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Les Diaboliques

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Il se tut encore, ce dandy qui mavait racont?, sans le moindre dandysme, une histoire dune si triste r?alit?. Je r?vais sous limpression de cette histoire, et je comprenais que ce brillant vicomte de Brassard, la fleur non des pois, mais des plus fiers pavots rouges du dandysme, le buveur grandiose de claret, ? la mani?re anglaise, f?t comme un autre, un homme plus profond quil ne paraissait. Le mot me revenait quil mavait dit, en commen?ant, sur la tache noire qui, pendant toute sa vie, avait meurtri ses plaisirs de mauvais sujets quand tout ? coup, pour m?tonner davantage encore, il me saisit le bras brusquement :

Tenez! me dit-il, voyez au rideau!

Lombre svelte dune taille de femme venait dy passer en sy dessinant!

Lombre dAlberte! fit le capitaine. Le hasard est par trop moqueur ce soir, ajouta-t-il avec amertume.

Le rideau avait d?j? repris son carr? vide, rouge et lumineux. Mais le charron, qui, pendant que le vicomte parlait, avait travaill? ? son ?crou, venait de terminer sa besogne. Les chevaux de relais ?taient pr?ts et piaffaient, se sabotant de feu. Le conducteur de la voiture, bonnet dastracan aux oreilles, registre aux dents, prit les longes et senleva, et une fois hiss? sur sa banquette dimp?riale, cria, de sa voix claire, le mot du commandement, dans la nuit :

Roulez!

Et nous roul?mes, et nous e?mes bient?t d?pass? la myst?rieuse fen?tre, que je vois toujours dans mes r?ves, avec son rideau cramoisi.

Partie 2.
Le plus bel amour de Don Juan
Chapitre 1

Le meilleur r?gal du diable, cest une innocence.

(A.)

Il vit donc toujours, ce vieux mauvais sujet?

Par Dieu! sil vit! et par lordre de Dieu, Madame, fis-je en me reprenant, car je me souvins quelle ?tait d?vote, et de la paroisse de Sainte-Clotilde encore, la paroisse des ducs! Le roi est mort! Vive le roi! Disait-on sous lancienne monarchie avant quelle f?t cass?e, cette vieille porcelaine de S?vres. Don Juan, lui, malgr? toutes les d?mocraties, est un monarque quon ne cassera pas.

Au fait, le diable est immortel! dit-elle comme une raison quelle se serait donn?e.

Il a m?me

Qui? le diable?

Non, Don Juan soup?, il y a trois jours, en goguette. Devinez o??

A votre affreuse Maison-dOr, sans doute

Fi donc, Madame! Don Juan ny va plus il ny a rien l? ? fricasser pour sa grandesse. Le seigneur Don Juan a toujours ?t? un peu comme ce fameux moine dArnaud de Brescia qui, racontent les Chroniques, ne vivait que du sang des ?mes. Cest avec cela quil aime ? roser son vin de Champagne, et cela ne se trouve plus depuis longtemps dans le cabaret des cocottes!

Vous verrez, reprit-elle avec ironie, quil aura soup? au couvent des B?n?dictines, avec ces dames

De lAdoration perp?tuelle, oui, Madame! Car ladoration quil a inspir?e une fois, ce diable dhomme! me fait leffet de durer toujours.

Pour un catholique, je vous trouve profanant, dit-elle lentement, mais un peu crisp?e, et je vous prie de m?pargner le d?tail des soupers de vos coquines, si cest une mani?re invent?e par vous de men donner des nouvelles que de me parler, ce soir de Don Juan.

Je ninvente rien, Madame.

Les coquines du souper en question, si ce sont des coquines, ne sont pas les miennes malheureusement

Assez, Monsieur!

Permettez-moi d?tre modeste. C?taient

Les mille ? tr?? fit-elle, curieuse, se ravisant, presque revenue ? lamabilit?.

Oh! pas toutes, Madame Une douzaine seulement. Cest d?j?, comme cela, bien assez honn?te

Et d?shonn?te aussi, ajouta-t-elle.

Dailleurs, vous savez aussi bien que moi quil ne peut pas tenir beaucoup de monde dans le boudoir de la comtesse de Chiffrevas. On a pu y faire des choses grandes; mais il est fort petit, ce boudoir

Comment? se r?cria-t-elle, ?tonn?e. Cest donc dans le boudoir quon aura soup??

Oui, Madame, cest dans le boudoir. Et pourquoi pas? On d?ne bien sur un champ de bataille. On voulait donner un souper extraordinaire au seigneur Don Juan, et c?tait plus digne de lui de le lui donner sur le th??tre de sa gloire, l? o? les souvenirs fleurissent ? la place des orangers. Jolie id?e, tendre et m?lancolique! Ce n?tait pas le bal des victimes; cen ?tait le souper.

Et Don Juan? dit-elle, comme Orgon dit Et Tartufe? dans la pi?ce.

Don Juan a fort bien pris la chose et tr?s bien soup?,

Lui, tout seul, devant elles!

dans la personne de quelquun que vous connaissez et qui nest pas moins que le comte Jules-Am?d?e-Hector de Ravila de Ravil?s.

Lui! Cest bien, en effet, Don Juan, dit-elle.

Et, quoiquelle e?t pass? l?ge de la r?verie, cette d?vote ? bec et ? ongles, elle se mit ? r?ver au comte Jules-Am?d?e-Hector, ? cet homme de race Juan, de cette antique race Juan ?ternelle, ? qui Dieu na pas donn? le monde, mais a permis au diable de le lui donner.

Chapitre 2

Ce que je venais de dire ? la vieille, le marquis Guy de Ruy ?tait lexacte v?rit?. Il y avait trois jours ? peine quune douzaine de femmes du vertueux faubourg Saint-Germain (quelles soient bien tranquilles, je ne les nommerai pas!) lesquelles, toutes les douze, selon les douairi?res du comm?rage, avaient ?t? du dernier bien (vieille expression charmante) avec le comte Ravila de Ravil?s, s?taient prises de lid?e singuli?re de lui offrir ? souper, ? lui seul dhomme pour f?ter quoi? elles ne le disaient pas. C?tait hardi, quun tel souper; mais les femmes, l?ches individuellement, en troupe sont audacieuses. Pas une peut-?tre de ce souper f?minin naurait os? loffrir chez elle, en t?te ? t?te, au comte Jules-Am?d?e-Hector; mais ensemble, et s?paulant toutes, les unes par les autres, elles navaient pas craint de faire la cha?ne du baquet de Mesmer autour de cet homme magn?tique et compromettant, le comte de Ravila de Ravil?s

Quel nom!

Un nom providentiel, Madame Le comte de Ravila de Ravil?s, qui, par parenth?se, avait toujours ob?i ? la consigne de ce nom imp?rieux, ?tait bien lincarnation de tous les s?ducteurs dont il est parl? dans les romans et dans lhistoire, et la marquise Guy de Ruy une vieille m?contente, aux yeux bleus, froids et affil?s, mais moins froids que son c?ur et moins affil?s que son esprit, convenait elle-m?me que, dans ce temps, o? la question des femmes perd chaque jour de son importance, sil y avait quelquun qui p?t rappeler Don Juan, ? coup s?r ce devait ?tre lui! Malheureusement, c?tait Don Juan au cinqui?me acte. Le prince de Ligne ne pouvait faire entrer dans sa spirituelle t?te quAlcibiade e?t jamais eu cinquante ans. Or, par ce c?t?-l? encore, le comte de Ravila allait continuer toujours Alcibiade. Comme dOrsay, ce dandy taill? dans le bronze de Michel-Ange, qui fut beau jusqu? sa derni?re heure, Ravila avait eu cette beaut? particuli?re ? la race Juan, ? cette myst?rieuse race qui ne proc?de pas de p?re en fils, comme les autres, mais qui appara?t ?? et l?, ? de certaines distances, dans les familles de lhumanit?.

C?tait la vraie beaut?, la beaut? insolente, joyeuse, imp?riale, juanesque enfin; le mot dit tout et dispense de la description; et avait-il fait un pacte avec le diable? il lavait toujours Seulement, Dieu retrouvait son compte; les griffes de tigre de la vie commen?aient ? lui rayer ce front divin, couronn? des roses de tant de l?vres, et sur ses larges tempes impies apparaissaient les premiers cheveux blancs qui annoncent linvasion prochaine des Barbares et la fin de lEmpire Il les portait, du reste, avec limpassibilit? de lorgueil surexcit? par la puissance; mais les femmes qui lavaient aim? les regardaient parfois avec m?lancolie. Qui sait? elles regardaient peut-?tre lheure quil ?tait pour elles ? ce front? H?las, pour elles comme pour lui, c?tait lheure du terrible souper avec le froid Commandeur de marbre blanc, apr?s lequel il ny a plus que lenfer, lenfer de la vieillesse, en attendant lautre! Et voil? pourquoi peut-?tre, avant de partager avec lui ce souper amer et supr?me, elles pens?rent ? lui offrir le leur et quelles en firent un chef-d?uvre.

Oui, un chef-d?uvre de go?t, de d?licatesse, de luxe patricien, de recherche, de jolies id?es; le plus charmant, le plus d?licieux, le plus friand, le plus capiteux, et surtout le plus original des soupers. Original! pensez donc! Cest ordinairement la joie, la soif de samuser qui donne ? souper; mais ici, c?tait le souvenir, c?tait le regret, c?tait presque le d?sespoir, mais le d?sespoir en toilette, cach? sous des sourires ou sous des rires, et qui voulait encore cette f?te ou cette folie derni?re, encore cette escapade vers la jeunesse revenue pour une heure, encore cette griserie pour quil en f?t fait ? jamais!

Les Amphitryonnes de cet incroyable souper, si peu dans les m?urs trembleuses de la soci?t? ? laquelle elles appartenaient, durent y ?prouver quelque chose de ce que Sardanapale ressentit sur son b?cher, quand il y entassa, pour p?rir avec lui, ses femmes, ses esclaves, ses chevaux, ses bijoux, toutes les opulences de sa vie. Elles, aussi, entass?rent ? ce souper br?lant toutes les opulences de la leur. Elles y apport?rent tout ce quelles avaient de beaut?, desprit, de ressources, de parure, de puissance, pour les verser, en une seule fois, en ce supr?me flamboiement.

Lhomme devant lequel elles senvelopp?rent et se drap?rent dans cette derni?re flamme, ?tait plus ? leurs yeux quaux yeux de Sardanapale toute lAsie. Elles furent coquettes pour lui comme jamais femmes ne le furent pour aucun homme, comme jamais femmes ne le furent pour un salon plein; et cette coquetterie, elles lembras?rent de cette jalousie quon cache dans le monde et quelles navaient point besoin de cacher, car elles savaient toutes que cet homme avait ?t? ? chacune delles, et la honte partag?e nen est plus C?tait, parmi elles toutes, ? qui graverait le plus avant son ?pitaphe dans son c?ur.

Lui, il eut, ce soir-l?, la volupt? repue, souveraine, nonchalante, d?gustatrice du confesseur de nonnes et du sultan. Assis comme un roi comme le ma?tre au milieu de la table, en face de la comtesse de Chiffrevas, dans ce boudoir fleur de p?cher ou de p?ch? (on na jamais bien su lorthographe de la couleur de ce boudoir), le comte de Ravila embrassait de ses yeux, bleu denfer, que tant de pauvres cr?atures avaient pris pour le bleu du ciel, ce cercle rayonnant de douze femmes, mises avec g?nie, et qui, ? cette table, charg?e de cristaux, de bougies allum?es et de fleurs, ?talaient, depuis le vermillon de la rose ouverte jusqu? lor adouci de la grappe ambr?e, toutes les nuances de la maturit?.

Il ny avait pas l? de ces jeunesses vert tendre, de ces petites demoiselles quex?crait Byron, qui sentent la tartelette et qui, par la tournure, ne sont encore que des ?pluchettes, mais tous ?t?s splendides et savoureux, plantureux automnes, ?panouissements et pl?nitudes, seins ?blouissants battant leur plein majestueux au bord d?couvert des corsages, et, sous les cam?es de l?paule nue, des bras de tout galbe, mais surtout des bras puissants, de ces biceps de Sabines qui ont lutt? avec les Romains, et qui seraient capables de sentrelacer, pour larr?ter, dans les rayons de la roue du char de la vie.

Jai parl? did?es. Une des plus charmantes de ce souper avait ?t? de le faire servir par des femmes de chambre, pour quil ne f?t pas dit que rien e?t d?rang? lharmonie dune f?te dont les femmes ?taient les seules reines, puisquelles en faisaient les honneurs Le seigneur Don Juan branche de Ravila put donc baigner ses fauves regards dans une mer de chairs lumineuses et vivantes comme Rubens en met dans ses grasses et robustes peintures, mais il put plonger aussi son orgueil dans l?ther plus ou moins limpide, plus ou moins troubl? de tous ces c?urs. Cest quau fond, et malgr? tout ce qui pourrait emp?cher de le croire, cest un rude spiritualiste que Don juan! Il lest comme le d?mon lui-m?me, qui aime les ?mes encore plus que les corps, et qui fait m?me cette traite-l? de pr?f?rence ? lautre, le n?grier infernal!

Spirituelles, nobles, du ton le plus faubourg Saint-Germain, mais ce soir-l? hardies comme des pages de la maison du Roi quand il y avait une maison du Roi et des pages, elles furent dun ?tincellement desprit, dun mouvement, dune verve et dun brio incomparables. Elles sy sentirent sup?rieures ? tout ce quelles avaient ?t? dans leurs plus beaux soirs. Elles y jouirent dune puissance inconnue qui se d?gageait du fond delles-m?mes, et dont jusque-l? elles ne s?taient jamais dout?es.

Le bonheur de cette d?couverte, la sensation des forces tripl?es de la vie; de plus, les influences physiques, si d?cisives sur les ?tres nerveux, l?clat des lumi?res, lodeur p?n?trante de toutes ces fleurs qui se p?maient dans latmosph?re chauff?e par ces beaux corps aux effluves trop forts pour elles, laiguillon des vins provocants, lid?e de ce souper qui avait justement le m?rite piquant du p?ch? que la Napolitaine demandait ? son sorbet pour le trouver exquis, la pens?e enivrante de la complicit? dans ce petit crime dun souper risqu?, oui! mais qui ne versa pas vulgairement dans le souper r?gence; qui resta un souper faubourg Saint-Germain et XIXe si?cle, et o? de tous ces adorables corsages, doubl?s de c?urs qui avaient vu le feu et qui aimaient ? lagacer encore, pas une ?pingle ne tomba; toutes ces choses enfin, agissant ? la fois, tendirent la harpe myst?rieuse que toutes ces merveilleuses organisations portaient en elles, aussi fort quelle pouvait ?tre tendue sans se briser, et elles arriv?rent ? des octaves sublimes, ? dinexprimables diapasons Ce dut ?tre curieux, nest-ce pas? Cette page inou?e de ses M?moires, Ravila l?crira-t-il un jour? Cest une question mais lui seul peut l?crire Comme je le dis ? la marquise Guy de Ruy, je n?tais pas ? ce souper, et si jen vais rapporter quelques d?tails et lhistoire par laquelle il finit, cest que je les tiens de Ravila lui-m?me, qui, fid?le ? lindiscr?tion traditionnelle et caract?ristique de la race Juan, prit la peine, un soir de me les raconter.

Chapitre 3

Il ?tait donc tard, cest-?-dire t?t! Le matin venait. Contre le plafond et ? une certaine place des rideaux de soie rose du boudoir, herm?tiquement ferm?s, on voyait poindre et rondir une goutte dopale, comme un ?il grandissant, l?il du jour curieux qui aurait regard? par l? ce quon faisait dans ce boudoir enflamm?. Lalanguissement commen?ait ? prendre les chevali?res de cette Table-Ronde, ces soupeuses, si anim?es il ny avait quun moment. On conna?t ce moment-l? de tous les soupers o? la fatigue de l?motion et de la nuit pass?e semble se projeter sur tout, sur les coiffures qui saffaissent, les joues vermillonn?es ou p?lies qui br?lent, les regards lass?s dans les yeux cern?s qui salourdissent, et m?me jusque sur les lumi?res ?largies et rampantes des mille bougies des cand?labres, ces bouquets de feu aux tiges sculpt?es de bronze et dor.

La conversation g?n?rale, longtemps faite dentrain, partie de volant o? chacun avait allong? son coup de raquette, s?tait fragment?e, ?miett?e, et rien de distinct ne sentendait plus dans le bruit harmonieux de toutes ces voix, aux timbres aristocratiques, qui se m?laient et babillaient comme les oiseaux, ? laube, sur la lisi?re dun bois quand lune delles, une voix de t?te, celle-l?! imp?rieuse et presque impertinente, comme doit l?tre une voix de duchesse, dit tout ? coup, par-dessus toutes les autres, au comte de Ravila, ces paroles qui ?taient sans doute la suite et la conclusion dune conversation, ? voix basse, entre eux deux, que personne de ces femmes, qui causaient, chacune avec sa voisine, navait entendue :

Vous qui passez pour le Don Juan de ce temps-ci, vous devriez nous raconter lhistoire de la conqu?te qui a le plus flatt? votre orgueil dhomme aim? et que vous jugez, ? cette lueur du moment pr?sent, le plus bel amour de votre vie?

Et la question, autant que la voix qui parlait, coupa nettement dans le bruit toutes ces conversations ?parpill?es et fit subitement le silence.

C?tait la voix de la duchesse de ***. Je ne l?verai pas son masque dast?risques; mais peut-?tre la reconna?trez-vous, quand je vous aurai dit que cest la blonde la plus p?le de teint et de cheveux, et les yeux les plus noirs sous ses longs sourcils dambre, de tout le faubourg Saint-Germain. Elle ?tait assise, comme un juste ? la droite de Dieu, ? la droite du comte de Ravila, le dieu de cette f?te, qui ne r?duisait pas alors ses ennemis ? lui servir de marche-pied; mince et id?ale comme une arabesque et comme une f?e, dans sa robe de velours vert aux reflets dargent, dont la longue tra?ne se tordait autour de sa chaise, et figurait assez bien la queue de serpent par laquelle se terminait la croupe charmante de M?lusine.

Cest l? une id?e! fit la comtesse de Chiffrevas, comme pour appuyer, en sa qualit? de ma?tresse de maison, le d?sir et la motion de la duchesse, oui, lamour de tous les amours, inspir?s ou sentis, que vous voudriez le plus recommencer, si c?tait possible.

Oh! je voudrais les recommencer tous! fit Ravila avec cet inassouvissement dEmpereur romain quont parfois ces blas?s immenses. Et il leva son verre de champagne, qui n?tait pas la coupe b?te et pa?enne par laquelle on la remplac?, mais le verre ?lanc? et svelte de nos anc?tres, qui est le vrai verre de champagne, celui-l? quon appelle une fl?te, peut-?tre ? cause des c?lestes, m?lodies quil nous verse souvent au c?ur. Puis il ?treignit dun regard circulaire toutes ces femmes qui formaient autour de la table une si magnifique ceinture. Et cependant, ajouta-t-il en repla?ant son verre devant lui avec une m?lancolie ?tonnante pour un tel Nabuchodonosor qui navait encore mang? dherbe que les salades ? lestragon du caf? Anglais, et cependant cest la v?rit?, quil y en a un entre tous les sentiments de la vie, qui rayonne toujours dans le souvenir plus fort que les autres, ? mesure que la vie savance, et pour lequel on les donnerait tous!

Le diamant de l?crin, dit la comtesse de Chiffrevas songeuse, qui regardait peut-?tre dans les facettes du sien.

Et de la l?gende de mon pays, reprit ? son tour la princesse Jable qui est du pied des monts Ourals, ce fameux et fabuleux diamant, rose dabord, qui devient noir ensuite, mais qui reste diamant, plus brillant encore noir que rose Elle dit cela avec le charme ?trange qui est en elle, cette Boh?mienne! car cest une Boh?mienne, ?pous?e par amour par le plus beau prince de l?migration polonaise, et qui a lair aussi princesse que si elle ?tait n?e sous les courtines des Jagellons.

Alors, ce fut une explosion! Oui, firent-elles toutes. Dites-nous cela, comte! ajout?rent-elles passionn?ment, suppliantes d?j?, avec les fr?missements de la curiosit? jusque dans les frisons de leurs cous, par derri?re; se tassant, ?paule contre ?paule; les unes la joue dans la main, le coude sur la table; les autres, renvers?es au dossier des chaises, l?ventail d?pli? sur la bouche; le fusillant toutes de leurs yeux ?merillonn?s et inquisiteurs.

Si vous le voulez absolument , dit le comte, avec la nonchalance dun homme qui sait que lattente exasp?re le d?sir.

Absolument! dit la duchesse en regardant comme un despote turc aurait regard? le fil de son sabre le fil dor de son couteau de dessert.

Ecoutez donc, acheva-t-il, toujours nonchalant.

Elles se fondaient dattention, en le regardant. Elles le buvaient et le mangeaient des yeux. Toute histoire damour int?resse les femmes; mais qui sait? peut-?tre le charme de celle-ci ?tait-il, pour chacune delles, la pens?e que lhistoire quil allait raconter pouvait ?tre la sienne Elles le savaient trop gentilhomme et de trop grand monde pour n?tre pas s?res quil sauverait les noms et quil ?paissirait, quand il le faudrait, les d?tails par trop transparents; et cette id?e, cette certitude leur faisait dautant plus d?sirer lhistoire. Elles en avaient mieux que le d?sir; elles en avaient lesp?rance.

Leur vanit? se trouvait des rivales dans ce souvenir ?voqu? comme le plus beau souvenir de la vie dun homme, qui devait en avoir de si beaux et de si nombreux! Le vieux sultan allait jeter une fois de plus le mouchoir que nulle main ne ramasserait, mais que celle ? qui il serait jet? sentirait tomber silencieusement dans son c?ur

Or voici, avec ce quelles croyaient, le petit tonnerre inattendu quil fit passer sur tous ces fronts ?coutants :





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