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Les Diaboliques

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Baucis! Baucis! Hum! Monsieur interrompit le docteur Torty, en passant brusquement son index en crochet sur toute la longueur de son nez de perroquet (un de ses gestes), ne trouvez-vous pas, voyons, quelle a moins lair dune Baucis que dune lady Macbeth, cette gaillarde-l??

Docteur, mon cher et adorable docteur, repris-je, avec toutes sortes de c?lineries dans la voix, vous allez me dire tout ce que vous savez du comte et de la comtesse de Savigny?

Le m?decin est le confesseur des temps modernes, fit le docteur, avec un ton solennellement goguenard. Il a remplac? le pr?tre, Monsieur, et il est oblig? au secret de la confession comme le pr?tre

Il me regarda malicieusement, car il connaissait mon respect et mon amour pour les choses du catholicisme, dont il ?tait lennemi. Il cligna l?il. Il me crut attrap?.

Et il va le tenir comme le pr?tre! ajouta-t-il, avec ?clat, et en riant de son rire le plus cynique. Venez par ici. Nous allons causer.

Et il memmena dans la grande all?e darbres qui borde, par ce c?t?, le Jardin des Plantes et le boulevard de lH?pital L?, nous nous ass?mes sur. un banc ? dossier vert, et il commen?a :

Mon cher, cest l? une histoire quil faut aller chercher d?j? loin, comme une balle perdue sous des chairs revenues; car loubli, cest comme une chair de choses vivantes qui se reforme par-dessus les ?v?nements et qui emp?che den voir rien, den soup?onner rien au bout dun certain temps, m?me la place. C?tait dans les premi?res ann?es qui suivirent la Restauration. Un r?giment de la Garde passa par la ville de V ; et, ayant ?t? oblig?s dy rester deux jours pour je ne sais quelle raison militaire, les officiers de ce r?giment savis?rent de donner un assaut darmes, en lhonneur de la ville. La ville, en effet, avait bien tout ce quil fallait pour que ces officiers de la Garde lui fissent honneur et f?te. Elle ?tait, comme on disait alors, plus royaliste que le Roi. Proportion gard?e avec sa dimension (ce nest gu?re quune ville de cinq ? six mille ?mes), elle foisonnait de noblesse. Plus de trente jeunes gens de ses meilleures familles servaient alors, soit aux Gardes-du-Corps, soit ? ceux de Monsieur, et les officiers du r?giment en passage ? V les connaissaient presque tous. Mais, la principale raison qui d?cida de cette martiale f?te dun assaut, fut la r?putation dune ville qui s?tait appel?e la bretteuse et qui ?tait encore, dans ce moment-l?, la ville la plus bretteuse de France. La R?volution de 1789 avait eu beau enlever aux nobles le droit de porter l?p?e, ? V ils prouvaient que sils ne la portaient plus, ils pouvaient toujours sen servir. Lassaut donn? par les officiers fut tr?s brillant. On y vit accourir toutes les fortes lames du pays, et m?me tous les amateurs, plus jeunes dune g?n?ration, qui navaient pas cultiv?, comme on le cultivait autrefois, un art aussi compliqu? et aussi difficile que lescrime; et tous montr?rent un tel enthousiasme pour ce maniement de l?p?e, la gloire de nos p?res, quun ancien pr?v?t du r?giment, qui avait fait trois ou quatre fois son temps et dont le bras ?tait couvert de chevrons, simagina que ce serait une bonne place pour y finir ses jours quune salle darmes quon ouvrirait ? V ; et le colonel, ? qui il communiqua et qui approuva son dessein, lui d?livra son cong? et ly laissa.

Ce pr?v?t, qui sappelait Stassin en son nom de famille, et La Pointe-au-corps en son surnom de guerre, avait eu l? tout simplement une id?e de g?nie. Depuis longtemps, il ny avait plus ? V de salle darmes correctement tenue; et c?tait m?me une de ces choses dont on ne parlait quavec m?lancolie entre ces nobles, oblig?s de donner eux-m?mes des le?ons ? leurs fils ou de les leur faire donner par quelque compagnon revenu du service, qui savait ? peine ou qui savait mal ce quil enseignait. Les habitants de V se piquaient d?tre difficiles. Ils avaient, r?ellement le feu sacr?. Il ne leur suffisait pas de tuer leur homme; ils voulaient le tuer savamment et artistement, par principes. Il fallait, avant tout, pour eux, quun homme, comme ils disaient, f?t beau sous les armes, et ils navaient quun profond m?pris pour ces robustes maladroits, qui peuvent ?tre tr?s dangereux sur le terrain, mais qui ne sont pas au strict et vrai mot, ce quon appelle des tireurs. La Pointe-au-corps, qui avait ?t? un tr?s bel homme dans sa jeunesse; et qui l?tait encore, qui, au camp de Hollande, et bien jeune alors, avait battu ? plate couture tous les autres pr?v?ts et remport? un prix de deux fleurets et de deux masques mont?s en argent, ?tait, lui, justement un de ces tireurs comme les ?coles nen peuvent produire, si la nature ne leur a pr?par? dexceptionnelles organisations. Naturellement, il fut ladmiration de V , et bient?t mieux. Rien n?galise comme l?p?e. Sous lancienne monarchie, les rois anoblissaient les hommes qui leur apprenaient ? la tenir. Louis XV, si je men souviens bien, navait-il pas donn? ? Danet, son ma?tre, qui nous a laiss? un livre sur lescrime, quatre de ses fleurs de lys, entre deux ?p?es crois?es, pour mettre dans son ?cusson? Ces gentilshommes de province, qui sentaient encore ? plein nez leur monarchie, furent en peu de temps de pair ? compagnon avec le vieux pr?v?t, comme sil e?t ?t? lun des leurs.

Jusque-l?, c?tait bien, et il ny avait qu? f?liciter Stassin, dit La Pointe-au-corps, de sa bonne fortune; mais, malheureusement, ce vieux pr?v?t navait pas quun c?ur de maroquin rouge sur le plastron capitonn? de peau blanche dont il couvrait sa poitrine, quand il donnait magistralement sa le?on Il se trouva quil en avait un autre par dessous, lequel se mit ? faire des siennes dans cette ville de V , o? il ?tait venu chercher le havre de gr?ce de sa vie. Il parait que le c?ur dun soldat est toujours fait avec de la poudre. Or, quand le temps a s?ch? la poudre, elle nen prend que mieux. A V , les femmes sont si g?n?ralement jolies, que l?tincelle ?tait partout pour la poudre s?ch?e de mon vieux pr?v?t. Aussi, son histoire se termina-t-elle comme celle dun grand nombre de vieux soldats. Apr?s avoir roul? dans toutes les contr?es de lEurope, et pris le menton et la taille de toutes les filles que le diable avait mises sur son chemin, lancien soldat du premier Empire consomma sa derni?re fredaine en ?pousant, ? cinquante ans pass?s, avec toutes les formalit?s et les sacrements de la chose, ? la municipalit? et ? l?glise, une grisette de V ; laquelle, bien entendu je connais les grisettes de ce pays-l?; jen ai assez accouch? pour les conna?tre! lui campa un enfant, bel et bien au bout de ses neuf mois, jour pour jour; et cet enfant, qui ?tait une fille, nest rien moins, mon cher, que la femme ? lair de d?esse qui vient de passer, en nous frisant insolemment du vent de sa robe, et sans prendre plus garde ? nous que si nous navions pas ?t? l?!

La comtesse de Savigny! m?criai-je.

Oui, la comtesse de Savigny, tout au long, elle-m?me! Ah! il ne faut pas regarder aux origines, pas plus pour les femmes que pour les nations; il ne faut regarder au berceau de personne. Je me rappelle avoir vu ? Stockholm celui de Charles XII, qui ressemblait ? une mangeoire de cheval grossi?rement colori?e en rouge, et qui n?tait pas m?me daplomb sur ses quatre piquets. Cest de l? quil ?tait sorti, cette temp?te! Au fond, tous les berceaux sont des cloaques dont on est oblig? de changer le linge plusieurs fois par jour; et cela nest jamais po?tique, pour ceux qui croient ? la po?sie, que lorsque lenfant ny est plus.

Et, pour appuyer son axiome, le docteur, ? cette place de son r?cit, frappa sa cuisse dun de ses gants de daim, quil tenait par le doigt du milieu; et le daim claqua sur la cuisse, de mani?re ? prouver ? ceux qui comprennent la musique que le bonhomme ?tait encore rudement muscl?.

Il attendit. Je navais pas ? le contrarier dans sa philosophie. Voyant que je ne disais rien, il continua :

Comme tous les vieux soldats, du reste, qui aiment jusquaux enfants des autres, La Pointe-au-corps dut raffoler du sien. Rien d?tonnant ? cela. Quand un homme d?j? sur l?ge a un enfant, il laime mieux que sil ?tait jeune, car la vanit?, qui double tout, double aussi le sentiment paternel. Tous les vieux roquentins que jai vus, dans ma vie, avoir tardivement un enfant, adoraient leur prog?niture, et ils en ?taient comiquement fiers comme dune action d?clat. Persuasion de jeunesse, que la nature, qui se moquait deux, leur coulait au c?ur! Je ne connais quun bonheur plus grisant et une fiert? plus dr?le : cest quand, au lieu dun enfant, un vieillard, dun coup, en fait deux! La Pointe-au-corps neut pas cet orgueil paternel de deux jumeaux; mais il est vrai de dire quil y avait de quoi tailler deux enfants dans le sien. Sa fille vous venez de la voir; vous savez donc si elle a tenu ses promesses! ?tait un merveilleux enfant pour la force et la beaut?. Le premier soin du vieux pr?v?t fut de lui chercher un parrain parmi tous ces nobles, qui hantaient perp?tuellement sa salle darmes; et il choisit, entre tous, le comte dAvice, le doyen de tous ces batteurs de fer et de pav?, qui, pendant l?migration, avait ?t? lui-m?me pr?v?t ? Londres, ? plusieurs guin?es la le?on. Le comte dAvice de Sort?ville-en-Beaumont, d?j? chevalier de Saint-Louis et capitaine de dragons avant la R?volution, pour le moins, alors, septuag?naire, boutonnait encore les jeunes gens et leur donnait ce quon appelle, en termes de salle, de superbes capotes. C?tait un vieux narquois, qui avait des railleries en action f?roces. Ainsi, par exemple, il aimait ? passer son carrelet ? la flamme dune bougie, et quand il, en avait, de cette fa?on, durci la lame, il appelait ce dur fleuret, qui ne pliait plus et vous cassait le sternum ou les c?tes, lorsquilvous touchait, du nom insolent de chasse-coquin. Il prisait beaucoup La Pointe-au-corps, quil tutoyait. La fille dun homme comme toi lui disait-il ne doit se nommer que comme l?p?e dun preux. Appelons-la Haute-Claire! Et ce fut le nom quil lui donna. Le cur? de V fit bien un peu la grimace ? ce nom inaccoutum?, que navaient jamais entendu les fonts de son ?glise; mais, comme le parrain ?tait monsieur le comte dAvice et quil y aura toujours, malgr? les lib?raux et leurs piailleries, des accointances indestructibles entre la noblesse et le clerg?; comme dun autre c?t?, on voit dans le calendrier romain une sainte nomm?e Claire, le nom de l?p?e dOlivier passa ? lenfant, sans que la ville de V sen ?m?t beaucoup. Un tel nom semblait annoncer une destin?e Lancien pr?v?t, qui aimait son m?tier presque autant que sa fille, r?solut de lui apprendre et de lui laisser son talent pour dot. Triste dot! maigre pitance! avec les m?urs modernes, que le pauvre diable de ma?tre darmes ne pr?voyait pas! D?s que lenfant put donc se tenir debout, il commen?a de la plier aux exercices de lescrime; et comme c?tait un marmot solide que cette fillette, avec des attaches et des articulations dacier fin, il la d?veloppa dune si ?trange mani?re, qu? dix ans, elle semblait en avoir d?j? quinze, et quelle faisait admirablement sa partie avec son p?re et les plus forts tireurs de la ville de V On ne parlait partout que de la petite Hauteclaire Stassin, qui, plus tard, devait devenir Mademoiselle Hauteclaire Stassin. C?tait surtout, comme vous vous en doutez, de la part des jeunes demoiselles de la ville, dans la soci?t? de laquelle, tout bien quil f?t avec les p?res, la fille de Stassin, dit La Pointe-au-corps, ne pouvait d?cemment aller, une incroyable, ou plut?t une tr?s croyable curiosit?, m?l?e de d?pit et denvie. Leurs p?res et leurs fr?res en parlaient avec ?tonnement et admiration devant elles, et elles auraient voulu voir de pr?s cette Saint-Georges femelle, dont la beaut?, disaient-ils, ?galait le talent descrime. Elles ne la voyaient que de loin et ? distance. Jarrivais alors ? V , et jai ?t? souvent le t?moin de ces curiosit?s ardentes. La Pointe-au-corps, qui avait, sous lEmpire, servi dans les hussards, et qui, avec sa salle darmes, gagnait gros dargent, s?tait permis dacheter un cheval pour donner des le?ons d?quitation ? sa fille; et comme il dressait aussi ? lann?e de jeunes chevaux pour les habitu?s de sa salle, il se promenait souvent ? cheval, avec Hauteclaire, dans les routes qui rayonnent de la ville et qui lenvironnent. Je les y ai rencontr?s maintes fois, en revenant de mes visites de m?decin, et cest dans ces rencontres que je pus surtout juger de lint?r?t, prodigieusement enflamm?, que cette grande jeune fille, si h?tivement d?velopp?e, excitait dans les autres jeunes filles du pays. J?tais toujours, par voies et chemins en ce temps-l?, et je my croisais fr?quemment avec les voitures de leurs parents, allant en visite, avec elles, ? tous les ch?teaux dalentour. Eh bien, vous ne pourrez jamais vous figurer avec quelle avidit?, et m?me avec quelle imprudence, je les voyais se pencher et se pr?cipiter aux porti?res d?s que Mlle Hauteclaire Stassin apparaissait, trottant ou galopant dans la perspective dune route, brodequin ? botte avec son p?re. Seulement, c?tait ? peu pr?s inutile; le lendemain, c?taient presque toujours des d?ceptions et des regrets quelles mexprimaient dans mes visites du matin ? leurs m?res, car elles navaient jamais bien vu que la tournure de cette fille, faite pour lamazone, et qui la portait comme vous qui venez de la voir pouvez le supposer, mais dont le visage ?tait toujours plus ou moins cach? dans un voile gros bleu trop ?pais. Mlle Hauteclaire Stassin n?tait gu?re connue que des hommes de la ville de V Toute la journ?e le fleuret ? la main, et la figure sous les mailles de son masque darmes quelle n?tait pas beaucoup pour eux, elle ne sortait gu?re de la salle de son p?re, qui commen?ait ? senrudir et quelle rempla?ait souvent pour la le?on. Elle se montrait tr?s rarement dans la rue, et les femmes comme il faut ne pouvaient la voir que l?, ou encore le dimanche ? la messe; mais, le dimanche ? la messe, comme dans la rue, elle ?tait presque aussi masqu?e que dans la salle de son p?re, la dentelle de son voile noir ?tant encore plus sombre et plus serr?e que les mailles de son masque de fer. Y avait-il de laffectation dans cette mani?re de se montrer ou de se cacher, qui excitait les imaginations curieuses? Cela ?tait bien possible; mais qui le savait? qui pouvait le dire? Et cette jeune fille, qui continuait le masque par le voile, n?tait-elle pas encore plus imp?n?trable de caract?re que de visage, comme la suite ne la que trop prouv??

Il est bien entendu, mon tr?s cher, que je suis oblig? de passer rapidement sur tous les d?tails de cette ?poque, pour arriver plus vite au moment o? r?ellement cette histoire commence. Mlle Hauteclaire avait environ dix-sept ans. Lancien beau, La Pointe-au-corps, devenu tout ? fait un bonhomme, veuf de sa femme, et tu? moralement par la R?volution de Juillet, laquelle fit partir les nobles en deuil pour leurs ch?teaux et vida sa salle, tracassait vainement ses gouttes qui navaient pas peur de ses appels du pied, et sen allait au grand trot vers le cimeti?re. Pour un m?decin qui avait le diagnostic, c?tait s?r Cela se voyait. Je ne lui en promettais pas pour longtemps, quand, un matin, fut amen? ? sa salle darmes, par le vicomte de Taillebois et le chevalier de Mesnilgrand, un jeune homme du pays ?lev? au loin, et qui revenait habiter le ch?teau de son p?re, mort r?cemment. C?tait le comte Serlon de Savigny, le pr?tendu (disait la ville de V dans son langage de petite ville) de Mlle Delphine de Cantor. Le comte de Savigny ?tait certainement un des plus brillants et des plus piaffants jeunes gens de cette ?poque de jeunes gens qui piaffaient tous, car il y avait (? V comme ailleurs) de la vraie jeunesse, dans ce vieux monde. A pr?sent, il ny en a plus. On lui avait beaucoup parl? de la fameuse Hauteclaire Stassin, et il avait voulu voir ce miracle. Il la trouva ce quelle ?tait, une admirable jeune fille, piquante et provocante en diable dans ses chausses de soie tricot?es, qui mettaient en relief ses formes de Pallas de Velletri, et dans son corsage de maroquin noir, qui pin?ait, en craquant, sa taille robuste et d?coupl?e, une de ces tailles que les Circassiennes nobtiennent quen emprisonnant leurs jeunes filles dans une ceinture de cuir, que le d?veloppement seul de leur corps doit briser. Hauteclaire Stassin ?tait s?rieuse comme une Clorinde. Il la regarda donner sa le?on, et il lui demanda de croiser le fer avec elle. Mais il ne fut point le Tancr?de de la situation, le comte de Savigny! Mlle Hauteclaire Stassin plia ? plusieurs reprises son ?p?e en faucille sur le c?ur du beau Serlon, et elle ne fut pas touch?e une seule fois.

On ne peut pas vous toucher, Mademoiselle, lui dit-il, avec beaucoup de gr?ce. Serait-ce un augure?

Lamour-propre, dans ce jeune homme, ?tait-il, d?s ce soir-l?, vaincu par lamour?

Cest ? partir de ce soir-l?, du reste, que le comte de Savigny vint, tous les jours, prendre une le?on darmes ? la salle de La Pointe-au-corps. Le ch?teau du comte n?tait qu? la distance de quelques lieues. Il les avait bient?t aval?es, soit ? cheval, soit en voiture, et personne ne le remarqua dans ce nid bavard dune petite ville o? lon ?pinglait les plus petites choses du bout de la langue, mais o? lamour de lescrime expliquait tout. Savigny ne fit de confidences ? personne. Il ?vita m?me de venir prendre sa le?on aux m?mes heures que les autres jeunes gens de la ville. C?tait un gar?on qui ne manquait pas de profondeur, ce Savigny Ce qui se passa entre lui et Hauteclaire, sil se passa quelque chose, aucun, ? cette ?poque, ne la su ou ne sen douta. Son mariage avec Mlle Delphine de Cantor, arr?t? par les parents des deux familles, il y avait des ann?es, et trop avanc? pour ne pas se conclure, saccomplit trois mois apr?s le retour du comte de Savigny; et m?me ce fut l? pour lui une occasion de vivre tout un mois ? V , pr?s de sa fianc?e, chez laquelle il passait, en coupe r?gl?e, toutes les journ?es, mais do?, le soir, il sen allait tr?s r?guli?rement prendre sa le?on

Comme tout le monde, Mlle Hauteclaire entendit, ? l?glise paroissiale de V , proclamer les bans du comte de Savigny et de Mlle de Cantor; mais, ni son attitude, ni sa physionomie, ne r?v?l?rent quelle pr?t ? ces d?clarations publiques un int?r?t quelconque. Il est vrai que nul des assistants ne se mit ? laff?t pour lobserver. Les observateurs n?taient pas n?s encore sur cette question, qui sommeillait, dune liaison possible entre Savigny et la belle Hauteclaire. Le mariage c?l?br?, la comtesse alla s?tablir ? son ch?teau, fort tranquillement, avec son mari, lequel ne renon?a pas pour cela ? ses habitudes citadines et vint ? la ville tous les jours. Beaucoup de ch?telains des environs faisaient comme lui, dailleurs. Le temps s?coula. Le vieux La Pointe-au-corps mourut. Ferm?e quelques instants, sa salle se rouvrit. Mlle Hauteclaire Stassin annon?a quelle continuerait les le?ons de son p?re; et, loin davoir moins d?l?ves par le fait de cette mort, elle en eut davantage. Les hommes sont tous les m?mes. L?tranget? leur d?pla?t, dhomme ? homme, et les blesse; mais si l?tranget? porte des jupes, ils en raffolent. Une femme qui fait ce que fait un homme, le ferait-elle beaucoup moins bien, aura toujours sur lhomme, en France, un avantage marqu?. Or, Mlle Hauteclaire Stassin, pour ce quelle faisait, le faisait beaucoup mieux. Elle ?tait devenue beaucoup plus forte que son p?re. Comme d?monstratrice, ? la le?on, elle ?tait incomparable, et comme beaut? de jeu, splendide. Elle avait des coups irr?sistibles, de ces coups qui ne sapprennent pas plus que le coup darchet ou le d?manch? du violon et quon ne peut mettre, par enseignement, dans la main de personne. Je ferraillais un peu dans ce temps, comme tout ce monde dont j?tais entour?, et javoue quen ma qualit? damateur, elle me charmait avec de certaines passes. Elle avait, entre autres, un d?gag? de quarte en tierce qui ressemblait ? de la magie. Ce n?tait plus l? une ?p?e qui vous frappait, c?tait une balle! Lhomme le plus rapide ? la parade ne fouettait que le vent, m?me quand elle lavait pr?venu quelle allait d?gager, et la botte lui arrivait, in?vitable, au d?faut de l?paule et de la poitrine. On navait pas rencontr? de fer! Jai vu des tireurs devenir fous de ce coup, quils appelaient de lescamotage, et ils en auraient aval? leur fleuret de fureur! Si elle navait pas ?t? femme, on lui aurait diablement cherch? querelle pour ce coup-l?. A un homme, il aurait rapport? vingt duels.

Du reste, m?me ? part ce talent ph?nom?nal si peu fait pour une femme, et dont elle vivait noblement, c?tait vraiment un ?tre tr?s int?ressant que cette jeune fille pauvre, sans autre ressource que son fleuret, et qui, par le fait de son ?tat, se trouvait m?l?e aux jeunes gens les plus riches de la ville, parmi lesquels il y en avait de tr?s mauvais sujets et de tr?s fats, sans que sa fleur de bonne renomm?e en souffr?t. Pas plus ? propos de Savigny qu? propos de personne, la r?putation de Mlle Hauteclaire Stassin ne fut effleur?e Il parait pourtant que cest une honn?te fille, disaient les femmes comme il faut, comme elles lauraient dit dune actrice. Et moi-m?me, puisque jai commenc? ? vous parler de moi, moi-m?me, qui me piquais dobservation, j?tais, sur le chapitre de la vertu de Hauteclaire, de la m?me opinion que toute la ville. Jallais quelquefois ? la salle darmes, et avant et apr?s le mariage de M. de Savigny, je ny avais jamais vu quune jeune fille grave, qui faisait sa fonction avec simplicit?. Elle ?tait, je dois le dire, tr?s imposante, et elle avait mis tout le monde sur le pied du respect avec elle, n?tant, elle, ni famili?re, ni abandonn?e avec qui que ce f?t. Sa physionomie, extr?mement fi?re, et qui navait pas alors cette expression passionn?e dont vous venez d?tre si frapp?, ne trahissait ni chagrin, ni pr?occupation, ni rien enfin de nature ? faire pr?voir, m?me de la mani?re la plus lointaine, la chose ?tonnante qui, dans latmosph?re dune petite ville, tranquille et routini?re, fit leffet dun coup de canon et cassa les vitres





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