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Une Histoire Sans Nom

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Non! c'est la parole tout enti?re, et quoi qu'elle exprime, haine ou amour, soit qu'elle maudisse ou b?nisse, soit qu'elle prie ou blasph?me! Aussi, se condamner au silence, c'est se condamner ? ?touffer sans mourir. Elles s'y ?taient, de volont? et de d?sespoir, condamn?es. Leur silence mutuel ?tait ? chacune des deux un bourreau. Mme de Ferjol, dont rien ne pouvait tuer la foi profonde, parlait encore ? Dieu; elle se jetait ? genoux devant sa fille et priait tout bas.

Mais Lasth?nie ne priait plus, ne parlait pas plus ? Dieu qu'? sa m?re, et m?me souriait d'un mauvais sourire, vaguement m?prisant, en la regardant, quand elle la voyait prier au bord de son lit, agenouill?e.

Pour cette opprim?e du Destin, il n'y avait ni de justice en Dieu, ni de justice humaine, puisque sa m?re n'en avait pas pour elle. Ah! d'elles deux, c'?tait toujours la pauvre Lasth?nie qui ?tait la plus malheureuse! Quant ? Agathe, sans cesse ?cart?e par Mme de Ferjol, elle n'osait pas venir travailler dans cette chambre o? l'on ne parlait plus, et, quoique la mort dans l'?me de l'?tat de Lasth?nie, elle reprenait cependant avec ?motion, dans ce ch?teau o? elle avait v?cu son temps de jeunesse, possession des choses qui l'entouraient et qui la connaissaient , disait-elle, et elle vaguait dans le jardin, autour du puits, partout, s'occupant seule de ces soins domestiques dont ses ma?tresses semblaient avoir perdu jusqu'? la notion. Sans Agathe, qui les faisait manger comme on fait manger des enfants ou des fous, elles seraient peut-?tre mortes de faim, dans l'absorption des pens?es qui les d?voraient.


Chapitre 9

Un soir, des sympt?mes certains d'une d?livrance prochaine apparurent ? Mme de Ferjol, et quoiqu'elle s'attend?t ? l'?v?nement qui allait se produire, elle ne le vit pas approcher sans trouble. Solennel et mena?ant, il pouvait, sous ses mains inexp?riment?es, devenir ais?ment tragique et mortel. Elle s'y pr?para cependant avec une volont? qui dominait ses nerfs. Les souffrances de Lasth?nie ?taient de celles-l? sur lesquelles les femmes qui ont pass? par elles ne peuvent pas se tromper. Lasth?nie accoucha dans la nuit. Quand l'inqui?tant travail commen?a : Mordez vos draps pour ne pas crier, dit Mme de Ferjol. T?chez donc d'avoir ce courage! Lasth?nie l'eut comme si elle avait ?t? forte. Elle ne poussa pas un seul cri, qui, d'ailleurs, n'e?t averti personne dans cette maison, ? laquelle la nuit ne pouvait pas ajouter un silence de plus, tant le jour elle ?tait silencieuse! Le seul ?tre qui aurait pu entendre Lasth?nie ?tait Agathe, mais elle couchait dans une chambre plac?e ? l'extr?mit? du ch?teau, hors de toute atteinte de la voix, si Lasth?nie avait cri?. Toutes les pr?cautions avaient ?t? bien prises par la prudente Mme de Ferjol. N?anmoins, il y eut encore pour elle, malgr? ses pr?cautions, un moment terrible. La peur de l'incertain la prit; une d?fiance insens?e! Elle ?tait bien s?re qu'il n'y avait l? qu'elles deux, et cependant elle osa aller, le c?ur palpitant, ouvrir toute grande la porte ferm?e, pour voir s'il n'y avait personne derri?re et regarder dans le sombre du corridor.

Elle imaginait l? Agathe accroupie. Il ?tait bien impossible qu'il y e?t quelqu'un!

N'importe! elle y alla, avec la transe au c?ur que connaissent les superstitieux qui ne sont pas bien s?rs de ne pas voir, tout ? l'heure, se dresser un spectre dans le noir b?ant de la nuit. Ici, le spectre aurait ?t? Agathe! Tremblante, elle sonda d'un ?il dilat? les t?n?bres du corridor, et p?le de la terreur involontaire des gens braves, elle revint au bord du lit o? sa fille, dans une agonie convulsive de douleur, se tordait, et elle l'aida ? se d?barrasser de son fardeau

L'enfant que Lasth?nie mit au monde avait sans doute ?puis?, pendant qu'elle le portait, toutes les souffrances qu'il pouvait donner ? sa m?re. Il ?tait mort quand il sortit d'elle. Lasth?nie accoucha comme un cadavre, qui se viderait d'un autre cadavre Ce qui restait de vie, en effet, ? cette fille inanim?e, peut-on dire que ce f?t de la vie? Mme de Ferjol, qui s'?tait reproch?, pendant tout son voyage ? Olonde, ce d?sir d'une fausse couche, d?termin?e par quelque accident de voiture, qui e?t sauv? l'avenir de sa fille, ne put s'emp?cher de sentir une joie profonde de cette mort dont personne n'?tait coupable Elle remercia Dieu de la perte de cet enfant, qu'elle avait lugubrement nomm? Tristan dans sa pens?e, s'il avait v?cu, et elle adora la Providence de l'avoir pris avant sa naissance, comme si elle avait voulu lui ?pargner, ainsi qu'? sa fille, d'autres hontes et d'autres douleurs.

Pour elle aussi, Mme de Ferjol, c'?tait une d?livrance!

Cette mort la d?livrait d'un enfant qu'il aurait fallu cacher dans la vie, comme elle l'avait cach?, mais ? quel prix! dans le sein de sa m?re, et qui, vivant, aurait fait rougir Lasth?nie de cette immortelle rougeur de la honte que les b?tards infligent aux joues de leurs m?res, comme un soufflet de bourreau.

Mais sa joie fut cruelle encore. Quand elle eut d?tach? l'enfant de sa m?re, elle le lui montra :

Voil? votre crime et son expiation! lui dit-elle.

Lasth?nie regarda l'enfant mort, avec des yeux qui l'?taient autant que lui; et tout son corps, qui n'en pouvait plus, frissonna. Il est plus heureux que moi , murmura-t-elle seulement, pendant que. Mme de Ferjol ?piait sur son front l'expression d'un sentiment qu'elle s'?tonna de n'y pas trouver. Elle y cherchait de la tendresse. Elle n'y trouva que de l'horreur, l'horreur ?ternelle, famili?re ? ce front, ? laquelle semblait vou?e fatalement Lasth?nie. Elle, Mme de Ferjol, la femme passionn?e qui avait aim?, et de quel amour! l'homme qui l'avait ?pous?e, ne vit, dans ce visage ravin? par les larmes, rien de ce qui explique et innocente tout : l'amour! Elle avait involontairement compt? sur l'instant supr?me de cet accouchement, ou, par d?vouement maternel, elle s'?tait faite la sage-femme de sa fille pour que tout rest?t entre elles deux et Dieu seul de cette virginit? perdue; et il fallait renoncer ? l'espoir de cette lueur derni?re pour p?n?trer le myst?re de l'?me de Lasth?nie! Cette lueur esp?r?e s'?teignit dans cet accouchement clandestin d'un enfant qui n'avait pas de p?re. ? la m?me heure de cette nuit funeste dont Mme de Ferjol ne dut jamais oublier les sensations, il y avait certainement dans le monde bien des femmes heureuses, qui accouchaient d'?tres vivants, fruits d'un amour partag? et qui tombaient des flancs d'une m?re d?livr?e dans les bras d'un p?re fou d'amour et d'orgueil! Mais y en avait-il une seule, y en avait-il une seconde dont la destin?e ressembl?t ? la destin?e de Lasth?nie, sur qui la nuit, la peur et la mort entassaient leurs triples t?n?bres pour cacher ? jamais l'enfant sans nom de cette lamentable histoire sans nom?

Et la nuit, la sombre et longue nuit, la nuit aux angoisses, aux inoubliables angoisses, n'?tait pas finie pour Mme de Ferjol. Il y en avait une encore, de ces angoisses, ? d?vorer. L'enfant ?tait venu mort, affreux bonheur! Mais le cadavre? que faire de ce cadavre, le dernier indice accusateur de la faute de Lasth?nie? comment le faire dispara?tre? Comment effacer le dernier vestige de cette honte, pour que tout, de cette honte, except? dans leurs deux ?mes, f?t an?anti? Elle y pensait, Mme de Ferjol; et ce qu'elle pensait l'effrayait. Mais c'?tait une organisation normande et de race h?ro?que. Elle pouvait avoir le c?ur terrifi? ou d?chir?, elle commandait ? son c?ur; et toujours elle faisait en tremblant ce qu'elle avait ? faire; comme si elle e?t ?t? impassible. Pendant le sommeil o? tombent les nouvelles accouch?es et dans lequel tomba Lasth?nie, Mme de Ferjol prit le cadavre de l'enfant mort, et l'ayant enroul? dans une de ces layettes qu'elle avait cousues, en leurs longues heures de silence, aupr?s de sa fille, qui n'avait jamais eu, elle, la force d'y travailler, elle l'emporta hors de la chambre, qu'elle ferma ? la clef pour le temps o? elle devait rester sortie. Elle ne savait point si Lasth?nie ne se r?veillerait pas; mais la n?cessit?, la n?cessit? aux mains de bronze, lui fit courir cette chance du r?veil de Lasth?nie. Elle avait allum? une lanterne sourde, et elle descendit au jardin, o? elle se souvenait d'avoir vu une vieille b?che oubli?e dans un coin de mur! et c'est avec cette b?che et dans ce coin de mur qu'elle eut le courage de creuser une fosse pour l'enfant mort, et de la mort de qui elle ?tait innocente! Elle l'enterra de ses propres mains, de ses mains si fi?res autrefois, et devenues pieuses et maintenant si profond?ment humili?es. Tout en creusant son sinistre trou, ? la d?rob?e, dans cette nuit noire, sous les ?toiles qui la regardaient faire, mais qui ne diraient pas qu'elles l'avaient vue, elle ne pouvait s'emp?cher de songer aux infanticides qui peut-?tre, dans ce moment, faisaient, dans l'univers, ce qu'elle faisait nuitamment en pr?sence de ce ciel constell?

Je l'enterre comme si je l'avais tu? , pensait-elle; et une histoire surtout, une histoire atroce qu'elle avait autrefois entendu raconter, lui revenait ? la m?moire.

C'?tait celle d'une jeune servante de dix-sept ans, qui s'?tait elle-m?me accouch?e, une nuit, d'un enfant qu'elle avait ?trangl?, et que, le matin (un dimanche, et elle avait l'habitude d'aller ce jour-l? ? la messe!), elle mit dans la poche de sa jupe, et garda et porta sur sa cuisse tout le temps de la messe, pour le jeter, en revenant, sous l'arche d'un pont solitaire qui se trouvait sur son chemin et par o? personne ne passait

Mme de Ferjol ?tait poursuivie, pers?cut?e par le souvenir de cette abominable histoire. Fr?missante et glac?e comme si elle avait ?t? coupable, elle pi?tina et tassa longtemps la terre amoncel?e sur ce qui aurait pu ?tre son petit-fils, et quand elle fut s?re qu'il n'y avait plus l? trace de tombe, elle remonta, toute p?le de ce qui ressemblait ? un crime, mais de ce qui n'en ?tait pas un, dans la chambre o? Lasth?nie dormait encore. Quand celle-ci s'?veilla, dans cette h?b?tude de tout l'?tre qui suit les grandes douleurs de l'accouchement, elle ne demanda pas ? revoir l'enfant mort qu'elle venait de mettre au monde. On e?t dit qu'elle l'avait d?j? oubli? Cela fit r?fl?chir Mme de Ferjol, qui ne lui en parla pas non plus, voulant savoir si elle, Lasth?nie, en parlerait la premi?re Mais, chose ?trange et presque monstrueuse! elle n'en parla pas, et m?me, elle n'en parla jamais plus Lui manquait-il, ? cette suave Lasth?nie, adorable quelques jours, ce sentiment de la maternit? qui est la racine de toute femme; car les femmes, m?me viol?es, aiment leurs enfants morts et les pleurent? Ni cette nuit, ni les jours suivants, elle ne sortit de sa silencieuse apathie. Les larmes continu?rent ? couler sur son visage, creus? par les larmes, mais rien de plus ne s'ajouta ? ce qui les faisait couler depuis six mois

Une fois relev?e de sa couche, Lasth?nie resta la m?me, au ventre pr?s, que pendant sa grossesse. Ce fut le m?me accablement, la m?me p?leur, la m?me stupeur, le m?me retirement en elle-m?me et le m?me ?garement quand elle en sortait, le m?me h?b?tement, la m?me d?mence muette! Le coup d?shonorant de l'incr?dulit? de sa m?re ? son innocence et l'inexplicabilit? de sa grossesse lui avaient fait au c?ur une blessure qui saignerait toujours et dont elle ne devait jamais gu?rir.

Sa m?re, elle, rassur?e par l'id?e du secret, imp?n?trable maintenant, de la faute de sa fille, s'adoucit, et, chr?tienne, se rappela peut-?tre le mot chr?tien :

? tout p?ch? mis?ricorde! Du moins, elle n'eut plus avec Lasth?nie l'irritabilit? accoutum?e qu'elle n'avait pu, malgr? son caract?re et la force de sa raison, ma?triser. Les choses irr?parables sont comme la mort, et on accepte l'id?e de la mort; mais Lasth?nie n'accepta pas l'id?e de l'irr?parabilit? de sa faute.

De ces deux femmes, ce fut la plus faible qui se montra la plus profonde Lasth?nie ne se modifia pas dans ses relations avec sa m?re. Fleur fl?trie, elle ne releva pas sa t?te humili?e. Elle fut impitoyable pour cette m?re adoucie. Elle garda dans sa blessure ce poignard qu'il est impossible d'en arracher quand on en a ?t? frapp?, et qui s'y soude, et qu'on appelle le ressentiment. Apr?s les jours forc?s de sa convalescence, elle sortit dut lit; mais ? son visage d?fait, ? sa langueur, ? l'?vanouissement de tout son ?tre, on aurait tr?s bien pu croire qu'elle aurait d? y rester, et que son mal ?tait incurable et mortel Agathe, qui avait esp?r?, tout le temps qu'elle ?tait rest?e au lit, en quelque crise, peut-?tre heureuse, qui sait? voyant que le pays ador?, auquel elle attribuait la puissance de tous les miracles, ne pouvait rien sur sa ch?rie , s'enfon?ait un peu plus dans son immanente pens?e que le d?mon la tenait , et qu'elle ?tait une poss?d?e , finit par demander ? Mme de Ferjol la permission d'aller en p?lerinage au tombeau du Bienheureux Thomas de Biville, et Mme de Ferjol le lui accorda.

Agathe y alla donc, les pieds nus, avec la simplicit? des p?lerins du Moyen ?ge qu'on retrouve encore, malgr? les progr?s de l'incr?dulit? contemporaine, dans ce pays aux profondes coutumes Elle rentra ? Olonde apr?s quatre jours d'absence, mais elle y rentra sans esp?rance et plus triste que quand elle en ?tait partie. Elle doutait maintenant du miracle quelle avait demand? avec une foi si robuste de certitude; car une chose une chose surnaturelle et formidable troublait dans son ?me, perm?able ? toutes les influences et ? toutes les traditions du milieu dans lequel elle avait v?cu ses jeunes ann?es, la s?curit? de sa foi. Agathe avait la croyance religieuse de son pays, mais elle en avait aussi les superstitions. Une chose effrayante, dont elle avait entendu parler cent fois dans son enfance, elle venait de la voir de ses propres yeux, de ses yeux de chair, et c?tait, pour elle comme pour les paysans de ces contr?es, le pr?sage de mort, ce qu'elle avait vu!

Elle ?tait alors dans les chemins d'Olonde, tr?s attard?e ? cause de ces pieds nus lass?s et sur lesquels elle revenait comme elle ?tait partie, conform?ment au v?u qu'elle avait fait pour la gu?rison de Lasth?nie. La nuit ?tait tr?s avanc?e; la campagne sans maisons de ce c?t?-l?, et sans personne qui y pass?t de pr?s ou de loin. C'?tait, autour d'elle un infini de solitude et de silence. Elle se h?tait parce qu'elle ?tait seule, mais elle n'avait peur ni de ce silence ni de cette solitude. Elle avait toute la tranquillit? de son esprit, qui ressemblait ? sa conscience. Le matin, elle avait communi?, et cette circonstance coulait et ?tendait dans son ?me un calme divin. La lune, lev?e depuis longtemps, mettait, de son c?t?, son calme, divin aussi, dans la nature, comme l'hostie du matin l'avait mis dans l'?me de cette chr?tienne, et ces deux calmes se regardaient, face ? face, dans cette nuit placide. Tout ? coup, dans les chemins de traverse qui se resserrent ? quelques endroits, la route que suivait Agathe n'eut gu?re plus que la largeur d'un sentier, et c'est ? l'instant o? ce chemin changeait qu'elle aper?ut, encore assez loin d'elle, dans le reflet bleuissant de la lune, quelque chose de blanch?tre qu'elle prit pour un brouillard qui commen?ait de se lever de terre de cette terre toujours un peu humide en ces parages de Normandie. Mais, en avan?ant, elle vit nettement que ce qu'elle prenait pour du brouillard, c'?tait un cercueil plac? en travers de la route et qui la barrait

Dans les traditions et dans les croyances anciennes du pays, ce cercueil myst?rieux, sans personne aupr?s, et qui semblait abandonn?, comme si les gens qui le portaient se fussent enfuis, ?tait, quand on le rencontrait par les nuits claires, un signe certain de mort prochaine, et pour en conjurer le mauvais pr?sage, il fallait, disait-on, avoir le courage de le soulever et de le retourner bout pour bout. D'aucuns, dans les r?cits qu'on avait faits autrefois ? Agathe, m?prisant cette apparence comme une illusion de leurs sens, avaient eu la t?m?rit? de passer outre, enjambant irr?v?rencieusement ce cercueil comme si c'?tait un ?chalier, mais au jour levant on les avait retrouv?s sans connaissance ? la m?me place, et, toujours, dans l'ann?e, on les avait vus bl?mir mis?rablement et mourir. De nature, Agathe ?tait courageuse et trop religieuse pour avoir grand-peur de la mort, mais ce ne fut pas ? la sienne qu'elle pensa, ce fut ? celle de Lasth?nie. Malgr? sa religion et son courage, elle resta donc fig?e un instant devant ce cercueil, qui, ? chaque pas qu'elle avait fait en s'en approchant, lui avait paru plus net, plus distinct, plus palpable aux yeux et ? la main. La lune, ce p?le soleil des fant?mes, le dessinait, et en faisait bomber la blancheur sur l'ombre noire du sentier, entre ses deux haies.

Ah! se dit-elle, si c'?tait pour moi, peut-?tre que je n'aurais pas la force de le retourner, mais pour elle! Et apr?s s'?tre agenouill?e dans le chemin creux et avoir r?cit? une dizaine de chapelets, elle s'appuyait sur la pri?re pour ne pas d?faillir! elle fit un signe de croix encore et, enfin, osa!

Mais le cercueil pesait trop pour ?tre soulev? par sa main, et ceci la frappa au c?ur! car le sort et la mort qu'il pr?disait n'?taient conjur?s que si on avait la force de le retourner, et elle ne l'avait pas Il ?tait trop lourd. Il r?sistait. Elle s'effor?a, mais l'effort n'est pas de la force! L'ironique et terrible cercueil avait l'air de se moquer d'elle. Il ne bougea pas. Il semblait clou? au sol. Pour tant peser, se disait-elle, il faut qu'il y ait une morte dedans? Et toujours elle pensait ? Lasth?nie Voulant ce qu'elle voulait et d'une volont? ? d?raciner les montagnes, mais qui ne pouvait cependant pas soulever ces quatre mis?rables planches de sapin, d?sesp?r?e de sa faiblesse et de cet augure, elle se remit ? prier inutilement encore; puis, constern?e, l'?me vaincue et ne pouvant pas rester l? toute la nuit, elle passa le long de l'?troite langue de terre qui s'allongeait des deux c?t?s, entre le cercueil et les haies. Maintenant, elle ob?issait ? la peur. Elle en avait le tremblement sur ces mains qui venaient de toucher cette froide bi?re et dont elle avait mat?riellement senti la r?alit? sur sa chair Seulement, une fois ?loign?e, elle eut un remords et se dit courageusement :

Si j'allais essayer encore? Mais quand elle se retourna pour y aller, elle ne vit plus rien que la route, la route droite et vide. Le cercueil avait disparu Elle n'e?t pas m?me reconnu la place. Le chemin avait repris sa noirceur d'ombre, entre ses deux haies ?clair?es par la lune et immobiles! car il ne faisait pas de vent, cette nuit-l?, chose inaccoutum?e ? ces endroits voisins de la mer :

Dieu ne soufflait pas, disait-elle. L'air, sans haleine, ?tait aux lutins, qui sont des d?mons. Aussi, en proie ? une terreur qui lui venait et qui lui envahissait toute l'?me, dans cette nuit sans souffle, o? le clair de lune lui-m?me ne lui paraissait pas comme un clair de lune ordinaire , elle se h?ta et marcha plus vite, mais, en marchant, la lune, qu'elle avait ? sa gauche et sur le fil de l'horizon, lui semblait marcher du m?me pas qu'elle, et lui faisait l'effet d'une t?te de mort qui l'aurait obstin?ment accompagn?e.

Tout en marchant, elle en bl?missait. Ses dents claquaient. Et quand, ? une certaine bifurcation du chemin, la lune, qu'elle avait eue ? son coude, se trouva, par le fait de la courbure du chemin, derri?re elle : Je crus, disait-elle bien longtemps apr?s, quand ce souvenir gla?ait sa pens?e, que cette t?te de mort, roulant dans le ciel, me poursuivait et venait sur moi pour me casser mes vieilles jambes, comme une diabolique boule ? quilles, et que je n'arriverais jamais sur elles ? la maison. Cependant, elle arriva ? Olonde, mais toute d?moralis?e. Ce qu'elle venait de voir lui faisait craindre un malheur subit qu'elle y aurait trouv?, en y rentrant. Seule, la morne tranquillit? de la maison la rassura. Dormaient-elles o? ne dormaient-elles pas, la m?re et la fille? Nul bruit ne venait de leurs appartements ferm?s. Le lendemain, elle crut que Lasth?nie ?tait un peu moins affaiss?e que quand elle ?tait partie pour son p?lerinage, et sans l'apparition de la nuit, elle aurait attribu? ? ses d?votions l'esp?ce de redressement qu'elle croyait voir dans sa pauvre Lasth?nie ?cras?e Elle raconta les circonstances de son voyage ? Mme de Ferjol, mais elle tut son apparition.

? quoi bon? se dit-elle; elle ne me croirait pas. Mais Mme de Ferjol croyait aux pri?res, et aux miracles que les pri?res pouvaient d?cider, et elle dit ? Agathe que Lasth?nie se ressentait d?j? des siennes au tombeau du Bienheureux Confesseur . Elle pesa m?me sur le mieux de sa fille, et d'autant qu'elle avait soif de reprendre ses pratiques ext?rieures de pi?t?, interrompues par la vie cach?e qu'elle avait ?t? oblig?e de mener ? Olonde.





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