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Une Histoire Sans Nom

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Et l'horreur, l'esp?ce d'horreur que Lasth?nie avait toujours montr?e pour cet effrayant Sphinx en froc qui, pendant quarante jours, avait v?cu imp?n?trable ? c?t? d'elle, n'?tait pas une raison pour qu'elle ne l'aim?t pas follement. C'?tait une raison, au contraire, pour qu'elle l'aim?t avec fr?n?sie! Les femmes savent cela. La vie des passions le leur apprend, quand leur instinct de femme ne le devine pas. Que d'amours commencent par la crainte ou la haine; et l'horreur, c'est la combinaison de la crainte et de la haine, ?lev?es ? leur plus haute puissance, dans des ?mes timides r?volt?es. Vous lui faites l'effet d'une araign?e , disait un jour une m?re ? un homme qui aimait sa fille; et, deux mois apr?s cette dure et humiliante parole, la pauvre m?re ne se doutait pas de la furie de bonheur coupable et cach? avec laquelle sa fille se roulait dans les pattes velues de l'araign?e, et lui donnait ? sucer jusqu'? la derni?re goutte vierge du sang de son c?ur! Lasth?nie avait trembl? devant le froid et myst?rieux capucin. Mais si une femme n'a pas trembl? devant un homme, jamais elle ne l'aimera. L'alti?re Mme de Ferjol avait aussi peut-?tre trembl? devant l'irr?sistible officier blanc qui l'avait enlev?e comme Bor?e enleva Orithye. Pour avoir peur de ce qui mena?ait sa fille, elle n'avait qu'? repasser ses jours. Si Lasth?nie sait ce qu'elle a, se dit-elle, elle le tait et se cache. Le mal est profond. Elle aussi se souvenait, quand elle avait aim?, de s'?tre cach?e. L'amour, cette pudeur farouche, devient si facilement un mensonge, et le plus voluptueusement inf?me des mensonges. Avec quel horrible bonheur on se colle ce masque d'une menterie sur la figure br?lante qui va le d?vorer, et qui ne laissera plus voir, quand il tombera en cendres, qu'une figure d?vor?e que rien jamais ne cachera plus! Lorsque Mme de Ferjol releva la t?te, elle ?tait calme, et r?solue de savoir ce qu'avait sa fille. Elle ne pensa plus au m?decin : C'est ? moi se dit-elle de regarder et de voir. Elle s'accusa une fois de plus du p?ch? de toute sa vie, qui avait toujours ?t? d'?tre plus ?pouse que m?re. Dieu continuait de l'en punir, et faisait bien. Elle l'avait m?rit?. Quand Lasth?nie redescendit, toute tra?nante, et qu'elle se pla?a dans l'embrasure de la fen?tre o? elles travaillaient, elle aurait peut-?tre ?t? effray?e des yeux de Mme de Ferjol si elle les avait regard?s, mais elle ne les regarda pas Elle ne les cherchait point. Elle n'y voyait jamais de tendresse, cet aimant de la tendresse, qui m?rite si bien son nom! et elle s'?pargnait de n'y voir que des sentiments sans douceur.

comment te trouves-tu? dit Mme de Ferjol ? Lasth?nie, apr?s un instant de silence, et en interrompant de piquer son aiguille dans le linge qu'elle marquait.

Mieux , r?pondit Lasth?nie, qui garda son front pench? et qui continua de piquer la sienne dans son feston.

Mais des yeux de ce front pench? tomb?rent perpendiculairement et sans rouler sur le visage deux larmes pesantes, qui mouill?rent les mains et le travail de la jeune fille.

Mme de Ferjol, l'aiguille lev?e, les regarda tomber, et elle en vit tomber deux autres, plus larges et plus lourdes.

Alors, pourquoi pleures-tu; car tu pleures? demanda la m?re, d'une voix qui ?tait comme un reproche ou une accusation de pleurer.

Lasth?nie, troubl?e, essuya ses yeux du dos de sa main. Elle ?tait plus p?le que la cendre de ses cheveux.

Je n'en sais rien, maman, fit-elle. C'est physique, je crois

Je crois aussi que c'est physique, dit Mme de Ferjol en appuyant sur les mots. Pourquoi pleurerais-tu? Pourquoi aurais-tu du chagrin? Pourquoi serais-tu malheureuse?

Elle s'arr?ta. Ses yeux noirs br?lants fixaient les beaux yeux clairs de sa fille, encore humides de larmes et que le feu des yeux sombres qui les regardaient sembla s?cher, en les fixant.

Lasth?nie r?sorba ses pleurs; et les deux aiguilles reprirent leur mouvement dans le silence, qui recommen?a.

Sc?ne bien courte, mais mena?ante! Elles venaient de se pencher sur le bord de cet ab?me qui les s?parait, le manque de confiance, et elles ne s'en dirent pas davantage ce jour-l? Cruel silence qui revenait toujours!

Il s'immobilisait entre elles, ce silence. Or, qu'y a-t-il de plus triste et m?me de plus sinistre qu'une vie intime dans laquelle on ne se parle plus? Malgr? les r?solutions de Mme de Ferjol, la peur de voir la tenait, et quelques jours muets pass?rent encore. Mais, enfin, une nuit qu'elle ne dormait pas et qu'elle pensait ? ce mutisme qui les courbait l'une en face de l'autre, sous l'oppression d'une inqui?tude qui, des deux c?t?s, ?tait de l'effroi, Mme de Ferjol eut bont? de sa faiblesse : Qu'elle soit l?che, oui! dit-elle, mais moi, non! Et elle se leva brusquement du lit o? elle ?tait couch?e, et elle prit sur la table la lampe qu'elle n'?teignait jamais, pour voir, quand elle ne dormait pas, le crucifix pendu ? son alc?ve et prier avec plus de ferveur, en le regardant. Seulement, au lieu de le contempler et de le prier, cette nuit-l?, elle l'arracha violemment du mur de l'alc?ve, et elle l'emporta, comme une ressource d?sesp?r?e, contre le malheur qu'elle allait chercher; car elle allait en trouver un!

Il fallait qu'elle en fin?t tout de suite avec l'insupportable anxi?t? qui la d?vorait. Elle entra chez sa fille, la lampe d'une main, le crucifix de l'autre, en ses blancs v?tements de nuit, spectrale, effrayante. Heureusement, il n'y avait l? personne pour la voir et qu'elle p?t ?pouvanter! C'?tait elle qui ?tait l'?pouvante!

Qu'allait-elle faire? Lasth?nie dormait alors sans souffle et sans r?ves, de ce sommeil inanim? qui ressemble ? la mort et qui prend, au soir, les ?tres qui ont beaucoup souffert pendant le jour. Mme de Ferjol leva la lampe au-dessus du visage de sa fille, et y fit tomber la lumi?re frissonnante du frisson de sa main.

Puis, l'ayant abaiss?e, elle la promena autour du visage de l'enfant endormie dont elle voulait p?n?trer le mal secret dans la na?vet? du sommeil :

Oh! fit-elle avec une indicible horreur. Je ne me suis pas tromp?e! J'avais bien vu Elle a le masque. Mot tragique, qui exprimait pour elle une chose terrible, et que Lasth?nie, la virginale Lasth?nie, n'e?t pas compris, si elle l'avait entendu! Et, s'acharnant ? la regarder, apr?s avoir d?pos? sur la table de nuit la lampe qu'elle tenait : Oui! elle l'a! dit-elle. Et dans un mouvement de fureur subite, elle leva tout ? coup le crucifix, comme on l?ve un marteau, sur le visage de sa fille, pour ?craser ce masque dont elle parlait. Mais ce ne fut qu'un ?clair. Le lourd crucifix ne tomba point sur le visage tranquille de la jeune fille endormie, mais, chose non moins horrible! c'est contre son visage, ? elle-m?me, que cette femme exasp?r?e le retourna et qu'elle l'abattit! Elle s'en frappa violemment, avec la fr?n?sie d'une p?nitence qu'elle voulait s'infliger dans un fanatisme f?roce. Le sang jaillit sous la force du coup, et le bruit du coup r?veilla Lasth?nie, qui poussa un cri en voyant cette lumi?re soudaine, ce visage, ce sang qui coulait, et cette m?re qui se frappait avec cette croix. Ah! tu cries! tu cries maintenant! fit Mme de Ferjol avec un affreux ?clat d'ironie. Tu n'as pas cri? quand il fallait crier. Tu n'as pas cri? quand! Mais elle s'arr?ta, h?riss?e, ayant peur de ce qu'elle allait dire, se cabrant devant ce qu'elle pensait! Oh! dissimul?e! reprit-elle. Fille hypocrite, tu as bien su tout taire, tout cacher, tout engloutir! Tu n'as pas cri?, mais ton crime ? pr?sent crie sur ta face, et tout le monde va l'entendre crier comme moi! Tu ne savais pas qu'il y avait un masque qui ne trompait point et qui dit tout; un masque accusateur, et tu l'as! Lasth?nie, surprise, ?pouvant?e, ne comprenait rien aux paroles de sa m?re, et elle serait peut-?tre devenue folle ? cette horrible vision qui la r?veillait en sursaut, si l'?vanouissement ne l'e?t pr?serv?e de la folie; mais, sans piti? pour cet ?vanouissement dont elle ?tait cause, l'implacable Mme de Ferjol laissa sa fille ?vanouie sur son chevet, et, tombant ? genoux et des deux mains tenant ? poign?e le crucifix dont elle s'?tait frapp?e : ? mon Dieu, pardonnez-moi! s'?cria-t-elle en baisant les pieds du crucifix et en se d?chirant les l?vres ? ses clous.

Pardonnez-moi son crime que je partage, car je n'ai pas assez veill? sur elle! je me suis endormie comme vos disciples ingrats dans le jardin des Oliviers. Et le tra?tre est venu quand je dormais. ? mon Dieu, recevez mon sang en expiation de mon crime et du sien! Et elle redoublait ses coups contre sa poitrine et son front, et le sang ruisselait. Que votre croix soit l'instrument de mon supplice, Seigneur Dieu terrible! Et elle s'affaissa et s'ab?ma sur la terre, perdue, an?antie dans l'id?e de son p?ch? et de sa damnation ?ternelle, devant ce Christ rigide aux bras droits et plus raidis vers Dieu et sa justice qu'?tendus avec amour sur la Croix pour embrasser le monde sauv?. Image de ses bras, ? elle, qui laissaient l? sa fille ? moiti? morte, pour ne se tendre que vers le Ciel!


Chapitre 6

Quand Lasth?nie revint ? elle, sa m?re accabl?e gisait dans la chambre, couch?e par terre, la face coll?e au crucifix. Mais le mouvement que fit la jeune fille en reprenant connaissance et la plainte qu'elle jeta, tir?rent de son accablement Mme de Ferjol, qui se leva, et se dressant de toute sa hauteur devant sa fille, avec son front ensanglant? :

Tu vas tout me dire, malheureuse, fit-elle imp?rieusement, je veux tout savoir! Je veux savoir ? qui tu t'es donn?e dans cette solitude o? nous vivons comme deux recluses, et o? il n'y a pas un homme fait pour toi! Lasth?nie poussa un cri encore, mais, sans force pour r?pondre, elle regarda sa m?re avec la stupidit? hagarde de l'?tonnement

Oh! dit Mme de Ferjol, plus de silence! plus de mensonge! plus de com?die! Ne fais pas l'?tonn?e! ne fais pas la stupide! ajouta la dure m?re, qui n'?tait plus une m?re, mais un juge, et un juge pr?t ? devenir un bourreau.

Mais, ma m?re, s'?cria la pauvre enfant, insult?e dans son innocence et dans toutes ses pudeurs, et qui, r?volt?e de tant de cruaut? et d'injustice aveugle, ?clata en sanglots d'angoisse et de col?re, que voulez-vous que je vous dise? qu'avez-vous contre moi? Je ne sais rien. Je ne comprends rien ? ce que vous dites, sinon que c'est affreux! incompr?hensible et affreux! Vous me faites mourir! Vous me rendez folle, et vous semblez l'?tre autant que moi, ma pauvre m?re, avec vos horribles paroles et votre front qui saigne

Laisse-le saigner! interrompit Mme de Ferjol, qui l'essuya d'un revers violent de sa main. S'il saigne, c'est pour toi, mis?rable fille! Mais ne dis point que tu ne comprends pas. Tu mens! Tu sais bien ce que tu as, peut-?tre! Les femmes savent toutes cela, quand cela est. Rien qu'en se regardant, elles le savent. Ah! je ne m'?tonne plus que tu n'aies pas voulu aller ? confesse, l'autre soir

Oh! ma m?re! dit Lasth?nie exasp?r?e, et qui, pour le coup, comprit l'inf?me accusation de sa m?re.

Vous savez bien que ce que vous dites est impossible.

Je suis malade, je souffre, mais mon mal ne peut pas ?tre la chose horrible que vous pensez. Je ne connais que vous et Agathe. Je ne vous quitte jamais

Tu vas seule promener ? la montagne, dit Mme de Ferjol avec une atroce profondeur.

Oh! fit la jeune fille, d?grad?e par un tel soup?on. Vous me tuez, ma m?re. Anges du ciel, prenez piti? de moi! vous savez, vous, ce que je suis!

N'invoque pas les anges, fille souill?e! tu les as fait fuir! ils ne t'entendent plus! dit Mme de Ferjol incr?dule, obstin?ment, aveugl?ment incr?dule ? cette innocence qui s'attestait avec une candeur si d?sesp?r?e. Et reprenant avec plus de fureur que jamais :

N'ajoute pas le sacril?ge au mensonge! fit-elle, et brutalement elle ajouta le mot affreux dans sa trivialit? : Tu es grosse, tu es perdue, tu es d?shonor?e; nie-le, ne le nie pas, qu'importe! L'enfant viendra, malgr? tous tes mensonges, et te donnera un d?menti.

Tu es d?shonor?e! tu es perdue! Mais je veux savoir avec qui tu t'es perdue, avec qui tu t'es d?shonor?e!

R?ponds-moi tout de suite, avec qui?

Avec qui? avec qui? r?p?tait-elle en prenant l?paule de sa fille et en la secouant avec tant de rage qu'elle la rejeta sur l'oreiller, et que la faible enfant y retomba plus blanche que l'oreiller lui-m?me.

C'?tait (en si peu d'instants!) le second ?vanouissement de Lasth?nie; mais la cruelle Mme de Ferjol n'en eut pas plus de piti? que du premier. Maintenant qu'elle avait demand? pardon ? Dieu pour le crime de sa fille et pour le sien, ? elle, qui ne l'avait pas surveill?e avec assez de vigilance, elle aurait foul? aux pieds Lasth?nie dans sa col?re maternelle. Assise sur les pieds du lit de cette enfant dont elle venait par deux fois de faire un cadavre, elle la laissa reprendre ses sens comme elle put. Et ce fut long! Lasth?nie mit du temps ? revenir ? elle L'orgueil que la religion n'avait pas dompt? en Mme de Ferjol se soulevait dans le c?ur de cette femme de race, naturellement fi?re, ? la pens?e ? l'insupportable pens?e qu'un homme, un inconnu, de bas ?tage peut-?tre, e?t pu sans qu'elle s'en dout?t lui d?shonorer clandestinement sa fille, et le nom de cet homme, elle le voulait! Quand Lasth?nie rouvrit les yeux, elle vit sa m?re pench?e sur sa bouche, comme si elle e?t voulu y chercher ou en arracher ce nom fatal.

Son nom! son nom! lui dit elle avec une expression d?vorante. Ah! fille hypocrite, je t'arracherai ce nom maudit, quand il faudrait aller le chercher jusqu'au fond de tes entrailles, avec ton enfant! Mais Lasth?nie, ?cras?e par toutes les abominations de cette nuit, au lieu de r?pondre ? sa m?re, la regardait avec deux yeux grands et vides qui semblaient morts

Et ils sont rest?s morts, ces yeux si beaux, couleur des saules, et depuis on ne les revit jamais plus briller, m?me dans les larmes, dont ils ont vers? des torrents! Mme de Ferjol ne dira rien de sa fille, ni cette nuit, ni plus tard, et ce fut de cette nuit funeste qu'elles entr?rent toutes deux, la m?re et la fille, dans cette vie infernale dont elles ont v?cu, les infortun?es! et ? laquelle il n'y a rien de comparable dans les situations tragiques et path?tiques des plus sombres histoires. Ce fut vraiment l? une histoire sans nom! un drame ?touffant et ?touff? entre ces deux femmes du m?me sang, qui s'aimaient pourtant qui ne s'?taient jamais quitt?es, qui avaient toujours v?cu dans le m?me espace, mais dont l'une n'avait jamais ?t? m?re, ni l'autre fille, par la confiance et par l'abandon Ah! elles payaient cher maintenant la r?serve et la concentration r?ciproques dans lesquelles elles avaient v?cu.

Et durent-elles s'en repentir! Ce fut un drame profond, d'?me ? ?me, prolong?, myst?rieux et dont il fallut ?paissir le myst?re, m?me aux yeux d'Agathe, qui ne pouvait pas conna?tre cette ignominie d'une grossesse que Mme de Ferjol, bien plus que Lasth?nie, aurait voulu engloutir sous terre; car Lasth?nie, ? ce moment-l?, ne croyait pas ? sa grossesse. Dans la nouveaut? de ses sensations, elle croyait ? une maladie inconnue, aux sympt?mes trompeurs, et ? une erreur monstrueuse de sa m?re. Elle se r?voltait contre cette erreur Elle se d?battait douloureusement sous l'insulte de sa m?re Elle ne courbait pas la t?te sous le d?shonorant soufflet de ses reproches. Elle avait l'ent?tement sublime de l'innocence Et parce qu'elle ne ressemblait pas ? cette m?re passionn?e, despotique et fougueuse, qui aurait rugi, comme une lionne, si elle e?t ?t? ? la place de Lasth?nie :

comme vous vous repentirez un jour de m'avoir fait tant souffrir, ma m?re! lui disait-elle avec la douceur d'un agneau qui se laisse ?gorger.

Mais le jour dont elle parlait ne vint jamais, et cependant beaucoup de jours pass?rent entre cette m?re sans mis?ricorde, qui ne pardonnait pas, qui ne parlait jamais de pardon, et cette fille qui mettait son bonheur ? ne pas ?tre pardonn?e Les jours pass?rent, longs, farouches, ulc?r?s et noirs. Seulement, il en fut un plus d?sesp?r? que les autres et auquel Lasth?nie ne s'attendait pas, et ce fut celui o? le tressaillement int?rieur que les m?res heureuses appellent joyeusement : le premier coup de talon de l'enfant qui annonce sa vie et peut-?tre aussi le mal qu'un jour il fera ? sa m?re, lui apprit, ? la malheureuse, que c'?tait elle, et non sa m?re, qui s'?tait tromp?e.

Elles ?taient, alors comme toujours, front contre front, dans l'embrasure de leur fen?tre occupant leurs mains fi?vreuses en travaillant -, d?vor?es par la m?me peine muette. Un jour triste, quoique clair et aigu, filtrant comme du vent par un trou, de ce trou de l?-haut form? par ces montagnes aux cimes rapproch?es, tombait, dans cette salle sombre, sur leurs nuques, comme une guillotine de lumi?re.

Tout ? coup, Lasth?nie mit une de ses mains sur son flanc, en poussant un cri involontaire, et au cri, et encore plus ? l'inexprimable d?solation qui envahit son visage d?j? si profond?ment boulevers?, sa m?re, qui semblait lire ? travers elle, devina tout.

Tu l'as senti, n'est-ce pas? dit-elle. Il a remu?.

Tu en es s?re maintenant. Tu ne nieras plus, obstin?e! Tu ne diras plus : non! toujours ton stupide : non! Il est l? Et elle porta la main o? Lasth?nie avait mis la sienne. Mais qui l'a mis l?? qui l'a mis l?? fit-elle ardemment.

Elle revenait ? la question ?ternelle, ? la question acharn?e avec laquelle elle poignardait, une fois de plus, la pauvre fille, atteinte, comme d'un ?clat de foudre, par cette soudaine r?v?lation de ses entrailles, qui donnait raison ? sa m?re. Les bras rompus, les jarrets coup?s par la certitude de son malheur, Lasth?nie r?pondit avec ?garement ? la question de sa m?re : qu'elle ne savait pas , ce mot insens? qui remuait toutes les col?res maternelles! Mme de Ferjol avait toujours cru que c'?tait la honte qui murait la bouche de sa fille, mais la bont? ?tait bue maintenant.

La grossesse s'attestait par la vie m?me de l'enfant qui, dans ce ventre, venait de bondir sous sa main.

Il y a donc fit-elle, r?fl?chie -, plus honteux que la honte de ta grossesse! C'est la honte de l'homme ? qui tu t'es donn?e, puisque tu te tais. Et l'id?e qui lui ?tait pass?e par la t?te, un jour, du capucin de l'?trange capucin -, lui revint tout ? coup, non pas comme ? Agathe, la superstitieuse Agathe qui croyait aux sorts, mais comme ? une femme qui ne croyait, elle, qu'aux sortil?ges de l'amour, et qui en avait aussi ?t? la victime Pour elle, ce n'?tait pas une chose impossible qu'un amour cach? sous une haine ou une antipathie menteuse, et dont la r?v?lation ?clatait dans le foudroiement d'une grossesse. Mais elle repoussait cette id?e d'un crime qui, pour elle, devait ?tre le plus grand de tous, puisqu'un pr?tre l'aurait commis. Elle la repoussait encore plus par respect pour le caract?re de l'homme de Dieu que par foi en l'innocence de sa fille. Elle savait, par son exp?rience personnelle, la fragilit? de toute innocence! Seulement, curieuse, opini?trement et involontairement curieuse, quoique ?pouvant?e, n'osant dire tout haut sa pens?e qui l'?pouvantait tout bas et qui la traversait parfois avec le froid d'un glaive, elle recommen?ait de hacher et de massacrer de la question ?ternellement acharn?e cette fille au d?sespoir, ? moiti? morte de cette grossesse incompr?hensible; et qui, ab?tie, finit bient?t par ne plus r?pondre ? rien que par du silence et des pleurs.

Mais ni les intarissables pleurs, ni le mutisme de b?te assomm?e dans lequel tomba et resta Lasth?nie sous les coups infatigables des questions de sa m?re, ne lass?rent et ne d?sarm?rent cette ?me br?lante de Mme de Ferjol. Toujours, d?s qu'elles ?taient seules, le supplice de ces questions recommen?ait Et ? pr?sent, elles ?taient seules presque toujours. Le t?te-?-t?te de toute la vie de ces deux femmes, dans cette immense maison vide, au bas de ces montagnes qui, de leur rapprochement, semblaient les pousser l'une sur l'autre et les ?treindre dans une plus stricte intimit?, devint plus absolu qu'il ne l'avait ?t? jamais. Agathe, cette ancienne domestique ?prouv?e qui s'?tait arrach?e de son pays pour suivre Mme de Ferjol dans la coupable fuite de son enl?vement, sans se soucier des m?pris qui s'attacheraient peut-?tre ? elle l?-bas, dans le pays, comme ? sa ma?tresse, Agathe avait souvent interrompu cet effroyable t?te-?-t?te. Quand elle avait fait le m?nage de cette grande maison, elle avait coutume de venir coudre ou tricoter dans cette salle o? ces dames travaillaient en cette monotone routine de tous les jours qui ?tait pour elles l'existence, l'immobile existence. Mais depuis que Mme de Ferjol savait le secret du mal de Lasth?nie, elle ?loignait, sous un pr?texte ou sous un autre, Agathe de sa fille. Elle craignait les yeux affil?s de cette vieille d?vou?e, qui adorait Lasth?nie, et les pleurs que la pauvre fille ne pouvait retenir et qui coulaient silencieusement, de longues heures, sur ses mains, tout en travaillant





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