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Le sergent Simplet

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XIV.EN MARCHE VERS LE SUD

Juste au-dessous du palais, bordant un chemin que continue hors de la cit? lune des rares sentes qui contournent la montagne, s?levait une maison basse dont le toit couvert de tuiles luxe digne denvie dans le pays se prolongeait en auvent. Cest l? que le guide de Marcel le quitta. Le jeune homme ?tait arriv?. Au premier coup dont il heurta la porte, celle-ci souvrit. Roum?vo parut, les bras ouverts. Toute la nuit, il avait attendu son fr?re de sang, et l?nergie de son accolade en disait long sur ses inqui?tudes.

Tes amis reposent. Tu dois ?tre las; viens, ta natte est pr?par?e. Si tu as faim, voici des fruits, des bananes, du poulet froid. Demain tu me raconteras comment tu as pu tenir ta promesse: ?tre libre cette nuit.

Apr?s une rapide collation, dont le besoin se faisait imp?rieusement sentir, Dalvan sallongea sur sa natte et sendormit du sommeil profond des hommes daction. Au matin, apr?s s?tre plong? avec d?lices dans un bassin naturel, qualimentait un ruisselet traversant le jardin du Tsimando, le Fran?ais regagnait lhabitation. Une voix qui le fit frissonner pronon?a son nom:

Marcel!

Les pieds subitement clou?s au sol, il regarda. Yvonne accourait, rayonnante de bonheur, toute rose d?motion:

Sauv?, libre!

Elle jeta ses bras autour du col de son fr?re de lait, et ses l?vres fra?ches firent claquer des baisers sur ses joues. Puis elle s?loigna un peu, le consid?rant:

Pas de blessures, rien quelle chance!

Ses yeux se fix?rent ? ce moment sur la poitrine de Dalvan. Le ruban attach? par le R?sident y dessinait sa ligne rouge.

Quest-ce que cest que ?a? demanda-t-elle.

Son doigt curieux effleurait linsigne.

?a, r?pondit Simplet, cest la L?gion dhonneur.

Tu es donc d?cor?? murmura-t-elle saisie.

Ses paupi?res souvraient toutes grandes, ses narines ?taient agit?es de petits frissonnements.

Qui ta d?cor??

Le R?sident g?n?ral.

Ah! et pourquoi?

Parce que je lai averti dun complot ourdi par le gouvernement malgache; nous avons pinc? la reine, le premier ministre, actuellement prisonniers ? la R?sidence. Nous avons ri comme des fous. Et le ministre de France, s?tant bien amus?, ma octroy? le ruban rouge. Voil?!

Puis taquin:

Jai faim, tu sais. Allons d?jeuner.

Mais elle ne lentendait pas ainsi. Elle voulait savoir, et Simplet dut lui narrer par le menu les aventures de la veille.

Devant lui, elle ?coutait, rendue muette par la surprise. Lui, souriant, disait ses petits moyens, ?clatait de rire au souvenir de la mine terrifi?e des Hovas en face de sa ba?onnette, ne semblant point soup?onner quil avait couru un danger.

Tiens, conclut-elle, tu es brave, adroit, mais tu nes pas s?rieux.

Tu dis?

Je dis que tu texposes inutilement, que tu moublies, moi. Sil tarrivait malheur, que deviendrais-je?

Tu continuerais ton voyage, petite s?ur, avec Claude; tu nas pas besoin de moi.

Un flot de sang empourpra le visage de la jeune fille, ses yeux se remplirent de larmes.

Tiens, fit-elle dune voix entrecoup?e, tu es m?chant!

Et elle senfuit vers la maison, laissant Simplet tout interloqu? par ce brusque acc?s de mauvaise humeur.

Bient?t B?rard le rejoignit. Il lui fallut recommencer le r?cit de ses aventures, et lincident seffa?a de son esprit. Le d?jeuner rassembla tout le monde autour de la table de Roum?vo.

On agita la question du d?part.

De lentrevue de Marcel avec le R?sident il ressortait clairement quAntonin Ribor, sil ?tait venu ? Tananarive, navait point visit? le d?l?gu? fran?ais. Donc, il importait de retourner ? Tamatave. L? on sembarquerait ? destination dune autre colonie. Antonin ?tait parti pour lune delles, suivant la d?claration de Canet?gne. D?t-on les parcourir toutes, on d?couvrirait le jeune explorateur. Dalvan laffirmait sans h?siter. Il d?clarait m?me que cette recherche dun homme ? travers les cinq parties du monde ?tait chose fort simple.

Songez donc, disait-il ? lappui de sa th?se, nous cherchons qui? Un explorateur, un personnage qui ne vit pas comme aucun autre, et qui par cons?quent est remarqu?. ? peine aurons-nous pos? le pied sur le sol o? il p?r?grine, quil nous sera signal? de toutes parts. Le probl?me est donc celui-ci: Trouver le pays Cest bien facile, ?tant donn? surtout quil sagit dune terre fran?aise. Or, j?limine tout de suite la terre de Kerguelen situ?e ? la limite de loc?an Antarctique et nos colonies dAfrique; la premi?re, parce quelle est inhabit?e; les secondes parce que Antonin les a visit?es tout dabord. Que reste-t-il: La R?union, les ?tablissements de lInde, lIndo-Chine, la Nouvelle-Cal?donie, les archipels Polyn?siens, la Guyane, les Antilles, Terre-Neuve avec les ?les Saint-Pierre et Miquelon, soit: huit parcelles du globe. Un v?ritable jeu.

B?rard samusait, et Yvonne elle-m?me, secouant lembarras qui depuis lorigine du repas semblait peser sur elle, se d?ridait aux saillies de Simplet.

Tout ? coup un bruit ?clatant r?sonna au dehors.

Le bimbao, expliqua le courrier.

Tous se port?rent aux fen?tres. Au milieu de la ruelle un indig?ne, rev?tu dun manteau bleu garni de broderies, tenait dans chaque main une demi-sph?re de bois creuse. Il choquait ces castagnettes gigantesques, et produisait ainsi le son qui avait attir? lattention des voyageurs.

Cest un h?raut, reprit Roum?vo, il va proclamer sans doute une ordonnance du gouvernement.

En effet, le Malgache interrompit son assourdissant concert et clama avec un organe sonore:

Ordre du Ministre de la justice, 22e Honneur, 3e colonne de l?difice gouvernemental.

? tout citoyen il est enjoint de demeurer enferm? en sa maison, tandis que les agents de lordre vont perquisitionner. Un l?preux sest enfui hier soir. Il convient de larr?ter.

Cest de toi quil sagit, murmura Roum?vo en serrant le bras de Marcel.

Probablement!

Le jeune homme avait p?li. La pens?e de retourner dans lenceinte de la l?proserie, de reprendre lhorrible r?ve dont le souvenir faisait perler ? ses tempes une sueur glac?e, lui causait une ?pouvante bien justifi?e. Comment le poursuivait-on encore? Ikara?nilo ?tait captif.

Il se souvint alors de M. Canet?gne, entrevu dans la d?route de lescorte du g?n?ral.

Le coup devait partir de l?. Le raisonnement ?tait exact. Canet?gne, apr?s avoir fui ?perdu, avait retrouv? le calme.

Envoyant par un des soldats sa d?nonciation ? la R?sidence, il s?tait fait mener de grand matin chez le ministre de la justice. Lannonce du h?raut r?sultait de cette visite. Yvonne avait pris la main de son fr?re de lait:

Tu ne retourneras pas parmi les l?preux, fit-elle frissonnante, nous allons partir.

Il faut traverser toute la ville pour gagner la route de Tamatave.

La route de Tamatave, interrompit le courrier Mais vous seriez repris avant la nuit. Cest le seul chemin par lequel un Europ?en puisse quitter Antananarivo. Aussi, votre disparition constat?e, est-ce l? que se centraliseront les recherches.

Tous baiss?rent la t?te. Ils sentaient la v?rit? de lobservation.

Alors je nai plus qu? me laisser arr?ter?

Non. Tu es mon fr?re de sang, je te sauverai. La rue que jhabite est continu?e par un sentier qui contourne la hauteur et conduit dans les ravins du plateau de lAnkaratra. Seuls les Tsimandos connaissent le d?dale rocheux qui s?tend au loin. Pendant des journ?es nous marcherons dans un chaos de granit, et quand nous en sortirons, nous serons dans le pays des Betsileos. Toujours en guerre avec mon peuple, ils taccueilleront, toi proscrit, et ils taideront ? atteindre la c?te.

Peu de minutes suffirent aux pr?paratifs du d?part. Roum?vo saventura le premier dans la ruelle. Elle ?tait d?serte. Nulle silhouette mena?ante napparaissait ? lhorizon. ? lappel du courrier, Yvonne et ses amis sortirent ? leur tour et suivirent lindig?ne. Celui-ci marchait en avant, se tenant aussi loin que possible de lextr?mit? du gradin long? par la route. Ses regards per?ants se fixaient partout ? la fois. Veillant ? tout, le Tsimando avait ? ce moment, selon lexpression populaire, des yeux derri?re la t?te. Le chemin faisait un coude. Langle dune habitation savan?ait presque au bord de la pente.

Soudain les fugitifs virent Roum?vo, qui les pr?c?dait dune vingtaine de pas, sarr?ter brusquement. De la main il les appela pr?s de lui. Et dissimul?s derri?re le mur, ils aper?urent ? cinquante m?tres, un soldat hova qui, le fusil sur l?paule, montait la garde sur le chemin.

La police a pris ses pr?cautions, fit le Tsimando dans un souffle. Les issues de la ville sont gard?es.

Alors nous sommes bloqu?s?

Roum?vo r?fl?chit un instant. Les veines de son front se gonfl?rent; ses traits exprim?rent lind?cision, et soudain il sembla prendre son parti:

Fr?re, dit-il, mon premier devoir est de te sauver. Attendez-moi l?, je vais d?blayer la route.

Et il franchit langle du mur. Prenant sa place, Marcel avan?a la t?te et assista ? un terrible spectacle. ? la vue du courrier, le soldat avait crois? la ba?onnette; mais Roum?vo montra le cachet rouge distinctif de sa fonction, et le guerrier reprit une attitude pacifique. Bient?t les deux hommes furent lun pr?s de lautre. Ils conversaient comme de bons amis; seulement le Tsimando, ? petits mouvements, tournait autour du factionnaire de fa?on ? ce que ce dernier f?t enferm? entre lui et lab?me.

Tout ? coup, les bras de Roum?vo se d?tendirent, ses mains sappuy?rent avec une vigueur irr?sistible sur les ?paules du soldat. Sous ce choc, le malheureux recula dun pas, son pied se posa dans le vide Il essaya de se retenir, un hurlement ?trangl? sortit de ses l?vres, et comme une masse, fr?lant la pente rocailleuse, il alla s?craser sur le gradin inf?rieur, cent m?tres plus bas. Marcel, suivi de ses amis, courut ? Roum?vo.

Pourquoi pas un coup de poignard, dit-il, cette chute dans lab?me est horrible.

Le Tsimando eut un sourire triste.

Le poignard d?noncerait des fugitifs. La chute nest quun accident fr?quent dans la cit?. Ne me reproche rien Cest pour ton salut que jai agi. Mais h?tons notre marche, tout p?ril na pas disparu.

La ruelle se r?tr?cissait; bient?t le chemin praticable fut r?duit ? une largeur de trente centim?tres ? peine. ? droite, une muraille perpendiculaire montait jusquaux terrasses du palais.

? gauche, un ab?me souvrait. C?tait la corniche dans toute son horreur.

Tout alla bien dabord; mais au bout dun instant, Yvonne, avec un faible cri, se laissa glisser sur les genoux. Si Claude ne lavait retenue, elle e?t gliss? dans le pr?cipice.

Elle ?tait prise de vertige!

La caravane fit halte. Tous les fronts ?taient soucieux. Le vertige, sur l?troit sentier bordant le pr?cipice, devenait une effrayante complication.

La jeune fille, ?tendue sur le sol, semblait morte. Le visage exsangue, les paupi?res closes, les l?vres crisp?es d?couvrant les dents nacr?es, elle ne faisait aucun mouvement.

Encore un kilom?tre ? descendre ainsi, grommela Roum?vo. Plus loin la route est moins p?rilleuse.

Oui, mais il faut latteindre.

Il y avait du d?couragement dans cette phrase de B?rard. Marcel ne disait rien. Il songeait. Tout ? coup il releva le front.

Un clou chasse lautre, dit-il. Une peur en fait oublier une autre Attendez.

Passant avec pr?caution par-dessus le corps de sa s?ur, il remonta le sentier.

O? vas-tu? lui cria Claude.

Je cherche une issue.

Tu d?raisonnes.

Pas le moins du monde.

Et sur ces mots, il disparut au d?tour de la corniche. ? cet instant, Yvonne rouvrit les yeux; ses regards se fix?rent aussit?t sur le vide et, avec un g?missement, elle appliqua les mains sur ses paupi?res.

Allons, mademoiselle, un peu de courage, pria le Marsouin, le plus fort est fait. Relevez-vous.

Elle secoua la t?te avec une expression de souffrance.

Je ne peux pas; je sens aupr?s de moi ce trou immense. Il me semble que les rochers my poussent, my tirent Cest affreux! Je ne peux pas; je ne peux pas!

Un coup de feu se fait entendre, r?percut? par les ?chos du ravin. Claude et le courrier tressaillent. Yvonne, comme galvanis?e, bondit sur ses pieds. Et en arri?re Dalvan repara?t. Il descend la pente avec rapidit?.

Alerte! crie-t-il, des soldats hovas sont ? notre poursuite.

Roum?vo nen demande pas davantage; ? grandes enjamb?es, il d?vale la sente. Claude, la jeune fille, le suivent. Simplet ferme la marche.

Du vertige, plus personne na cure; on na pas le temps dy songer. En courant, les fugitifs pr?tent loreille. Ils croient entendre au loin les pas pr?cipit?s des poursuivants. Ils courbent les ?paules, craignant de recevoir une balle. Ils sont essouffl?s; leurs tempes battent; leur c?ur saute ?perdument dans leur poitrine. Ils marchent toujours. Et le sentier, cessant de suivre le pr?cipice, se glisse entre deux hautes murailles de granit.

Halte! crie Marcel.

Mais ils vont nous rejoindre, proteste Yvonne.

Les Hovas?

Oui.

Rassure-toi, petite s?ur, il ny en a jamais eu.

Comment? Que dis-tu?

Que jai chass? le vertige par la peur des fusils, voil? tout. Cest bien simple.

Elle le regarde. Elle comprend. Une fois encore, il a tir? ses amis dune situation terrible.

Alors, il sapproche delle, il lenserre dans ses bras. Une larme br?lante tombe sur son visage.

Les yeux de la jeune fille se rivent sur ceux de Dalvan.

Tu pleures? dit-elle.

Oui, r?pond-il, en seffor?ant de cacher son ?motion sous un sourire, jai eu si peur que tu naies pas assez peur

Et il donne le signal du d?part. Escaladant les rocs superpos?s en escaliers gigantesques, se glissant dans d?troites fentes o? ils ont peine ? passer, suivant des gorges sauvages d?sol?es, lits de torrents ? sec, les voyageurs s?loignent dAntananarivo.

Yvonne ne para?t pas sentir la fatigue. Muette, elle marche comme en songe. Mais, de temps ? autre, ses paupi?res souvrent ainsi quun ?crin sur des pierres pr?cieuses, laissant filtrer son regard bleu qui va se poser, avec une expression ?trange, sur Marcel ?clairant la route avec Roum?vo.

? la nuit, on campa dans une caverne.

Durant une longue semaine, les m?mes paysages d?nud?s d?fil?rent devant les Fran?ais. Ils tournaient, montaient, descendaient dans ce prodigieux massif de lAnkaratra, notant au passage les sources de lOnib? qui finit dans loc?an Indien, pr?s dAmbodibarina et celles de la rivi?re Italambo.

Passant ? lest de Betafo, ville fronti?re du pays hova, ils gagn?rent la fertile vall?e de Valavato, travers?rent le fleuve Ambositra.

L?, ils ?taient en s?ret? sur le territoire des Betsileos. Le voyage y fut ais?. Les tribus de noirs superbes v?ritables carabiniers en deuil, comme les appela plaisamment B?rard se montr?rent hospitali?res. Apr?s les fatigues de la montagne, les voyageurs se d?lectaient ? parcourir ces plaines ?lev?es, o? lair ?tait doux, la v?g?tation luxuriante, les habitants bienveillants.

? chaque halte, ils se r?galaient de l?gumes frais, de viandes savoureuses quils arrosaient de betsabesse ?tendu deau. Ce breuvage, compos? de jus de canne ? sucre, de riz ferment? et d?corces am?res, leur avait ?t? d?sagr?able tout dabord; maintenant ils y ?taient faits et, ainsi que les indig?nes, en usaient avec plaisir.

Suivant le conseil de Roum?vo, ils se dirigeaient vers une passe, qui coupe la cordill?re parall?le ? la c?te Est et d?bouche en face, du petit port de Vatomasina. De ce point, ils pourraient quitter l?le.

Mais le sort en avait d?cid? autrement.

Le treizi?me jour, apr?s leur d?part de Tananarive, (le chiffre fatidique eut-il une influence dans leur aventure?) ils sarr?t?rent dans un petit village couch? au pied de mamelons, sentinelles avanc?es de la cha?ne quils avaient ? franchir. Selon la coutume, le chef leur fit un cordial accueil et mit ? leur disposition une case.

Or, tous commen?aient ? sendormir, quand un bruit l?ger attira leur attention. On e?t dit le grattement dun rat dans la muraille.

Celle-ci ?tant de bois, lanimal sen donnait ? c?ur joie. Il rongeait, grignotait avec une telle ardeur que bient?t une plaque de la cloison se d?tacha, laissant une ouverture carr?e, large de deux pieds au moins et, avec stupeur, Marcel et Roum?vo, ?veill?s par le tapage, aper?urent une silhouette humaine se glissant dans la cabane. Le rat ?tait un voleur.

Mais les voyageurs ne tenaient pas ? ?tre vol?s. Aussi, ?changeant un regard, le Hova et le Fran?ais se lev?rent dun bond, happant chacun un bras du d?valiseur. Un cri ?touff?, une courte lutte et lhomme fut couch? ? terre, solidement maintenu par ses ennemis.

B?rard, accouru au bruit, alluma la torche de r?sine ?clairage primitif des indig?nes et ? sa fumeuse clart?, on put voir le prisonnier. Celui-ci souriait ironiquement:

Vous me faites souffrir, dit-il, mais vous expierez ce crime.

Il a du toupet! s?cria Dalvan ? qui Roum?vo venait de traduire cette phrase; il vient nous voler et

Son fr?re de sang lui imposa silence du geste et sadressant au captif:

Tu te trompes. Tu seras puni comme voleur.

Comme voleur? Que tai-je pris?

Rien, parce que le temps ta manqu?. Mais ta fa?on dentrer dans notre cabane ne laisse aucun doute.

Tu nes pas du pays, cela se voit. Je dirai aux miens: Jai perc? la muraille, car javais entendu le Scarab?e rouge bourdonner, et je voulais l?loigner de nos h?tes par la puissance du Coq blanc. Pour cette incantation qui doit chasser lesprit du mal, on ne peut p?n?trer dans une habitation par les ouvertures habituelles.

Tu te moques de moi.

Non, mais je suis le sorcier de la tribu.

Eh bien, nous dirons le contraire, nous, et le chef croira ses h?tes.

Tu te trompes encore. Il doutera et ordonnera l?preuve du tanghin.

Roum?vo frissonna. Le tanghin, plante v?n?neuse de lesp?ce des strychnos, sert aux ?preuves judiciaires. Deux hommes sont en proc?s, le juge ordonne l?preuve. Celui que le poison terrasse est r?put? avoir tort. Les naturels, d?s lenfance, saccoutument ? m?cher la feuille v?n?neuse, si bien que sa toxicit? samoindrit et sannihile pour eux. Toujours les poisons de Mithridate.

Mais de ce fait r?sultait pour Marcel une inf?riorit? marqu?e.

Il succomberait au poison v?g?tal, et le sorcier larron serait proclam? victime dune erreur. En dix secondes, le courrier entrevit les cons?quences de la situation. Il les d?veloppa ? ses compagnons. Il fallait faire la paix avec le voleur, lui rendre la libert? sous peine dennuis incalculables.

Eh bien! dirent les jeunes gens, l?chons-le.

Roum?vo revint au prisonnier quil avait attach? et le d?lia.

Tu as dit vrai, sans doute. Nous te croyons et le prouvons en te permettant de ten aller avec nos mille et mille souhaits heureux.

Lautre secoua la t?te:

Ton discours est incomplet. Si tu es prompt ? laccusation, nous ne sommes point press?s de pardonner.

Parle plus clairement.

Je le veux bien. Vous mavez terrass?, heurt? contre terre. Tout cela sans raison. Et moi, je suis demeur? calme, je nai pas cherch? ? me d?fendre, d?sireux de conserver intact mon bon droit.

Nous le reconnaissons, appuya le Tsimando.

Il avait h?te de se d?barrasser de lindig?ne; seulement sa condescendance n?tait pas le moyen darriver ? un bon r?sultat. Il saper?ut de sa faute trop tard quand le sorcier reprit:

Vous avouez vos torts; je serai donc cl?ment et me contenterai dune indemnit? peu importante.

Une indemnit?!

Roum?vo esquissa un geste violent, mais une r?flexion rapide le calma et paisiblement:

Quexiges-tu?

Presque rien.

Mais encore?

Jaurais le droit, continua le voleur, qui semblait samuser de limpatience de son interlocuteur, de vous demander de largent, des thalaris sonnants et tr?buchants, ou bien lune de vos armes, dont les Hovas, nos ennemis, nous ont appris lusage. Mais je ne pr?tends pas abuser. Je me contenterai dun objet sans valeur.

Roum?vo respira. Ses amis attendaient, mis au courant par lui ? mesure que la conversation avan?ait.

Enfin que veux-tu?

Tu nas pas compris?

Eh! non.

Tu oublies donc ladage des Betsileos: Qui est moins quun chien? Un Hova. Moins quun Hova? Rien. Moins que rien? Une femme.

Une femme? r?p?ta le courrier, tellement absorb? par sa fonction de n?gociateur quil ne songea pas ? sirriter contre lhomme, qui lui lan?ait en plein visage ce proverbe, supr?me outrage ? la nation hova.

Eh bien? interrogea le sorcier.

Tu demandes?

La femme qui taccompagne. Je la consacrerai au culte de nos divinit?s.

Du doigt il d?signait Yvonne. Demi-soulev?e sur sa natte, la jeune fille ?coutait appuy?e sur le coude.

Il veut ta s?ur, fit Roum?vo ? Marcel.

Elle eut un petit cri de frayeur.

Que ?a?

Consens tu? questionna le larron.

Ce que tu sollicites est impossible. Une femme dEurope ne saurait ?tre trait?e comme une Malgache. Choisis dans notre l?ger bagage

Inutile. Cest elle que je veux.

Et si nous refusons?

Alors au lieu du pardon, cest la vengeance qui sabattra sur vous, et l?preuve du tanghin vous jettera mourants sur le sol. La fille blanche mappartiendra quand m?me.