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Une Histoire Sans Nom

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Belle, les femmes disaient qu'elle l'avait ?t? autrefois -, mais agr?able, non! ajoutaient-elles avec le plaisir que leur causent, d'ordinaire, ces att?nuations.

Sa beaut?, qui n'avait ?t? d?sagr?able, du reste, aux autres femmes, que parce qu'elle avait ?t? ?crasante, elle l'avait enterr?e avec l'homme qu'elle avait ?perdument aim?; et, lui disparu, cette coquette pour lui seul n'y pensa jamais plus! Il avait ?t? l'unique miroir dans lequel elle se f?t admir?e Et quand elle eut perdu cet homme pour elle, l'univers! elle reporta l'ardeur de ses sentiments sur sa fille. Seulement, comme par l'effet d'une pudeur farouche qu'ont parfois ces natures ardentes, elle n'avait pas toujours montr? ? son mari les sentiments par trop violents et par trop turbulents qu'il lui inspirait, elle ne les montra pas davantage ? cette enfant qu'elle aimait encore plus parce qu'elle ?tait la fille de son mari que parce qu'elle ?tait la sienne, ? elle plus ?pouse que m?re jusque dans sa maternit?! Mme de Ferjol avait, sans l'affecter et m?me sans le savoir, avec sa fille comme avec le monde, une esp?ce de majest? rigide dont sa fille et le monde subissaient ?galement l'empire. Quand on la regardait, on s'expliquait tr?s bien cet ascendant sans sympathie. Pour qu'elle f?t sympathique, il y avait en Mme de Ferjol quelque chose de trop imp?rieux, de trop despotique, de trop romain, jusque dans son buste de matrone, dans la fi?re arcure de son profil, et dans cette masse de cheveux noirs largement emp?t?s de blanc sur des tempes qu'ils rendaient plus aust?res et presque cruelles, et qui semblaient, ces impitoyables blancheurs, avoir eu des griffes pour s'accrocher et rester l? obstin?ment sur ses r?sistantes ?paisseurs d'?b?ne.

Tout cela ?tait ? faire crier les ?mes communes, qui voudraient que tout f?t commun comme elles, mais les peintres et les po?tes auraient, eux, raffol? de cette h?ve t?te de veuve qui leur e?t rappel? tout au moins la m?re de Spartacus ou de Coriolan et, b?tise am?re de la Destin?e! la femme de cette t?te ?nergique et d?sol?e qui faisait l'effet d'avoir ?t? cr??e pour dompter les plus fiers rebelles et commander ? des h?ros au nom de leurs p?res, n'avait ? conduire et ? diriger dans la vie qu'une pauvre fille innocente.

Rien de plus innocent, en effet, et de plus fillette.

Lasth?nie de Ferjol (Lasth?nie! un nom des romances de ce temps-l?; car tous nos noms viennent des romances chant?es sur nos berceaux!), Lasth?nie de Ferjol sortait ? peine de l'enfance. Elle avait v?cu, sans la quitter un seul jour, dans cette petite bourgade du Forez, comme une violette au pied de ces montagnes dont les flancs d'un vert glauque ruissellent de mille petits filets d'eaux plaintives. Elle ?tait le muguet de cette ombre humide; car le muguet aime l'ombre : il cro?t mieux dans les coins des murs de nos jardins o? le soleil ne filtre jamais. Lasth?nie de Ferjol avait la blancheur de cette fleur pudique de l'obscurit? et elle en avait le myst?re.

C'?tait en tout l'oppos? de sa m?re, par le caract?re et par la physionomie. En la voyant, on s'?tonnait que cette faiblesse e?t pu sortir de cette force. Elle ressemblait au verdissant feuillage qui attend le ch?ne auquel il doit s'enlacer

Que de jeunes filles qui, dans la vie, rampent sur le sol comme des guirlandes tomb?es, et qui, plus tard, s'?lancent et se tordent autour du tronc aim? et prennent alors leur vraie beaut? de lianes ou de guirlandes, qui ont besoin de se suspendre ? un arbre humain dont elles seront, un jour, la parure et l'orgueil!

Lasth?nie de Ferjol avait une de ces figures que le monde trouve plus jolies que belles mais il est vrai que le monde ne s'y conna?t pas! De taille ronde et mince, combinaison qui fait les femmes accomplies, c'?tait, de cheveux, une blonde comme son p?re, l'id?al baron qui mettait parfois de la poudre rose dans les siens, une fantaisie eff?min?e de ce temps, et que, depuis, au commencement du si?cle, se permettait encore l'abb? Delille, malgr? sa laideur, qui ?tait atroce. Lasth?nie, elle, n'y avait d'autre poudre que la cendre naturelle du plumage de la tourterelle, ? la fauve m?lancolie. Les yeux de cette t?te cendr?e, encadr?s dans la blancheur mate du muguet, qui ressemble ? de la porcelaine, apparaissaient grands et brillants comme de fantastiques miroirs, et leur ?clat verd?tre rappelait celui de certaines glaces ? reflets ?tranges, dus peut-?tre ? la profondeur de leur puret?.

Ces yeux de vert-gris p?le, qui est la nuance de la feuille du saule, l'ami des eaux! se voilaient de longs cils d'or bruni, qui tra?naient longuement sur ses belles joues p?les, et tout en elle ?tait de la lenteur de ces cils. La langueur de sa d?marche ?tait de la langueur de ses paupi?res. Je n'ai connu dans toute ma vie qu'une seule personne de ce charme alangui, et jamais je ne l'oublierai C'?tait une c?leste boiteuse.

Lasth?nie ne boitait pas, mais elle avait l'air de boiter.

Elle avait ce mouvement charmant des femmes qui boitent l?g?rement et qui impriment ? leur robe, ? magie! de si adorables ondulations. Elle respirait, enfin, dans tout son ?tre, cette faiblesse divine devant laquelle les hommes forts et g?n?reux et plus ils sont m?les! -s'agenouilleront toujours.

Elle aimait sa m?re, mais elle la craignait. Elle l'aimait comme certains d?vots aiment Dieu, avec tremblement. Elle n'avait pas, elle ne pouvait avoir avec sa m?re les abandons et la confiance que les m?res qui d?bordent de tendresse inspirent ? leurs enfants. L'abandon ?tait pour elle impossible avec la sienne, avec cette femme imposante et morne, qui semblait vivre dans le silence du tombeau de son mari referm? sur elle. Ainsi refoul?e, cette r?veuse au front gros d'inexprimables r?ves, et qui se penchait sous leur poids sans croire avoir besoin de les cacher, vivait dans la sobre lumi?re qui tombait sur elle, en ce fond de coupe dont les bords ?taient des montagnes; mais elle y vivait plus encore dans ses pens?es, comme dans d'autres montagnes, et dans celles-ci comme dans les autres il n'y avait pas de chemins en spirale par lesquels on e?t pu descendre

Elle ?tait cach?e, mais pourtant elle ?tait ing?nue.

Seulement, l'ing?nuit?, chez elle, il aurait fallu la chercher au fond de son ?me et l'en faire jaillir comme on fait jaillir du fond d'une eau pure la perle d'?cume qui ne monte, en bouillonnant ? la surface, que quand on y plonge un vase ou la main. Personne n'avait jamais song? ? plonger dans l'?me de Lasth?nie. Sa m?re l'adorait, mais surtout parce qu'elle ressemblait ? l'homme qu'elle avait aim? avec un si grand entra?nement. Elle jouissait de sa fille en silence. Elle s'en repaissait sans rien dire. Moins pieuse, moins rigide, se d?fiant moins d'une ardeur de sentiment qu'elle se reprochait comme trop intense et trop humaine, elle l'aurait mang?e de caresses, et lui aurait entrouvert sous ses baisers ce c?ur n? timide, et ferm? comme un bouton de fleur qui ne devait peut-?tre jamais s'ouvrir. Mme de Ferjol ?tait s?re du sentiment qu'elle avait pour sa fille, et cela lui suffisait. Elle pensait que son m?rite devant Dieu, ? elle, ?tait de contenir le flot d'une tendresse qui ne demandait que trop ? d?border. Mais en se contenant, du m?me coup (le savait-elle bien?), elle contenait celui de sa fille. Elle mettait la main, comme un mur, sur cette source de sentiments qui cherchaient leur lit dans le c?ur maternel, et qui, ne le trouvant pas, reflu?rent H?las! la loi qui r?git les sentiments de nos c?urs est plus cruelle que la loi qui r?git les choses. Une fois ?cart?e la main qui faisait mur et s'opposait ? son jaillissement, la source repart, d?livr?e de l'obstacle, et recommence de plus en plus imp?tueusement ? couler, tandis qu'il arrive toujours un moment dans nos ?mes o? les sentiments qu'on y a contenus s'y r?sorbent et ne reparaissent plus quand on voudrait les voir repara?tre, de m?me que le sang, qui, dans les cas mortels, s'?panche ? l'int?rieur et ne coule plus par la plaie ouverte. Et encore, le sang, on peut l'aspirer en su?ant fortement la blessure, mais les sentiments gard?s trop longtemps au-dedans de nous semblent s'y coaguler, et on ne les fait plus recouler, m?me en les aspirant par la blessure qu'on a faite.

Ainsi, quoiqu'elles ne se fussent jamais quitt?es, quoique toujours ensemble dans les menus d?tails de la vie, ces deux femmes, qui s'aimaient pourtant, ?taient seules et leur isolement n'?tait qu'un isolement partag?. Mme de Ferjol, qui ?tait une ?me forte et qui voyait toujours dans sa pens?e, hallucin?e par le souvenir, l'homme qu'elle avait aim? avec une ardeur qui maintenant lui semblait coupable, ?tait moins victime de cet isolement que Lasth?nie. Mais pour Lasth?nie, qui n'avait point de pass?, qui arrivait ? la vie sensible, ? l'?panouissement des facult?s qui dorment encore, mais qui vont s'?veiller, cet isolement ?tait bien plus profond que pour sa m?re. Elle en souffrait vaguement, il est vrai, comme d'un malaise bien plus que comme d'une douleur, parce qu'en elle tout ?tait encore vague; mais cela allait se pr?ciser Elle en avait toujours souffert plus ou moins depuis le berceau jusqu'? cette heure de la vie, mais la mis?re de la condition humaine, c'est de s'accoutumer ? tout. Lasth?nie s'?tait accoutum?e ? la tristesse de son enfance solitaire, comme ? la tristesse de ce pays o? elle ?tait n?e et qui lui versait sur la t?te sa pauvre goutte de lumi?re et lui bouchait les horizons avec les parois de ses montagnes, comme elle s'?tait accoutum?e ? la triste solitude de la maison maternelle; car Mme de Ferjol, qui ?tait riche et d'un temps o? les classes qui allaient dispara?tre n'avaient pas cess? d'exister, voyait tr?s peu de ce petit bourg o?, de soci?t?, il n'y avait vraiment personne pour une femme comme elle.

Quand elle y ?tait arriv?e avec le baron de Ferjol, elle ?tait dans l'ivresse d'un tel bonheur qu'elle n'en voulut pas sortir pour le monde. Elle aurait cru qu'on lui e?t pris de son bonheur ou qu'on l'aurait profan?, si on l'avait regard? de trop pr?s Et quand ce bonheur fut bris? par la mort de l'homme dont elle avait ?t? ?perdue, elle ne chercha chez personne de consolations. Elle v?cut seule, sans affectation de solitude ou de chagrin, polie avec les autres, mais de cette froideur souveraine qui ?loigne puissamment et doucement, sans blesser. La petite bourgade avait pris tr?s vite son parti de cela. Mme de Ferjol ?tait trop au-dessus des gens de ce bourg pour qu'on p?t s'y froisser d'une solitude qu'on expliquait, d'ailleurs, par le chagrin de la mort de son mari. On croyait avec raison qu'elle ne vivait que pour sa fille, et on disait, la sachant riche et qu'elle avait de grands biens en Normandie : Elle n'est pas d'ici, et quand sa fille sera en ?ge d'?tre mari?e, elle retournera dans le pays o? elle a sa fortune. Aux alentours, il n'y avait point de partis pour Mlle Lasth?nie de Ferjol, et on ne pouvait croire que sa m?re voul?t se s?parer, par le mariage, d'une fille dont elle ne s'?tait jamais s?par?e, m?me pour l'envoyer au couvent de la ville voisine quand il avait fallu s'occuper de son ?ducation. C'?tait, en effet, Mme de Ferjol qui avait, dans le sens le plus strict du mot, ?lev? Lasth?nie. Elle lui avait appris tout ce qu'elle savait. Il est vrai que c'?tait peu de chose. Les filles nobles de ce temps-l? avaient pour toute instruction de grands sentiments et de grandes mani?res, et elles s'en contentaient. Lorsqu'une fois elles ?taient entr?es dans le monde, elles y devinaient tout, sans avoir rien appris. ? pr?sent, on leur apprend tout, et elles ne devinent plus rien. On leur oblit?re l'esprit avec toutes sortes de connaissances, et on les dispense ainsi d'avoir de la finesse, cette gloire de nos m?res! Mme de Ferjol, certaine qu'en vivant aupr?s d'elle sa fille aurait toujours bien les sentiments et les mani?res de sa race, tourna surtout sa jeune t?te vers les choses de Dieu. Avec la tendresse inn?e de son ?me, Lasth?nie devint facilement pieuse.

Elle chercha dans la pri?re l'expansion qu'elle n'avait pas avec sa m?re; mais cette expansion devant les autels ne put lui faire oublier l'autre expansion qu'elle n'avait pas La pi?t?, en cette ?me faible et tendre, n'eut jamais assez de ferveur pour lui donner le bonheur qu'elle donne aux ?mes v?ritablement religieuses.

Il y avait dans cette fille, si virginale pourtant, quelque chose de plus ou de moins que ce qu'il faut pour ?tre heureuse seulement en Dieu et par Dieu.

Elle remplissait tous ses devoirs de chr?tienne avec la simplicit? de la foi. Elle suivait sa m?re ? l'?glise, l'accompagnait chez les pauvres que Mme de Ferjol visitait souvent, communiait avec elle, les jours de communion, mais tout cela ne mettait pas sur son front mat le rayon qui sied ? la jeunesse. Tu n'es peut-?tre pas assez fervente? lui disait Mme de Ferjol, inqui?te de cette m?lancolie inexplicable avec une vie si pure. Doute et question s?v?res! Ah! cette m?re, folle ? force de sagesse, e?t mieux fait de prendre la t?te de son enfant charg?e de ce poids invisible qui n'?tait pas le poids de ses magnifiques cheveux cendr?s, et de la lui coucher sur son ?paule, cet oreiller de l'?paule d'une m?re, si bon aux filles pour s'y d?gonfler le front, les yeux et le c?ur. Mais elle ne le fit point. Elle se r?sista ? elle-m?me. Cet oreiller o? l'on dit tout, m?me sans parler, manqua toujours ? Lasth?nie, et l'?paule d'une amie, puisqu'elle avait toujours v?cu sans autre soci?t? que celle de sa m?re, ne le rempla?a pas. Pauvre isol?e qui ?touffait d'?me, et qui, au moment o? commence cette histoire, ne mourait pas encore de cet ?touffement!


Chapitre 3

Le Car?me finissait. Il ?tait dix heures du matin. Ces dames de Ferjol ?taient rentr?es chez elles apr?s avoir assist? ? l'office et au lavement des autels; car on ?tait au Samedi Saint, qui, comme on sait, est le dernier de la sainte quarantaine. La maison des dames de Ferjol ?tait sise au centre d'une petite place carr?e qui la s?parait de cette ?glise du XIIIe si?cle, ? la fa?ade romane, dans son ?crasement ?nergique, exprimant si bien l'?crasement du barbare qui s'est jet? ? plat ventre, dans une humilit? d'?pouvante, devant la croix de J?sus-Christ! Cette place, pav?e en t?tes de chat, ?tait si ?troite que ces dames, qui hantaient incessamment l'?glise, leur voisine, pouvaient la traverser m?me sans parapluie, lorsqu'il pleuvait. Quant ? leur maison, c'?tait un vaste b?timent sans style, d'une ?poque tr?s post?rieure ? l'?glise. Les a?eux du baron de Ferjol l'avaient habit?e pendant bien des g?n?rations, mais elle n'?tait plus en harmonie avec les besoins du luxe et les m?urs de l'?poque (expirante alors) qui avait ?t? le XVIIIe si?cle. Habitation antique et incommode, qui e?t fait plaisanter les architectes du confort et les architectes de l'agr?ment; mais quand on a du c?ur, on se moque de toutes les ris?es et on ne vend pas ces maisons-l?! Pour s'en d?faire, il faut la mine, la ruine d?sesp?r?e, qui vous y force et qui vous en arrache : am?re angoisse! Les coins noirs de ces maisons vieillies, et quelquefois d?labr?es, qui ont vu nos enfances et dans lesquels les ?mes de nos p?res sont peut-?tre tapies, crieraient contre nous, si nous les vendions pour le vulgaire et vil motif qu'elles ne r?pondent plus au luxe et aux mollesses du si?cle Mme de Ferjol, qui ?tait d'un autre pays que les C?vennes, aurait bien pu se d?barrasser de cette grande et vaste maison apr?s la mort de son mari, mais elle aima mieux la garder et y habiter, par respect pour les traditions de famille de ce mari bien-aim?, et aussi parce que cette grande et hagarde maison grise avait pour elle, qui seule les voyait, des murs d'or, comme la Cit? c?leste, d'indestructibles et flamboyants murs d'or b?tis dans un jour de bonheur par l'Amour! Construit dans la pens?e d'abriter de longues familles sur lesquelles nos p?res avaient la fiert? religieuse de compter, et pour des domestiques nombreux, ce grand logis, vid? par la mort, paraissait plus vaste encore depuis qu'il n'?tait habit? que par deux femmes qui se perdaient dans son espace. Il ?tait froid, sans aucune bonhomie, imposant, parce qu'il ?tait spacieux, et que l'espace fait la majest? des maisons comme des paysages; mais, tel qu'il ?tait, ce logement, qu'on appelait dans le bourg l'H?tel de Ferjol, impressionnait fortement l'imagination de tous ceux qui le visitaient, par ses hauts plafonds, ses corridors entrecoup?s et son ?trange escalier, raide comme l'escalier d'un clocher et d'une telle largeur que quatorze hommes ? cheval y pouvaient tenir et monter de front ses cent marches.

La chose avait ?t? vue, disait-on, au temps de la guerre des Chemises blanches et de Jean Cavalier

C'est dans ce grandiose escalier, qui semblait n'avoir pas ?t? b?ti pour la maison, mais qui ?tait peut-?tre tout ce qui restait de quelque ch?teau ?croul? et que le malheur des temps et de la race qui aurait habit? l? n'avait pas pu relever tout entier dans sa primitive magnificence, que la petite Lasth?nie, sans compagnes et sans les jeux qu'elle e?t partag?s avec elles, isol?e de tout par le chagrin et l'?pre pi?t? de sa m?re, avait pass? bien des longues heures de son enfance solitaire. La r?veuse naissante sentait-elle mieux dans le vide de cet immense escalier l'autre vide d'une existence que la tendresse de sa m?re aurait d? combler, et, comme les ?mes pr?destin?es au malheur, qui aiment ? se faire mal ? elles-m?mes, en attendant qu'il arrive, aimait-elle ? mettre sur son c?ur l'accablant espace de ce large escalier, par-dessus l'accablement ?crasant de sa solitude? Habituellement, Mme de Ferjol, descendue de sa chambre et n'y remontant que le soir, pouvait croire Lasth?nie ? s'amuser dans le jardin, quand elle, l'enfant, oubli?e l?, restait assise de longues heures sur les marches sonores et muettes. Elle s'y attardait, la joue dans sa main, le coude sur le genou, dans cette attitude fatale et famili?re ? tout ce qui est triste et que le g?nie d'Albert D?rer n'a pas beaucoup cherch?e pour la donner ? sa M?lancolie et elle s'y figeait presque dans la stupeur de ses r?ves, comme si elle avait vu son Destin monter et redescendre ce terrible escalier; car l'avenir a ses spectres comme le pass? a les siens, et ceux qui s'en viennent sont peut-?tre plus tristes que ceux qui s'en reviennent vers nous Certes! Si les lieux ont une influence, et ils en ont une, ? coup s?r, cette maison en pierres gris?tres, qui ressemblait ? quelque ?norme chouette vu ? quelque immense chauve-souris abattue et tomb?e, les ailes ?tendues, au bas de ces montagnes l'antre lesquelles elle ?tait adoss?e, et qui n'en ?tait s?par?e que par un jardin, coup?, ? moiti? de sa largeur, d'un lavoir dont l'eau de couleur d'ardoise r?fl?chissait, en noir, la cime des monts dans sa transparence bleue, oui! une pareille maison avait d? ajouter son reflet aux autres ombres d'o? ?mergeait le front immacul? de Lasth?nie

Pour celui de Mme de Ferjol, rien ne pouvait en augmenter l'immobile tristesse. L'influence des lieux ne mordait pas sur ce bronze, verdi par le chagrin.

Apr?s la mort de son mari, qui avait toujours v?cu de la vie plantureuse d'un gentilhomme riche, et d'habitudes aristocratiquement hospitali?res, elle s'?tait tout ? coup pr?cipit?e dans cette pi?t? venue de Port-Royal, et dont, ? cette ?poque, la France des provinces portait encore l'empreinte. Tout ce qu'elle avait de femme disparut dans cette pi?t? qui ne se pardonne rien et qui se mortifie. Elle appuya sur cette colonne de marbre son c?ur br?lant, pour le refroidir. Elle ?teignit le luxe de sa maison. Elle vendit ses chevaux et ses voitures. Elle cong?dia ses domestiques, ne voulant conserver aupr?s d'elle, comme une humble bourgeoise, qu'une seule servante du nom d'Agathe, qui, depuis vingt ans, avait vieilli ? son service, et qu'elle avait amen?e de Normandie. Voyant cette r?forme, les bonnes langues du bourg, qui ?tait, comme tous les petits endroits, la bo?te ? confitures des petits caquets, avaient accus? Mme de Ferjol d'avarice. Puis, cette confiture, d?gust?e d'abord comme une friandise, s'?tait candie. Elles n'y touch?rent plus. Ce bruit d'avarice tomba. Le bien que Mme de Ferjol faisait aux pauvres, quoique cach?, transpira. Il se fit enfin, ? la longue, parmi tous les esprits de bas ?tage qui habitaient ce fond de bouteille de peu de clart?, de toutes les mani?res, une confuse perception de la vertu et des m?rites de cette Mme de Ferjol qui vivait si contin?ment ? l'?cart, dans la myst?rieuse dignit? d'une douleur contenue. ? l'?glise, et on ne la voyait gu?re que l?, on regardait de loin, avec une curiosit? respectueuse, cette femme d'un si grand aspect, en ses longs v?tements noirs, immobile dans son banc, pendant les longs offices, sous les arceaux abaiss?s de cette rude ?glise romane aux piliers trapus, comme si elle e?t ?t? une ancienne reine m?rovingienne sortie de sa tombe.

C'?tait, en effet, ? sa fa?on, une esp?ce de reine Elle r?gnait sans le vouloir, et, m?me sans y penser, sur l'opinion et sur la pr?occupation de ce bourg, qui n'?tait pas, il est vrai, un royaume. Elle y r?gnait, et si ce n'?tait pas comme les anciens rois de Perse, invisibles, et dont elle ne pouvait avoir l'invisibilit? absolue, c'?tait du moins un peu comme eux, par l'?loignement dans lequel elle se tint toujours au sein ?troit de ce petit monde, avec qui elle ne se familiarisa jamais.





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