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Le sergent Simplet

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XVI.LE PAYS DES BARES

La premi?re, Yvonne retrouva le sentiment. Elle ?tait ?tendue sur le sol, la face tourn?e vers le ciel redevenu bleu. Elle regarda sans comprendre tout dabord. Puis le souvenir lui revint; elle se rappela et, tr?s inqui?te, elle chercha ? se soulever pour apercevoir ses compagnons.

Son mouvement lui arracha un cri de douleur. Il lui sembla ?tre contusionn?e par tout le corps. Ses membres navaient plus de force. Mais elle lutta et parvint ? sasseoir.

Devant elle, une ?norme boule verdoyante lui barrait la vue. C?tait la cime de larbre d?racin? par la tourmente. En regardant mieux, la jeune fille distingua ses compagnons enfouis sous les branches.

Ils sont morts! murmura-t-elle avec ?pouvante.

Dun h?ro?que effort elle se mit debout et, la poitrine serr?e par langoisse, elle ?carta les feuillages.

Cest vous, mademoiselle Yvonne? fit une voix faible.

Oui, cest moi Mais Marcel, mais Roum?vo sont ensevelis sous les branchages!

M?tin!

Et Claude, se tra?nant p?niblement, sortit de sa verte prison. Une fois debout, il se livra ? un vigoureux moulinet, afin de r?tablir la circulation, et il aida Yvonne ? d?livrer ses amis. Dalvan avait re?u une blessure ? la t?te, plus effrayante que dangereuse heureusement, et bient?t les voyageurs constat?rent quen somme, laventure ne leur avait laiss? quune forte courbature. Le meilleur moyen de combattre cette f?cheuse affection est lexercice. Aussi, apr?s s?tre f?licit?s, les amis franchirent la lisi?re de la for?t. Seulement Yvonne, si contente en d?couvrant que son fr?re de lait ?tait sain et sauf, avait maintenant un visage assombri.

En lui disant son plaisir de la revoir vivante, Marcel lui avait paru froid, g?n?, compass?. Elle ne se trompait pas. Mais dans limpossibilit? de deviner la brusque ?volution produite dans lesprit du jeune homme par son r?ve parl?, elle lui fit un crime de son calme. Rougissante, elle se demanda sil navait pas compris ses tendres inqui?tudes.

Mais si, se r?pondit-elle, ses regards, son accent, tout proclamait quil me savait gr? de laimer davantage. Alors que signifie son attitude pr?sente? Veut-il me donner ? entendre que son affection ne saurait aller au-del? de lamiti??

Et toute surprise de sa pens?e:

En v?rit?, qui donc lui demande cela Eh bien! je lui montrerai quil fait fausse route, je lam?nerai ? regretter lamiti? quil refuse, car ce nest que de lamiti? Oh! oui, rien que de lamiti?, rien que de lamiti?.

Avec ladorable esprit de contradiction qui fait le charme de la femme et le malheur de lhomme, elle affirmait rondement, bien quayant conscience de d?guiser la v?rit?.

Seulement, ce quelle ne put d?guiser, ce furent de grosses larmes qui jaillirent de ses yeux. Elle les essuya bien vite pour que Marcel ne les v?t pas. Pourtant elle ne?t pas ?t? f?ch?e quil les surpr?t, afin de lui faire honte. Songez donc, un homme qui co?te des pleurs ? une femme, cest si l?che!

Partag?e ainsi entre la crainte de parler et celle de se taire, tiraill?e par des d?sirs adverses, Yvonne cheminait sans prendre garde aux merveilles v?g?tales que sa jupe effleurait.

Les sirikis noirs, perch?s ? lintersection des branches, fixaient sur elle leurs yeux vifs; les perroquets ? collerette rouge, les perruches vertes babillaient sans r?ussir ? attirer son attention.

Une fois ou deux seulement, le passage bruyant dun cochon sauvage, lenvol?e dune poule sultane ? la robe violette, la tir?rent de sa r?verie. Elle sempressait dy retomber.

Au soir, on d?na merveilleusement dune sarcelle ? t?te rose, abattue par Roum?vo, et d?ufs de ca?man ? lenveloppe verd?tre trouv?s sur le bord dun ?tang.

Durant deux jours encore, les voyageurs firent route ? travers les arbres. Un simple incident culinaire marqua les ?tapes. Roum?vo escalada un palmier, dont la d?couverte avait amen? un large rire sur sa face bronz?e. Il coupa lextr?me cime et convia ses compagnons ? sen r?galer. Ce quils firent volontiers, car ce nouvel aliment n?tait autre que le chou palmiste, dont les palais les plus d?licats saccommodent parfaitement.

La v?g?tation devenait plus rare. Les herbes avaient disparu, et les amis dYvonne foulaient un terrain daspect jaun?tre. Les arbres se distan?aient et perdaient leurs dimensions colossales. Des buissons ch?tifs leur succ?d?rent.

Cest le d?sert, affirma B?rard. Quand j?tais en garnison dans l?le, on nous apprenait quau sud des provinces betsileos se trouve un d?sert, parsem? de buissons et habit? par des peuplades sauvages, les Bares, dont les m?urs sont semblables ? celles des Bushmen, voisins de la colonie du Cap.

Sur cette d?claration, les gourdes avaient ?t? remplies ? un maigre cours deau, et la caravane s?tait port?e en avant. Bient?t les assertions du Marsouin s?taient v?rifi?es. Plus de chants doiseaux, plus de traces danimaux. ? perte de vue le feuillage gris?tre des plantes ?pineuses, qui croissent seules dans cette r?gion. Plus de lacs, plus de rivi?res. Partout une terre s?che aux tons dor?s.

Avec cela un soleil implacable. Il fallut renoncer ? avancer pendant le milieu de la journ?e. Ce?t ?t? provoquer des insolations qui eussent arr?t? la petite troupe. Et sarr?ter en ces lieux ?tait se vouer ? une mort certaine.

Au soir, haletants, la gorge s?ch?e par la fine poussi?re que soulevait le moindre vent, les voyageurs sarr?t?rent et inconsid?r?ment vid?rent leurs gourdes. Quand Roum?vo conseilla de garder une petite provision deau pour le lendemain, il ?tait trop tard.

Bah! fit Claude, le d?sert malgache nest pas grand: deux jours de marche ? peine. Nous en sortirons demain.

Cependant une vague appr?hension pesait sur tous, lorsquils sendormirent. Ils se r?veill?rent avec une soif ardente. Le vent avait souffl?. Ils ?taient couverts de poussi?re; leurs narines, leurs l?vres dess?ch?es se fendillaient.

Debout! ordonna Roum?vo, marchons avant que le courage nous fasse d?faut.

Vers dix heures, il fallut sarr?ter. La chaleur devenait intol?rable. Lair semblait chass? par la gueule dun four. Suffoqu?s, assomm?s par cette temp?rature, Marcel et ses amis se gliss?rent sous des buissons, afin de se d?rober aux br?lures du soleil. Et l?, ?tendus ? terre, la face congestionn?e, ayant limpression d?tre enferm?s dans une ?tuve, ils attendirent.

Nous pouvons repartir.

Cette phrase, prononc?e par Roum?vo dune voix spectrale, secoua les sous-officiers. Rampant sur les coudes et les genoux, ils quitt?rent leur abri et se lev?rent. Ils chancelaient. Dans leur cr?ne, il leur semblait que la cervelle bouillait et, pris dune sorte de vertige, ils pensaient quautour deux les arbustes se mouvaient. Cependant ils vainquirent cette faiblesse et se dispos?rent au d?part.

Et Yvonne? demanda Dalvan.

Elle ?tait rest?e ?tendue, les yeux clos. Il sapprocha.

Yvonne, murmura-t-il doucement. Un peu de courage; nous allons sortir de ce pays d?sol?.

Elle neut pas lair dentendre. Un sourire se joua sur ses l?vres.

Des arbres verts, des moissons, de leau Ah! que cest bon!

Le courrier avait entendu.

Le d?lire, fit-il tristement; si nous ne trouvons pas deau, elle ne pourra nous suivre.

Il se tut. Marcel lavait saisi. Il le regardait dun air ?gar?:

Quas-tu dit?

La v?rit?, h?las!

Alors, ma s?ur?

Est atteinte de la fi?vre du d?sert et le seul rem?de, cest leau.

Un instant, Simplet parut accabl?; puis se redressant:

Eh bien, puisquil faut de leau ? Yvonne, trouvons-en.

En vain le courrier essaya de lui d?montrer linutilit? dune pareille recherche. Le jeune homme sent?ta. Profond?ment troubl?, il r?p?tait sans cesse cette phrase:

Yvonne a besoin de boire; cest bien simple, il faut trouver de leau.

De guerre lasse, Roum?vo c?da. On chercherait pendant deux heures; apr?s quoi, on porterait la jeune fille sur les fusils entre-crois?s, et on marcherait tant que les forces le permettraient.

En attendant, pour que les explorateurs ne se perdissent pas, le Tsimando attacha deux remingtons lun au bout de lautre, et surmonta le m?t improvis? dune baguette, ? lextr?mit? de laquelle il noua un mouchoir. Ce signal d?passait le niveau des arbustes dun m?tre cinquante environ, et devait sapercevoir dassez loin.

Toutes les pr?cautions prises ainsi, les trois voyageurs partirent ? la d?couverte. Mais ils eurent beau fouiller les fourr?s, sonder le sol, nulle trace dhumidit? ne leur apparut. De temps ? autre, ils rencontraient des ravines creus?es par les averses de la saison des pluies, mais la terre poreuse avait absorb? depuis longtemps les eaux du ciel.

Un ? un, d?courag?s, tortur?s eux-m?mes par la soif, ils revinrent au campement. Les yeux fixes, ils se regardaient. Leurs langues gonfl?es se refusaient ? la conversation, et leur salive rare humectait insuffisamment leurs gosiers br?lants. Une sorte de torpeur les envahissait. Leur cervelle, subitement racornie, ballottait dans leur cr?ne ainsi quune amande s?che. Leur t?te vacillait sur leurs ?paules. Ils tent?rent un effort. Soulevant avec pr?caution leur compagne, ils la plac?rent sur un brancard form? de deux fusils. Ils voulaient fuir droit devant eux, gagner une r?gion plus cl?mente, avec de claires rivi?res aux rives ombreuses. Mais ils avaient trop pr?sum? de leurs forces. Apr?s cent m?tres, ils durent sarr?ter. La fr?le enfant pesait trop encore pour leurs bras affaiblis, et avec un d?sespoir farouche, ils la repos?rent sur le sable. Marcel appela ses compagnons.

Partez, leur dit-il; seuls vous r?ussirez peut-?tre ? sortir de cette effroyable solitude.

Et comme ils refusaient:

Il est inutile que vous p?rissiez avec nous.

Mais toi-m?me, s?cria B?rard, pourquoi te condamnes-tu ? p?rir de soif?

Dalvan haussa les ?paules.

Je reste aupr?s delle.

Cest la mort que tu cherches?

Nest-ce point le repos?

Le ton de Simplet indiquait une r?solution arr?t?e.

B?rard cessa de discuter. Tranquillement il se coucha et ferma les yeux.

Que fais-tu? interrogea Marcel.

Tu le vois, je reste aussi.

Un ?clair passa dans l?il du sous-officier. Il se mit debout et, dun mouvement rageur, frappa la terre du talon. Un cri fou jaillit de ses l?vres, rugissement de damn? apercevant le ciel. Sous le choc, la terre avait c?d?, et des gouttelettes deau sautaient de tous c?t?s sur le sable.

De leau!

Roum?vo s?tait pr?cipit?, et avec pr?caution il d?gageait la partie sup?rieure dune cavit? ovo?de aux trois quarts emplie deau. Un peu bourbeuse peut-?tre, mais potable, mais capable de rendre lexistence ? Mlle Ribor.

Les gourdes furent garnies, et Dalvan radieux, riant et parlant tout seul, fit couler quelques gorg?es entre les l?vres serr?es de sa s?ur de lait. On e?t dit que chaque goutte absorb?e chassait une portion du mal. Les yeux de la malade souvraient; son regard voil? redevenait intelligent; les roses de la vie remontaient ? ses joues. Puis elle parla pour dire:

Encore! encore!

Elle but pr?s dun litre deau, et elle put se soulever, sasseoir.

Il me semble, d?clara-t-elle, que je marcherais.

Dans une heure, r?pondit le Tsimando, remettez-vous maintenant et laissez votre fr?re se rafra?chir ? son tour.

Alors Marcel se souvint de sa soif, il lapaisa et revint aupr?s dYvonne. Les gourdes pleines, les voyageurs largement abreuv?s, la cavit? se trouva vide. Claude, ?tonn? de sa forme r?guli?re, murmura:

Ma parole, on dirait un ?uf.

Cen est un, en effet, r?pliqua Roum?vo; cest un ?uf d?piornis. Autrefois vivait dans l?le un oiseau gigantesque, aupr?s duquel lautruche dAfrique nest quun oiselet. Ses ?ufs que lon d?couvre parfois jamais plus heureusement que celui-ci, par exemple contiennent jusqu? huit litres deau, cest-?-dire six fois plus que l?uf dautruche. On peut juger ainsi de ce qu?tait lanimal qui les pondait.

Le brave Hova mettait quelque orgueil ? enseigner aux Fran?ais lexistence pr?historique du volatile unique au monde. C?tait une production de sa terre natale, et sil en ?tait fier, un patriotisme un peu exag?r? en ?tait seule cause.

Mais leau? questionna Yvonne qui ?coutait.

Lors des derni?res pluies, elle se sera infiltr?e par une fente de la coquille. Une cro?te sablonneuse a bouch? louverture et conserv?, tout expr?s pour vous sauver, un liquide dont vous ne rencontreriez pas trace ? vingt kilom?tres ? la ronde.

Ragaillardis, oublieux des souffrances pass?es, les voyageurs partirent all?grement. Dans les bidons soigneusement bouch?s, leau captive se d?menait avec des glouglous encourageants. Nulle m?lodie ne?t paru aussi douce aux oreilles de gens ? peine ?chapp?s aux affres de la soif.

Toute la nuit, ils all?rent de lavant, ?tonn?s eux-m?mes de leur vaillance. Ils ignoraient que la soif tue avant l?puisement des forces. Elle suspend la vie, quun peu dhumidit? rend avec toute son activit?. Aux approches du jour dailleurs, des signes certains montr?rent que le mauvais pas ?tait franchi. Des plantes vertes, rares dabord, succ?daient aux buissons ?pineux. Puis vinrent des arbres, de taille exigu? encore, avant-garde naine des puissantes futaies.

Enfin, alors que lhorizon oriental rougissait, la caravane, ?puis?e mais joyeuse, fit halte au bord dune petite rivi?re, qui couvrait de cinquante centim?tres deau un fond sableux brillant comme de lor. Sur chaque berge, des arbres s?levaient ainsi que des colonnes et unissant leurs branches ? cinquante pieds du sol, formaient une vo?te feuillue imp?n?trable aux ardeurs solaires.

Les voyageurs se baign?rent. Yvonne avait remont? le courant et, ? peu de distance, elle avait d?couvert une petite crique formant un ravissant cabinet de verdure. Avec d?lices la jeune fille barbota dans leau courante; puis rafra?chie, elle rejoignit ses compagnons. Ceux-ci, ?tablis dans une clairi?re gazonn?e, parsem?e de troncs abattus sans doute un cyclone avait pass? par l? ?talaient leurs provisions sur le tapis vert.

Profitant de labsence de la jeune fille, ils avaient fait une ample cueillette de fruits. Noix de coco, mangues, bananes samoncelaient, tandis que Roum?vo, accroupi aupr?s dun foyer form? de deux pierres, assujettissait au-dessus de la flamme une superbe pintade quil venait de capturer.

Dans un quart dheure, mademoiselle sera servie, s?cria Marcel en apercevant sa s?ur de lait.

Ah! fit-elle, tant mieux; je meurs de faim.

Le meilleur des assaisonnements, affirment les philosophes.

Je le poss?de ? ce point que jen oublie la fatigue.

Tu d?voreras, petite ogresse, et apr?s tout le monde au dortoir Comme les noctambules parisiens, nous nous blottirons dans les bras de Morph?e ? huit heures du matin.

Curieuse, Mlle Ribor alla jeter un coup d?il sur la broche qui traversait la pintade. Elle ?tait primitive. Une baguette de fusil support?e par deux pieux fich?s en terre.

Le triomphe du remington, avait d?clar? Dalvan; cette arme sans pareille sert ? abattre le gibier, et ? le faire cuire au besoin.

Le volatile, soigneusement retourn? par le courrier, commen?ait ? prendre une teinte dor?e du plus app?tissant aspect.

La jeune fille regarda autour delle. Pour le repas, il ne manquait rien. Ses compagnons fournissaient la volaille et le dessert. Elle voulait apporter sa part de contribution cependant. Et elle songea que les fleurs sont le compl?ment de tout bon d?ner. Elles sont la gourmandise des yeux. Faire un bouquet ?tait facile. Des fleurs multicolores ?maillaient la clairi?re. Yvonne se mit ? en cueillir une gerbe.

Les muguets sauvages, les rouges arkatra, les lombodi ? la corolle bleue vein?e de noir sentassaient en odorante botte sur le bras de la blonde voyageuse. Bient?t le fardeau devint g?nant. Du regard la jeune fille chercha un endroit, o? elle p?t disposer ses fleurs.

? la lisi?re m?me du fourr?, entre des buissons ?toil?s de blanches floraisons, ?tait couch? un jeune arbre, au tronc poli, renvers? depuis peu certainement, car son ?corce ne pr?sentait pas ces moisissures qui rongent les g?ants sylvestres terrass?s. Le coin semblait ?tre fait expr?s. La jolie bouqueti?re y courut, sassit sur le si?ge mis ? sa disposition par la for?t et jeta devant elle son tas de fleurs.

D?j?, entre ses doigts menus, elle tenait les tiges dont les brisures laissaient goutter la s?ve ainsi que des larmes, quand il lui parut que le tronc darbre sagitait. ?tonn?e, elle pensa se lever. Elle nen eut pas le temps. Renvers?e brutalement en arri?re, elle se sentit enlac?e par une spirale vivante, et au-dessus de son visage, elle aper?ut une gueule ?norme dont louverture ne mesurait pas moins de quarante centim?tres. Elle poussa un cri aigu et ferma les yeux, nosant pas regarder venir la mort.

Le tronc darbre, sur lequel Yvonne avait pris place, ?tait le corps dun boa constrictor de grande taille. Lanimal, sans doute engourdi par une digestion laborieuse on a vu des boas rester plusieurs heures sans mouvement apr?s la d?glutition dune proie navait pas boug? tout de suite. Mais, si l?g?re que f?t Mlle Ribor, son poids avait caus? au reptile un sentiment de g?ne tel, que surmontant sa paresse, il avait song? ? se venger de l?tre importun qui l?touffait.

Au cri dYvonne, ses amis s?taient ?lanc?s. Puis ils ?taient demeur?s clou?s sur place devant le terrible tableau. Le boa avait ? peine dard? sur eux le regard de ses yeux jaunes et, dun mouvement presque insensible, il abaissait sa t?te vers le visage bl?mi de sa victime. Sa gueule allait toucher le front de la vierge, les m?choires distendues se refermeraient, et le sacrifice serait consomm?.

Claude ?paula son fusil. Mais, plus rapide que lui, Marcel releva larme.

Comme cela, cest elle que tu atteindras.

Yvonne eut une plainte:

J?touffe!

Le constrictor se mettait ? serrer celle quil tenait captive dans ses anneaux. Dalvan bondit, et soudain ses compagnons le virent sarr?ter; un sourire courut sur sa physionomie boulevers?e.

Que je suis b?te! dit-il.

Ils crurent quil devenait fou. Mais lui continuait:

Simple comme tout de le faire l?cher, la fl?te des charmeurs!

Et doucement il se prit ? siffler. Presque bas au d?but, le son senfla bient?t. Comprimant le frisson dangoisse dont son ?tre ?tait secou?, Marcel lan?ait aux ?chos de la clairi?re lenla?ante m?lodie de la Vague. Le grand artiste, qui fut Olivier M?tra, ne se doutait pas quil serait ex?cut? un jour dans de telles conditions.

D?s les premi?res notes, le reptile avait ?t? parcouru comme par une commotion galvanique. Sa t?te allong?e s?tait redress?e et ses yeux, subitement couverts dun voile, s?taient fix?s sur le musicien. Puis il se balan?a dun mouvement rythm?, et comme le sous-officier, sifflant toujours, s?loignait un peu, le serpent abandonna sa proie, ses anneaux gliss?rent avec un frottement m?tallique sur la robe dYvonne, et il rampa vers le charmeur improvis?.

La hideuse b?te se rapprochait, tout le corps oscillant en mesure. Marcel, ? quelques pas, s?tait arr?t?. Mais lattraction musicale continuait. Le boa, arriv? pr?s de lui, avait lev? la t?te jusqu? la hauteur de celle du jeune homme, et l?, les regards papillotants, il semblait litt?ralement boire les sons.

B?rard et le courrier, qui assistaient immobiles ? ce surprenant duel, virent Marcel prendre son revolver, porter lentement le canon en face de la gueule entrouverte du monstre. Le coup partit, et la t?te ?clat?e, le constrictor se convulsa furieusement sur lherbe, fauchant de sa queue les arbustes ? sa port?e.

Insoucieux de son agonie, son vainqueur courut ? Yvonne, aupr?s de qui ses compagnons sempressaient d?j?. La jeune fille navait point perdu connaissance. Comme en r?ve, elle avait vu le danger et le sauveur. ? larriv?e de Marcel, elle fit un mouvement pour se jeter dans ses bras.

Lui-m?me allait l?treindre contre sa poitrine. Mais ils se souvinrent de leur douloureuse erreur. Dans un ?clair, ils se dirent: lui, quelle en aimait un autre; elle, quil ne laimait point! Et ils rest?rent glac?s, muets, embarrass?s d?tre en pr?sence. Enfin, Mlle Ribor surmonta son trouble et tendant la main ? son fr?re de lait:

Merci, Marcel, murmura-t-elle en d?tournant la t?te.

Et Dalvan, comprimant avec peine les paroles affectueuses qui se pressaient sur ses l?vres, r?pondit comme inconscient:

Il ny a pas de quoi, petite s?ur.

B?rard, qui ne pouvait comprendre le malentendu existant entre les jeunes gens, haussa les ?paules et grommela rageusement:

En voil? une petite drogue! Son fr?re de lait passe sa vie ? sauver la sienne. Elle le remercie du bout des dents. On dirait que ?a lui est d?. Jai d?j? remarqu? dailleurs son indiff?rence. Pour s?r que si ce n?tait pas pour Marcel, je labandonnerais et je mamuserais ? la voir se d?brouiller toute seule.

D?crivant un cercle afin d?viter de passer aupr?s du boa toujours agit? par lagonie, tous all?rent prendre place ? lendroit o? ?taient d?pos?es les provisions. Le repas fut silencieux. L?motion avait paralys? lapp?tit. La pintade parut coriace, les fruits amers.

Le d?jeuner exp?di?, on pensa ? dormir. Mais laventure r?cente avait pr?dispos? les esprits ? linqui?tude. Il fut convenu que chaque homme veillerait ? tour de r?le. Le premier quart ?chut ? B?rard. Roum?vo s?tendit aussit?t sur lherbe. Yvonne fit de m?me. Pour Marcel, il se retira ? l?cart. La t?te appuy?e sur ses mains, m?content de lui-m?me et des autres, il se reprocha de souffrir, comme si la volont? de lhomme pouvait enrayer la douleur.