..

Une Histoire Sans Nom

( 9 11)



Nous pourrons donc aller ? la messe , dit-elle ? Agathe. Et nous, c'?taient elle et Lasth?nie; car Agathe n'y avait pas manqu?. Agathe n'avait point ? se reprocher le p?ch? mortel de manquer ? la messe, que se reprochait Mme de Ferjol, et qui ?tait une cons?quence du crime de Lasth?nie. La vieille servante avait toujours trouv? le moyen d'aller prendre une messe aux paroisses voisines d'Olonde, comme elle disait. Elle y allait, la t?te couverte de la cape de son mantelet noir par-dessus sa coiffe, et pas plus l?, contre le portail de l'?glise o? elle se tenait jouxte le b?nitier pour sortir la premi?re, la messe dite, elle n'avait ?t? plus reconnue qu'au march? de Saint-Sauveur, quand elle y allait, le samedi, faire les provisions de la semaine. Parmi les assistants de cette messe, qui n'avaient aucun int?r?t (le grand mot normand!) ? savoir qui elle ?tait, on la prenait pour une paysanne de plus. Mais ce qui avait ?t? possible ? Agathe ne l'?tait point pour Mme de Ferjol. Aussi, quand elle crut que le temps pouvait ?tre venu de retourner ? l'?glise et d'entendre la sainte messe, elle eut non pas une joie, elle ?tait trop triste de l'?tat de sa fille pour avoir une joie, mais quelque chose comme une plus large dilatation dans son c?ur si longtemps et si horriblement ?treint! Elle qui ne s'abandonnait jamais et qui avait le sens pratique des r?alit?s de la vie, elle avait pens? que maintenant elle et sa fille devaient sortir de ce strict et formidable incognito qu'elle avait voulu et gard? jusque-l?. Vous pouvez dit-elle ? Agathe annoncer au fermier de la terre que nous sommes arriv?es ? Olonde subitement et de nuit, et que nous y sommes revenues pour y demeurer. Et elle enjoignit surtout ? Agathe d'insister sur la souffrance de Lasth?nie, malade depuis des mois, et qui venait chercher dans le pays de sa m?re un autre air que celui des C?vennes, parce que cette circonstance de la souffrance de Lasth?nie l'emp?cherait de recevoir personne jusqu'? son enti?re gu?rison.

Pr?caution vaine, du reste! Le temps n'?tait gu?re, ? ce moment-l?, aux relations de monde et de soci?t?; mais Mme de Ferjol, d?vor?e par le malheur de sa fille, ignorait profond?ment ce qui se passait autour d'elle. La R?volution fran?aise marchait alors comme une fi?vre putride, et elle allait entrer dans la p?riode aigu? du d?lire.

? Olonde, on ne le savait pas. La sanglante trag?die politique qui allait avoir la France pour th??tre, les deux malheureuses ch?telaines d'Olonde ne s'en doutaient m?me pas, du fond de la trag?die domestique qui avait pour th??tre leur sombre logis. Elle parlait de messe, Mme de Ferjol. Encore un peu de temps, il n'y en aurait plus, et elle ne pourrait plus s'agenouiller devant ces autels qui sont les colonnes o? devraient s'appuyer tous les c?urs bris?s d'ici-bas!


Chapitre 10

Quand Mme de Ferjol se montra ? la messe d'une des paroisses qui entourent Olonde, elle ne produisit donc pas cet effet de curiosit? et de surprise qu'elle aurait produit dans un autre temps.

La pr?occupation, enthousiaste chez les uns, effray?e chez les autres, d'une R?volution qui bouleversait toutes les t?tes (m?me en Normandie, ou le bon sens est s?culaire), en attendant qu'elle les fit tomber, emp?cha de beaucoup remarquer la venue de Mme de Ferjol dans ce pays, qui avait, du reste, presque oubli? l'ancien scandale de son enl?vement. Le ch?teau d'Olonde, qui, pendant tant d'ann?es, avait eu l'air de dormir au bord de la route o? ?taient plant?es ses trois tourelles, ouvrit ses paupi?res, un matin, c'est-?-dire ses persiennes noircies et moisies par l'action du temps et des pluies, et l'on vit passer aux fen?tres la blanche coiffe de la vieille Agathe. Le rideau int?rieur de planches qui doublait la grille de l? cour d'honneur disparut, et, pour les rares passants de ces contr?es, la vie dans ses menus d?tails sembla avoir repris sans bruit ce ch?teau frapp? de la mort, pire que la mort, de l'abandon. Mais, ? la r?flexion pr?s de ceux qui passaient par l?, le s?jour de Mme de Ferjol ? Olonde ne fit pas plus d'?tonnement et d'?clat dans le pays que son arriv?e. Elle y v?cut aussi solitaire, ne se cachant pas, qu'elle y avait v?cu cach?e. Elle resta dans ce t?te-?-t?te avec sa fille qui devait ?tre toute sa vie, et que toute autre pr?sence que celle d'Agathe ne devait jamais troubler. Elle pensait toujours ? ce t?te-?-t?te, qui ?tait pour elles, deux la m?re et la fille la fatalit? de l'avenir! Aucun mariage songeait-elle souvent n'est plus possible pour Lasth?nie. Comment dire ? l'homme qui l'aimerait assez pour l'?pouser, et qui croirait, en l'?pousant, ?pouser une jeune fille, qu'elle n'?tait plus qu'une veuve, et une veuve qui ne peut plus sortir de l'abjection de son veuvage? Comment faire la confidence du d?shonneur de Lasth?nie ? un homme (n'y e?t-il que celui-l? sous la calotte des cieux!) qui viendrait demander sa main ? sa m?re avec toute la foi et toutes les esp?rances de l'amour? Probit?, loyaut?, religion, tous les atomes divins qui composaient cette noble femme se levaient en Mme de Ferjol pour repousser une telle pens?e, et de toutes celles qui lui crucifiaient l'?me, ce n'?tait pas la moins sanglante. Sans doute, dans l'?tat de prostration et de d?p?rissement o? Lasth?nie ?tait plong?e, elle ne pouvait plus inspirer que de la piti?, mais elle ?tait si jeune, et il y a de si puissantes ressources dans la jeunesse! Seulement, il n'y a pas de ressources contre la n?cessit? de dire la v?rit?, sous peine d'?tre inf?me! Et c'est cette id?e d'infamie qui liait l'existence et le destin de Mme de Ferjol au destin et ? l'existence de sa fille, et qui les condamnait ? vivre ensemble dans cet isolement qu'elles ne connaissaient que trop, le terrible isolement des ?mes, quand les c?urs sont dans l'espace c?ur contre c?ur

Mais cette hypoth?se d'un homme qui aimerait un jour Lasth?nie ne fut rien de plus qu'un r?ve de sa m?re, qui ajouta sa douleur ? toutes celles que la r?alit? infligeait ? Mme de Ferjol. Lasth?nie, chez qui Mme de Ferjol avait cherch? vainement un seul signe d'amour trahi, la triste nuit qu'elle devint m?re, Lasth?nie devait mourir sans ?tre aim?e. Sa beaut? perdue ne refleurit pas. Elle ne lui revint point, ramen?e par sa jeunesse. Quoiqu'elle e?t dit ? Agathe, le jour qu'elle revint de son p?lerinage, que Lasth?nie allait mieux, Mme de Ferjol, qui voulait le croire plus qu'elle ne le croyait, ne le crut plus du tout quand elle vit les jours et les mois s'entasser sur cette t?te, charmante nagu?re, et la courber de plus en plus. Pour qui aurait ?t? au courant de l'histoire de Lasth?nie, on aurait dit que cet accouchement dont elle n'?tait pas morte et dont elle pouvait mourir, lui avait laiss? on ne sait quelle rupture de l'?pine dorsale vers les reins, car elle ?tait sortie du lit vo?t?e Quand elle et sa m?re paraissaient le dimanche ? l'?glise, on comprenait, en les voyant, que Mme de Ferjol ne voul?t recevoir personne, pour se consacrer tout enti?re ? la sant? de sa fille. L'opinion fut que cette enfant qu'elle y tra?nait avec elle, elle ne l'y tra?nerait pas longtemps.

Et cependant elle l'y aurait tra?n?e bien longtemps encore, si la R?volution, ? son apog?e sanglante et sacril?ge, n'avait pas tout ? coup ferm? les ?glises.

Mme de Ferjol, qui n'avait plus de raisons pour cacher aux m?decins Lasth?nie, en appela plusieurs ? Olonde; mais les m?decins ne virent en cette jeune fille, aussi faible et languissante de corps que d'esprit, qu'un de ces marasmes dont la cause ?tait, pour eux, imp?n?trable. La cause du marasme de Lasth?nie, Mme de Ferjol seule, dans l'univers, la connaissait!

C'?tait son p?ch?, pensait-elle, et la coupable ne devait mourir que de son p?ch?. Pour elle, la farouche jans?niste, qui avait, h?las! plus de foi en la justice de Dieu qu'en sa mis?ricorde, c'?tait la rigoureuse justice de Dieu qui avait rompu sur son genou la taille de cette pauvre vo?t?e, cette taille autrefois d'?pi, balanc? sur sa tige, qu'avaient press?e les bras d'un homme!

Cette trag?die intime dura longtemps entre ces deux femmes, au fond de cette campagne, qui ne ressemblait pas ? l'entonnoir des C?vennes, mais sur laquelle elles ne pens?rent jamais ? jeter seulement un regard par les fen?tres de leur demeure. On n'y vit jamais que la t?te d'Agathe, qui y respirait, le soir, son pays. Et elles v?curent ainsi, si cela peut s'appeler vivre! Mme de Ferjol, certaine que sa fille n'?chapperait pas ? la punition de son p?ch?, la regardait tomber jour par jour sous le rongement du mal myst?rieux qui la tuait, comme on regarde les d?bris d'un palais d?moli tomber en poussi?re Malgr? tout ce qu'elle trouvait de criminel en cette fille qui lui avait r?sist? quand elle avait voulu savoir la v?rit? de son ?me, malgr? la duret? de sa foi religieuse, malgr? tout enfin, Mme de Ferjol souffrait de ce qui faisait souffrir Lasth?nie; mais, victime de la contraction de toute sa vie ramass?e dans la m?moire de l'homme qu'elle avait idol?tr?, elle n'exprimait pas de piti? ? sa fille, qui n'?tait plus, du reste, capable de comprendre m?me la piti? qu'elle inspirait Le marasme de Lasth?nie qui d?concertait les m?decins, et qu'apr?s avoir vaguement parl? de moxas, ils d?clar?rent incurable, n'?tait pas seulement au corps de la jeune fille, mais ? son ?me Il la tenait tout enti?re La raison de Lasth?nie, qui avait d?j? ras? de si pr?s l'idiotisme, pencha le peu de clart? qui lui ?tait rest?e vers les t?n?bres d'une sombre d?mence. Mais son silence garda sa folie. Elle se mourait comme elle avait v?cu, sans parler Avait-elle encore conscience d'elle-m?me? Elle passait tous ses jours sans dire un mot, oisive, immobile, la t?te contre le mur (signe de folie triste), ne r?pondant pas m?me ? Agathe, noy?e de piti? et de larmes; ? Agathe, d?sol?e de n'avoir pas sous la main cette ressource sur laquelle elle avait trop longtemps compt?, un pr?tre qui exorcis?t sa ch?rie, sa pauvre Poss?d?e ! Les pr?tres alors ?taient en fuite, et la R?volution en pleine furie. Et on ne le savait ? Olonde que parce qu'il y manquait un pr?tre pour exorciser Lasth?nie! chose unique peut-?tre! il y avait, dans ce petit ch?teau d'Olonde, que la R?volution n'a pas d?truit et qui subsiste toujours avec ses trois tourelles, trois ?mes de femmes assez malheureuses pour oublier, dans ce nid de douleurs o? elles s'?taient blotties, tout ce qui n'?tait pas leurs c?urs saignants. Pendant que le sang des ?chafauds inondait la France, ces trois martyres d'une vie fatale ne voyaient que celui de leurs c?urs qui coulait C'est pendant cet oubli de la R?volution oubli?e, que succomba Lasth?nie, emportant dans la tombe le secret de sa vie, que Mme de Ferjol croyait son secret. Rien n'avait pu faire pr?voir ? Mme de Ferjol et ? Agathe que sa fin f?t si proche. Elle n'?tait pas plus mal, ce jour-l?, que la veille et les autres jours. Elles n'avaient remarqu? ni dans sa figure, depuis longtemps d'une p?leur d?sesp?r?e, ni dans l'?garement de ses yeux, de la couleur de la feuille des saules, et des saules pleureurs, car elle en avait ?t? un qui avait assez pleur? de larmes! ni dans l'affaissement de son corps inerte, si ?trangement vo?t?, rien qui p?t leur faire croire qu'elle allait mourir. D'ordinaire, elles n'avaient pas besoin de la surveiller. Elles la laissaient la t?te contre le mur de sa chambre que sa tranquille d?mence avait adopt?, et elles allaient et venaient dans cette maison o? il n'y avait que deux choses ?ternelles : Mme de Ferjol qui priait et Agathe qui pleurait, chacune dans son coin Ce jour-l?, elles la retrouv?rent comme elles l'avaient laiss?e, ? la m?me place, la t?te contre son mur, les yeux tout grands ouverts, quoiqu'elle f?t morte, et l'?me partie!.., cette pauvre ?me qui n'?tait presque plus une ?me! ? cette vue, Agathe se jeta aux genoux de sa ch?rie , qu'elle lia passionn?ment avec ses bras et sur laquelle elle roula, en sanglotant, sa vieille t?te p?m?e de douleur. Mais Mme de Ferjol, qui contenait mieux l'?motion d'un pareil spectacle, glissa la main sous le sein de celle qu'elle avait appel?e si longtemps de ce nom qui lui convenait tant : Ma fillette , pour savoir si ce faible c?ur qui battait l? ne battait plus, et elle sentit quelque chose Du sang, Agathe! fit-elle d'une voix horriblement creuse. Elle en rapportait sur ses doigts quelques gouttes. Agathe s'arracha des genoux qu'elle embrassait, et, ? elles deux, elles ouvrirent le corsage. L'horreur les prit. Lasth?nie s'?tait tu?e, lentement tu?e, en d?tail, et en combien de temps? tous les jours un peu plus, avec des ?pingles.

Elles en enlev?rent dix-huit, fich?es dans la r?gion du c?ur.


Chapitre 11

Un jour, sous la Restauration, ni plus ni moins qu'un quart de si?cle apr?s la mort de cette Lasth?nie de Ferjol dont j'ai dit la myst?rieuse histoire, sa m?re, la baronne de Ferjol, qui avait surv?cu, et qui vivait toujours : Rien ne petit me tuer! disait-elle avec la sauvage amertume d'un reproche ? Dieu, qui l'avait ?pargn?e, la baronne de Ferjol d?nait, en grande c?r?monie, chez le comte du Lude, son parent, et, par parenth?se, l'un des meilleurs ma?tres de maison de cette petite ville de Saint-Sauveur o? l'on avait beaucoup dans? avant la R?volution, et m?me elle, Mme de Ferjol, alors Mlle Jacqueline d'Olonde, avec le bel officier blanc qui avait ?t? son Ange noir; car il l'avait v?tue de noir pour sa vie. ? pr?sent, on n'y dansait plus. Autre temps, autres m?urs! Mais on y d?nait. Les d?ners y avaient remplac? les contredanses. Vieillie deux fois par le chagrin et par les ann?es, on pouvait peut-?tre s'?tonner de rencontrer dans la f?te d'un d?ner joyeux Mme de Ferjol, plus s?v?rement pieuse que jamais, presque une sainte, si on pouvait ?tre une sainte sans mis?ricorde. Elle y ?tait, pourtant! Cette femme, d'une force de caract?re qu'on a pu juger, et l'ennemie de toute affectation ext?rieure, ?tait revenue, longtemps apr?s la mort de sa fille, il est vrai, au monde de la soci?t? ? laquelle elle appartenait, et elle s'y montrait simplement et sobrement, mais enfin, elle s'y montrait. Elle y portait sto?quement ensevelie dans sa poitrine une id?e qui ?tait pour elle le cancer qu'on cache et qui vous mange le c?ur sans qu'on pousse un cri. Cette id?e, c'?tait l'imp?n?trable et l'inoubliable secret de sa fille, morte sans l'avoir r?v?l?. Personne, nulle part, ne s'?tait jamais dout? de ce que Mme de Ferjol savait de la vie de sa fille; mais ce qui la faisait le plus souffrir, ce n'?tait pas ce qu'elle en savait, c'?tait ce qu'elle n'en savait pas Le saurait-elle jamais? Elle ne le croyait plus. En attendant, elle achevait de vivre, d?sesp?r?e, avec un front calme qui ne disait pas qu'elle le f?t. Elle n'?tait plus qu'une ruine, mais c'?tait une mine comme le Colis?e. Elle en avait la grandeur et la majest?.

Dans le bout de table o? elle se tenait au d?ner du comte du Lude, involontairement on parlait moins haut et l'on riait moins fort qu'? l'autre bout , disait le vicomte de Kerkeville, qui aimait ? rire et que la pr?sence de cette grandiose vieille femme for?ait d'?tre s?rieux de respect. Ce jour-l?, ? ce repas auquel elle assistait comme elle assistait ? la vie, avec indiff?rence, il y avait autour d'elle de l'entrain et de la sympathie, quoique la compagnie y f?t terriblement m?l?e. C'?tait l'image en raccourci de cette soci?t? telle que nous l'ont faite la R?volution et l'Empire, qui ont confondu tous les rangs, mais on n'y souffrait pas, ce jour-l?, de cette d?go?tante salade politique et sociale qu'il est maintenant impossible aux gouvernements de tourner. Le comte du Lude appelait spirituellement son d?ner : la r?union des trois Ordres , et, de fait, il y avait l? du clerg?, de la noblesse et du tiers. On y ?tait tr?s cordial et de tr?s bonne humeur.

Il est vrai que, dans cette petite ville du Saint-Sauveur d'alors, il y avait plus de bonhomie qu'? Valognes, ville voisine ? quatre lieues de l?, o?, pour peu qu'on f?t un peu noble, on se croyait un paladin de Charlemagne, et o? l'on vous aurait demand? vos lettres de noblesse, pour vous inviter ? d?ner.

Et ce que je vous conte l? ?tait si vrai, qu'? ce d?ner, o? les coudes n'avaient pas horreur de se toucher les uns les autres, il y avait justement entre la marquise de Limore, la plus fonc?e en aristocratie des femmes qui ?taient l?, et le marquis de Pont l'Abb?, d'une noblesse aussi vieille que son pont, un convive, de gaillarde et superbe encolure, paysan d'origine tr?s normande, mais qui s'?tait d?crass? et qui ?tait devenu un tr?s authentique bourgeois de Paris. Il ?talait alors son gilet de piqu? blanc entre cette marquise et ce marquis, comme un ?cusson d'argent entre ses deux supports, dont l'un, ? dextre, la marquise, faisait la licorne, et l'autre, ? senestre, le marquis, faisait le l?vrier! Ce bourgeois de Paris en vill?giature ? Saint-sauveur, y venait promener tous les ans ses loisirs; car il avait les loisirs d'une fortune faite, qu'il aurait volontiers d?faite, pour le plaisir de la refaire. Il s'ennuyait. Il avait la nostalgie du commer?ant qui a vendu son fonds : une maladie sp?ciale.

C'?tait, en effet, un ancien commer?ant, et, le croirait-on? un ?picier! Mais c'?tait de la haute ?picerie.

Il avait ?t? l'?picier de Sa Majest? Napol?on, Empereur et Roi, dans les plus beaux temps de sa gloire, et sa boutique, qui s'en est all?e avec les autres maisons de la plate du carrousel, avait, dix ans, regard?, sans sourciller, en face, le palais des Tuileries, qui, lui aussi, s'en est all?! cet imp?rial ?picier, qui ne se serait, certes! pas donn? pour le premier moutardier du Pape, et qui ?tait assis et se pr?lassait et se gorgiassait ? la table du comte du Lude, comme un Turcaret bon enfant, n'avait, du reste, ni le nom, ni le physique d'un ?picier. Il se nommait d'un nom de g?n?ral. Il s'appelait Bataille. La Providence, qui se permet parfois ces plaisanteries, ayant pr?vu l'empereur Napol?on, avait trouv? spirituel d'appeler l'homme qui lui vendait son sucre et son caf? :

Bataille. Voil? pour le nom! Mais elle avait eu encore une autre fantaisie, la Providence! c'?tait d'avoir fait d'un ?picier un des plus beaux hommes d'un temps o? presque tous les hommes ?taient si fi?rement beaux, et que David et G?ricault nous ont peints, pour l'humiliation de notre ?ge On l'appelait, parmi les cuisini?res : le bel ?picier du Carrousel . Il avait la tournure de son nom. Sa prestance ?tait si militaire, que pendant l'Empire, quand il sortait du caf? de l'angle de la rue Saint-Nicaise o? il avait pass? la soir?e ? jouer au domino, et qu'il avait mis sur sa t?te le claque que tout le monde portait alors, et sur ses larges ?paules son grand manteau, galonn? d'or au collet, les sentinelles de l'arcade des Tuileries lui portaient les armes comme ? un g?n?ral, et il leur rendait le salut comme un g?n?ral, avec un impayable s?rieux et une emphase militaire qui faisaient le bonheur de ses amis. Pendant une minute, il ?tait vraiment g?n?ral! mais il se retrouvait bien vite ?picier. Il l'?tait de cerveau, un cerveau qui n'avait pas une id?e quelconque ? son service, ce qui expliquait sa belle sant?, ? plus de soixante ans, et quoiqu'il d?t souvent, en fermant les yeux comme s'il se retirait en lui-m?me, les mains jointes sur son estomac, avec une expression indicible : Je donne le bal ? mes pens?es! Quel bal! et quelles danseuses! Malgr? cette vacuit? c?r?brale, il ?tait fin comme un Normand, sous un dr?le d'air niais qu'il savait prendre, sans doute pour plaisanter; car ce singulier homme, qui joignait le pr?nom de Gilles ? son nom de Bataille, n'en ?tait pas un. Il avait, pendant l'Empire, rendu beaucoup de petits services aux hobereaux de sa province, pour lesquels il s'?tait montr? toujours respectueux, et qui lui achetaient ses cornichons par compatriotisme et par reconnaissance. Quelques-uns m?me d'entre eux lui remirent, parfois, des placets et des p?titions, parce qu'ils lui croyaient des relations avec le Palais; mais toutes ses relations ?taient Moustache, le cocher, et Zo?, la N?gresse de Jos?phine. La chute de l'Empire, dont il avait v?cu, n'avait pas entra?n? la ruine de sa fortune. En 1814, il avait abdiqu? sa boutique, comme Napol?on son empire, mais ce Napol?on de la haute ?picerie n'eut point, comme l'autre, de retour de l'?le d'Elbe, et il mourut sans avoir fait le sien, en 1830, du chol?ra

Tel ?tait le personnage original que le hasard et les R?volutions avaient plac? en face de Mme de Ferjol, ? la table du comte du Lude. Il s'y tenait dans ce qu'il appelait : son grand uniforme ; car, se sachant beau, il avait toute sa vie mis en valeur par la toilette cette beaut? qui subsistait encore. De fait, ? le bien consid?rer, c'?tait un magnifique vieillard, relativement tr?s jeune, tr?s souple et tr?s solide, et qui aimait ? rappeler son inentamable solidit? avec une fatuit? hypocrite, quand il montrait d'un air qui mendiait la piti? un pouce tr?s agile et qui se portait tr?s bien, mais qu'il disait ?tre rest? paralys? depuis l'explosion de la Machine infernale, qui l'avait jet?, racontait-il, par la fen?tre du petit caf? de la rue Saint-Nicaise, au premier, o? il lisait tranquillement le journal, et pr?cipit? absolument fou jusqu'? Chaillot, d'o? il se fit ramener ? sa femme, qu'il trouva sans connaissance dans les mains du docteur Dubois, lequel lui extrayait des seins les vitres bris?es de sa boutique. C'?tait l? m?me une de ses plus belles histoires! Le pauvre paralys?, comme il s'appelait en riant, le pauvre explosionn?, avait mis ce jour-l?, pour faire bonheur ? son amphitryon, un habit bleu ? boutons d'or qui moulait son torse d'Hercule, avec la culotte de Casimir blanc, les bas de soie ? larges c?tes, et ces souliers fins ? haut talon aim?s de l'Empereur, et qu'il portait toujours quand il ?tait d?bott? Gilles Bataille, que les nobles de province qui le recevaient chez eux appelaient un peu trop famili?rement : le p?re Bataille , car il n'avait rien d'un papa, reluisait d'une propret? anglaise qui sentait bon, comme le linge d'une femme.





: 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 11