.

Les Diaboliques

( 7 26)



Chapitre 4

Jai ou? dire souvent ? des moralistes, grands exp?rimentateurs de la vie, dit le comte de Ravila, que le plus fort de tous nos amours nest ni le premier, ni le dernier, comme beaucoup le croient; cest le second. Mais en fait damour, tout est vrai et tout est faux, et, du reste, cela naura pas ?t? pour moi Ce que vous me demandez, Mesdames, et ce que jai, ce soir, ? vous raconter, remonte au plus bel instant de ma jeunesse. Je n?tais plus pr?cis?ment ce quon appelle un jeune homme, mais j?tais un homme jeune, et, comme disait un vieil oncle ? moi, chevalier de Malte, pour d?signer cette ?poque de la vie, javais fini mes caravanes. En pleine force donc, je me trouvais en pleine relation aussi, comme on dit si joliment en Italie, avec une femme que vous connaissez toutes et que vous avez toutes admir?e

Ici le regard que se jet?rent en m?me temps, chacune ? toutes les autres, ce groupe de femmes qui aspiraient les paroles de ce vieux serpent, fut quelque chose quil faut avoir vu, car cest inexprimable.

Cette femme ?tait bien, continua Ravila, tout ce que vous pouvez imaginer de plus distingu?, dans tous les sens que lon peut donner ? ce mot. Elle ?tait jeune, riche, dun nom superbe, belle, spirituelle, dune large intelligence dartiste, et naturelle avec cela, comme on lest dans votre monde, quand on lest Dailleurs, nayant, dans ce monde-l?, dautre pr?tention que celle de me plaire et de se d?vouer; que de me para?tre la plus tendre des ma?tresses et la meilleure des amies.

Je n?tais pas, je crois, le premier homme quelle e?t aim? Elle avait d?j? aim? une fois, et ce n?tait pas son mari; mais ?avait ?t? vertueusement, platoniquement, utopiquement, de cet amour qui exerce le c?ur plus quil ne le remplit; qui en pr?pare les forces pour un autre amour qui doit toujours bient?t le suivre; de cet amour dessai, enfin, qui ressemble ? la messe blanche que disent les jeunes pr?tres pour sexercer ? dire, sans se tromper, la vraie messe, la messe consacr?e Lorsque jarrivai dans sa vie, elle nen ?tait encore qu? la messe blanche. Cest moi qui fus la v?ritable messe, et elle la dit alors avec toutes les c?r?monies de la chose et somptueusement, comme un cardinal.

A ce mot-l?, le plus joli rond de sourires tourna sur ces douze d?licieuses bouches attentives, comme une ondulation circulaire sur la surface limpide dun lac Ce fut rapide, mais ravissant!

C?tait vraiment un ?tre ? part! reprit le comte. Jai vu rarement plus de bont? vraie, plus de piti?, plus de sentiments excellents, jusque dans la passion qui, comme vous le savez, nest pas toujours bonne. Je nai jamais vu moins de man?ge, moins de pruderie et de coquetterie, ces deux choses si souvent emm?l?es dans les femmes, comme un ?cheveau dans lequel la griffe du chat aurait pass? Il ny avait point de chat en celle-ci Elle ?tait ce que ces diables de faiseurs de livres, qui nous empoisonnent de leurs mani?res de parler, appelleraient une nature primitive, par?e par la civilisation; mais elle nen avait que les luxes charmants, et pas une seule de ces petites corruptions qui nous paraissent encore plus charmantes que ces luxes

?tait-elle brune? interrompit tout ? coup et ? br?le-pourpoint la duchesse, impatient?e de toute cette m?taphysique.

Ah! vous ny voyez pas assez clair! dit Ravila finement.

Oui, elle ?tait brune, brune de cheveux jusquau noir le plus jais, le plus miroir d?b?ne que jaie jamais vu reluire sur la voluptueuse convexit? lustr?e dune t?te de femme, mais elle ?tait blonde de teint, et cest au teint et non aux cheveux quil faut juger si on est brune ou blonde, ajouta le grand observateur, qui navait pas ?tudi? les femmes seulement pour en faire des portraits. C?tait une blonde aux cheveux noirs

Toutes les t?tes blondes de cette table, qui ne l?taient, elles, que de cheveux, firent un mouvement imperceptible. Il ?tait ?vident que pour elles lint?r?t de lhistoire diminuait d?j?.

Elle avait les cheveux de la Nuit, reprit Ravila, mais sur le visage de lAurore, car son visage resplendissait de cette fra?cheur incarnadine, ?blouissante et rare, qui avait r?sist? ? tout dans cette vie nocturne de Paris dont elle vivait depuis des ann?es, et qui br?le tant de roses ? la flamme de ses cand?labres. Il semblait que les siennes sy fussent seulement embras?es, tant sur ses joues et sur ses l?vres le carmin en ?tait presque lumineux! Leur double ?clat saccordait bien, du reste, avec le rubis quelle portait habituellement sur le front, car, dans ce temps-l?, on se coiffait en ferronni?re, ce qui faisait dans son visage, avec ses deux yeux incendiaires dont la flamme emp?chait de voir la couleur, comme un triangle de trois rubis! Elanc?e, mais robuste, majestueuse m?me, taill?e pour ?tre la femme dun colonel de cuirassiers, son mari n?tait alors chef descadron que dans la cavalerie l?g?re, elle avait, toute grande dame quelle f?t, la sant? dune paysanne qui boit du soleil par la peau, et elle avait aussi lardeur de ce soleil bu, autant dans l?me que dans les veines, oui, pr?sente et toujours pr?te Mais voici o? l?trange commen?ait! Cet ?tre puissant et ing?nu, cette nature purpurine et pure comme le sang qui arrosait ses belles joues et rosait ses bras, ?tait le croirez-vous? maladroite aux caresses

Ici quelques yeux se baiss?rent, mais se relev?rent, malicieux

Maladroite aux caresses comme elle ?tait imprudente dans la vie, continua Ravila, qui ne pesa pas plus que cela sur le renseignement. Il fallait que lhomme quelle aimait lui enseign?t incessamment deux choses quelle na jamais apprises, du reste ? ne pas se perdre vis-?-vis dun monde toujours arm? et toujours implacable, et ? pratiquer dans lintimit? le grand art de lamour, qui emp?che lamour de mourir. Elle avait cependant lamour; mais lart de lamour lui manquait C?tait le contraire de tant de femmes qui nen ont que lart! Or, pour comprendre et appliquer la politique du Prince, il faut ?tre d?j? Borgia. Borgia pr?c?de Machiavel. Lun est po?te; lautre, le critique. Elle n?tait nullement Borgia. C?tait une honn?te femme amoureuse, na?ve, malgr? sa colossale beaut?, comme la petite fille du dessus de porte, qui, ayant soif, veut prendre dans sa main de leau de la fontaine, et qui, haletante, laisse tout tomber ? travers ses doigts, et reste confuse

C?tait presque joli, du reste, que le contraste de cette confusion et de cette gaucherie avec cette grande femme passionn?e, qui, ? la voir dans le monde, e?t tromp? tant dobservateurs, qui avait tout de lamour, m?me le bonheur, mais qui navait pas la puissance de le rendre comme on le lui donnait. Seulement je n?tais pas alors assez contemplateur pour me contenter de ce joli dartiste, et cest m?me la raison qui, ? certains jours, la rendait inqui?te, jalouse et violente, tout ce quon est quand on aime, et elle aimait! Mais, jalousie, inqui?tude, violence, tout cela mourait dans lin?puisable bont? de son c?ur, au premier mal quelle voulait ou quelle croyait faire, maladroite ? la blessure comme ? la caresse! Lionne, dune esp?ce inconnue, qui simaginait avoir des griffes, et qui, quand elle voulait les allonger, nen trouvait jamais dans ses magnifiques pattes de velours. Cest avec du velours quelle ?gratignait!

O? va-t-il en venir? dit la comtesse de Chiffrevas ? sa voisine, car, vraiment, ce ne peut pas ?tre l? le plus bel amour de Don Juan!

Toutes ces compliqu?es ne pouvaient croire ? cette simplicit?!

Nous vivions donc, dit Ravila, dans une intimit? qui avait parfois des orages, mais qui navait pas de d?chirements, et cette intimit? n?tait, dans cette ville de province quon appelle Paris, un myst?re pour personne La marquise elle ?tait marquise

Il y en avait trois ? cette table, et brunes de cheveux aussi. Mais elles ne cill?rent pas. Elles savaient trop que ce n?tait pas delles quil parlait Le seul velours quelles eussent, ? toutes les trois, ?tait sur la l?vre sup?rieure de lune delles, l?vre voluptueusement estomp?e, qui, pour le moment, je vous jure, exprimait pas mal de d?dain.

Et marquise trois fois, comme les pachas peuvent ?tre pachas ? trois queues! continua Ravila, ? qui la verve venait. La marquise ?tait de ces femmes qui ne savent rien cacher et qui, quand elles le voudraient, ne le pourraient pas. Sa fille m?me, une enfant de treize ans, malgr? son innocence, ne sapercevait que trop du sentiment que sa m?re avait pour moi. Je ne sais quel po?te a demand? ce que pensent de nous les filles dont nous avons aim? les m?res. Question profonde! que je me suis souvent faite quand je surprenais le regard despion, noir et mena?ant, embusqu? sur moi, du fond des grands yeux sombres de cette fillette. Cette enfant, dune r?serve farouche, qui le plus souvent quittait le salon quand je venais et qui se mettait le plus loin possible de moi quand elle ?tait oblig?e dy rester, avait pour ma personne une horreur presque convulsive quelle cherchait ? cacher en elle, mais qui, plus forte quelle, la trahissait Cela se r?v?lait dans dimperceptibles d?tails, mais dont pas un ne m?chappait. La marquise, qui n?tait pourtant pas une observatrice, me disait sans cesse : Il faut prendre garde, mon ami. Je crois ma fille jalouse de vous

Jy prenais garde beaucoup plus quelle.

Cette petite aurait ?t? le diable en personne, je laurais bien d?fi?e de lire dans mon jeu Mais le jeu de sa m?re ?tait transparent. Tout se voyait dans le miroir pourpre de ce visage, si souvent troubl?! A lesp?ce de haine de la fille, je ne pouvais memp?cher de penser quelle avait surpris le secret de sa m?re ? quelque ?motion exprim?e, dans quelque regard trop noy?, involontairement, de tendresse. C?tait, si vous voulez le savoir, une enfant ch?tive, parfaitement indigne du moule splendide do? elle ?tait sortie, laide, m?me de laveu de sa m?re, qui ne len aimait que davantage; une petite topaze br?l?e que vous dirai-je? une esp?ce de maquette en bronze, mais avec des yeux noirs Une magie! Et qui, depuis

Il sarr?ta apr?s cet ?clair comme sil avait voulu l?teindre et quil en e?t trop dit Lint?r?t ?tait revenu g?n?ral, perceptible, tendu, ? toutes les physionomies, et la comtesse avait dit m?me entre ses belles dents le mot de limpatience ?clair?e : Enfin!

Chapitre 5

Dans les commencements de ma liaison avec sa m?re, reprit le comte de Ravila, javais eu avec cette petite fille toutes les familiarit?s caressantes quon a avec tous les enfants Je lui apportais des sacs de drag?es. Je lappelais petite masque, et tr?s souvent, en causant avec sa m?re, je mamusais ? lui lisser son bandeau sur la tempe, un bandeau de cheveux malades, noirs, avec des reflets damadou, mais la petite masque, dont la grande bouche avait un joli sourire pour tout le monde, recueillait, repliait son sourire pour moi, fron?ait ?prement ses sourcils, et, ? force de se crisper, devenait dune petite masque un vrai masque rid? de cariatide humili?e, qui semblait, quand ma main passait sur son front, porter le poids dun entablement sous ma main.

Aussi bien, en voyant cette maussaderie toujours retrouv?e ? la m?me place et qui semblait une hostilit?, javais fini par laisser l? cette sensitive, couleur de souci, qui se r?tractait si violemment au contact de la moindre caresse et je ne lui parlais m?me plus! Elle sent bien que vous la volez, me disait la marquise. Son instinct lui dit que vous lui prenez une portion de lamour de sa m?re. Et quelquefois, elle ajoutait dans sa droiture : Cest ma conscience que cette enfant, et mon remords, sa jalousie.

Un jour, ayant voulu linterroger sur cet ?loignement profond quelle avait pour moi, la marquise nen avait obtenu que ces r?ponses bris?es, t?tues, stupides, quil faut tirer, avec un tire-bouchon dinterrogations r?p?t?es, de tous les enfants qui ne veulent rien dire Je nai rien je ne sais pas , et voyant la duret? de ce petit bronze, elle avait cess? de lui faire des questions, et, de lassitude, elle s?tait d?tourn?e

Jai oubli? de vous dire que cette enfant bizarre ?tait tr?s d?vote, dune d?votion sombre, espagnole, moyen ?ge, superstitieuse. Elle tordait autour de son maigre corps toutes sortes de scapulaires et se plaquait sur sa poitrine, unie comme le dos de la main, et autour de son cou bistr?, des tas de croix, de bonnes Vierges et de Saint-Esprits! Vous ?tes malheureusement un impie, me disait la marquise. Un jour, en causant, vous laurez peut-?tre scandalis?e. Faites attention ? tout ce que vous dites devant elle, je vous en supplie. Naggravez pas mes torts aux yeux de cet enfant envers qui je me sens d?j? si coupable! Puis, comme la conduite de cette petite ne changeait point, ne se modifiait point : Vous finirez par la ha?r, ajoutait la marquise inqui?te, et je ne pourrai pas vous en vouloir. Mais elle se trompait : je n?tais quindiff?rent pour cette maussade fillette, quand elle ne mimpatientait pas.

Javais mis entre nous la politesse quon a entre grandes personnes, et entre grandes personnes qui ne saiment point. Je la traitais avec c?r?monie, lappelant gros comme le bras : Mademoiselle , et elle me renvoyait un Monsieur glacial. Elle ne voulait rien faire devant moi qui p?t la mettre, je ne dis pas en valeur, mais seulement en dehors delle-m?me Jamais sa m?re ne put la d?cider ? me montrer un de ses dessins, ni ? jouer devant moi un air de piano. Quand je ly surprenais, ?tudiant avec beaucoup dardeur et dattention, elle sarr?tait court, se levait du tabouret et ne jouait plus

Une seule fois, sa m?re lexigeant (il y avait du monde), elle se pla?a devant linstrument ouvert avec un de ces airs victime qui, je vous assure, navait rien de doux, et elle commen?a je ne sais quelle partition avec des doigts abominablement contrari?s. J?tais debout ? la chemin?e, et je la regardais obliquement. Elle avait le dos tourn? de mon c?t?, et il ny avait pas de glace devant elle dans laquelle elle p?t voir que je la regardais Tout ? coup son dos (elle se tenait habituellement mal, et sa m?re lui disait souvent : Si tu te tiens toujours ainsi, tu finiras par te donner une maladie de poitrine ), tout ? coup son dos se redressa, comme si je lui avais cass? l?pine dorsale avec mon regard comme avec une balle; et abattant violemment le couvercle du piano, qui fit un bruit effroyable, en tombant, elle se sauva du salon On alla la chercher; mais ce soir-l?, on ne put jamais ly faire revenir.

Eh bien, il para?t que les hommes les plus fats ne le sont jamais assez, car la conduite de cette t?n?breuse enfant, qui mint?ressait si peu, ne me donna rien ? penser sur le sentiment quelle avait pour moi. Sa m?re, non plus. Sa m?re, qui ?tait jalouse de toutes les femmes de son salon, ne fut pas plus jalouse que je n?tais fat avec cette petite fille, qui finit par se r?v?ler dans un de ces faits que la marquise, lexpansion m?me dans lintimit?, p?le encore de la terreur quelle avait ressentie, et riant aux ?clats de lavoir ?prouv?e, eut limprudence de me raconter.

Il avait soulign?, par inflexion, le mot dimprudence comme e?t fait le plus habile acteur et en homme qui savait que tout lint?r?t de son histoire ne tenait plus quau fil de ce mot-l?!

Mais cela suffisait apparemment, car ces douze beaux visages de femmes s?taient renflamm?s dun sentiment aussi intense que les visages des Ch?rubins devant le tr?ne de Dieu. Est-ce que le sentiment de la curiosit? chez les femmes nest pas aussi intense que le sentiment de ladoration chez les Anges? Lui, les regarda tous, ces visages de Ch?rubins qui ne finissaient pas aux ?paules, et les trouvant ? point, sans doute, pour ce quil avait ? leur dire, il reprit vite et ne sarr?ta plus :

Oui, elle riait aux ?clats, la marquise, rien que dy penser! me dit-elle ? quelque temps de l?, lorsquelle me rapporta la chose; mais elle navait pas toujours ri! Figurez-vous, me conta-t-elle (je t?cherai de me rappeler ses propres paroles), que j?tais assise l? o? nous sommes maintenant. (C?tait sur une de ces causeuses quon appelait des dos-?-dos, le meuble le mieux invent? pour se bouder et se raccommoder sans changer de place.) Mais vous n?tiez pas o? vous voil?, heureusement! quand on mannon?a devinez qui? vous ne le devineriez jamais M. le cur? de Saint-Germain-des-Pr?s. Le connaissez-vous? Non! Vous nallez jamais ? la messe, ce qui est tr?s mal Comment pourriez-vous donc conna?tre ce pauvre vieux cur? qui est un saint, et qui ne met le pied chez aucune femme de sa paroisse, sinon quand il sagit dune qu?te pour ses pauvres ou pour son ?glise? Je crus tout dabord que c?tait pour cela quil venait.

Il avait dans le temps fait faire sa premi?re communion ? ma fille, et elle, qui communiait souvent, lavait gard? pour confesseur. Pour cette raison, bien des fois, depuis ce temps-l?, je lavais invit? ? d?ner, mais en vain. Quand il entra, il ?tait extr?mement troubl?, et je vis sur ses traits, dordinaire si placides, un embarras si peu dissimul? et si grand, quil me fut impossible de le mettre sur le compte de la timidit? toute seule, et que je ne pus memp?cher de lui dire pour premi?re parole : Eh! mon Dieu! quy a-t-il; monsieur le cur??

Il y a, me dit-il, Madame, que vous voyez lhomme le plus embarrass? quil y ait au monde. Voil? plus de cinquante ans que je suis dans le saint minist?re, et je nai jamais ?t? charg? dune commission plus d?licate et que je comprisse moins que celle que jai ? vous faire

Et il sassit, me demanda de faire fermer ma porte tout le temps de notre entretien. Vous sentez bien que toutes ces solennit?s meffrayaient un peu Il sen aper?ut.

Ne vous effrayez pas ? ce point, Madame, reprit-il; vous avez besoin de tout votre sang-froid pour m?couter et pour me faire comprendre, ? moi, la chose inou?e dont il sagit, et quen v?rit? je ne puis admettre Mademoiselle votre fille, de la part de qui je viens, est, vous le savez comme moi, un ange de puret? et de pi?t?. Je connais son ?me. Je la tiens dans mes mains depuis son ?ge de sept ans, et je suis persuad? quelle se trompe ? force dinnocence peut-?tre Mais, ce matin, elle est venue me d?clarer en confession quelle ?tait, vous ne le croirez pas, Madame, ni moi non plus, mais il faut bien dire le mot enceinte!

Je poussai un cri

Jen ai pouss? un comme vous dans mon confessionnal, ce matin, reprit le cur?, ? cette d?claration faite par elle avec toutes les marques du d?sespoir le plus sinc?re et le plus affreux! Je sais ? fond cette enfant. Elle ignore tout de la vie et du p?ch? Cest certainement de toutes les jeunes filles que je confesse celle dont je r?pondrais le plus devant Dieu. Voil? tout ce que je puis vous dire! Nous sommes, nous autres pr?tres, les chirurgiens des ?mes, et il nous faut les accoucher des hontes quelles dissimulent, avec des mains qui ne les blessent ni ne les tachent. Je lai donc, avec toutes les pr?cautions possibles, interrog?e, questionn?e, press?e de questions, cette enfant au d?sespoir, mais qui, une fois la chose dite, la faute avou?e, quelle appelle un crime et sa damnation ?ternelle, car elle se croit damn?e, la pauvre fille! ne ma plus r?pondu et sest obstin?ment renferm?e dans un silence quelle na rompu que pour me supplier de venir vous trouver, Madame, et de vous apprendre son crime, car il faut bien que maman le sache, a-t-elle dit, et jamais je naurai la force de le lui avouer!

J?coutais le cur? de Saint-Germain-des-Pr?s. Vous vous doutez bien avec quel m?lange de stup?faction et danxi?t?! Comme lui et encore plus que lui, je croyais ?tre s?re de linnocence de ma fille; mais les innocents tombent souvent, m?me par innocence Et ce quelle avait dit ? son confesseur n?tait pas impossible Je ny croyais pas Je ne voulais pas y croire; mais cependant ce n?tait pas impossible! Elle navait que treize ans, mais elle ?tait une femme, et cette pr?cocit? m?me mavait effray?e Une fi?vre, un transport de curiosit? me saisit.

Je veux et je vais tout savoir! dis-je ? ce bonhomme de pr?tre, ahuri devant moi et qui, en m?coutant, d?bordait dembarras son chapeau. Laissez-moi, monsieur le cur?. Elle ne parlerait pas devant vous. Mais je suis s?re quelle me dira tout que je lui arracherai tout, et que nous comprendrons alors ce qui est maintenant incompr?hensible!

Et le pr?tre sen alla l?-dessus, et d?s quil fut parti, je montai chez ma fille, nayant pas la patience de la faire demander et de lattendre.

Je la trouvai devant le crucifix de son lit, pas agenouill?e, mais prostern?e, p?le comme une morte, les yeux secs, mais tr?s rouges, comme des yeux qui ont beaucoup pleur?. Je la pris dans mes bras, lassis pr?s de moi, puis sur mes genoux, et je lui dis que je ne pouvais pas croire ce que venait de mapprendre son confesseur.





: 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 11 12 13 14 15 16 17 18 19 20 21 22 23 24 25 26