enchant? quYvonne ne f?t pas du voyage, quil ne protesta pas pour lui-m?me.

En somme, les raisons de Simplet ?taient plausibles. La s?paration durerait deux jours ? peine. Yvonne ne r?sista pas davantage.

Le lendemain, au coucher du soleil, le yacht, pavillon am?ricain d?ploy?, passa devant la Pointe des Galets. Parcourant de bout en bout le bassin, le steamer gagna lune des darses ou bras m?nag?s au fond de chaque c?t? du terre-plein, supportant les magasins-docks ? ?tage, et accosta pr?s dun solide appontement, ? la racine duquel passait lembranchement ferr? qui, 500 m?tres plus loin, se reliait ? la ligne principale.

Apr?s une derni?re nuit ? bord, le 21 de grand matin, Dalvan d?barqua, et dun pas all?gre se rendit ? la gare.

Il fait beau temps, monsieur, dit un employ? en se d?couvrant. Cest rare en cette saison. Vous faites bien den profiter, car cette ?claircie finira dans un cyclone, ou je me tromperais fort.

Vous croyez?

Voici vingt ans que jhabite l?le. Chaque fois que durant la saison des pluies, le ciel sest nettoy? comme ?a cela na pas manqu?. Une temp?te ? tout casser.

Est-elle proche ? votre avis? demanda le sous-officier, d?j? inquiet pour ses amis.

Ah! on ne sait jamais. Peut-?tre demain, peut-?tre dans huit jours.

La voix dun agent cria:

Les voyageurs pour la Possession, Saint-Denis, Sainte-Marie, Sainte-Suzanne, Saint-Andr?, Cap-Fontaine et Saint-Benoist En voiture!

Que de saints, murmura Simplet en courant prendre place dans un v?hicule, assez semblable aux wagonnets du petit chemin de fer Decauville qui desservit lExposition de 1889.

Deux heures apr?s le convoi d?boucha dans la vall?e de la rivi?re de Saint-Denis. En arri?re, sur les hauteurs, apparaissaient les casernes, le plateau de la redoute et, ? gauche de la voie, au bord de la mer, les abattoirs. Le viaduc qui traverse la rivi?re et le canal lat?ral des Moulins fut franchi. Le train longea la rade, s?carta un peu de la mer, ? la pointe des Jardins, passa sous les murs de la batterie de lArsenal et stoppa enfin en gare de St-Denis.

Un commissionnaire soffrit ? guider Marcel vers le Gouvernement. Celui-ci accepta et traversa, ? la suite de son guide, les rues de la Boucherie, du Conseil, Barachois, larges, bien align?es, bord?es de jardins ferm?s de grilles le barreau, comme on dit dans le pays et plant?s de cannes ? sucre ? la tige svelte surmont?e dune aigrette, de bananiers aux lourdes grappes pendantes, de cocotiers ?lanc?s, de manguiers au feuillage touffu, de pignons dInde charg?s de noix, de papayers dont le tronc lisse et sans branches est couronn? de melons verts.

Au fond de ces r?duits dombre et de parfums, le passant aper?oit les varangues, galeries ouvertes autour des maisons, o? les habitants se r?unissent le soir.

La rue de Paris, dit enfin lhomme en d?signant une avenue plant?e darbres, l?v?ch? et la place du Gouvernement, en face.

Il d?signait une maison spacieuse, form?e de deux corps de b?timents in?galement ?lev?s et pourvue dun jardin verdoyant enclos dun mur bas supportant une grille, soutenue de distance en distance par des piliers de ma?onnerie.

Cest l?.

Le moment de r?gler les honoraires de linsulaire ?tait arriv?. Marcel, apr?s lui avoir serr? la main, le pria daccepter une pi?ce de deux francs toute neuve.

Ah! s?cria lautre, ce jour est b?ni. De largent! je vois de largent qui brille au soleil!

Il faisait de telles d?monstrations de joie que Simplet en voulut conna?tre la raison:

Comment? Vous ne savez pas? Largent est rare ici. La monnaie courante se compose de bons du tr?sor divis?s en coupures de un, trois, cinquante et cent francs.

Et sur ce renseignement financier, lhomme s?loigna.

Simplet p?n?tra dans lh?tel. Le Conseil administratif, compos? du Gouverneur, du directeur de lInt?rieur, du procureur g?n?ral et de deux notables ayant voix consultative, ?tait en s?ance. Mais un secr?taire renseigna complaisamment le jeune homme, insuffisamment aussi, car il lui avoua navoir jamais ou? parler dAntonin Ribor. Il ?tait peu probable que lexplorateur e?t touch? ? la R?union, sans que les autorit?s en fussent averties. Aussi le sous-officier revint vers la gare, avec le d?sir de gagner Saint-Benoist; o? le Fortune devait lattendre, de sembarquer et de se diriger, ? toute h?lice, vers dautres rivages.

Un homme v?tu de toile, coiff? dun casque colonial, agr?ment? dun voile vert qui dissimulait ses traits, se promenait dans la cour de la gare. ? laspect du sous-officier, il eut un geste de surprise. Il le suivit sur le quai; il tourna autour de lui ? le fr?ler et, assur? sans doute de ne pas se tromper, il alla en toute h?te prendre un ticket. Il ?tait temps, le convoi arrivait. Linconnu sinstalla dans un wagon voisin de celui dans lequel Dalvan ?tait assis.

Un coup de sifflet. La machine se mit en marche. Le trajet natteint pas deux heures; Marcel prit donc plaisir ? admirer le panorama qui se d?roulait sous ses yeux. La voie longe la mer, dont la plaine mobile reste toujours visible ? gauche de la ligne. ? droite, des pentes douces vont rejoindre les plateaux de lint?rieur de l?le, plaines des Foug?res, des Salazes, des Palmistes, des Cafres.

De Cap-Fontaine ? Saint-Benoist les rochers reparaissent.

Dans cette derni?re ville, Dalvan courut ? la rade, fort mauvaise dailleurs, que bouleversent les temp?tes. Le Fortune n?tait pas arriv?. Un habitant enseigna au jeune voyageur quaucun navire ne pouvait p?n?trer dans le port avant dix heures du soir, ? raison de la mar?e. Il en ?tait deux ? peine. Marcel ?tait m?content: huit heures ? tuer! Ceux qui ont attendu savent combien est p?nible cet assassinat partiel du Temps. Aussi eut-il un mouvement de joie quand lhabitant, auquel il s?tait adress?, lui proposa: