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Une Histoire Sans Nom

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Il marchait, en effet, comme le temps va, impitoyable, et il allait tout apprendre de la honte des dames de Ferjol ? cette bourgade o? elles avaient v?cu, dix-huit ans, respect?es. Le terme de Lasth?nie approchait. Ah! il fallait partir! il fallait s'en aller! il fallait dispara?tre! Mme de Ferjol, qui ne voyait personne, fit r?pandre, un matin, par Agathe, au march? du bourg, qu'elle retournait en son pays C'?tait la seule chose qui pouvait amoindrir le chagrin d'Agathe, afflig?e de l'?tat inexplicable, et peut-?tre sans rem?de de Lasth?nie, qu'elle croyait toujours la proie d'un D?mon, que de quitter ce pays qu'elle avait en horreur, ce cul-de-basse-fosse o? depuis dix-neuf ans elle ?touffait Elle allait donc revoir son Cotentin et ses herbages! Pour s'en aller, Mme de Ferjol avait pr?text? la sant? de sa fille. Il ?tait n?cessaire de lui faire changer d'air. Elle avait naturellement choisi l'air du pays qui ?tait le sien et o? elle avait une grande fortune. Elle donna ? Agathe toutes les raisons b?tes qui cachaient la vraie et spirituelle raison de son d?part, et que, ravie de son retour en Normandie, Agathe n'examina pas, ne discuta pas, mais accepta avec une indicible joie. Elle ?tait folle de revenir au pays o? elle ?tait n?e! Or, tout autant avec Agathe qu'avec personne, Mme de Ferjol voulait garder le secret de sa fille, qui ?tait le sien, puisque au regard de sa conscience la grossesse de Lasth?nie la d?shonorait presque autant qu'elle. Pour cela, Mme de Ferjol avait tourn? et retourn? sous toutes les faces la pens?e de ce qu'elle pouvait faire dans la circonstance d'une grossesse, pour la cacher sans crime. Car le crime, ce crime de l'avortement et de l'infanticide qui est devenu d'une si abominable fr?quence dans l'?tat actuel de nos mis?rables m?urs, et qu'on pourrait appeler : Le Crime du XIXe si?cle, l'id?e n'en effleura m?me pas cette ?me droite, religieuse et forte.

Except? ? celui-l?, Mme de Ferjol s'?tait heurt?e et d?chir?e ? tous les angles de la question terrible. Elle avait fait et d?fait bien des projets Elle aurait pu s'en aller avec sa fille, par exemple, dans cet immense Paris o? tout se noie et dispara?t, ou dans quelque ville, ? l'?tranger, et en revenir, sa fille d?livr?e. Elle ?tait riche. Avec de l'argent, beaucoup d'argent, on parvient ? sauver tout, jusqu'aux apparences. Mais, aux yeux d'Agathe, comment justifier de s'en aller, avec sa fille malade, on ne sait o?, et de laisser ? la maison la vieille et fid?le servante, ? laquelle, dans la plus grande et la plus p?rilleuse circonstance de sa vie, Mme de Ferjol lors de son enl?vement, avait promis par reconnaissance de ne jamais se s?parer d'elle, quoi qu'il p?t advenir? Elle le lui avait jur?. D'ailleurs, ce parti, si elle l'avait pris, aurait certainement donn? ? Agathe le soup?on dont elle ne voulait pas que sa fille f?t fl?trie dans la pens?e de qui la croyait un ange d'innocence pour avoir ?t? le t?moin de la puret? de toute sa vie.

C'est alors que l'id?e de son pays lui ?tait venue, qu'elle s'y ?tait arr?t?e. Elle pensa qu'apr?s vingt ans d'absence elle devait y ?tre bien profond?ment oubli?e, et que tous ceux-l? qui l'avaient connue dans sa jeunesse devaient ?tre morts ou dispers?s, et elle se dit :

Nous irons nous engloutir l?. Agathe, ivre de son pays retrouv?, ne verra rien de ce qui doit mourir entre moi et Lasth?nie. Nous mettrons l'?paisseur de la sensation de son pays entre elle et nous. Dans ses projets, la solitude que Mme de Ferjol devait se cr?er serait d'un tout autre isolement que celle dont elle avait v?cu au bourg des C?vennes. Elle n'habiterait en Normandie ni ville, ni bourgade, ni village, mais son vieux ch?teau d'Olonde, situ? dans ce coin de pays perdu qui est entre la c?te de la Manche et une des extr?mit?s de la presqu'?le du Cotentin. Il n'y avait pas alors de grande route trac?e allant de ce c?t?. Le ch?teau ?tait gard? par de mauvais chemins de traverse, aux orni?res profondes, et aussi, une partie de l'ann?e, par ces vents du sud-ouest qui y soufflent la pluie, comme s'il avait ?t? b?ti en ces chemins perdus, par quelque misanthrope ou quelque avare qui aurait voulu qu'on n'y v?nt jamais. C'est l? qu'elles s'enfonceraient toutes deux, comme des taupes, sous terre, ces deux Hontes! La r?solue Mme de Ferjol s'?tait bien promis que m?me au dernier jour, au jour fatal, elle n'appellerait pas de m?decin, et qu'elle suffirait bien, elle toute seule, ? cette besogne sacr?e d'accoucher sa fille de ses mains maternelles! Mais c'est ici que le frisson la prenait, cette h?ro?que et malheureuse femme, et qu'une voix lui criait du fond de son ?tre :

Eh bien, apr?s? apr?s qu'elle sera d?livr?e?

Il y aura l'enfant! Ce ne sera plus la m?re, mais l'enfant, qu'il faudra cacher; l'enfant, dont la vie pourrait tout trahir et rendre les pr?cautions prises jusque-l?, inutiles! Et alors elle recommen?ait de se d?battre dans le probl?me qu'elle voulait r?soudre et qui l'?tranglait comme un n?ud. Mais il n'y avait plus ? d?lib?rer. Le temps s'en venait jour par jour, comme la mer s'en vient, flot par flot. On ne pouvait plus attendre. Le plus press?, c'?tait de partir! C'?tait de s'arracher ? cette bourgade qui les d?visageait! Mme de Ferjol fit comme tous les d?sesp?r?s, sous l'empire d'une id?e qui ne les sauvera pas, mais qui recule la catastrophe in?vitable dans laquelle ils doivent p?rir. Elle se paya de ce mot, qu'on dit sans y croire : Qu'on trouvera peut-?tre un moyen de salut au dernier moment , et elle se jeta, elle et sa fille, comme dans un gouffre, dans la chaise de poste qui les emporta.


Chapitre 8

Cette histoire sans nom d'un myst?rieux malheur domestique tomb?, on ne sait d'o? ni comment, sur ces deux femmes cach?es dans l'ombre d'une citerne, mais visibles ? l'?il du Destin, se passait, en m?me temps, au fond d'une autre ombre qui ajoutait ? celle-l? et qui l'?paississait, et c'?tait l'ombre du crat?re ouvert tout ? coup sous les pieds de la France et dans lequel les malheurs priv?s disparurent, un instant, sous les malheurs publics. Lorsque Mme de Ferjol quitta les C?vennes, la R?volution fran?aise, qui commen?ait, n'?tait pas encore assez avanc?e pour que son voyage en Normandie rencontr?t les suspicions et les obstacles auxquels il aurait ?t? expos? plus tard. Ce voyage, quoique fait en poste, fut long et p?nible. Lasth?nie souffrit si horriblement des cahots de la chaise de poste qui la secouait et qui la brisait, sur ces routes qui n'?taient pas alors ce qu'elles sont devenues depuis, qu'on fut oblig?, ? l'humiliation des postillons, encore fringants en ce temps-l?, de s'arr?ter tous les soirs, ? la couch?e, dans les auberges, non pour relayer, mais pour ne repartir que le lendemain. Nous marchons comme un corbillard , disaient avec m?pris les postillons; et ils disaient plus vrai qu'ils ne croyaient : la voiture qu'ils menaient renfermait presque une morte C'?tait Lasth?nie. Quand elle p?lissait et sursautait ? tous les chocs de cette dure chaise de poste contre les pierres du chemin, elle ?tait toujours sur le point de s'?vanouir. Le D?mon, qui est en embuscade dans les meilleures et les plus fortes ?mes, traversait alors de l'?clair d'un d?sir sinistre l'?me de Mme de Ferjol.

Si elle pouvait faire une fausse couche! pensait-elle; mais la vertueuse femme ?touffait ce d?sir. Elle l'?touffait, avec l'horreur de l'avoir con?u. Le rapprochement de cette m?re et de cette fille dans cette voiture ?tait encore plus ?troit que dans leur ?ternelle embrasure de fen?tre. Elles ne s'y parlaient pas davantage. Que se seraient-elles dit? Elles s'?taient tout dit Pr?cipit?es et absorb?es en elles-m?mes, ni l'une ni l'autre ne songea ? mettre une seule fois la t?te ? la porti?re de la voiture, pour y chercher du regard, en passant, la distraction de quelque paysage ou l'int?r?t physique de la plus mince curiosit?. Elles n'en avaient plus pour rien Elles pass?rent les longues heures de leurs jours de voyage dans un silence pire que le reproche, sans piti? ni pour l'une ni pour l'autre atroces toutes les deux dans un ressentiment farouche; car elles s'en voulaient : l'une de n'avoir pu rien tirer de cette fille stupide et obstin?e qui ?tait la sienne et qui ?tait l?, genou ? genou, avec elle; et l'autre, de tout ce que pensait d'elle sa m?re, son injuste m?re Ce long voyage ? travers la France fut pour elles deux un chemin de croit de cent cinquante lieues, et m?me pour Agathe, malgr? sa joie de retourner au pays; car Agathe souffrait de tout ce qui faisait souffrir Lasth?nie. Elle avait toujours la m?me id?e sur le mal inconnu de sa ch?rie contre lequel rien ne pouvait des rem?des humains, et pour lequel, selon elle, il n'y en avait qu'un d'efficace : l'exorcisme.

Elle en avait fait luire, un jour, la n?cessit? aux yeux de Mme de Ferjol, qui, avec sa grande foi pourtant, l'avait repouss?e; ce qui lui avait paru incompr?hensible, ? elle, la pieuse Agathe! Mais arriv?e ? Olonde, elle se promettait bien d'insister avec sa ma?tresse sur ce qu'elle lui avait dit une fois. Agathe, la Normande, avait toutes les d?votions de son pays.

En Normandie, une des plus anciennes, puisqu'elle remonte au roi saint Louis, est la d?votion au Bienheureux Thomas de Biville, confesseur de ce roi. Elle avait le dessein d'aller les pieds nus au tombeau du saint homme, qui ajouterait la gu?rison de Lasth?nie ? tous ses autres miracles; et s'il ne la gu?rissait pas, c'est alors qu'elle avertirait son confesseur et qu'elle lui demanderait d'exorciser la pauvre fille. Malgr? son d?vouement absolu, et prouv?, ? la baronne de Ferjol, et la familiarit? de son langage, Agathe n'osait pas grand-chose pourtant avec cette femme imposante qui lui fermait la bouche avec un mot, et quelquefois avec un silence. C'?tait l?, du reste, l'empire de cette ?me alti?re sur les autres ?mes que d'arr?ter la sympathie dans trop de respect et de faire remonter au ciel la divine Confiance, quand elle se penchait, les bras ouverts, pour en descendre.

Elles arriv?rent enfin ? Olonde, apr?s beaucoup de jours de voyage. Si quelque chose avait pu mordre sur l'imagination ramollie de la morne et d?bile Lasth?nie, ?'aurait ?t? la gaiet? et la splendeur du jour pleuvant sur sa t?te, au sortir de cette chaise de poste qui, pendant toute la route, lui avait fait l'effet d'un cercueil

Cette gaiet? brillante d'un beau jour d'hiver (on ?tait en janvier) comme elle n'en avait jamais vu un seul, m?me au printemps, dans cette cave des montagnes du Forez o? une rare lumi?re tombait d'en haut comme d'un soupirail, aurait inond? d?licieusement son ?me, si elle avait eu de l'?me encore, mais elle n'en avait pas assez pour ?prouver le bien de cette soudaine et toute puissante douche de lumi?re. Le soleil clair de ce jour-l?, sorti d'une de ces neuvaines de pluie, comme on dit en ces parages de l'Ouest, o? elles sont si fr?quentes, faisait resplendir exceptionnellement les masses de ces campagnes, vertes parfois jusqu'en hiver, et donnait aux feuillages ?ternels des houx de leurs haies, lustr?s par ces pluies et bross?s par le vent, des ?tincellements d'?meraude. La Normandie, c'est la verte Erin de la France, mais une ?rin (le contraire de l'autre) cultiv?e, riche et grasse, et digue de porter la couleur des esp?rances heureuses et triomphalement r?alis?es, tandis que la pauvre ?rin de l'Angleterre n'a plus droit qu'? la livr?e du d?sespoir Malheureusement, tout cela n'eut d'action bienfaisante que sur Agathe. Mme de Ferjol, qui venait de rompre la seule racine qui l'attachait ? la terre, en abandonnant en un coin des C?vennes le tombeau de son mat dans lequel elle aurait voulu qu'on la couch?t apr?s sa mort, Mme de Ferjol, qui n'avait plus que la pens?e de sauver ? tout prix l'honneur de sa fille, n?tait pas plus ouverte aux impressions de ce pays que Lasth?nie, devenue le berceau douloureux d'un enfant, venu comme ce squirre qu'elle avait longtemps esp?r?.

H?las! elles n'?taient plus ni l'une ni l'autre sensibles aux beaut?s ext?rieures de la nature. Toutes les deux ?taient, dans tous les sens, d?natur?es; elles le sentaient, avec terreur. Elles s'aimaient encore, mais une haine une haine involontaire commen?ait ? filtrer venimeusement en cet amour sans ?panchement qu'elles avaient refoul? dans leurs c?urs, et qui s'y ?tait aigri et corrompu, comme un poison corrompt une source. Mme de Ferjol et sa fille, d?prav?es par les sentiments dont elles ?taient la proie, s'?tablirent dans le ch?teau d'Olonde, leur refuge, avec l'insouciance aveugle des ?tres qui ne sont plus dans la vie physique.

Pour elles, la vie physique, ce fut Agathe. Seule, cette vieille fille, rajeunie et renouvel?e par l'id?e et la vue de son pays, et qui s'?tait mise ? reboire avec un avide enchantement l'air natal, oxyg?n? par l'amour, put suffire ? tout, en leur ?pargnant tout. Elle se pla?a entre ces femmes qui ?taient arriv?es dans ce ch?teau abandonn? sans pr?venir personne et ce pays, o? elles ne voulaient conna?tre personne ? elle seule, Agathe rendit habitable ce vieux ch?teau presque d?labr?, dont elle savait les ?tres par c?ur et qui lui rappelait sa jeunesse. Elle le laissa sous ses persiennes strictement ferm?es, mais elle rouvrit les fen?tres par-dessous les persiennes rouill?es et noircies par le temps, pour donner un peu d'air aux appartements qui sentaient le mucre, disait-elle. Le mucre, en patois normand, c'est le moisi qui r?sulte de l'humidit?. Elle battit et essuya les meubles qui craquaient et s'en allaient de v?tust?.

Elle retira des armoires le linge empil? et jauni par un si grand nombre d'ann?es, et mit les draps aux lits qu'elle chauffa pour en ?ter l'impression s?pulcrale que font ? nos corps les vieux draps rest?s longtemps sans ?tre d?pli?s dans les armoires. Malgr? les trois personnes qui y ?taient revenues, l'aspect ext?rieur du ch?teau ne changea pas. Il sembla toujours qu'il n'y avait plus l? ?me qui vive pour les paysans qui passaient au pied, et qui n'y faisaient pas plus attention que s'il n'avait jamais exist?. Ils l'avaient vu toujours ? la m?me place, ayant, sous ses contrevents et ses obliques condamn?s, la m?me physionomie d'excommuni?, comme ils disaient, expression religieuse des temps ant?rieurs, profonde et sinistre; et l'habitude de le voir les avait blas?s sur cette chose singuli?re d'un ch?teau frapp? d'un abandon qui ressemblait ? la mort.

Les fermiers d'Olonde habitaient assez loin de la demeure des ma?tres pour ignorer ce qui s'y passait depuis l'arriv?e en cachette des dames de Ferjol.

Agathe, qui avait quarante ans quand elle disparut dans l'enl?vement de Mlle d'Olonde, et chang?e de visage par vingt ans d'absence, n'avait plus personne qui s'en souv?nt dans la contr?e et qui p?t la reconna?tre, quand elle allait, tous les samedis, pour la provision, aux march?s des alentours. Ce n'?tait plus parmi les paysannes qu'une autre vieille paysanne qui payait comptant tout ce qu'elle achetait, et qui reprenait solitairement le chemin d'Olonde, sans avoir dit un mot ? qui que ce f?t Parmi les paysans normands, le silence qu'on garde produit le silence qui s'impose. Ils sont tellement d?fiants qu'ils ne se livrent que quand on fait les premiers pas vers eux. D'ailleurs, pendant le peu de temps qui va s'?couler jusqu'au d?nouement de cette histoire, Agathe ne rencontra pas un seul curieux qui p?t l'embarrasser, dans une contr?e o? chacun n'est pr?occup? que de ses propres affaires.

Les chemins qui conduisaient ? Olonde ?taient presque toujours d?serts; car le ch?teau est assez loin des routes qui conduisent directement par l? aux villages de Denneville et de Saint-Germain-sur-Ay. Elle ne rentrait point au ch?teau par la grande grille rouill?e qui avait un volet int?rieur, masquant enti?rement la grande cour, mais par une petite porte basse, dissimul?e dans un angle du mur du jardin, au-del? du ch?teau. Avant de mettre la clef dans la serrure, la prudente Agathe regardait autour d'elle comme si elle e?t ?t? une voleuse. Mais c'?tait l? une pr?caution vaine. Jamais elle ne vit dans ces chemins d?fonc?s, o? les charrettes coulaient dans les orni?res jusqu'? l'essieu, quoi que ce soit qui p?t l'inqui?ter.

Ainsi qu'elle se l'?tait promis, Mme de Ferjol se fit donc l? une solitude plus profonde que celle de sa petite bourgade du Forez. Ce ne fut pas seulement une solitude, ce fut la captivit? dans la solitude. Lasth?nie, qui avait toujours trembl? devant sa m?re, l'ob?issante Lasth?nie qui, d?s l'enfance, s'?tait soumise ? toutes les d?cisions de cette ?me despote, d?moralis?e maintenant et an?antie, ne se r?volta pas contre cet isolement que lui imposait l'?nergique volont? de Mme de Ferjol. L'id?e d'honneur comme le comprend le monde tenait moins de place dans sa t?te virginale, ignorante et affaiblit : que dans celle de sa m?re.

D?tremp?e dans tant de larmes, son ?me ?tait devenue une molle argile sous le rude pouce d'une sculptrice ? laquelle le marbre m?me n'aurait pas r?sist?. Quant ? Agathe, avec son fanatisme pour la jeune fille, chez laquelle elle n'aurait jamais soup?onn? que la puret? ne f?t pas immacul?e, elle ne s'?tonna pas de cette prodigieuse et myst?rieuse solitude. Elle trouvait tout simple que Mme de Ferjol voul?t cacher l'?tat de Lasth?nie, qui ne devait pas ?tre vue dans une pareille ruine de tout son ?tre dans la patrie de sa m?re, et dont il ne fallait pas qu'on d?t : Voil? donc ce que cette fi?re Mlle d'Olonde a retir? et rapport? de son scandaleux enl?vement! D'ailleurs, Agathe avait dans la t?te son rem?de surnaturel pour Lasth?nie, et c'?tait le projet qu'elle ruminait d'un p?lerinage au tombeau du Bienheureux Thomas de Biville, puis finalement l'exorcisme, si les pri?res au tombeau du Bienheureux n'?taient pas exauc?es. C'?tait la supr?me esp?rance de cette ?me pleine d'une foi na?ve; et na?ve, la foi l'est toujours! Mme de Ferjol ne rencontra ni d'obstacle, ni m?me d'observation, de la part de sa fille et de sa vieille servante, sans laquelle elle n'aurait pu se cr?er l'existence clo?tr?e qu'elle r?alisa. Olonde, en effet, fut un clo?tre un clo?tre ? trois -, mais sans chapelle et sans offices et ce fut l? pour Mme de Ferjol une peine et un remords de plus.

Elle n'aurait pu, m?me voil?e, aller ? la messe aux paroisses voisines. C'?tait un danger que de laisser, dans ce dernier mois d'attente et d'anxi?t?, une seule minute Lasth?nie.

Il faut que je lui sacrifie pensait-elle avec ressentiment jusqu'? mes devoirs religieux! et les devoirs pesaient plus ? cette jans?niste qu'? personne Elle nous damne toutes les deux , ajoutait-elle avec sa violence et sa rigidit? exalt?e. Et c'est ce sentiment religieux qu'il serait n?cessaire de comprendre, pour bien savoir ce que cette forte femme souffrait au fond de sa conscience. Le comprendra-t-on? C'est bien incertain. Cette maison, que j'ai compar?e, pour la solitude, ? un clo?tre isol? et morne sans religieuses et sans chapelle, eut bient?t, pour elle et Lasth?nie, l'?troitesse ?touffante de cette voiture qui, pendant le voyage, leur avait fait l'effet d'un cercueil. Heureusement (si un tel mot peut trouver sa place dans une si navrante histoire), heureusement, ce cercueil d'une maison avait encore assez d'espace pour qu'on p?t physiquement y respirer. Les murs du jardin, qui depuis longtemps n'?tait plus cultiv?, ?taient assez hauts pour cacher les deux recluses, quand elles avaient besoin de faire quelques pas au-dehors pour ne pas mourir de leur solitude, comme cette ?nergique princesse d'?boli, verrouill?e par la jalousie de Philippe II dans une chambre aux fen?tres grill?es et cadenass?es, mourut de la Bienne, en quatorze mais, n'ayant d'autre air ? respirer que celui qui lui sortait de la bouche et qui lui rentrait dans la poitrine, s'asphyxiant d'elle-m?me, effroyable torture! Au bout de quelques jours, du reste, Lasth?nie ne descendit plus au jardin. Elle aima mieux rester ?tendue sur la chaise longue de sa chambre, o? sa m?re la rempla?ait la nuit, car elle ?tait l?, toujours l?, Mme de Ferjol, comme un ge?lier et pire qu'un ge?lier, puisque en prison on n'est pas toujours t?te ? t?te avec son ge?lier -, tandis que Lasth?nie vivait avec le sien, silencieux maintenant, mais omnipr?sent et implacable dans son tenace silence! Mme de Ferjol avait pris un parti qui donne une id?e de la fermet? de son ?me. Elle ne disait plus rien ? Lasth?nie! Elle ne lui reprochait plus rien. Elle avait senti l'impossibilit? de vaincre cette fille si faible, elle si forte! et sa force lui retombait sur le c?ur. H?las! ce silence n'avait, toute leur vie, que trop exist? entre ces deux femmes; mais alors il devint absolu. Il devint le silence de deux mortes, mais de deux mortes enferm?es dans la m?me bi?re, de deux mortes qui n'?taient pas mortes, qui se voyaient et se touchaient sous les quatre planches qui les comprimaient l'une sur l'autre, ?ternellement muettes. Ce silence fun?bre entre elles ?tait le plus insupportable de leurs supplices Ce n'est pas la pri?re, comme dit le mystique saint Martin, qui est la respiration de l'?me humaine.





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