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Une Histoire Sans Nom

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En avait-il laiss? un pareil quelque part? Il ?tait jeune d'apparence, mais il y a des ?mes terriblement vieilles dans des ?tres qui semblent jeunes encore, et s'il n'en avait laiss? jusque-l? nulle part, devait-il en laisser un dans cette bourgade et dans l'?me de cette pauvre Lasth?nie de Ferjol, qui tremblait comme une feuille devant lui, et ? qui son d?part causa le sentiment d'une d?livrance et le bien-?tre d'une dilatation? Il avait toujours ?t? pour elle ce que les jeunes filles appellent leur cauchemar , quand elles ont des antipathies et si Lasth?nie ne l'appelait pas ainsi, c'est que l'?nergie manquait ? son langage comme ? sa personne. Fille charmante, mais d?bile, ayant comme la fatalit? de sa faiblesse, Lasth?nie fut heureuse de ne plus sentir la pr?sence de l'homme qui lui faisait, sans raison, mais invinciblement, l'effet d'un fusil charg? dans un coin. Le fusil n'y ?tait plus.

Elle en fut heureuse, mais il y a des bonheurs qui mentent! Et si r?ellement elle en fut heureuse, pourquoi le bonheur de cette d?livrance n'?claira-t-il pas un visage qui depuis bien peu de temps avait le pli d'on ne savait quelle horreur secr?te entre ses longs sourcils, d'ordinaire si tristes, mais si placides?

Mme de Ferjol, ? l'?me robuste et au bon sens normand, voyait les choses de trop haut et de trop d'ensemble pour ?plucher le front de sa fille et y apercevoir les rides d'eau douce qui se creusaient quelquefois sur ce front de r?veuse, aussi pure qu'un lac m?lancolique; mais Agathe, elle, Agathe, la servante, les voyait. La haine d'instinct qu'elle portait ? ce bouffre de capucin, comme elle disait, pour ne pas dire un autre mot qui lui semblait un gros p?ch? et, de fait, il en exprimait un! lui aiguisait le regard et le lui rendait d'une sagacit? qui manquait ? cette m?re, ?touff?e par l'?pouse une inconsolable ?pouse en deuil. Si, au lieu d'?tre normande, Agathe avait ?t? italienne, elle aurait cru au mauvais ?il! Elle aurait pens? ? cette jettatura myst?rieuse avec laquelle ces passionn?s Italiens, qui ne croient qu'? l'amour et ? la haine, expliquent un malheur qu'ils ne comprennent pas; astrologues singuliers qui mettent dans des yeux humains la bonne ou la mauvaise ?toile de la vie, aussi insens?s que ceux-l? qui la mettent dans le cours des astres! Mais les superstitions du pays d'Agathe avaient un autre caract?re. Elle croyait aux sorts invisibles, aux mal?fices qu'un ne voyait pas Ce P?re Riculf sur lequel elle avait de mauvaises id?es , elle le soup?onnait d'?tre bien capable d'en jeter un, et de l'avoir jet? ? Lasth?nie. Et pourquoi ? Lasth?nie, ? cette fille aimable et innocente? Et justement parce qu'elle ?tait aimable et innocente, et que le D?mon, qui fait le mal pour le mal, hait particuli?rement l'innocence parce que, ange tomb?, il est surtout jaloux de ceux qui restent dans la lumi?re. Or, pour Agathe, Lasth?nie ?tait un ange qui n'avait jamais cess? sur la terre d'habiter la lumi?re du ciel

Sous l'empire de cette id?e d'un sort , la vieille servante avait emport? et cach? le chapelet noir aux t?tes de mort que les doigts de Lasth?nie avaient un jour touch? avec une crispation qu'Agathe, elle, n'avait pas oubli?e, et elle avait trait? ce chapelet comme une chose sainte profan?e.

Le feu purifie tout.

Elle l'avait pieusement br?l?. Mais le sort n'en ?tait pas moins en Lasth?nie, s'imaginait Agathe. Les sorts qui viennent de l'Enfer, o? tout br?le, doivent ressembler aux br?lures qui s'enfoncent et creusent dans la chair, et, de m?me, ils doivent s'enfoncer et creuser dans l'?me C'est l? ce qu'elle se disait, la superstitieuse Agathe, quand elle servait ? table, et que derri?re la chaise de Mme de Ferjol, o? elle se tenait, la serviette sur le bras et une assiette contre la large bavette de son tablier, elle regardait longuement Lasth?nie, plac?e en face de sa m?re et qui ne mangeait pas, le visage de jour en jour plus p?le La beaut? d?licate de cette enfant commen?ait m?me de s'alt?rer. Il y avait ? peine deux mois que le P?re Riculf ?tait parti, et le mal qu'il avait apport? dans cette maison s'y pr?cisait. La graine diabolique qu'il y avait sem?e, selon Agathe, commen?ait de lever!

Ce n'?tait, il est vrai, ni ?tonnant ni effrayant que Lasth?nie f?t triste. Elle l'avait toujours ?t?. Elle ?tait n?e dans cet affreux pays d?test? par Agathe, o?, ? midi encore, il ne faisait pas jour, et o? elle avait v?cu avec une m?re qui ne pensait qu'au mari qu'elle avait perdu et qui n'avait jamais eu pour elle un mot de tendresse. Sans moi, ajoutait Agathe en elle-m?me, la ch?rie n'aurait jamais souri. Elle n'aurait jamais montr? ses jolies dents ? personne. Mais ce n'est plus seulement de la tristesse, ce qu'elle a maintenant, c'est un sort, et un sort, c'est la mort, disent les complaintes de mon pays! Tels ?taient les monologues int?rieurs d'Agathe. Souffrez-vous, Mademoiselle? demandait-elle souvent ? Lasth?nie, avec une inqui?tude dans laquelle on sentait l'?pouvante, malgr? les efforts qu'elle faisait pour ne pas trahir les pens?es qui lui battaient dans la cervelle; et Lasth?nie r?pondait toujours, avec une bouche p?le, qu'elle ne souffrait pas.

Mais c'est l'histoire de toutes les jeunes filles, ces douces sto?ques, de r?pondre qu'elles ne souffrent pas, quand elles souffrent Les femmes sont si bien faites pour la souffrance, elle est si bien leur destin?e, elles commencent de l'?prouver de si bonne heure et elles en sont si peu ?tonn?es, qu'elles disent longtemps encore qu'elle n'est pas l?, quand elle est venue! Et elle ?tait venue. Lasth?nie, ?videmment, souffrait. Ses yeux se cernaient. Le muguet de son teint avait des meurtrissures, et le pli de ses sourcils sur son front d'opale n'?tait pas seulement le sillage d'une r?verie qui passe Il exprimait quelque chose de plus.

Sa vie ext?rieure n'avait pas chang?. C'?tait toujours la m?me routine d'occupations domestiques, les m?mes travaux ? l'aiguille dans l'embrasure de la m?me fen?tre, les m?mes visites ? l'?glise avec sa m?re, et, avec sa m?re encore, quelques promenades le long de ces montagnes, aux petites vertes, sur lesquelles tressaillent ces ruisseaux qui se gonflent ou se d?gonflent, selon les saisons, mais ne cessent jamais d'en descendre. Elles s'y promenaient souvent le soir, l'heure des promenades par toute la terre. Mais elles, ce n?tait pas, comme les habitantes plus heureuses des plaines et des rivages, pour voir se coucher le soleil. Il n'y avait pas de soleil dans ce pays d'entre-montagnes, qui faisaient un ?cran ?ternel contre ses rayons. On aurait pu l'apercevoir de leurs cimes, se couchant ? l'horizon; mais il aurait fallu monter jusque-l?, et c'?tait bien haut! Dans leurs plus longues r?deries, ces dames n'allaient gu?re qu'? mi-chemin. Ces montagnes au sol gras, et qui n'ont rien de la maigreur et de la chaude rousseur (les Pyr?n?es, avaient, le soir, avec le tapis de prairie qui les couvre, leurs boules de buissons, foisonnant par places, leurs arbres vigoureux qui se penchent, se tordent vu s'?chev?lent sur leurs pentes, un caract?re qui s'accordait bien, qui s'accordait un peu trop peut-?tre, aux pens?es et aux sensations des deux tristes promeneuses. La nuit qui tombait fon?ait d'une nuance plus sombre ou pointait d'?toiles l'orbe bleu qu'elles avaient sur leurs t?tes, et s'il y avait lune, cette lune, qu'on ne voyait pas, ?clairait d'une p?le lueur lact?e la pauvre lucarne du ciel, par laquelle le regard, en montant, pouvait s'attester qu'il y en avait un Comme tous les paysages qui, le soir, ont leur fantastique, ce paysage avait aussi le sien.

Ces montagnes circulaires, aux sommets qui se baisaient presque, pouvaient faire ? l'imagination l'effet d'un cercle de F?es-G?antes debout, se parlant tout bas ? l'oreille, comme des femmes lev?es, apr?s une visite, qui vont s'embrasser dans les derniers mots qu'elles se disent et partir. Et cela le rappelait d'autant plus que les vapeurs s'?levant du sol et de toutes ces eaux courantes qui en arrosent l'herbe, mettaient comme un blanc burnous de brouillard nacr? sur les vastes robes vertes de ces F?es-G?antes, bouillonn?es de l'argent des ruisseaux. Seulement, elles ne partaient pas. Elles restaient ? la m?me place et on les y retrouvait le lendemain Les dames de Ferjol ne rentraient gu?re de ces promenades vesp?rales qu'? l'heure o? elles entendaient s'?lever l'Ang?lus sous leurs pieds et monter vers elles, du fond de cette petite vall?e o? s'accroupissait la noire ?glise romane qui sonnait ce que Dante appelle : l'agonie du jour qui se meurt .

Elles redescendaient alors dans la bourgade ent?n?br?e et gagnaient cette ?glise qui ressemblait ? un tombeau, o? elles avaient la coutume d'aller faire leur pri?re du soir, avant de souper.

Quelquefois, Lasth?nie se risquait seule en ces promenades, quand Mme de Ferjol, pour une raison ou pour une autre, ?tait retenue ? la maison. ? cela, il n'y avait pas d'imprudence. Le pays ?tait s?r et sa s?ret? venait surtout de son isolement. Il ne passait gu?re d'inconnu ou de suspect, dans ce creux, strictement ferm? de toutes parts, o? vivait, comme une esp?ce de troglodytes, une population s?dentaire, dont beaucoup n'?taient jamais sortis de cet anneau de montagnes, comme s'ils eussent ?t? pris d'un charme ?trange au centre de cette bague sombrement enchant?e! C'?tait de l'autre c?t? du versant int?rieur de ces montagnes que passaient, traversant la France, dont le Forez est un des centres, des voyageurs, des mendiants et des r?deurs de toute esp?ce, qui pouvaient ?tre, pour une jeune fille, de mauvaises rencontres; mais de ce c?t?-ci, il n'y avait que les gens de cette petite vall?e ?troite, noire et humide comme un puits. D'ailleurs, ces dames de Ferjol ?taient presque superstitieusement respect?es. Lasth?nie aurait pu nommer par leur nom tous les petits p?tres qui suspendaient leurs ch?vres aux p?turages a?riens de ces montagnes; toutes les vach?res qui allaient traire, le soir, dans les pr?s en pente; tous les p?cheurs de truites qui les prenaient au fil des cascatelles et qui en rapportaient des paniers pleins dont ils alimentaient la contr?e, comme les p?cheurs de saumon en nourrissent l'?cosse. Mme de Ferjol n'?tait, du reste, jamais ?loign?e pour longtemps de sa fille. Elle la rejoignait d'autant plus ais?ment que, quand on s'?tait dit o? l'on irait, il ?tait facile de se voir, de loin, sur le penchant de ces monts qui faisaient amphith??tre, et m?me des fen?tres de la grande maison grise de Mme de Ferjol, qui n'avaient pour perspective que ces montagnes s'?levant, escarp?es et droites, ? trois pas des yeux, comme un mur verdoyant d'espalier.

Un soir que Lasth?nie y ?tait, elle revint vite, fatigu?e, languissante, toujours plus chang?e. Le mal int?rieur s'aggravait. Elle ?tait chang?e, non pas d'un changement appr?ciable seulement aux observateurs qui voient tout, mais d'un changement hagard et dur, visible ? tout le monde. Avec Agathe, qui lui demandait toujours infatigablement comment elle allait, elle ne niait plus son immense malaise. Seulement, elle ne s'expliquait pas sur ce qu'elle ?prouvait. Elle se contentait de dire : Je ne sais pas ce que j'ai, ma pauvre Agathe! Sa m?re, qui ne voyait rien, perdue qu'elle ?tait dans ses d?votions et le souvenir de son mari qui d?vorait sa vie, commen?a d'entrevoir ce soir-l?. Lasth?nie, qui savait que sa m?re devait la prendre apr?s sa pri?re ? l'?glise, au d?clin du jour dans la montagne, vint ? l'?glise, n'ayant plus le courage d'attendre, tant elle souffrait dans tout son ?tre.

Quand elle y entra, elle vit de dos Mme de Ferjol agenouill?e dans le confessionnal, et elle s'assit sur le banc, derri?re elle, ?cras?e de fatigue. ?tait-ce d'avoir trop march?? L'?glise, toujours sombre, entrait dans une obscurit? grandissante. Ses vitraux n'avaient plus de lueur. Cependant, quand Maie de Ferjol sortit du confessionnal, l'heure du souper n'?tant pas encore sonn?e, elle dit ? Lasth?nie : C'est demain f?te.

Pourquoi ne communierais-tu pas avec moi demain, et n'irais-tu pas ? confesse pendant que je fais mon action de gr?ces? Tu as bien le temps. Mais Lasth?nie dit que non, qu'elle n'?tait pas pr?par?e; et elle resta ? sa place, assise, sans prier, pendant que Mme de Ferjol, ? genoux sur la dalle, faisait sa pri?re.

Elle ?tait an?antie, et elle avait, en ce moment-l?, l'indiff?rence de l'an?antissement. Ce refus de se confesser et de communier ?tonna Mme de Ferjol, qui ne voulut point insister, de peur de rencontrer une r?sistance qui l'aurait irrit?e (elle se connaissait bien!), et elle accepta comme une p?nitence de plus le refus de sa fille de communier avec elle. La contrari?t? fut extr?mement vive chez Mine de Ferjol, cette fervente d?vote, mais dont les volont?s ?taient aussi absolues que la foi, et Lasth?nie dut sentir le bras de sa m?re trembler d'?motion comprim?e sur le sien, quand elles sortirent de l'?glise et qu'elles revinrent ? la maison. Elles y revinrent, ne se parlant pas. Au coin de la petite place carr?e qui s?parait l'?glise de l'H?tel de Ferjol, il y avait un forgeron dont la forge envoyait par la porte ouverte un jet de flamme dont elles travers?rent la rouge lueur, et Lasth?nie ?tait si p?le que cette rouge lueur, qui rougissait toute la place, ne put rougir sa p?leur, ? ce moment-l? effrayante. Comme tu es p?le! dit Mme de Ferjol, qu'as-tu? Lasth?nie dit qu'elle ?tait fatigu?e.

Mais quand elles furent ? table, selon leur coutume, en face l'une de l'autre, les yeux noirs de Mme de Ferjol devinrent d'un noir plus fonc? en regardant Lasth?nie, et Lasth?nie comprit que sa m?re lui gardait rancune d'avoir refus? de communier avec elle. Mais elle ne comprit pas, mais elle ne pouvait pas encore comprendre qu'elle venait d'enfoncer dans sa m?re une impression qu'elle y retrouverait plus tard, comme un clou terrible auquel cette m?re suspendrait un jour d'affreux soup?ons.


Chapitre 5

Le lendemain, Mme de Ferjol envoya chercher le m?decin du bourg par Agathe, qui dit ? sa ma?tresse, avec sa familiarit? cordiale et autoris?e :

Ah! Madame s'aper?oit donc que Mademoiselle est malade! Voil? assez longtemps que cela me cr?ve les yeux, ? moi, et je l'aurais dit ? Madame, si Mademoiselle ne me l'avait pas toujours d?fendu, ne voulant point inqui?ter sa maman sur un malaise qui se passerait bien tout seul, disait-elle. Mais il n'a point pass?, et je suis contente que le m?decin vienne Elle n'acheva pas sa pens?e, car elle ne croyait point, avec les id?es surnaturelles qu'elle avait, que le m?decin p?t grand-chose contre le mal de Lasth?nie. Elle alla pourtant le chercher avec empressement, et il vint.

Il interrogea Mlle de Ferjol, mais il ne tira pas beaucoup de lumi?re de ses r?ponses. Elle dit qu'elle sentait en elle un brisement et une langueur invincibles, accompagn?s d'un mortel d?go?t pour toutes choses.

M?me pour Dieu? lui lan?a sa m?re avec une ironie pleine d'amertume.

Mot qu'elle ne put retenir, tant elle lui en voulait de cette communion refus?e, la veille! Lasth?nie, qui ne se plaignait jamais, re?ut le coup de ce mot sans se plaindre. Mais elle sentit, comme une menace proph?tique de l'avenir, que la piti? de sa m?re qu'elle avait toujours trouv?e bien rigide pourrait un jour devenir cruelle.

Agathe avait-elle eu raison, dans ses pens?es? Mais si le m?decin comprit quelque chose au mal de Mlle de Ferjol, il n'en laissa rien soup?onner ? sa m?re. Il ne lui dit rien de net sur l'?tat de sa fille. Mme de Ferjol, qui n'?tait jamais malade : J'ai en sant? disait-elle quelquefois ce qui m'a manqu? en bonheur , connaissait ? peine ce m?decin, qu'elle avait consult? pour Lasth?nie en bas ?ge, et pour ses petits maux d'enfant. Il ?tait depuis dix ans m?decin dans ce trou, comme disait la m?prisante Agathe ce qui, du reste, n'?tait pas une objection contre son habilet? de m?decin. De tous les hommes qui ont besoin d'un large th??tre pour d?ployer des talents, et m?me du g?nie, le m?decin est celui qui peut le mieux s'en passer Ne trouve-t-il pas de la mati?re m?dicale partout? Le plus fort praticien, peut-?tre, du XIXe si?cle, Rocach?, v?cut toute sa vie dans une obscure bourgade de l'Armagnac noir, o? il fit, pendant plus de cinquante ans, des miracles de gu?rison. Le m?decin de la bourgade du Forez ne ressemblait pas, il est vrai, ? celui de la bourgade des Landes. Ce n'?tait, lui, qu'un homme de bon sens et d'exp?rience, voil? tout! qui pratiquait surtout la m?decine expectante et ne for?ait pas la nature, laquelle, en vraie femme qu'elle est, veut quelquefois ?tre forc?e. Les sympt?mes qu'il ?tudia dans Lasth?nie ?taient-ils trop vagues, pour dire ce qu'il pensait, s'il pr?voyait quelque chose de grave? Toujours est-il que s'il eut de l'inqui?tude, il la garda pour lui seul, aimant mieux attendre avant d'en donner ? cette m?re, dont il lisait dans les yeux noirs l'?pre sentiment maternel. Il parla d'un de ces d?rangements de sant? si communs dans les jeunes personnes de l'?ge de Lasth?nie, quand leurs organes, ?branl?s par la crise qui les fait femmes, n'ont pas encore repris leur ?quilibre, et il prescrivit, pour le r?tablir, une hygi?ne, plus qu'une m?dication. Mais, quand il fut parti :

Tout cela dit r?solument la vieille Agathe n'est que de l'onguent miton-mitaine. Ce n'est pas toutes ces b?tises-l? qui gu?riront Mademoiselle! Et, de fait, aucun mieux ne se produisit dans le singulier mal qui semblait consumer Lasth?nie. Ses joues se plomb?rent, sa m?lancolie s'?paissit, ses d?go?ts augment?rent.

Voulez-vous que je vous dise ce que je crois, Madame? dit Agathe ? Mme de Ferjol, un jour qu'elles ?taient seules.

Le d?ner finissait, et Lasth?nie, qui, pendant tout le repas, qu'elle avait trouv? naus?abond, ?tait rest?e le c?ur sur les l?vres, venait de monter dans sa chambre pour se jeter un instant sur son lit.

Voil? un mois qu'il vient, ce m?decin, et pour rien! dit Agathe. Il y a trois jours qu'il ?tait l? encore, continua-t-elle avec violence. Eh bien, ce que je crois, Madame, c'est que la pauvre demoiselle a plus besoin d'un pr?tre qui l'exorcise que d'un m?decin qui ne la gu?rit pas! Mme de Ferjol regarda la vieille Agathe comme on regarde une personne qui vient d'?tre atteinte d'un premier acc?s de folie.

Oui, Madame, dit la vieille d?vou?e qui n'avait pas peur des yeux immenses avec lesquelles. Mme de Ferjol la regardait. Oui! Madame, un pr?tre, qui d?fasse la diabolique besogne du capucin. Les yeux de Mme de Ferjol jet?rent une lueur sombre.

Quoi! dit-elle, Agathe, vous oseriez croire?

Oui, Madame, dit intr?pidement Agathe, je crois que le D?mon a pass? par ici, et qu'il y a laiss? ce qu'il laisse partout o? il passe Quand il ne peut pas damner les ?mes, il s'en venge sur les corps Mme de Ferjol ne r?pondit pas. Elle mit sa t?te dans ses mains et resta appuy?e sur les coudes devant la table dont Agathe avait ?t? la nappe. Elle r?fl?chissait sur ce que la vieille servante venait de lui dire avec une profondeur de conviction qui entrent, comme un dard, dans son ?me, ? elle, tout aussi religieuse qu'Agathe et m?me beaucoup plus.

Laissez-moi un moment, Agathe , fit-elle en relevant une t?te effar?e et la replongeant dans ses mains.

Et Agathe s'en alla ? reculons, pour juger plus longtemps de l'?tat dans lequel elle avait mis cette femme, frapp?e par elle de la foudre avec un seul mot.

Ah! Sainte Agathe! murmura-t-elle en s'en allant, puisqu'elle n'y voit goutte, il fallait bien enfin que cela f?t dit! Elle n'?tait pas superstitieuse, Mme de Ferjol, pour parler comme le monde, qui n'entend rien aux choses surnaturelles, et elle n'?tait pas non plus mystique au sens chr?tien, mais profond?ment religieuse.

Ce que venait de lui dire Agathe devait vivement l'impressionner. Ce n'est point elle qui aurait ni? l'intervention physique et l'influence visible de Celui-l? que les Saints Livres appellent le Mauvais Esprit. Elle y croyait. Et quoique sa raison f?t tr?s ferme, elle y croyait avec tranquillit?, et doctrinalement, dans la mesure o? l'?glise, qui est la m?re de toute prudence et l'ennemie de toute l?g?ret?, autorise d'y croire. L'id?e d'Agathe la saisit donc, mais avec moins de violence qu'elle n'e?t saisi une imagination plus contemplative et plus exalt?e que la sienne. Seulement, cette id?e eut pour elle un ?clair qu'elle n'avait pas eu pour Agathe.

La femme qui avait aim?, l'?tre qui, depuis quinze ans, cherchait ? se rasseoir et ? s'?teindre, mais qui br?lait et fumait encore d'une passion inextinguible pour un homme, lui r?v?lait tout bas de ces choses que la vieille candeur d'Agathe, qui avait toujours v?cu le c?libat du c?ur et le mutisme des sens, ne pouvait pas lui r?v?ler Mme de Ferjol croyait, autant que la simple Agathe, que le D?mon avait ? son service des incarnations terribles, mais elle savait par sa propre exp?rience ce qu'Agathe ne savait pas, c'est que l'amour est, de toutes, la plus redoutable! Tel l'?clair qui la traversa tout ? coup : Si Lasth?nie aimait? se dit-elle, si c'?tait l'amour qui f?t son mal? Et elle demeura la t?te dans ses mains, effondr?e, mais ses yeux int?rieurs ces yeux que nous avons pour voir dans la nuit de nos ?mes ?taient fix?s sur cette pens?e soudaine : Aimerait-elle? Or, comme, dans cette bourgade ch?tive, il n'y avait que de petits bourgeois, sans soci?t? ?lev?e, sans jeunes gens ?l?gants, et o? elle et sa fille passaient leurs jours au fond de leur h?tel d?sert comme dans une Th?ba?de, voil? que se leva dans la nuit de son ?me l'image de cet incompr?hensible capucin qui avait pass? dans leur vie et disparu comme une vision, et d'autant plus troublante pour des imaginations de femme, qu'elles n'avaient pu rien y comprendre et qu'elles n'y avaient rien compris!





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