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Une Histoire Sans Nom

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Il avait ?t? blond, de ce blond qui rappelle l'origine scandinave de nous autres Normands, ? ce qu'il paraissait, non plus ? ses cheveux qui ?taient blancs comme l'aile de l'albatros et qu'il portait tr?s courts (? la mal content, comme on a dit depuis), mais au rose d'un teint qui n'?tait ni couperos?, ni fatigu?, ni frelat?. Son regard, gai et bleu, vous atteignait de dessous une paupi?re ?paisse et un peu lourde, qu'il clignait comme s'il se f?t moqu? de ce qu'il disait et qu'il vous e?t associ? ? sa moquerie. Ce ? quoi sa vanit? tenait le plus dans toute sa personne, c'?taient ses dents, qu'il soignait comme jamais femme n'a soign? les perles de son ?crin, et qu'il montrait sans rire, pour le plaisir silencieux de les montrer. Il ?tait venu, ? ce d?ner du comte du Lude, sa canne haute sur l'?paule comme un fusil (ce qui ?tait sa mani?re habituelle de porter sa canne : un jonc indien), et quand il l'eut laiss?e dans un angle du corridor, il ?tait entr? dans le salon, tenant avec les deux mains son chapeau, comme un amoureux de l'ancien Op?ra-Comique chez son bailli, et il avait salu? l'assembl?e avec une niaiserie de paysan, qui n'?tait peut-?tre pas sinc?re; car cet homme qui s'appelait Gilles, aimait parfois ? jouer aux Gilles Il connaissait depuis longtemps Mme de Ferjol, devant laquelle il d?nait, et dont il ?tait trop l?ger pour comprendre la profondeur. Pour lui, tout ce qui passait sa port?e, il le traitait sans fa?on, et non sans m?pris, de manies . Ce sont des manins, disait-il avec l'accent normand le plus allong? et le plus prononc?. Mais quand il s'agissait de Mme de Ferjol, la femme noble tenait le vilain en respect. On ne peut pas dire qu'il e?t mauvais ton; il n'avait pas de ton.

O? l'aurait-il pris? Est-ce ? vendre des milliers de petits verres aux cuisini?res des maisons riches qui venaient chez lui faire leur provision de th? ou de chocolat, d?s six heures du matin? ? huit heures, j'avais fait ma journ?e , disait-il avec orgueil.

C'?tait, en fait de ton, un homme de l'ignorance de M. de Corbi?re, qui mettait son mouchoir tach? de tabac sur le bureau de Louis XVIII. Lui, n'e?t pas mis le sien un foulard, pass? au benjoin, sur la table du comte du Lude; mais d?s le commencement du repas il y avait mis sa tabati?re, qui ?tait en chagrin, ? miniature tr?s fine : le portrait de son fils, en costume d'enfant, de velours bleu, tenant dans sa main, sans en jouer, une trompette d'or, et qui avait le nez aussi en trompette, ce qui faisait deux trompettes! son fils, un ex?crable m?me, qui ne ressemblerait jamais ? son p?re et qu'il appelait agr?ablement : Bataillon! Or, ce fut justement ? cause de cette diable de tabati?re, pass?e ? l'un des convives qui avait demand? ? en voir de pr?s le portrait, que le marquis de Pont l'Abb? avisa, au petit, doigt de la main qui la passait devant lui, une ?meraude, qui lui donna dans l'?il.

Il faut que vous soyez fi?rement coquet, ma?tre Bataille, pour oser vous permettre de porter une bague de cette beaut? et de ce prix-l?, dit le marquis de Pont-l'Abb?, scandalis? de voir un tel bijou ? une main qui avait pes? des ?pices.

Mais voyons donc!

O? diable, Bataille, avez-vous pris cette merveille-l??

Ma foi, dit rondement et gaiement le Gilles Bataille, vous ne devineriez jamais o? je l'ai prise, et je parierais cinquante mille ?cus, comme disait La Mayonnet de Grand-ville, contre vingt-cinq louis, que vous n'?tes pas capable de le deviner.

Allons donc! fit le marquis de Pont-l'Abb?, incr?dule.

Eh bien, essayez pour voir! repartit Bataille.

Mais le vieux roquentin de marquis, qui s'?tait recueilli une minute et avait cherch? mais n'avait pas trouv? probablement une chose assez honn?te pour la dire devant cette redoutable d?vote de Mme de Ferjol, qui, du reste, ne les ?coutait pas, ne les entendait pas, de l'autre c?t? de la table, dans le rongement ?ternel du cancer qui lui mangeait le c?ur

Eh bien, fit, apr?s le silence du marquis, Gilles Bataille, je l'ai prise au doigt d'un voleur! Je lui ai rendu la monnaie de sa pi?ce. Le voleur a ?t? vol?.

C'est une chose curieuse. En voulez-vous l'histoire?

Oui! dit le comte du Lude, dites-nous-la, Bataille. Cela nous aidera ? faire passer ce Chambertin.


Chapitre 12

?coutez donc mon histoire, qui est une histoire de voleurs et qui remonte ? haut, dit Gilles Bataille; car l'Empereur n'?tait pas encore l'Empereur, dans ce temps-l?, ni moi son ?picier, ajouta-t-il avec un reste de fiert? imp?riale; car l'Empire ?tait si grand qu'il donnait de la fiert? m?me aux ?piciers!

Nous ?tions donc sous Barras, qui avait pris avec lui Fouch? pour sa police. C'?tait d?j? l'homme qu'on a vu plus tard, quand il fut ministre sous l'Empereur; mais, dans ce temps-l?, ce terrible Fouch?, plac? entre les Jacobins et les Chouans, comme entre deux tirants de Sainte-Apolline, qui tiraient chacun de leur c?t?, ne pouvait pas s'occuper, quand le Diable y aurait ?t?, et il y ?tait! d'une autre police que de l'infernale police politique du moment, et le Gouvernement passait avant Paris! Or, vous, Messieurs, qui viviez alors en province ou en ?migration, vous ne pouvez pas avoir une id?e de Paris dans ce temps-l?, du Paris du lendemain de la R?volution, dans lequel elle grouillait encore. Ce n'?tait plus une capitale. Ce n'?tait plus une ville. C'?tait une caverne. C'?tait une for?t de Bondy. On y assassinait ? la nuit, comme on y couchait ? la nuit. Les rues sans r?verb?res la R?volution en avait fait des potences! n'?taient ?clair?es que dans le quartier du Palais-Royal. Il y fourmillait dans les t?n?bres un tas de coquins et de sc?l?rats. C'?taient partout de noirs coupe-gorge. On n'y passait qu'arm? jusqu'aux dents, ou plut?t on n'y passait plus.

Eh bien, une nuit de cet affreux temps-l? (j'habitais alors ? l'angle de la rue de S?vres, dans une boutique dont je regarde toujours avec int?r?t, quand je passe par l?, les barreaux de fer de la devanture, et vous allez savoir pourquoi!), une nuit que j'avais ferm? de bonne heure et que je dormais dans une chambre en haut de ma boutique, un bruit singulier me r?veilla. C'?tait un bruit comme de quelque chose qu'on scie, et je me dis : "Il y a des voleurs en bas ", et je r?veillai mon gar?on de magasin qui dormait dans sa soupente, et nous descend?mes tous deux, nos rats-de-cave ? la main Eh! je ne m'?tais pas tromp?, c'?taient des voleurs : Ils ?taient, en ce moment, occup?s ? scier le volet, dont ils avaient coup? grand comme deux fois un fond de chapeau quand nous arriv?mes; et, par ce trou fait dans le volet, une main ?tait hardiment pass?e et avait empoign? un des barreaux de la devanture, et s'effor?ait de le desceller. On ne voyait que cette main L'homme ? qui elle appartenait ?tait cach? par le volet et il n'?tait pas seul; car j'entendais derri?re le volet, chuchoter plusieurs personnes qui parlaient tr?s bas.

Alors, j'eus une id?e! Je clignai de l'?il ? mon gar?on, un gar?on d'ici, de Benneville, que j'avais chez moi, un fort gars et pas manchot, comme vous allez voir, et qui me comprit; car il sauta sur la main que je lui montrai et qu'il saisit avec les deux siennes, deux ?clanches de mouton! qui devinrent un ?tau et une pince pour cette main, que je liai, moi, fortement, au barreau, de fer, avec une corde prise sous le comptoir.

Tu ne travailleras plus, ma belle! dis-je gaiement.

Le bandit ?tait agriff?, et je me r?jouissais d?j? in petto de voir la bonne figure qu'il ferait le lendemain, au grand jour. Allons nous coucher! fis-je ? mon gar?on, et nous remont?mes, moi, dans mon lit, lui, dans sa soupente. Mais, au lit, je ne dormis pas bien

J'?coutais, malgr? moi, toujours. Au bout d'un certain temps, il me sembla entendre des pas qui s'?loignaient. Je n'osais mettre le nez ? la fen?tre; les brigands auraient tr?s bien pu m'envoyer un coup de feu par la figure, et il n'en e?t ?t? que cela. Je tenais ? mon miroir ? demoiselle, dit-il en souriant avec coquetterie de ses belles dents toujours jeunes qu'il montra. Et, d'ailleurs, je me dis que le lendemain j'aurais ma vengeance, et, dans cette douce pens?e, je m'endormis. Il avait produit son int?r?t, cet ?picier! parmi tous ces aristocrates tr?s bien ?lev?s qui l'entouraient. Ils l'?coutaient, ils le regardaient, et ils ne souriaient plus de cette belle t?te dont ils enviaient peut-?tre la beaut?, et de ces boucles d'oreilles que Gilles Bataille avait ridiculement gard?es de sa jeunesse et qui les vengeaient de sa belle t?te, en lui donnant l'air d'un vieux postillon.

Mais, le lendemain, il fallut d?chanter, Messieurs, reprit Gilles Bataille. Vous comprenez tous, n'est-ce pas? que je m'?veillai de bonne heure et que mon premier regard, quand je descalai dans ma boutique (Bataille constellait tout ce qu'il disait des anciens mots de son patois), fut pour cette diable de main. Je savais bien qu'elle ?tait li?e ? r?p?tition, et qu'elle n'avait pas pu bouger; je l'avais cord?e en cons?quence! Mais quel ne fut pas mon ?tonnement! Au lieu de la trouver, comme je le croyais, gonfl?e, tum?fi?e, violac?e, presque noire par le fait de l'?tranglement de cette rude corde dont je l'avais li?e et que je lui avais fait entrer dans les chairs ? force de la serrer, je la trouvai sans gonflement et p?le comme s'il n'y roulait pas une goutte de sang.

Elle en semblait ?puis?e, et elle ?tait molle et blanche comme la main d'une femme Aussi, ne m'expliquant rien. et voulant m'expliquer tout, j'ouvris fr?n?tiquement la porte de ma boutique et je regardai. ? la place de l'homme que je croyais trouver l?, il y avait une mare de sang Ce n'?tait pas un ?loquent, que Gilles Bataille. Cet homme qui avait ?t? un petit p?tre de la lande de Taillepied, dans son enfance, faisait en parlant des pataqu?s que j'ai supprim?s. Il disait d'habitude la petite pour l'app?tit et nombril d'amis pour nombre d'amis, et il croyait m?me que cela s'orthographiait ainsi. Mais il e?t ?t? ?loquent, qu'il n'aurait pas produit plus d'effet, ma parole d'honneur!

Ils ne pensaient pas ? lui, ceux qui, l'?coutaient, ils pensaient ? ces voleurs qui avaient coup? le poignet ? leur complice et qui l'avaient emport?.

De fiers hommes tout de m?me! dit Kerkeville; qui ?tait homme ? en faire autant, car il ?tait ?nergique.

Je rentrai dans ma boutique, reprit Bataille, et je regardai longtemps cette main, sci?e ? l'avant-bras, probablement avec la scie qui avait servi ? scier le volet. J'?tudiais cette curieuse main, qui n'avait pas l'air, je vous jure! d'?tre la main d'un goujat; et c'est alors que je vis une bague dont la pierre avait gliss? du c?t? de l'int?rieur du doigt qui avait pris la barre de fer, et cette pierre, monsieur le marquis de Pont l'Abb?, c'est l'?meraude que vous tenez l?. Elle est vraiment trop belle pour moi, j'en conviens. Aussi je ne la porte pas tous les jours, mais quelquefois, et seulement dans la pens?e que je rencontrerai peut-?tre, qui sait? un hasard! la personne ? qui elle a ?t? vol?e et qui ? son tour m'aiderait peut-?tre ? reconna?tre le voleur. Il avait fini son histoire, le Gilles Bataille, et il avait entass? sous elle les mauvaises plaisanteries du vieux Pont-l'Abb?. Il l'avait coup?, comme disent les Anglais. Tous (ils ?taient bien une vingtaine ? ce d?ner que le comte du Lude avait appel? : la r?union des trois Ordres ), tous curieux et ?pris de cette ?meraude qui avait une histoire, ils la demand?rent pour la voir de plus pr?s et ils se la pass?rent de main en main, et elle fit le tour de la table. Elle arriva enfin au voisin de gauche de Mme de Ferjol, qui ?tait le P?re abb? d'une Trappe qui s'?tablissait, ? cette ?poque, dans la for?t de Bric-quebec, et qui depuis l'a d?frich?e. On sait que les abb?s de la Trappe n'?taient pas tenus ? la r?gle du silence, comme les autres trappistes. Ils portaient la mitre de laine et la crosse en bois, et ils allaient imm?diatement apr?s les ?v?ques dans les Conciles; autoris?s d'ailleurs ? sortir de leur clo?tre, quand il ?tait n?cessaire, dans les int?r?ts de leur communaut?. Le P?re Augustin s'en allait ? la Trappe de Mortagne, et, comme il passait par Saint-Sauveur, le comte du Lude l'avait pri? ? d?ner pour faire honneur ? la baronne de Ferjol, la sainte de la contr?e, et, ? sa table, il l'avait plac? ? c?t? d'elle

De cette vingtaine de personnes, il n'y avait maintenant que le P?re Augustin et la sombre Mme de Ferjol qui fussent indiff?rents ? cette ?meraude qui faisait son petit voyage circulaire, et, sans la regarder, le P?re Augustin la prit des mains du comte de Kerkeville, son autre voisin, et la tendit ? Mme de Ferjol avec la gravit? d'un homme qui fait, malgr? lui, une chose l?g?re. Mais Mme de Ferjol, plus grave encore que lui, ne la prit pas. Seulement, ses yeux, hautainement distraits, par hasard tomb?rent sur l'?meraude, et, comme frapp?e d'une balle, elle poussa un cri et tomba raide sans connaissance.

Elle venait de reconna?tre la bague de son mari qu'elle avait donn?e ? Lasth?nie.

Le coup qui la frappait encore produisit un coup d'?tonnement sur les convi?s du comte du Lude qui ?galait peut-?tre le sien, mais la fascination de respect de respect un peu tremblant devant sa rigidit? qu'exer?ait cette femme ?tait si grande, que personne de ceux qui l'avaient vu ne parla depuis de l'?vanouissement de Mme de Ferjol. Sur cet ?vanouissement subit qui faisait bien l'effet de cacher quelque drame, les langues furent li?es et demeur?rent li?es.

Rentr?e ? Olonde, le m?me soir, apr?s ?tre revenue de cette p?moison qui dura longtemps, elle se remit ? regarder dans ce cancer b?ant qu'elle avait au c?ur, et dans lequel elle avait mis le linge blanc de tant d'inutiles compresses qu'elle en avait retir?es toujours sanguinolentes. Elle y vit avec horreur cette crevasse nouvelle que sa fille, la fille d'un Ferjol, pourrait bien avoir aim? un voleur, un voleur qui avait laiss? la main qui le commettait dans la moiti? de son crime.

Non seulement le cancer ne s'arr?tait jamais, mais il se creusait toujours, et ce n'?tait pas comme dans un de nos cancers de la chair, ? qui on donne un morceau de viande ? d?vorer pour qu'il nous laisse tranquilles, quelques instants, de ses morsures.

Cela ne finira donc jamais, Seigneur? dit-elle. Il faudra donc, mon Dieu, qu'elle soit in?puisable, cette angoisse? Et avec le geste tragique de toute sa vie, qui lui faisait s'arracher, ? poign?es, sur ses tempes creuses, ses cheveux qui repoussaient toujours, elle se jeta aux pieds du crucifix, elle-m?me crucifi?e, quand Agathe, sa suivante de douleur, Agathe qui avait quatre-vingt-cinq ans, et qui, si l'on vit de douleur, pouvait bien mourir centenaire, entra et lui dit de sa voix de spectre :

C'est le R?v?rend P?re abb? de la Trappe de Bric-quebec qui demande ? voir Madame.

Qu'il entre! dit Mme de Ferjol.


Chapitre 13

Mme de Ferjol avait encore un de ses genoux sur le prie-Dieu d'o? elle se levait; quand le P?re Augustin entra. Il la salua avec respect; mais il ?tait ?vident qu'il ?tait ?mu, ce religieux grave et fort et dans le milieu de la vie, et qu'en venant ? Olonde, avec cette h?te inopin?e, il y venait sous l'injonction d'un grand devoir.

Madame, dit-il sans pr?ambule, en restant debout, malgr? le signe qu'elle lui fit de s'asseoir, je viens vous apporter la bague qui vous appartient et qu'hier vous avez reconnue, et vous dire le nom ajouta-t-il avec une triste solennit? de l'homme qui l'a perdue, avec sa main. Un petit tremblement prit Mme de Ferjol ? ces paroles, et le moine lui tendit la bague, qu'elle ne prit pas Il lui aurait ?t?, ? ce moment, impossible de toucher et ? cette bague profan?e et souill?e, dix fois profan?e et souill?e et prise ? la main, coup?e d'un voleur! Le nom! dit-elle, surprise et balbutiante.

Oui! Madame, interrompit le moine, le nom de l'homme qui a fait le malheur de votre vie et que vous avez d? bien des fois maudire, le nom de cet homme qui s'appelait, en religion, le P?re Riculf, de l'ordre des capucins, h?berg? chez vous pendant tout un Car?me, il y a, tout ? l'heure, vingt-cinq ans. ? ce nom, Mme de Ferjol devint p?le comme si elle allait mourir, mais elle ramassa son ?me ?nergique pour faire la question, la terrible question d'o? d?pendait toute sa vie :

N'avez-vous que cela ? m'apprendre, mon P?re?

dit-elle, en le regardant de ses yeux profonds, de ces yeux sous lesquels Lasth?nie, la pauvre Lasth?nie, avait toujours baiss? les siens.

J'ai tout ? vous apprendre, Madame; car il m'a tout racont?, r?concili? avec Dieu, sur la cendre o? meurt notre ordre et o? il est mort, et il a d?clar?, il y a ? peine quelques jours, sur le crucifix que je lui faisais baiser, ? cette heure supr?me, qu'il a ?t? le seul coupable et que votre fille ?tait innocente de son crime.

Alors, oh! alors, c'est moi, dit Mme de Ferjol, qui fut travers?e d'un ?clair qui lui fit voir, en sa lueur rapide, toute sa vie.

Ce n'est pas ? moi de vous juger, Madame, interrompit le trappiste avec une incomparable dignit?. Je n'ai ? vous annoncer que cette bonne nouvelle pour une ?me aussi pieuse que la v?tre : c'est que votre fille ?tait innocente; c'est que l'Ange invisible que Dieu a mis ? nos c?t?s, l'Ange gardien de sa vie, a pu toujours rester aux siens et la regarder de ses yeux purs et immortels. Il s'arr?ta, ?tonn? que la joie de ce moment n'inond?t pas l'?me de cette femme pieuse. Il ne pensait pas au remords qui entrait, du m?me coup, dans cette ?me profonde, le remords d'avoir cru Lasth?nie coupable; et, sous cette erreur, de l'avoir si lentement et si tragiquement fait mourir.

Oh! mon p?re, mon p?re, dit Mme de Ferjol, la bonne nouvelle vient trop tard! C'est moi qui ai tu? Lasth?nie. L'homme, le pr?tre, au p?ch? de qui je n'ai jamais voulu croire et qui a fait pis que de la tuer, ne l'avait pas tu?e, en la prenant dans ses bras sacril?ges. Il ne l'avait que souill?e et fl?trie, mais il me l'avait laiss?e ? tuer, et je l'ai tu?e! J'ai achev? par la mort de ma fille le crime qu'il avait commenc?. Elle resta la t?te basse apr?s avoir dit cela. Elle s'?tait jug?e Le pr?tre voyait bien qu'int?rieurement elle se d?chirait; et il eut pour elle la piti? qu'elle n'avait pas eue pour Lasth?nie. Il s'assit, et il lui parla avec une charit? divine. Il lui dit que ce qu'elle souffrait ?tait de trop; qu'elle ?tait la victime d'une erreur dont il ?tait impossible qu'elle ne f?t pas la victime; et alors il lui raconta le crime de Riculf. Dans ce temps-l?, la science, devenue maintenant populaire, n'avait que des observations superficielles et inexactes sur des faits myst?rieux, ? pr?sent av?r?s, mais dont elle ne sait encore qu'une seule chose, c'est qu'ils existent. Lasth?nie ?tait somnambule comme lady Macbeth mais Mme de Ferjol n'avait peut-?tre pas lu Shakespeare. Or, c'est dans un de ces acc?s de somnambulisme, ignor?s tant ils ?taient rares! de Mme de Ferjol et d'Agathe, que le P?re Riculf l'avait surprise, une nuit, sortie de sa chambre et assise dans le grand escalier, endormie l?, o? elle avait pass? tant d'heures dans son enfance, ?veill?e et r?veuse, et que, tent? par le d?mon des nuits solitaires, il avait accompli sur elle ce crime dont la malheureuse enfant n'avait pas eu conscience dans l'ignorance de son sommeil, et dont, seul, il devait r?pondre un jour devant Dieu. Seulement, pourquoi, le crime consomm?, lui avait-il d?rob? sa bague? ?tait-il d?j? le voleur qui devait ?tre un jour le voleur ? la main coup?e qu'il ?tait devenu? Question sans r?ponse! On se perd dans ces gouffres de myst?re qu'on appelle la nature humaine. Les somnambules donnent quelquefois des bagues, et cela ne prouve rien. Pour ma part, j'en ai connu une (une jeune fille) qui avait donn? la sienne ? un homme coupable du m?me crime que Riculf sur Lasth?nie, et qui avait volontairement ?pous? l'effroyable fianc? de son sommeil, quoique avec une horreur invincible Ne voulant pas avoir ? rougir devant cet homme, la noble fille ?tait morte apr?s des ann?es, mari?e, en lui gardant une ?pouvantable fid?lit?.

Mme de Ferjol, qui n'avait jamais entendu parler de somnambulisme dans sa solitude des C?vennes, resta stup?faite au r?cit de l'abb? de la Trappe. Elle ?tait m?dus?e par le crime de cet homme-fl?au qui avait pass? dans sa vie et celle de sa fille comme un vampire, et qui, de la monstruosit? tombant dans l'ignominie, avait fini par cette vilet? d'?tre un voleur.

Ici, la femme de race revint du fond de la m?re indign?e, et l'id?e, l'abjecte id?e du voleur, lui sembla plus insupportable ? admettre que le crime m?me sur Lasth?nie, consomm? l?chement pendant le sommeil. Elle douta un instant de cette derni?re turpitude, qui lui souillait deux fois sa fille. Mais l'abb? de Bric-quebec lui dit que la main coup?e ?tait bien la main du capucin Riculf, et que le malheureux, en effet, avait ?t? r?ellement un des premiers bandits du si?cle. Quand Agathe l'avait rencontr? descendant les marches de cet escalier qui avait vu son crime, et laissant derri?re lui le grand calvaire plac? ? la sortie du bourg, il ?tait all? ? tous les vices! Ils cuisaient alors dans la chaudi?re o? la R?volution bouillait, pr?te ? d?border sur le monde. C'?tait l'heure o? l'?glise elle-m?me avait besoin de pers?cution, et de se retremper dans le sang des martyrs. Quand Riculf sortait, par un crime, de son ordre, chabot, le capucin de la R?volution, en sortait peut-?tre aussi Mais Riculf avait cette sup?riorit? sur Chabot, qu'il s'?tait repenti, plus tard.





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