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Le sergent Simplet

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La jeune fille sourit et chercha Marcel. Il n?tait plus l?. Elle tourna la t?te de tous c?t?s, et finit par lapercevoir presque ? lextr?mit? du plateau. Le sous-officier se livrait ? une occupation qui intrigua Mlle Ribor.

De distance en distance, il enfon?ait dans le sol des b?tons, et ceux-ci formaient une ligne sinueuse partant de la source et semblant devoir aboutir au bord m?me de la pente. Curieuse, Yvonne rejoignit son fr?re de lait.

Que fais-tu donc? interrogea-t-elle.

Il ne r?pondit pas directement, mais demanda:

Tu ne tennuies pas ici?

Non, pas encore.

Mais cela viendrait vite. Aussi je pr?pare notre fuite.

Avec tes petits b?tons?

Avec mes petits b?tons.

Elle le regarda dun air incr?dule.

Sois attentive, reprit-il doucement; r?fugi?s sur une montagne sacr?e, nous sommes bloqu?s par des gens qui ont le Fady en grande v?n?ration. Or, nous avons profan? le sol; nos ennemis trouveraient donc naturel que les divinit?s en col?re montrent de mani?re sensible leur mauvaise humeur.

Oui, un miracle.

Justement. Je pr?pare le miracle et jesp?re, ? la faveur de lab?tissement dans lequel il plongera ces bons Malgaches, nous sortir dici.

Ah! fit-elle, prise par la confiance du jeune homme, et ce miracle?

Oh! simple

Comme bonjour, acheva Yvonne, je nen doute pas, mais dis toujours.

Je veux bien. Voyons, suppose que dun foyer incandescent jaillisse une source limpide, cela t?tonnerait?

Certes; seulement si tu trouves cela simple

Mais oui. Que faut-il pour ces gens-l?? Leur donner lillusion; voici comment nous y arriverons. Les fruits de larbre ? pain sont envelopp?s de bogues aussi ?paisses, que celles des ch?taignes. Aucune r?colte n?tant faite en ce lieu, nous avons sous les arbres une provision consid?rable de ces bogues dess?ch?es qui ne demandent qu? flamber.

Je lai remarqu?, en effet.

Eh bien! nous les entassons ici.

Voil? le feu, mais leau?

Il faut lapporter aussi. Cest ? quoi je moccupais tout ? lheure.

Et riant de lexpression ?tonn?e dont le visage de Mlle Ribor ?tait envahi:

Mes morceaux de bois indiquent les points o? jusqu? quarante centim?tres de profondeur il ny a pas de roche. La terre se creuse facilement. Nous ?tablissons un petit canal de d?rivation entre la source et lendroit o? nous sommes; la nuit venue, nous enflammons notre combustible et renversons la derni?re barri?re conserv?e pour leau. Les bogues br?lent, le ruisseau se pr?cipite, d?vale la pente semblant jaillir du brasier. Les Betsileos accourent, se prosternent, et nous, nous descendons lancien lit du cours deau. Prot?g?s contre les regards par les v?g?tations qui le bordent, nous gagnons la for?t, l?-bas, au sud, et le tour est jou?. Quen dis-tu?

Elle frappa joyeusement ses mains lune contre lautre, appela B?rard, Roum?vo, et fit tant quils se r?veill?rent.

Mis au courant, ils applaudirent ? lid?e de Dalvan.

Seulement, objecta celui-ci, limportant est de nous d?barrasser des chiens betsileos, car le miracle naura aucune influence sur leur flair. Nous allons aviser ? cela, Claude et moi, tandis que Roum?vo commencera ? creuser le canal.

Et moi, ? quoi memploieras-tu? r?clama Yvonne.

Toi, petite s?ur, tu transporteras les cosses des fruits, apr?s les avoir choisies.

Apr?s un repas frugal, chacun se mit ? la besogne. Simplet emmena le Marsouin et tous deux explor?rent la plaine. Une surprise leur ?tait r?serv?e. Loin d?j?, une file de femmes, portant des vases de terre sen retournait vers le village. Les m?nag?res avaient approvisionn? les guerriers, tandis que les assi?g?s d?jeunaient, mais les assi?geants avaient disparu. Autour du monticule, aucune silhouette dhomme ne se montrait.

Pourtant, grommela B?rard, ils ne sont pas partis.

Soudain, il se frappa le front:

Je comprends. Ils se sont terr?s.

Souvent les indig?nes, qui guettent un ennemi, creusent un trou en terre. Ils sy ?tendent, recouvrent leur corps de sable et abritent leur t?te, qui sort du sol, au moyen de pierres superpos?es.

De petits monticules dispos?s ? distances r?guli?res bossuaient la surface de la plaine. Ils avaient donn? le mot de l?nigme ? B?rard qui, on sen souvient, avait habit? Madagascar.

Bon, fit Marcel, les hommes sont retrouv?s, cherchons les chiens.

Mais il eut beau explorer les alentours, les b?tes malignes demeur?rent invisibles. Il simpatienta, et sadressant ? son ami:

Ton revolver est charg??

Oui.

R?serve-le pour lennemi ? quatre pattes. Pour les autres, des coups de fusil seulement.

Puis il appela Roum?vo.

Tiens-toi en r?serve derri?re nous.

O? vas-tu? questionna Yvonne accourue aussit?t.

Simuler une sortie, petite s?ur, et tenter d?tre aussi canicide que possible.

Et la voyant p?lir.

Naie pas peur, ajouta-t-il, nous serons prudents. Mais il faut bien que nous reprenions la recherche dAntonin; nous ne pouvons rester ici Tu noublies pas que tu es toujours r?put?e coupable, et que chaque heure augmente la distance qui nous s?pare de ton fr?re?

Elle fit oui de la t?te, incapable de parler, ?prouvant une angoisse d?licieuse. Simplet allait au-devant du danger pour elle, pour elle seule, et il le lui disait sans phrases. Son c?ur battait avec force, sa vue se troublait. Un instant elle ferma les yeux. Quand elle les rouvrit, les Fran?ais ?taient engag?s sur la pente. Roum?vo les suivait ? quelques pas, le fusil ? la main, pr?t ? faire feu, et son visage bronz? exprimait une cruelle satisfaction. Yvonne croisa les mains et dans un souffle:

Pourvu quil revienne sain et sauf!

Puis elle resta l? ? regarder. Les sous-officiers atteignaient la plaine. Un sifflement, l?ger comme celui du vent dans les joncs, courut dans lespace; enveloppant la colline dun cercle sonore.

On nous signale, dit Claude.

Je men doute. Avan?ons, r?pondit Marcel.

De la main, il fit signe au courrier de garder la place quil occupait.

Allons!

Et tous deux march?rent droit sur les cachettes des assi?geants. Au tiers de la distance, Marcel commanda:

Halte! Genou terre!

B?rard ex?cuta le mouvement.

Et maintenant, prends pour but ce tas de pierres, je choisis celui-ci De la pr?cision.

Chacun mit en joue. Dans le silence solennel, deux coups de feu ?clat?rent; le sable s?leva en l?ger nuage aux points vis?s, et un guerrier, couvert de poussi?re, se dressa avec un hurlement. Comme sils avaient attendu ce cri, tous les assi?geants bondirent sur leurs pieds ainsi que des spectres vomis par leurs tombeaux.

En m?me temps des aboiements brefs r?sonnaient, et plusieurs chiens, d?tach?s par leurs ma?tres, se pr?cipitaient en avant.

Un trois cinq! compta Marcel. Un tu? cette nuit ?a fait les six que nous avons remarqu?s En retraite revolver ? la main.

Sans daigner riposter aux ennemis qui, tout en courant, d?chargeaient leurs armes en poussant dassourdissantes clameurs, Dalvan et son compagnon jou?rent des jambes.

? vingt m?tres de la butte, la meute les joignit. Press?es, les d?tonations des revolvers se succ?d?rent. Quatre chiens roul?rent sur le sable.

Un seul ?tait encore debout. ?norme, h?riss?, l?il sanglant, il barrait la route aux jeunes gens qui avaient ?puis? leurs munitions.

Les Betsileos arrivaient. Yvonne, de son observatoire, suivait la sc?ne. Elle tomba sur les genoux.

Il est perdu!

Mais dun mouvement rapide, Marcel avait tir? la baguette de son fusil.

Le chien le plus f?roce, disait-il ? Claude, senfuit sil est frapp? aux pattes, donc

La baguette siffla dans lair. Le chien eut un aboiement rauque et se jeta de c?t?, livrant passage aux sous-officiers. Dun coup de fusil, Roum?vo labattait aussit?t et avec ses amis reprenait le chemin du plateau, tandis que les assaillants, d?sappoint?s, regagnaient leurs cachettes en maudissant leurs insaisissables ennemis.

Lexp?dition avait r?ussi au del? de toute esp?rance. Maintenant il fallait travailler au miracle. Les trois hommes se mirent donc ? creuser avec acharnement le canal, gr?ce auquel ils comptaient d?tourner le ruisseau.

Actionn?s ? leur besogne, ils ne remarqu?rent pas quYvonne avait pleur?. Les yeux rougis de la jeune fille disaient l?motion qui lavait secou?e. Elle s?tait remise ? transporter les bogues ? lendroit d?sign? par son fr?re de lait.

Lorsquelle passait aupr?s de lui, elle le consid?rait longuement, heureuse de le voir vivant apr?s lavoir entrevu aux portes de la mort.

Au soir, malgr? leurs efforts, les assi?g?s navaient effectu? que les deux tiers de leur travail. Ils ?taient harass?s. Sans outils appropri?s, la terre est dure ? remuer. Cependant apr?s avoir mang? quelques baies, lobscurit? s?tant faite, Marcel voulut encore pr?parer la portion du canal d?bouchant sur la rampe. De jour, les man?uvres des travailleurs eussent pu attirer lattention de lennemi et nuire ainsi au succ?s final du stratag?me.

Il ?tait environ onze heures quand la garnison du mont Fady se livra ? un repos bien gagn?.

Sous le ciel par? d?toiles, dans la ti?deur nocturne, des insectes d?crivaient des zigzags bourdonnants, rythmant des palpitations de leurs ailes le sommeil des assi?g?s. Ils passaient, repassaient, tourbillonnant en farandoles dans les raies argent?es dont la lune per?ait le feuillage.

C?taient le hanneton nacr?, aux ?lytres changeants; la libellule tricolore, au corps allong?, ray? de rose, de jaune et de bleu, aux longues ailes vertes; les papillons de nuit, mesurant vingt centim?tres denvergure. Et puis aussi quelques moustiques dor?s qui, du fond de la plaine, avaient ?t? attir?s par la pr?sence dune proie facile sur le plateau.

Lun deux piqua Marcel. Le jeune homme s?veilla en sursaut. Au cou, il ?prouvait une douleur vive, analogue ? celle que causerait une forte piq?re daiguille. Il sourit. La cause du mal lui ?tait r?v?l?e par la fanfare des moustiques.

Et, de suite, il songea ? prot?ger contre eux sa s?ur de lait, dont l?piderme d?licat ?tait pour tenter ces insectes sanguinaires.

Un mouchoir remplirait loffice de moustiquaire. Doucement, pour ne pas troubler le repos de la jeune fille, il se glissa pr?s delle.

Mais ? deux pas, il sarr?ta surpris. Sur les ?paules de la dormeuse une forme ?trange sagitait. C?tait une boule plus grosse quune t?te dhomme. Et deux appendices se mouvaient lentement comme deux bras.

Marcel se frotta les yeux. La vision persista. Alors Dalvan sauta sur ses pieds, arm? dun b?ton qui se trouvait ? sa port?e.

Lobjet inconnu quitta aussit?t sa place et s?leva avec un grand bruit dailes. Mais un coup violent, port? par le sous-officier, le fit tomber juste sur la poitrine de B?rard, qui se dressa avec un juron.

Lobjet se d?battait et lui labourait le thorax de ses griffes. Avec laide de son ami, il r?ussit pourtant ? sen rendre ma?tre. C?tait une chauve-souris, de la taille dune poule, bizarrement teint?e de noir et de jaune. Le Marsouin la reconnut:

Vampire, dit-il, excellente ? manger. Variera un peu notre ordinaire demain matin; mais assurons-nous quelle na pas mordu Mlle Yvonne.

Lobservation avait sa port?e. Ces chauves-souris, en effet, profitent du sommeil des hommes et des animaux pour les piquer sur une veine et se gorger de sang. Parfois elles absorbent jusqu? un litre du pr?cieux liquide. Point nest besoin dindiquer les r?sultats funestes dune aussi copieuse saign?e.

Yvonne avait ?t? ?pargn?e. Elle dormait les l?vres entrouvertes, son doux visage contract? par une expression de souffrance, et sous ses paupi?res closes, une larme avait filtr? et glissait lentement sur sa joue.

Marcel la consid?rait, se demandant quelle douleur survivait en ce jeune corps an?anti dans le sommeil. La jeune fille fit un brusque mouvement; elle murmura sur un ton de pri?re:

Antonin revenir en France l?pouser!

Elle respira avec force et ne bougea plus. En face delle, Simplet restait comme p?trifi?. Les paroles de la dormeuse lavaient bless? au c?ur. Pas un instant il ne pensa quelle r?vait de lui. Dans son esprit, un doute avait surgi.

Elle aime quelquun en France. Elle a h?te de retrouver son fr?re et de retourner l?-bas, o? est celui quelle a distingu?, pour l?pouser. Pourquoi ne ma-t-elle jamais confi? le secret de son c?ur?

Am?re ?tait la plainte, mais chez le brave gar?on le reproche ne pouvait avoir une longue dur?e. Il revint vite ? lindulgence:

Cest tout naturel, et je suis un butor de men ?tonner. La r?serve dune fillette ne saccommode pas de ces confidences.

Et avec un accent de tendresse infinie:

Ne crains rien, petite s?ur, je tappartiens quand m?me. Je travaillerai ? ton bonheur. Tu reverras la France, rayonnante, honor?e. Je tam?nerai, couronn?e de fleurs, vers celui ? qui ton ?me r?ve. J?viterai ainsi la plus cruelle douleur qui me puisse atteindre: te savoir malheureuse.

Ses mains s?tendirent au-dessus de la t?te dYvonne comme pour un serment, et il regagna sa place.

Seulement il passa la nuit ? se tourner sans cesse. Un voile de deuil avait ?t? brusquement jet? sur ses imaginations ros?es. Son affection avait perdu lespoir, et il restait au jeune homme une plaie cuisante que son d?vouement, tout absolu quil f?t, ?tait impuissant ? gu?rir. Lorsque le matin colora les cimes lointaines de la cordill?re orientale, Dalvan se leva.

? louvrage! se dit-il; il faut d?livrer Yvonne des Betsileos pour lautre, celui de France.

Puis haussant les ?paules, il continua m?lancolique et narquois:

Il ny a pas ? le nier, les chauves-souris, ?a pr?sage le malheur.

Avec une activit? fi?vreuse, il se reprit ? creuser le canal. Plus de deux heures s?coul?rent, avant que ses compagnons vinssent le rejoindre. Le travail, ce grand consolateur, avait fait tomber sa surexcitation, apais? les r?voltes de sa pens?e. Le calme lui ?tait revenu et personne ne soup?onnait le drame int?rieur qui lavait tortur?.

? midi tout ?tait dispos? pour le miracle. Le nouveau lit du ruisseau coupait dune tranch?e sinueuse la surface de la prairie. Pr?s de la source on avait laiss? un simple barrage facile ? d?truire. Les bogues s?ches, amoncel?es un peu en arri?re du bord du plateau, afin de n?tre pas aper?ues par les assi?geants, formaient un b?cher de la hauteur dun homme. Il ny avait plus qu? attendre les ombres propices de la nuit.

Entre les assi?g?s aucune conversation. Rassembl?s aupr?s de la cascade, route de cristal qui devait les conduire ? la libert?, ils gardaient le silence, absorb?s par leurs pens?es.

Toutes les inqui?tudes du captif, durant les heures lentes qui pr?c?dent l?vasion, assi?geaient les voyageurs. ? chaque instant un visage se rembrunissait, montrant que son propri?taire se posait la redoutable question:

Le stratag?me r?ussira-t-il?

Le mutisme de Marcel n?tonna donc personne. Tous crurent le jeune homme en proie aux pr?occupations g?n?rales.

Ils ne remarqu?rent pas le regard doux et triste, r?sign? comme celui du chien battu, quil oubliait souvent sur sa s?ur de lait. Simplet disait ladieu p?nible aux illusions disparues. Il se tra?ait sa ligne de conduite. Toujours on ignorerait sa tendresse, pauvre oiselet, aux ailes trop faibles, tomb? du nid avant davoir pu monter aux splendeurs bleues du firmament. Il serait lami fid?le, dun d?vouement s?r, car il nen attendrait aucune r?compense.

Et avec un serrement de c?ur, il se promettait de jouer ce r?le ardu de gagner la confiance compl?te dYvonne, dapprendre delle-m?me le songe myst?rieux de son ?me virginale.

Chez le sous-officier, un ph?nom?ne curieux saccomplissait. Sous l?treinte de la douleur, son ?tre saffinait, devenait immat?riel. L?me du petit soldat accoutum?e aux devoirs simples: lamiti?, le drapeau, acqu?rait des complications de po?te.

Non sans trouble, Simplet assistait ? cette gen?se de lhomme quil serait ? lavenir, et ses yeux se troublaient ? sonder lhorizon toujours ?largi du sacrifice.

Cependant Roum?vo, pratique comme un homme familiaris? avec les vicissitudes de la vie sauvage, pr?para un d?ner succulent.

Nous aurons ? marcher cette nuit, affirma-t-il, il est utile de prendre des forces.

La chauve-souris, r?tie avec soin, parut d?licieuse. Et de fait, la chair de lanimal rappelait celle des meilleurs poulets de Bresse.

Quoi quil en e?t, Dalvan lui-m?me y fit honneur. Quand la m?lancolie est soumise ? des exercices violents, quelle est perch?e sur une colline balay?e par tous les vents du ciel, elle ne perd pas lapp?tit, et maint r?veur an?mique deviendrait vigoureux sil promenait ses id?es noires par des chemins de montagne. Du reste, linstant dagir ?tait proche. Les Betsileos, auxquels les femmes avaient apport? de nouvelles provisions, avaient pris leur repas. Au lieu de se terrer de nouveau, ils s?taient r?unis par petits groupes, autour des tombes ?lev?es aux guerriers tu?s pendant la sortie de la veille. Cette man?uvre avait inqui?t? les Fran?ais. Mais le courrier leur avait expliqu?, que les assi?geants attendaient lapparition de la lune pour entonner le chant de mort, hommage supr?me auquel a droit lhomme frapp? les armes ? la main.

Ils attendront peut-?tre longtemps, remarqua Simplet, le ciel est couvert de nuages, et madame la Lune semble avoir tir? ses rideaux.

En effet, au d?clin du jour, des nu?es ?paisses pouss?es par un vent dest pluvieux ? Madagascar alors quil est sec en Europe avaient envahi la coupole c?leste.

Bon! r?pliqua Roum?vo, il suffit quelle se montre un instant.

Ph?b?, presque aussit?t, glissa un p?le rayon entre deux nues, et un chant grave, solennel, s?leva dans la plaine.

Parfois il sabaissait ainsi quune plainte, puis les voix devenaient aigu?s s?raillant en cris de vengeance, et les strophes de la lugubre cantil?ne sachevaient en sons hoquet?s, heurt?s, figurant des sanglots.

La lune de nouveau voil?e, le plateau semblait une ?le perdue au milieu dun oc?an dombre, et c?tait sinistre dentendre monter de la nuit le chant de mort des Betsileos.

Maintenant, dit le courrier qui ?coutait avec attention, ils nous maudissent et nous vouent ? lex?cration des g?nies malfaisants.

Alors, s?cria Marcel, cest lheure du miracle. Ils se croiront exauc?s Claude, allume le b?cher; avec Roum?vo, nous allons d?truire le barrage.

Peu de minutes apr?s, une flamme claire dansait au bord du plateau; elle grandissait, grandissait au milieu de p?tillements; des gerbes d?tincelles s?parpillaient avec des ?clats stridents. Dans la plaine, des pas r?sonnaient, des froissements dacier passaient nets dans le silence. ?videmment les assi?geants sinqui?taient de la lueur brusquement apparue.

Et soudain un grand cri traversa lespace. Le ruisseau d?riv? avait empli son nouveau lit et roulait imp?tueusement sur la pente. Le canal passait sous le b?cher. Londe semblait jaillir des flammes.

Zenahari! Zenahari!

? cet appel au dieu Soleil, Marcel r?pondit par une exclamation moqueuse.

Ils coupent dans le pont! Filons, et lestement.

Suivi par ses amis, il gagna lancienne cascade et la descente commen?a. Difficile, p?rilleuse m?me; les pieds glissaient sur les rochers polis par les eaux. Ici la paroi devenait lisse, et les ceintures, ajust?es bout ? bout permettaient ? peine darriver au gradin inf?rieur. Plus bas, les degr?s faisaient d?faut, remplac?s par une rampe raide, sur laquelle les fugitifs sabandonnaient non sans anxi?t?. Ils glissaient dans la nuit opaque, brusquement arr?t?s par un palier invisible.

Enfin, tous se trouv?rent les pieds dans leau, au fond dune sorte de bassin vaseux. Ils avaient atteint le niveau de la plaine.

De lautre c?t? de la colline sacr?e, les vocif?rations continuaient. Sans nul doute, tous les Malgaches ?taient r?unis en face du point o? se produisait le prodige.

Suivant le lit du ruisseau, la troupe reprit sa marche. Elle avan?ait difficilement sur le sol d?tremp?, parsem? de pierres et de trous encore emplis deau. Aussi, apr?s un quart dheure de ce fatigant exercice, certains davoir d?pass? la ligne dinvestissement, les fugitifs escalad?rent le talus et, c?toyant la haie dherbes qui marquait le cours du ruisselet, ils se dirig?rent vers le sud.

Une clart? livide courut sur la plaine et s?teignit. Tous sarr?t?rent surpris. Un grondement formidable emplit latmosph?re.

Lorage! cria Roum?vo, h?tons-nous vers la for?t.

Mais quelque diligence que fissent les Europ?ens, la temp?te ?clata avant quils eussent gagn? le fourr?. De tous les points de lhorizon des ?clairs lan?aient leurs lumineux zigzags, des d?tonations ininterrompues ?clataient dans les nues, et une pluie diluvienne sabattit sur le sol subitement transform? en lac.

Aveugl?s, courb?s sous laverse, tous se mirent ? courir. En avant deux, une ligne plus sombre indiquait le taillis. Ils allaient latteindre, quand une nappe de feu les enveloppa avec un fracas assourdissant. Pr?cipit?s ? terre, ils entrevirent une masse ?norme se renverser, et ils perdirent connaissance, ? demi cach?s sous les branches extr?mes dun g?ant de la for?t terrass? par la foudre.