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Une Histoire Sans Nom

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Pour honte et pour tout lui disait-elle quand la vieille Agathe n'?tait plus l? -, retenez vos pleurs devant Agathe! ? pr?sent, elle ne tutoyait plus Lasth?nie.

Vous avez bien la force de vous taire! Vous aurez bien celle de ne pas pleurer. Avec tous vos airs d?licats, vous ?tes une fille forte. Si vous ?tes n?e faible, le vice vous a donn? sa force. Je ne suis que votre m?re, ? moiti? coupable de votre crime, puisque je n'ai pas su vous emp?cher de le commettre, mais Agathe est une honn?te servante, et si elle pouvait seulement se douter de ce que je sais, elle vous m?priserait. Et elle insistait beaucoup sur le m?pris d'Agathe, sur ce m?pris d'une servante dont elle se servait pour humilier davantage Lasth?nie et pour lui faire dire, sous la pression de ce m?pris, le nom qu'elle ne disait pas. Mme de Ferjol s'entendait aux mots poignants!

Elle aurait voulu trouver plus bas que le m?pris d'une servante pour le jeter au visage et ? l'?me de sa fille.

Mais Agathe aurait-elle su la honteuse v?rit? qu'on lui cachait, qu'elle n'aurait jamais eu le c?ur de m?priser Lasth?nie! Elle n'aurait eu pour elle que de la piti?.

Ce qui est du m?pris pour les ?mes alti?res devient de la piti? dans les ?mes tendres, et Agathe ?tait une ?me tendre que les ann?es n'avaient pas durcie. Lasth?nie le savait bien.

Agathe n'est pas comme ma m?re, pensait-elle.

Elle ne me m?priserait pas; elle ne m'accablerait pas.

Elle aurait pour moi de la piti?. Et que de fois cette fille infortun?e avait, dans le malheur qui ?tait tomb? sur sa vie, ?t? tent?e de se jeter dans les bras de celle qu'elle avait appel?e si longtemps sa bonne , quand elle ?tait enfant et qu'elle avait des chagrins d'enfant.

Mais sa m?re l'id?e de sa m?re la retenait. L'ascendant de Mme de Ferjol sur sa fille avait toujours ?t? irr?sistible, et cet ascendant ?tait devenu terrifiant. Elle la m?dusait avec ses regards toujours fix?s sur elle, quand Agathe ?tait l? Et Agathe non plus n'osait due une seule de ses pens?es, quand elle regardait, en tricotant, par-dessus ses lunettes, ces deux femmes travaillant l'une devant l'autre dans une d?solation silencieuse. Ses pens?es n'avaient pas chang?, mais elle les gardait en elle depuis qu'elles avaient ?t? accueillies par des haussements d'?paules de Mme de Ferjol.

Celle-ci, pour expliquer la p?leur, les d?faillances et les larmes qu'elle disait nerveuses de sa fille, avait invent? une maladie ? laquelle le m?decin de cette ignorante bourgade ne comprenait rien , et pour laquelle elle faisait soi-disant venir, par correspondance, des consultations de Paris. Il ?tait plus facile, en effet, de soustraire Lasth?nie ? l'observation d'un m?decin qui aurait tout vu, au premier coup d'?il, que de l'?loigner de la superstitieuse Agathe.

D'ailleurs, ?tait-il possible de lui cacher ?ternellement l'?tat de Lasth?nie? Est-ce que cet ?tat, effrayant d?j?, ne d?concerterait pas les ruses de Mme de Ferjol et ne devrait pas devenir d'une telle ?vidence, se marquer de sympt?mes tellement accusateurs, que m?me cette vieille innocente d'Agathe, dont la puret? frisait la myopie, ne finirait pas par voir un jour la v?rit??

N?cessit? in?vitable! Mme de Ferjol y pensait bien.

Elle sentait bien qu'il faudrait un jour ou dire tout ? Agathe, ou supprimer Agathe Supprimer Agathe, qui ne l'avait jamais quitt?e! dont elle connaissait l'affection et le d?vouement! La renvoyer dans son pays! Et ne pas reprendre de domestique par la raison pr?cis?ment qui faisait cong?dier Agathe, et vivre, seule avec sa fille, au conspect de toute cette bourgade, respectueuse, mais curieuse et malveillante, dans cette maison sans servante, au fond de ce gouffre de montagnes, comme deux ?mes dans un ab?me de l'Enfer!

Elle voyait cela dans l'effroi de la perspective.

Incessamment, elle roulait en elle l'effrayant probl?me :

Dans quelques mois, comment ferons-nous? Mais son orgueil maternel, qui s'ajoutait ? son autre orgueil, l'arr?tait, suspendait sa r?solution et l'emp?chait de prendre un parti, qu'il fallait prendre cependant. Cette n?cessit? devant laquelle se r?voltait l'?me violente de Mme de Ferjol, ?tait comme un point de feu, inextinguible et fixe, qui s'?largissait dans sa pens?e et dans les t?n?bres de l'in?vitable avenir qui chaque jour s'approchait qui chaque jour faisait un pas de plus.

Quand elle ne disait rien ? sa fille, ? laquelle elle ne parlait plus que pour lui mettre sur la gorge la question qui restait sans r?ponse, que pour se cogner contre le beau front, devenu obtus, de Lasth?nie, elle r?sistait aussi en son ?me ? cet aveu, impossible pour une Ferjol, d'une faute qui d?shonorait ce nom dont elle ?tait si fi?re, et elle se r?p?tait int?rieurement : comment ferons-nous? Elle y pensait le jour, Mme de Ferjol, la nuit, ? toute heure, m?me quand elle faisait ses pri?res. Elle y pensait ? l'?glise, devant le tabernacle, devant la table de communion abandonn?e; car la jans?niste qu'elle ?tait ne communiait plus, ne se croyait plus digne de communier, depuis le crime de sa fille. Lorsque, dans l'?glise, on pouvait la croire absorb?e dans quelque pri?re et qu'elle s'y tenait agenouill?e, les coudes sur le prie-Dieu de son banc, prenant de ses mains d?gant?es, ? poign?es, sur ses tempes, ses forts cheveux noirs dans lesquels les blancs apparaissaient par vagues, comme ils apparaissent lorsque nous souffrons, elle ?tait la proie du probl?me et de l'incertitude qui, pour l'heure, rongeait et consumait sa vie. L'inqui?tude, en elle, allait jusqu'au vertige, et cette anxi?t?, m?l?e ? l'inconsolable chagrin que lui causait la chute de sa fille, lui donnait contre elle une humeur et un ressentiment farouches qui touchaient ? la f?rocit?.

Mais, h?las! la plus victime des deux ?tait encore Lasth?nie. Certes! Mme de Ferjol ?tait bien malheureuse. Elle souffrait dans sa maternit?, dans sa fiert? de m?re et de femme, dans sa conscience religieuse et m?me dans cette force qu'on paye quelquefois atrocement cher; car les ?tres physiologiquement forts n'ont ni le soulagement, ni l'apaisement des larmes, et ils ?touffent de sanglots qui ne peuvent pas sortir.

Mais enfin elle ?tait la m?re; elle ?tait le reproche; elle ?tait l'insulte; et Lasth?nie n'?tait que la fille, l'objet de l'?ternel reproche, l'insult?e qui devait boire ? pleines gorg?es l'insulte de sa m?re, de sa m?re, qui, maintenant, avait cruellement raison contre elle, qui l'?crasait de l'?vidence ind?niable de sa faute, qu'elle appelait un crime. ?pouvantable vie domestique! ?pouvantable pour toutes deux! Mais c'?tait certainement Lasth?nie qui devait souffrir le plus de cette abominable intimit?. Il est dans le malheur un moment o?, comme on le dit du bonheur, il n'y a plus d'histoire possible, et o? ce qui est in?narrable, l'imagination est oblig?e de le deviner. Ce moment dans le malheur ?tait arriv? pour Lasth?nie. Elle ?tait chang?e au point qu'on n'aurait pu la reconna?tre; que ceux qui l'avaient trouv?e charmante n'auraient pas pu dire que c'?tait l?, il y avait si peu de temps, la jolie demoiselle de Ferjol!

Elle faisait peur, cette suave Lasth?nie, ce pur muguet, n? dans l'ombre port?e de ces montagnes et qui y tranchait par la blancheur de son ?clat. Ce n'?tait plus la p?le Rosalinde de Shakespeare, avec cette p?leur qu'elle avait eue et qui est la beaut? des ?mes tendres. Elle n'?tait plus qu'une bl?me momie, une momie ?trange, qui pleurait toujours, et dont la chair, au lieu de se s?cher comme celle des momies, s'amollissait, se mac?rait et se pourrissait dans les larmes. Elle tra?nait p?niblement ? pr?sent sa taille appesantie, et souffrait horriblement de ce ventre qui grossissait toujours. Elle aurait voulu le cacher perp?tuellement dans les plis flottants du peignoir.

Mais sa m?re ne le permettait pas. Il fallait aller ? l'?glise. Sa m?re l'exigeait, et d'autorit? l'y conduisait.

Avec ses id?es religieuses, Mme de Ferjol devait croire que l'influence de l'?glise pouvait faire du bien ? Lasth?nie, ? cette ?me coupable et ferm?e. Elle pouvait bien ouvrir son c?ur et lui faire verser ce qu'il renfermait dans le c?ur de sa m?re.

Vous n'?tes pas assez pr?s de vos couches lui disait-elle avec une s?v?rit? m?prisante pour ne pas aller demander pardon ? Dieu dans sa maison sainte. Et, pour l'y conduire, c'?tait elle que l'habillait.; ce n'?tait plus Agathe. C'?tait elle qui, au moment de sortir, lui entortillait la t?te dans un voile ?pais d?t Lasth?nie ?touffer l?-dessous! pour cacher ce masque qu'elle avait vu et qu'elle n'e?t pas mieux cach?, quand il aurait ?t? une l?pre Et ce n'?tait pas seulement le visage qu'il fallait dissimuler!

C'?tait ce ventre, qui aurait tout r?v?l? aux regards les moins observateurs, et, pour cela, elle la?ait elle m?me le corset de Lasth?nie, et elle ne craignait pas de le serrer trop fort et de lui faire mal Dans l'esp?ce d'exasp?ration o? elle vivait, par le fait du silence obstin? de sa fille, Mme de Ferjol avait quelquefois, en la la?ant, une main irrit?e; et si sa main crisp?e appuyait, et si la pauvre enceinte poussait sous cette pression un g?missement involontaire :

Ah! lui disait-elle avec une duret? ironique -, il faut bien souffrir un peu pour se cacher quand on est coupable

Et pour peu que la malheureuse tortur?e se plaign?t encore :

Avez-vous donc si peur que je vous le tue? reprenait Mme de Ferjol avec une sauvage amertume.

Soyez tranquille! Ces enfants-l?, venus par le crime, vivent toujours.


Chapitre 7

Cependant, au milieu de ces f?rocit?s, il y eut un instant o? cette m?re outr?e, mais non pas sans entrailles, s'arr?ta dans le supplice qu'elle infligeait ? sa fille. Sentit-elle que, m?me coupable, c'?tait vraiment trop? Fut-elle touch?e de ce visage qui avait ?t? d?licieux et qui n'?tait plus qu'une fleur broy?e, ou bien fut-ce une ruse de cette ?me acharn?e pour surprendre le secret que cette fille si faible, et forte pour la premi?re fois, avait l'incroyable ?nergie de garder cach? dans son c?ur? Elle se connaissait en amour.

Il faut qu'elle aime furieusement, pensait-elle, pour avoir cette force, elle si douce de nature et si peu faite pour r?sister! Et voil? que, tout ? coup, elle changea de ton avec Lasth?nie. Voil? que son ?pret? s'adoucit et qu'elle revint m?me au tutoiement de la tendresse!

?coute lui dit-elle -, malheureuse et funeste enfant, tu meurs de chagrin et tu m'en fais mourir avec toi. Tu perds ton ?me et tu perds la mienne! Car te cacher, c'est mentir, et tu me fais partager ton mensonge, avec cette humiliante com?die de tous les moments qu'il faut jouer pour cacher ta honte, tandis qu'un mot dit de c?ur ? c?ur ? ta m?re pourrait peut-?tre tout sauver. Un mot dit par toi te mettrait peut-?tre dans les bras o? tu t'es mise une fois. Dis-moi le nom de l'homme que tu aimes. Il n'est peut-?tre pas si bas que tu ne puisses l'?pouser. Ah! Lasth?nie, je me reproche d'avoir ?t? si dure avec toi! Je n'en ai pas le droit, ma fille. Je t'ai cach? ma vie. Tu ne sais, ni toi, ni les autres, qu'une seule chose, c'est que j'ai aim? follement ton p?re et qu'il m'a enlev?e Mais tu ignores et le monde aussi -, que moi, comme toi, ma pauvre fille, j'avais ?t? coupable et faible, et qu'il m'avait mise dans l'?tat o? tu es, quand il m'amena dans ce pays pour m'?pouser. Le bonheur du mariage cacha une faiblesse dont je n'eus jamais ? rougir que devant Dieu seul. Ta faute, ? toi, ma pauvre fille, est, sans doute, une punition et une expiation de la mienne. Dieu a de ces talions terribles! J'ai ?pous? ton p?re. J'?pousais mon Dieu!

Mais le Dieu du ciel ne veut pas qu'on lui pr?f?re personne, et il m'en a punie en me le prenant et en faisant de toi une fille coupable comme je l'avais ?t?. Eh bien, pourquoi n'?pouserais-tu pas aussi celui que tu aimes?

car tu l'aimes! Si tu ne l'aimais pas follement comme j'ai aim? ton p?re, tu ne te tairais pas Elle s'arr?ta. On voyait que cela lui co?tait immens?ment, ce qu'elle venait de dire! mais elle l'avait dit.

Elle s'?tait avou?e l'?gale de sa fille dans la faute. Elle n'avait pas recul? devant certaine humiliation, la derni?re ressource. qui lui rest?t pour savoir la v?rit? qu'elle brillait de conna?tre. Elle s'?tait r?sign?e ? rougir devant son enfant, elle qui avait une si grande id?e de la maternit? et du respect qu'une fille doit ? sa m?re! Parce qu'elle lui apprenait aujourd'hui une chose que personne n'avait sue dont personne au monde ne s'?tait dout? et que le mariage avait si heureusement cach?e, elle se d?gradait comme m?re, aux yeux de Lasth?nie, et c'est pour cela qu'elle avait tant tard? ? faire ce d?gradant aveu! Elle ne l'avait fait qu'? la derni?re extr?mit?, mais elle en avait bien longtemps roul? en elle-m?me la pens?e. Quel effort n'avait-il pas fallu ? son ?me robuste pour se r?soudre ? cet aveu qui l'abaisserait dans l'?me de sa fille?

Mais enfin, elle s'?tait dompt?e, et elle l'avait fait.

Seulement, ce fut en vain. Lasth?nie n'en fut pas touch?e. Elle ?couta l'aveu de sa m?re comme elle ?coutait tout maintenant, sans r?pondre jamais, ?puis?e qu'elle ?tait de courage et de n?gations inutiles. Aux reproches de Mme de Ferjol, ? ses impatiences, ? ses objurgations, ? ses col?res, elle ?tait aussi insensible qu'une b?te morte. Elle fut de m?me ? cet aveu. ?tait-ce un parti d?sesp?r? pris par elle, la certitude qu'elle ne pourrait convaincre sa m?re de son innocence devant le signe visible de sa grossesse? Mais cette tendresse, si soudainement montr?e, de Mme de Ferjol, cette confiance qui appelait la confiance, cette confession d'une faiblesse ?gale ? la sienne qui devait tant co?ter ? l'orgueil d'une m?re vis-?-vis de sa fille, ne p?n?tr?rent pas dans l'?me de Lasth?nie, qui ne s'?tait jamais ouverte ? sa m?re, et que, d'ailleurs, la douleur de son incompr?hensible ?tat idiotisait. Il ?tait trop tard! Lasth?nie avait cru longtemps ? tout autre chose qu'une grossesse. Elle avait connu dans la bourgade m?me qu'elle habitait une malheureuse qu'on avait crue grosse, et qu'on avait d?shonor?e et tra?n?e sur la claie des plus mauvais propos pendant les mois de sa grossesse, mais qui, les neuf mois ?coul?s, resta grosse d'un horrible squirre dont elle n'?tait pas morte encore, et qui, certainement, devait un jour la faire mourir. Lasth?nie, comble de l'infortune! Lasth?nie avait esp?r? en ce squirre comme on esp?re en Dieu.

Ce sera toute ma vengeance pensait-elle contre ma m?re et ce qu'elle me dit de cruel! Mais cette affreuse esp?rance, elle ne l'avait plus.

Elle ne doutait plus. L'enfant avait remu?, et ce remuement dans ses entrailles lui avait remu?, du m?me coup, quelque chose dans le c?ur qui ?tait, peut-?tre, l'amour maternel!

Eh bien, parleras-tu maintenant, Lasth?nie?

Rendras-tu ? ta m?re confiance pour confiance, aveu pour aveu? fit Mme de Ferjol presque caressante.

Tu ne dois plus avoir peur ? pr?sent d'une m?re qui fut un jour aussi faible et aussi coupable que toi, et qui peut te sauver, ajouta-t-elle, en te donnant celui que tu aimes? Mais Lasth?nie ne semblait pas entendre, m?me physiquement, la voix qui parlait. Elle ?tait sourde.

Elle ?tait muette. Sa m?re la regardait, aspirant la r?ponse qui ne sortait pas de ses l?vres bl?mes.

Voyons! ma fillette, nomme-le-moi! lui dit-elle en prenant une de ses mains inertes, croyant l'entra?ner doucement par cette main sur sa poitrine. Mouvement maternel qui, lui aussi, arrivait trop tard!

Elles ?taient alors dans la haute salle qu'elles ne quittaient jamais, et o? les montagnes qui faisaient une ceinture ? leur triste maison envoy?rent leurs ombres et en redoublaient la tristesse. Elles se tenaient dans leur embrasure. Ah! sait-on bien le nombre des trag?dies muettes entre filles et m?res qui se jouent dans ces embrasures de fen?tre, o? elles semblent si tranquillement travailler? Lasth?nie y ?tait assise, droite, rigide et p?le comme un m?daillon de pl?tre ressortant sur le brun du ch?ne qui rev?tait les murs. Mme de Ferjol penchait son front sombre sur son ouvrage, mais Lasth?nie, accabl?e comme si le ciel se f?t ?croul? sur elle, laissait tomber et couler, de ses mains d?courag?es, son feston ? terre, dans l'immobilit? d'une statue, la statue de la D?solation infinie! Ses yeux si nacr?s, si frais et si purs, ?taient litt?ralement tu?s de larmes. Ils avaient autour des paupi?res cet ourlet d'un rouge ?cre qu'y avait laiss? et qu'y ravivait l'incessante br?lure des pleurs; et ces yeux qui commen?aient de s'?railler, comme s'ils avaient pleur? du sang, n'exprimaient plus rien, pas m?me le d?sespoir! car Lasth?nie ?tait en train de tomber plus bas que dans l'absorption fixe du fou. Elle allait tomber dans le vide fixe de l'idiot.

Sa m?re la contempla longtemps avec la piti? m?l?e de terreur que lui causait le d?sastre de ce visage. Elle n'avait jamais dit ? sa fille qu'elle la trouvait belle; mais, au plus profond de son ?me, elle n'avait pas moins la fiert? du visage de Lasth?nie, quoiqu'elle n'en parl?t jamais, la jans?niste aust?re, de peur d'exalter deux orgueils, celui de sa fille et le sien. Aujourd'hui, ce visage ravag? la navrait, de le voir! Ah! pensait-elle, cette fille charmante sera peut-?tre affreuse et tout ? fait imb?cile demain! Elle voyait d?j? poindre le hideux idiotisme ? travers cette fille, morte avant d'?tre morte, car on croit que les corps de la plupart de ceux qui meurent s'en vont de ce monde les premiers et avant leurs ?mes, mais pour d'autres, les corps restent l?, dans la vie, quand les ?mes, depuis bien longtemps, n'y sont plus!

Et le soir les prit dans ce face ? face, de quatre pieds carr?s, dans lequel se parquait leur vie, le soir, qui venait vite dans le fond de puits de cette bourgade obscure, et qui ramenait l'heure de leur pri?re du tomber du jour, ? l'?glise.

Viens prier Dieu pour qu'il te descelle le c?ur et les l?vres et te donne la force de parler , dit Mme de Ferjol. Mais, indiff?rente ? Dieu qui n'avait pas piti? d'elle, comme elle ?tait indiff?rente ? tout, Lasth?nie resta ? sa place, et Mme de Ferjol fut oblig?e de saisir par le poignet cette cr?ature qui n'?tait plus qu'une chose douloureuse, et qui, automatiquement, c?da ? sa m?re et se leva.

Tiens! dit Mme de Ferjol, en soulevant la main de sa fille ? la hauteur de ses yeux tu n'as plus la bague de ton p?re! Qu'en as-tu fait? L'as-tu perdue?

Ne te sens-tu plus digne de la porter? L'ab?mement dans leur malheur domestique avait ?t? si grand pour ces deux femmes, que ni l'une ni l'autre ne s'?tait aper?ue que la bague manquait ? la main qui avait l'habitude de la porter.

Lasth?nie, qui ne comprenait plus rien ? rien, regarda sa main, dont elle ?carta les doigts avec un mouvement insens?.

Est-ce que je l'ai perdue? fit-elle, comme si elle f?t sortie d'un ?vanouissement.

Oui! tu l'as perdue, comme tu t'es perdue!

Dit Mme de Ferjol avec un regard qui redevint noir et implacable. Tu l'auras donn?e ? qui tu t'es donn?e! Et elle reprit toute sa duret?. Elle ?tait tellement ?pouse, cette femme plus ?pouse que m?re, que cette perte d'une bague de l'homme ador? qui l'avait port?e et que sa fille avait ?gar?e, lui paraissait chose pire que de s'?tre perdue elle-m?me.

Ce soir-l?, et les jours suivants -, Agathe chercha partout dans la vaste maison la bague, qui pouvait tr?s bien ?tre tomb?e du doigt amaigri de Lasth?nie.

Elle ne la trouva pas. Et ce fut une raison de plus pour que jamais une minute de compassion ne rev?nt au c?ur de Mme de Ferjol, et pour que ses ressentiments devinssent d'une cruaut? qui ne faibl?t plus!

Ce soir-l?, elles oubli?rent d'aller ? l'?glise.

Si elles y ?taient all?es, Mme de Ferjol y aurait port? la pens?e qui l'avait hant?e si souvent par intervalles, niais qui, finalement, s'empara d'elle comme une griffe, apr?s ce mutisme invincible de Lasth?nie.

Puisqu'elle ne veut pas me dire le nom du coupable se dit-elle, c'est donc qu'il ne peut pas l'?pouser. Et alors la pens?e lui revenait de cet effrayant capucin qui lui fascinait la pens?e et dont elle n'aurait pas os? prononcer le nom devant sa fille, ni dans sa conscience, ? elle-m?me, quand elle y pensait. Ce nom seul, les lettres de ce nom seul ? prononcer lui faisaient peur Assembler les lettres de ce nom et le prononcer tout bas lui paraissait un monstrueux sacril?ge. C'en ?tait un pour elle que de mal penser d'un religieux et d'un pr?tre qui, tout le temps qu'il avait v?cu aupr?s d'elle, lui avait paru irr?pr?hensible. Ce qu'elle fr?missait de penser, mais cependant ce qu'elle pensait, ?tait bien possible sans doute humainement possible; mais elle, la pieuse femme, qui croyait ? la vertu surnaturelle des sacrements, repoussait le possible, qu'elle regardait comme l'impossible pour un pr?tre nourri chaque jour de la substance de Dieu. Ah! Seigneur! s'?criait-elle dans ses pri?res faites, Seigneur, que ce ne soit pas lui! Elle ne l'appelait plus que LUI, m?me mentalement D'ailleurs, ? quel moment (se disait-elle quand elle voulait raisonner contre son ?pouvante) le crime aurait-il ?t? consomm?, ce crime encore plus contre Dieu que contre sa fille? Lui n'avait jamais vu l'une sans l'autre de ces deux femmes qui l'avaient h?berg? quarante jours. Except? ? l'heure des repas, il n'?tait jamais descendu de sa chambre, dont il avait fait une cellule. C'?tait donc absurde, c'?tait donc insens?, ce qu'elle pensait! Mais ce qu'elle pensait et ce qu'elle chassait comme une pens?e de l'Enfer, revenait en elle avec un acharnement infernal, malgr? son ?vidente absurdit?. Obsession, hallucination, vision terrifiante qu'elle fixait des yeux infatigables de son esprit, comme ce fou dont la folie ?tait de regarder fixement le soleil et de se faire manger les yeux par l'astre d?vorant de lumi?re; mais, plus malheureuse que ce fou bient?t aveugl? qui n'eut plus que deux trous saignants ? la place de ses yeux d?vor?s, elle ne devint pas intellectuellement aveugle ? regarder l'horrible soleil int?rieur qui la br?lait et qu'elle fixait et qu'elle voyait toujours! Cela finissait par la plonger dans des silences comme ceux de Lasth?nie Et si elle se d?tournait une minute de cette fascination absorbante dont elle demandait vainement ? Dieu de la d?livrer, c'est qu'une autre pens?e non moins puissante, non moins imp?rieuse, se dressait en elle, la pens?e du temps qui marchait!





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