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Le sergent Simplet

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Conduis-moi dans ce village de mis?re.

Cinq minutes apr?s Marcel franchissait le pont, qui se relevait derri?re lui. Il ?tait prisonnier dans la cit? de la l?pre.

Cependant le g?n?ral fort soucieux s?loignait avec sa troupe. Canet?gne marchait ? ses c?t?s, tr?s intrigu? par sa longue conversation avec le Fran?ais. Il attendait une explication; elle ne vint pas. Il dut se d?cider ? la provoquer. ? sa premi?re question, le Hova r?pondit par le r?cit de ce qui venait de se passer. On juge de la col?re de lAvignonnais.

Et tu vas ob?ir ? ce dr?le?

Sans doute. Il sagit de sauver ma t?te. Au surplus, quil s?vade cette nuit, il n?chappera pas aux coups du peuple r?volt?. Cest quarante-huit heures dexistence que je lui donne en ?change de ma s?curit?.

Il sarr?ta. Le commissionnaire secouait la t?te.

Tu protestes; ce nest pas juste. Voyons, parle, que pouvais-je faire?

Oh! tu navais qu? exaucer ses v?ux.

Tu le reconnais?

Oui. Mais rien ne temp?che de lui m?nager une surprise pour ce soir.

Le g?n?ral regarda son associ? en face:

Il faut quil soit r?uni ? ses amis avant le jour, sinon

Au diable! tu as raison.

Canet?gne habitait un pavillon d?pendant du palais dIkara?nilo. Il rentra chez lui furieux, et seul donna carri?re ? sa mauvaise humeur.

Cet imb?cile de g?n?ral se sauve! grommelait-il. Mais il embrouille ma situation. Libre, ce Marcel est bien capable de quitter la ville avant que la r?volution ?clate, et alors cela me fait une belle jambe, leur r?volution! On massacre tous les Fran?ais, hormis ceux qui me sont nuisibles.

Et, le sentiment du danger aidant, lhomme daffaires se sentit devenir patriote.

Cest absurde de laisser occire tous les Fran?ais. La base de ma fortune est la commission coloniale; si nos colonies se s?parent de la m?tropole, plus de commission. Je serais donc lartisan de ma ruine!

Cette id?e lexasp?ra davantage.

Lennui, voil?. Ce damn? Marcel et sa s?ur de lait connaissent mes relations financi?res avec les tr?pass?s, sans cela la chose marcherait toute seule. Ce soir, une fois Ikara?nilo parti, jemm?nerais vers la l?proserie quelques soldats, qui ne demanderaient pas mieux que de tuer le l?preux ?vad?. Et dun. Seulement les deux autres d?nonceront Ikara?nilo et moi du m?me coup. Cest dommage. Quelle belle balle ? jouer! Une occasion unique dattraper la d?coration. Aller trouver le r?sident g?n?ral, laviser de la conspiration ourdie par les Hovas. Honneur et patrie! Va te faire lanlaire! Yvonne et Claude parleront.

Il eut un geste violent, puis se calmant soudain:

Mais non Cela nest pas certain du tout; en parlant, ils se livrent eux-m?mes. Oui, mais pour venger leur ami Cest un cercle vicieux.

Tout ? coup il se frappa le front:

Je suis b?te! Quest-ce que cela me fait quils parlent, si jai pris les devants? Je ny songeais pas.

Comme on est obtus parfois! J?cris au r?sident: je maccuse davoir aid? Ikara?nilo ? violer une tombe; si jai commis ce sacril?ge, c?tait pour d?couvrir les rouages de la conjuration. Pour la gloire de son pays, que ne ferait-on pas! Eur?ka!

La face illumin?e, M. Canet?gne sinstalla devant une table, et sur une feuille de papier tra?a, dune magistrale ?criture, ces mots:

? Son Excellence Monsieur le R?sident g?n?ral de la R?publique fran?aise, ? Tananarive.

Il exultait, et il lui faut rendre cette justice, il trahissait son associ? hova avec la m?me d?sinvolture quun compatriote.

Tandis que lAvignonnais ourdissait sa trame, Marcel, angoiss?, parcourait le village des l?preux. La vaste enceinte ?tait pleine danimation. Dans les avenues, sur le seuil des cabanes bien align?es, la population vaquait ? ses occupations. Des hommes passaient munis, qui dun balai, qui dune brouette; dautres arrosaient les gazons. Les femmes travaillaient aussi, ?pluchant des l?gumes, fa?onnant des plats artistement d?coup?s dans des feuilles de ravenala, d?barbouillant les enfants.

Le jeune homme fut surpris. Autour de lui il sentait le mouvement dune ville de vivants. Mais la r?alit? le prit aux yeux. Les faces marbr?es, tum?fi?es, les yeux louches, les traits bouffis d?d?me indiquaient que tous ?taient condamn?s.

Son arriv?e fit sensation. Les mains dans les poches, il se promenait, et derri?re lui un groupe de badauds se formait.

Quel est celui-l?? se demandaient-ils.

Avec son teint rose, sa mine fra?che, ses yeux clairs, le nouveau-venu ne pouvait ?tre un malade. Alors que venait-il faire en ce lieu? On ne rend pas visite ? ceux qui ne sont d?j? plus.

Au premier rang une jeune fille, ? la peau dor?e, fixait sur le sous-officier le regard triste de ses yeux noirs. Elle rayonnait de beaut?; la maladie ? sa premi?re p?riode ?tait encore localis?e.

Le mal navait attaqu? que le bras droit, marqu? dune large tache blanch?tre. Drapant son lamba bleu, arrangeant les fleurs piqu?es dans sa chevelure presque toutes les femmes ?taient ainsi orn?es, lamour de la parure survivant en d?pit du mal elle t?chait dattirer lattention du nouveau venu.

Marcel allait toujours, la poitrine serr?e par langoisse de ce quil voyait.

Assise devant sa porte, une femme coiffait un baby; elle lui sourit. Jeune et d?j? hideuse, la face grima?ante, l?il gauche demi-rong?, elle lui tend lenfant, gentil, mignon, potel?, l?il ?tonn? comme les idoles ?gyptiennes; il semble bien portant, mais sur la jambe, un peu au-dessus du genou, se montre une tache ros?e de la grosseur dun pois. Le stigmate de la l?pre!

Le sous-officier a vu. Une immense piti? lui serre le c?ur. Ce tout petit d?j? marqu? par le fl?au le bouleverse. Il ?tend les mains en avant comme pour repousser laffreuse vision. Un murmure satisfait part du groupe de badauds. Ils ont aper?u les plaques dont les mains de Marcel sont marbr?es. Ils s?loignent; celui-l? est des leurs.

Seule, la jeune fille demeure. Ses yeux douloureux ont une lueur. Elle s?lance dans les traces de Simplet, qui sen va tr?s vite, haletant.

Et tout ? coup, ? loreille du prisonnier, dominant les bourdonnements dont elle est assourdie, une voix pure, cristalline, r?sonne ainsi quune harmonie:

Fr?re, dit-elle, Rara Houva te salue.

Le jeune homme tressaille. Ce timbre si pur dissipe ses noires visions. Avec reconnaissance il se tourne vers celle qui a parl?. Enfin il a sous les yeux un visage humain.

Mais son regard se porte sur le bras de la pauvrette. La marque hideuse ?tend son disque sur l?piderme dor?. Lhorrible angoisse ?treint de nouveau Marcel, et sans pouvoir parler, ressaisi plus impitoyablement par lhorreur de ce qui lentoure, il reste immobile, les prunelles fix?es sur la trace odieuse du fl?au, souverain ma?tre de la bourgade des l?preux.

La jeune fille se m?prend ? ce silence. Une teinte ros?e s?pand sur ses joues; dans ses longs cils perle une larme; et dune voix plaintive, h?sitante, elle r?p?te:

Fr?re, Rara Houva te salue!

Dalvan se sent ?mu. La piti? lui donne la force de dominer ses nerfs. Ses l?vres tremblantes r?pondent:

Je te salue, Rara Houva!

Le visage de la malade s?claire. Ainsi quune brume l?g?re chass?e par le vent, le chagrin cesse de planer sur ses traits juv?niles. Le sourire refoule les pleurs pr?ts ? jaillir. Elle se rapproche du Fran?ais.

Ses paupi?res sabaissent, ?tendant sur ses joues brunes la frange sombre de ses cils, et doucement, dans une sorte de gazouillis h?sitant, elle dit:

?coute, fr?re. Ne minterromps pas. La gazelle a envie de fuir, mais elle est retenue parce quelle sait ses heures compt?es. Je suis belle aujourdhui. Dans un an le mal terrible me fera laide, et puis, quelques mois plus tard, viendra la seconde des adieux sans retour!

Elle parlait simplement, sans trouble, de cet avenir mena?ant. Et Simplet ?coutait. Rara Houva reprit:

Quimporte le temps si, durant une seconde seulement, on a connu le bonheur?

Comme Dalvan esquissait un geste:

Ce bonheur, il est ? port?e de notre main.

Puis tr?s vite, comme press?e de dire toute sa pens?e:

Mon p?re est ministre de la reine; il est 27e honneur. J?tais son enfant pr?f?r?e, mais maintenant il ne me verra plus. Il serait heureux, jen suis s?re, de maccorder la joie supr?me que je solliciterais de lui.

Que puis-je ? cela? hasarda le sous-officier, boulevers? par l?tranget? de la sc?ne.

Tu peux tout, fr?re, car cest sa volont? que je confirme ?tre la mienne.

Sans laisser ? Simplet le loisir dexprimer son ?tonnement, elle poursuivit avec cette po?sie troublante des ?tres condamn?s au h?tif tr?pas:

Ainsi que moi, fr?re, tu es vou? ? la mort cruelle. Vivant, tu portes le germe des tortures. Un cycle d?pouvante nous environne. Eh bien! mets ta main dans la mienne. Jetons des fleurs sur notre d?tresse, chantons dans le s?pulcre; du malheur sans bornes tressons la cha?ne infinie des f?licit?s.

Elle sarr?ta, respira longuement; enfin elle acheva tr?s bas:

Fr?re! sois mon ?poux.

De la t?te aux pieds, Dalvan frissonna. Au-dessus du front courb? de linfortun?e, il crut voir appara?tre le spectre hideux du fun?bre faucheur ricanant ? lagonisante qui osait songer ? lhym?n?e, ? la marche triomphante et blanche des fianc?es. Son c?ur battait par brusques soubresauts. Que r?pliquer ? cette enfant qui le jugeait, ainsi quelle-m?me, captif en la cit? fatale jusqu? lheure derni?re?

Dis un mot, fit-elle encore. Je parlerai ? linstituteur.

Linstituteur, b?gaya le sous-officier. Il y a un instituteur ici?

Oui. Il transmettra ma pri?re ? mon p?re, et sous trois jours, nous pourrons ?tre unis.

Il transmettra? dis-tu. Est-il donc libre de sortir?

Non pas. Il sest enferm? ici volontairement pour instruire les enfants, nous consoler tous, il nest point atteint par le mal. Aussi il peut ?crire; ses lettres sont accept?es au dehors.

Puis souriante:

Consens, je ten prie, fr?re. Comprends que lun pr?s de lautre nous vaincrons le d?sespoir. Vois-tu! le ma?tre ma appris quau pays des blancs, bien loin, par del? les mers, il existe un insecte dont lexistence enti?re est enferm?e dans quelques minutes.

L?ph?m?re.

Tu las nomm?, fr?re.

Et douce, insouciante, persuasive:

Accepte. Quitte ce visage grave. Pourquoi pleurer sur nous? Nous sommes des ?ph?m?res, voil? tout.

Ses grands yeux imploraient. Marcel nosa la dissuader. Dailleurs pour le faire, il e?t ?t? forc? de lui dire la v?rit?. Il r?pondit par un geste vague, et, joyeuse, elle le quitta avec ces mots:

Je parlerai au ma?tre. Avant trois jours il aura la permission du gouvernement.

Dalvan, navr?, poursuivit sa promenade. Comme il passait devant la maison d?cole, il vit un homme qui parlait ? une fillette de cinq ou six ans, couverte dun long sarrau de calicot ? raies jaunes et blanches. Debout devant un tableau noir, lenfant ?crivait avec un b?ton de craie.

Le sous-officier savan?a. Linstituteur leva la t?te, aper?ut Marcel et lui adressa un regard plein de douceur. Le promeneur comprit. Il se trouvait devant celui dont Rara Houva lui avait parl?, devant ce h?ros obscur qui avait sacrifi? sa vie pour instruire les l?preux. Il le salua respectueusement et alla plus loin. La journ?e lui parut interminable. Chaque minute apportait une horreur nouvelle. Il ?tait pris de vertige au milieu de la foule. Partout des ?pidermes fendus, des tumeurs ?clat?es, des ongles noircis et presque d?tach?s. Tous les tableaux de lumi?re, de joie, de famille parodi?s par des ?tres faits de hideur. Jamais dans ses imaginations les plus folles, dans ses ivresses les plus pesantes, aucun peuple ne r?va aussi ?pouvantable cauchemar. ? cinq heures, le prisonnier eut un instant de d?tente. Un ordre avait ?t? jet? du dehors par-dessus la palissade, et un h?raut le proclamait par la cit?. Les habitants ?taient invit?s ? senfermer chez eux ? partir de dix heures, le g?n?ral Ikara?nilo devant visiter lenceinte. Le Hova tenait sa promesse, et Dalvan lui en sut un gr? infini. Il allait fuir, quitter ce lieu de d?solation! Et avec un tremblement de terreur, il murmurait:

Sil avait manqu? ? son engagement aujourdhui; demain il aurait ?t? trop tard. Je serais devenu fou!

? lheure prescrite, il se retira dans une case libre; mais lorsque tout bruit se fut ?teint, il se glissa dans la rue et, rampant le long des murs, il gagna le pont-levis. Son c?ur battait avec violence, mais la gaiet? lui revenait. Enferm? dans un des cercles de Dante, il remontait vers la clart? du jour.

Tapi contre le tablier vertical de l?troite passerelle, il tendait loreille au moindre bruit, nentendant encore que le pas r?gulier du factionnaire qui, de lautre c?t? du foss?, accomplissait sa garde.

Ce soldat me g?nera, pensa Marcel. Il sagit de le rendre inoffensif.

. . . . . . . . . . . . . . . . . .

Ikara?nilo, pr?c?dant une dizaine de ses guerriers, p?n?trait ? cette heure dans le cirque o? s?l?ve la l?proserie.

Entre les files des soldats, des hommes charg?s de fers portaient p?niblement des civi?res. C?taient les condamn?s qui allaient proc?der ? lenfouissement des tr?pass?s.

? chacun de leurs mouvements, ils rendaient un cliquetis sinistre. Cependant dans leurs yeux aucune crainte. La contagion n?tait pas pour les effrayer. Le sacrifice de leur existence ?tait fait. Nayant plus rien ? attendre de ce monde, ils consid?raient la mort comme une am?lioration de leur sort.

Dans le petit bois, cimeti?re o? dormiront tous ceux que la cit? de douleur enferme dans ses palissades, la troupe sarr?ta et le g?n?ral continua sa marche vers lentr?e. Presque aussit?t, une ombre accroupie derri?re un buisson se redressa et courut aux guerriers. Sous la lune claire, le visage du nouveau venu apparut, gras, rond, aur?ol? de cheveux blonds, rares au sommet de la t?te. M. Canet?gne commen?ait ? mettre son plan ? ex?cution. Dans les traces du Hova, il avait quitt? Tananarive, ?vitant de se faire voir.

Les soldats saut?rent sur leurs armes, mais reconnaissant lami de leur chef, ils reprirent leur attitude de repos.

Tr?s vite, lAvignonnais leur expliqua que le blanc arr?t? dans la journ?e devait tenter de s?vader. Il avait appris la chose ? linstant. Il avait couru pour rejoindre Ikara?nilo. Trop tard il arrivait, puisque le Hova entrait en cet instant dans le village des l?preux, assez t?t cependant pour les avertir et les mettre ? m?me de frapper sans piti? le malade r?calcitrant.

Un murmure de col?re accueillit ce discours.

Canet?gne se frotta les mains tic familier indiquant chez lui lint?rieure jubilation. ?videmment Marcel allait passer un mauvais quart dheure.

Le g?n?ral ?tait arriv? pr?s du pont-levis. Correctement, le factionnaire lui rendit les honneurs, puis, d?posant ? terre son remington, ba?onnette au canon, il saisit la poign?e de la manivelle servant ? man?uvrer du dehors le tablier mobile. Absorb?, les yeux baiss?s, Ikara?nilo attendait. Une anxi?t? ind?finissable pesait sur lui. Il tournait sa consigne, risquait sa vie et sa fortune; les morts malgaches d?pouill?s par lui avaient trouv? un vengeur.

Et ce vengeur, ce Fran?ais maudit, quallait-il faire?

Sil avait lev? les yeux, il aurait, certes, pouss? un cri de stupeur.

Le pont descendait lentement.

D?passant le bord des planches, une t?te railleuse se montrait. C?tait Simplet qui riait en d?couvrant ses dents blanches.

Lass? dattendre, saidant des cha?nes, il avait grimp? sur la passerelle. De cet observatoire, il avait suivi tous les mouvements de ses ennemis.

Dabord, ? lapparition de lescorte, une grimace de m?contentement crispa ses traits, puis il murmura:

Au fait, ce sera plus dr?le.

Et maintenant, allong? sur les planches, il se rapprochait peu ? peu.

Pench? sur la manivelle, le soldat ne se doutait de rien. Il tournait la m?canique dun air lass?, ses gestes rythm?s par le d?cliquement de lengrenage. Le pont ?tait ? un m?tre de terre quand Marcel senleva brusquement ? la force des poignets et tomba ? cheval sur les reins du guerrier.

Renvers? par le choc, celui-ci neut pas le loisir dappeler. B?illonn?, ligot? avec les cuirs de son fourniment, il roula, demi-assomm?, dans le foss?. Et Dalvan, ramassant son remington, se planta devant le g?n?ral ahuri:

Voil?!

Mais des cris gutturaux d?chir?rent lair; lescorte avait tout vu de loin. Sur la lisi?re du bois, les soldats se montraient; ils accouraient brandissant leurs armes.

Toi, dit Simplet ? son compagnon, ? la manivelle, remonte le pont.

Le Hova, d?concert?, ex?cuta lordre du jeune homme, tandis que ce dernier, dun pas alerte, marchait ? la rencontre de ses adversaires.

La lune versait des torrents de rayons argent?s sur la prairie. Il faisait clair comme en plein jour. ? port?e de la voix, Simplet fit halte.

Amoureusement, il passa ses mains sur la ba?onnette, et dun ton de commandement:

Halte et demi-tour! cria-t-il.

Les guerriers h?sit?rent, surpris.

La l?pre me d?vore, reprit le Fran?ais; au contact de ma peau, ma ba?onnette sest empoisonn?e, celui que la lame ?gratignera est perdu.

Avec une ?nergie sauvage, il clama:

En avant!

Et il fon?a sur les guerriers. Ce fut un sauve-qui-peut g?n?ral.

Ces soldats, fort braves, en somme, senfuirent comme des li?vres devant la menace de la l?pre. Dans leur d?route, ils entra?n?rent les condamn?s qui abandonn?rent leurs civi?res, et tous, hurlant, se poussant, troupeau aveugl? par la panique, disparurent bient?t au loin.

Dalvan se tenait les c?tes; subitement il redevint grave.

Ce nest pas le tout de rire, pronon?a-t-il entre haut et bas, il faut t?cher de sauver mes compatriotes menac?s. Je ne saurais trahir moi-m?me la confiance de mon fr?re de sang Roum?vo. Je lui ai promis le silence, mais Ikara?nilo parlera pour moi.

Il revint au g?n?ral, qui, sa besogne termin?e, promenait autour de lui des regards effar?s.

Ikara?nilo, tu vois cette ba?onnette? elle donne la l?pre maintenant que je lai touch?e: si tu me d?sob?is, je te frappe!

Tremblant, pris de la m?me terreur que ses subordonn?s, le Hova b?gaya:

Quexiges-tu de moi?

Ordonne dabord aux factionnaires voisins qui se rapprochent de retourner ? leur poste.

Et, la chose faite:

? pr?sent, conduis-moi au palais du R?sident g?n?ral.

XIII.? LA R?SIDENCE[1]1
Le chapitre XII est absent de l?dition reproduite. (Note du correcteur ELG.)


[]

Le g?n?ral se fit prier. Mais de la logique des faits, il r?sultait quil ?tait lesclave de Marcel. Aussi bient?t il se rendit et se mit en marche, suivi, ? longueur de fusil, par le Fran?ais.

Au bout dune demi-heure, tous deux passaient entre les tours de brique qui d?fendent la Porte dite de Tamatave et sengageaient dans les ?troites ruelles de la ville.

Ruelles ne donne pas une id?e de ce que sont ces sentiers ?tablis au bord des gradins de granit sur lesquels Antananarivo se d?veloppe en ?tages. Sinueuses, encombr?es de pierrailles, c?toyant des ravines et des pr?cipices, elles sont les voies de communication les plus incommodes que lon puisse voir. Le peuple qui les a ?tablies semble avoir jou? la difficult?.

Afin d?ter ? son guide et prisonnier toute envie de fuir, Dalvan le d?barrassa du mince baudrier au bout duquel ballottait son sabre, lui attacha les poignets et conserva en main lextr?mit? de la lani?re de cuir. Durant cette op?ration, le g?n?ral se lamentait.

Les doigts du sous-officier avaient effleur? son ?piderme, et il g?missait:

Tu me communiques la l?pre.

Tais-toi! ordonna Simplet. Tu nes pas s?r d?tre malade; mais si tu geins encore, tu peux ?tre certain que je tembroche.

Ah! maudit soit le jour o? les m?chants esprits mont jet? sur ta route!

Un coup de crosse coupa la parole au malheureux Hova, qui repartit, tenu en laisse par Marcel.

Tout en avan?ant avec pr?caution, il maugr?ait in petto. En somme, son m?contentement ?tait excusable: un g?n?ral, habitu? ? parler en ma?tre ? ses soldats, r?duit tout ? coup ? l?tat de chien daveugle! La m?tamorphose navait rien de r?cr?atif.

De d?tours en d?tours, les promeneurs atteignirent la rue Centrale, large voie allant du bas de la montagne au palais de la reine. L? encore, Dalvan fit halte.

Passant son fusil en bandouli?re, apr?s avoir retir? la ba?onnette, il prit celle-ci de la main droite, d?tacha son captif et lui passa amicalement la main gauche sous le bras.

Dans cette grande avenue, dit-il, on peut rencontrer du monde. Il est inutile que lon sattroupe autour de nous. En avant! mon gros Hova. Tu sais que ma ba?onnette te menace!

Certes, Ikara?nilo ne consid?rait la lame triangulaire quavec un respect voisin de leffroi, mais le contact de son compagnon lui causait une r?pugnance aussi grande. Il eut une vell?it? de r?sistance.

Une bousculade le calma sur-le-champ. Il se soumit encore. Apr?s tout, en rentrant chez lui, il se ferait d?sinfecter, br?lerait ses habits, de fa?on ? se d?barrasser de toutes souillures.

Lascension commen?a.

Lavenue centrale est une succession de paliers et de pentes raides, qui ne pr?sentent quune lointaine ressemblance avec nos rues les plus accident?es.

Enfin les deux hommes d?bouch?rent sur la place dAndohalo, o? se tiennent les kabars et les foires de Tananarive. ? leur droite s?levait une construction daspect ?l?gant.