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Les Diaboliques

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Mais, capitaine, interrompis-je encore, il y eut pourtant une fin ? tout cela? Vous ?tes un homme fort, et tous les Sphinx sont des animaux fabuleux. Il ny en a point dans la vie, et vous fin?tes bien par trouver, que diable! ce quelle avait dans son giron, cette comm?re-l?!

Une fin! Oui, il y eut une fin, fit le vicomte de Brassard en baissant brusquement la vitre du coup?, comme si la respiration avait manqu? ? sa monumentale poitrine et quil e?t besoin dair pour achever ce quil avait ? raconter. Mais le giron, comme vous dites, de cette singuli?re fille nen fut pas plus ouvert pour cela. Notre amour, notre relation, notre intrigue, appelez cela comme vous voudrez, nous donna, ou plut?t me donna, ? moi, des sensations que je ne crois pas avoir ?prouv?es jamais depuis avec des femmes plus aim?es que cette Alberte, qui ne maimait peut-?tre pas, que je naimais peut-?tre pas!! Je nai jamais bien compris ce que javais pour elle et ce quelle avait pour moi, et cela dura plus de six mois! Pendant ces six mois, tout ce que je compris, ce fut un genre de bonheur dont on na pas lid?e dans la jeunesse. Je compris le bonheur de ceux qui se cachent. Je compris la jouissance du myst?re dans la complicit?, qui, m?me sans lesp?rance de r?ussir, ferait encore des conspirateurs incorrigibles. Alberte, ? la table de ses parents comme partout, ?tait toujours la Madame Infante qui mavait tant frapp? le premier jour que je lavais vue. Son front n?ronien, sous ses cheveux bleus ? force d?tre noirs, qui bouclaient durement et touchaient ses sourcils, ne laissaient rien passer de la nuit coupable, qui ny ?tendait aucune rougeur. Et moi qui essayais d?tre aussi imp?n?trable quelle, mais qui, jen suis s?r, aurais d? me trahir dix fois si javais eu affaire ? des observateurs, je me rassasiais orgueilleusement et presque sensuellement, dans le plus profond de mon ?tre, de lid?e que toute cette superbe indiff?rence ?tait bien ? moi et quelle avait pour moi toutes les bassesses de la passion, si la passion pouvait jamais ?tre basse! Nul que nous sur la terre ne savait cela et c?tait d?licieux, cette pens?e! Personne, pas m?me mon ami, Louis de Meung, avec lequel j?tais discret depuis que j?tais heureux! Il avait tout devin?, sans doute, puisquil ?tait aussi discret que moi. Il ne minterrogeait pas. Javais repris avec lui, sans effort, mes habitudes dintimit?, les promenades sur le Cours, en grande ou en petite tenue, limp?riale, lescrime et le punch! Pardieu! quand on sait que le bonheur viendra, sous la forme dune belle jeune fille qui a comme une rage de dents dans le c?ur, vous visiter r?guli?rement dune nuit lautre, ? la m?me heure, cela simplifie joliment les jours!

Mais ils dormaient donc comme les Sept Dormants, les parents de cette Alberte? fis-je railleusement, en coupant net les r?flexions de lancien dandy par une plaisanterie, et pour ne pas para?tre trop pris par son histoire, qui me prenait, car, avec les dandys, on na gu?re que la plaisanterie pour se faire un peu respecter.

Vous croyez donc que je cherche des effets de conteur hors de la r?alit?? dit le vicomte.

Mais je ne suis pas romancier, moi! Quelquefois Alberte ne venait pas. La porte, dont les gonds huil?s ?taient moelleux comme de la ouate maintenant, ne souvrait pas de toute une nuit, et cest qualors sa m?re lavait entendue et s?tait ?cri?e, ou cest que son p?re lavait aper?ue, filant ou t?tonnant ? travers la chambre. Seulement Alberte, avec sa t?te dacier, trouvait ? chaque fois un pr?texte. Elle ?tait souffrante Elle cherchait le sucrier sans flambeau, de peur de r?veiller personne

Ces t?tes dacier-l? ne sont pas si rares que vous avez lair de le croire, capitaine! interrompis-je encore. J?tais contrariant. Votre Alberte, apr?s tout, n?tait pas plus forte que la jeune fille qui recevait toutes les nuits, dans la chambre de sa grand-m?re, endormie derri?re ses rideaux, un amant entr? par la fen?tre, et qui, nayant pas de canap? de maroquin bleu, s?tablissait, ? la bonne franquette, sur le tapis Vous savez comme moi lhistoire. Un soir, apparemment pouss? par la jeune fille trop heureuse, un soupir plus fort que les autres r?veilla la grand-m?re, qui cria de dessous ses rideaux un : Quas-tu donc, petite? ? la faire ?vanouir contre le c?ur de son amant; mais elle nen r?pondit pas moins de sa place : Cest mon buse qui me g?ne, grand-maman, pour chercher mon aiguille tomb?e sur le tapis, et que je ne puis pas retrouver!

Oui, je connais lhistoire, reprit le vicomte de Brassard, que javais cru humilier, par une comparaison, dans la personne de son Alberte. C?tait, si je men souviens bien, une de Guise que la jeune fille dont vous me parlez. Elle sen tira comme une fille de son nom; mais vous ne dites pas qu? partir de cette nuit-l? elle ne rouvrit plus la fen?tre ? son amant, qui ?tait, je crois, monsieur de Noirmoutier, tandis quAlberte revenait le lendemain de ces accrocs terribles, et sexposait de plus belle au danger brav?, comme si de rien n?tait. Alors, je n?tais, moi, quun sous-lieutenant assez m?diocre en math?matiques, et qui men occupais fort peu; mais il ?tait ?vident, pour qui sait faire le moindre calcul des probabilit?s, quun jour une nuit il y aurait un d?no?ment

Ah, oui! fis-je, me rappelant ses paroles davant son histoire, le d?no?ment qui devait vous faire conna?tre la sensation de la peur, capitaine.

Pr?cis?ment, r?pondit-il dun ton plus grave et qui tranchait sur le ton l?ger que jaffectais. Vous lavez vu, nest-ce pas? depuis ma main prise sous la table jusquau moment o? elle surgit la nuit, comme une apparition dans le cadre de ma porte ouverte, Alberte ne mavait pas marchand? l?motion. Elle mavait fait passer dans l?me plus dun genre de frisson, plus dun genre de terreur; mais ce navait ?t? encore que limpression des balles qui sifflent autour de vous et des boulets dont on sent le vent; on frissonne, mais on va toujours. Eh bien! ce ne fut plus cela. Ce fut de la peur, de la peur compl?te, de la vraie peur, et non plus pour Alberte, mais pour moi, et pour moi tout seul! Ce que j?prouvai, ce fut positivement cette sensation qui doit rendre le c?ur aussi p?le que la face; ce fut cette panique qui fait prendre la fuite ? des r?giments tout entiers. Moi qui vous parle, jai vu fuir tout Chamboran, bride abattue et ventre ? terre, lh?ro?que Chamboran, emportant, dans son flot ?pouvant?, son colonel et ses officiers! Mais ? cette ?poque je navais encore rien vu, et jappris ce que je croyais impossible.

Ecoutez donc C?tait une nuit. Avec la vie que nous menions, ce ne pouvait ?tre quune nuit une longue nuit dhiver. Je ne dirai pas une de nos plus tranquilles. Elles ?taient toutes tranquilles, nos nuits. Elles l?taient devenues ? force d?tre heureuses. Nous dormions sur ce canon charg?. Nous navions pas la moindre inqui?tude en faisant lamour sur cette lame de sabre pos?e en travers dun ab?me, comme le pont de lenfer des Turcs! Alberte ?tait venue plus t?t qu? lordinaire, pour ?tre plus longtemps. Quand elle venait ainsi, ma premi?re caresse, mon premier mouvement damour ?tait pour ses pieds, ses pieds qui navaient plus alors ses brodequins verts ou hortensia, ces deux coquetteries et mes deux d?lices, et qui, nus pour ne pas faire de bruit, marrivaient transis de froid des briques sur lesquelles elle avait march?, le long du corridor qui menait de la chambre de ses parents ? ma chambre, plac?e ? lautre bout de la maison. Je les r?chauffais, ces pieds glac?s pour moi, qui peut-?tre ramassaient, pour moi, en sortant dun lit chaud, quelque horrible maladie de poitrine Je savais le moyen de les ti?dir et dy mettre du rose ou du vermillon, ? ces pieds p?les et froids; mais cette nuit-l? mon moyen manqua Ma bouche fut impuissante ? attirer sur ce cou-de-pied cambr? et charmant la plaque de sang que jaimais souvent ? y mettre, comme une rosette ponceau Alberte, cette nuit-l?, ?tait plus silencieusement amoureuse que jamais. Ses ?treintes avaient cette langueur et cette force qui ?taient pour moi un langage, et un langage si expressif que, si je lui parlais toujours, moi, si je lui disais toutes mes d?mences et toutes mes ivresses, je ne lui demandais plus de me r?pondre et de me parler. A ses ?treintes, je lentendais. Tout ? coup, je ne lentendis plus. Ses bras cess?rent de me presser sur son c?ur, et je crus ? une de ces p?moisons comme elle en avait souvent, quoique ordinairement elle gard?t, en ses p?moisons, la force crisp?e de l?treinte Nous ne sommes pas des b?gueules entre nous. Nous sommes deux hommes, et nous pouvons nous parler comme deux hommes Javais lexp?rience des spasmes voluptueux dAlberte, et quand ils la prenaient, ils ninterrompaient pas mes caresses. Je restais comme j?tais, sur son c?ur, attendant quelle rev?nt ? la vie consciente, dans lorgueilleuse certitude quelle reprendrait ses sens sous les miens, et que la foudre qui lavait frapp?e la ressusciterait en la refrappant Mais mon exp?rience fut tromp?e. Je la regardai comme elle ?tait, li?e ? moi, sur le canap? bleu, ?piant le moment o? ses yeux, disparus sous ses larges paupi?res, me remontreraient leurs beaux orbes de velours noir et de feu; o? ses dents, qui se serraient et grin?aient ? briser leur ?mail au moindre baiser appliqu? brusquement sur son cou et tra?n? longuement sur ses ?paules, laisseraient, en sentrouvrant, passer son souffle. Mais ni les yeux ne revinrent, ni les dents ne se desserr?rent Le froid des pieds dAlberte ?tait mont? jusque dans ses l?vres et sous les miennes Quand je sentis cet horrible froid, je me dressai ? mi-corps pour mieux la regarder; je marrachai en sursaut de ses bras, dont lun tomba sur elle et lautre pendit ? terre, du canap? sur lequel elle ?tait couch?e. Effar?, mais lucide encore, je lui mis la main sur le c?ur Il ny avait rien! rien au pouls, rien aux tempes, rien aux art?res carotides, rien nulle part que la mort qui ?tait partout, et d?j? avec son ?pouvantable rigidit?!

J?tais s?r de la mort et je ne voulais pas y croire! La t?te humaine a de ces volont?s stupides contre la clart? m?me de l?vidence et du destin. Alberte ?tait morte. De quoi? Je ne savais. Je n?tais pas m?decin. Mais elle ?tait morte; et quoique je visse avec la clart? du jour de midi que ce que je pourrais faire ?tait inutile, je fis pourtant tout ce qui me semblait si d?sesp?r?ment inutile. Dans mon n?ant absolu de tout, de connaissances, dinstruments, de ressources, je lui vidais sur le front tous les flacons de ma toilette. Je lui frappais r?solument dans les mains, au risque d?veiller le bruit, dans cette maison o? le moindre bruit nous faisait trembler. Javais ou? dire ? un de mes oncles, chef descadron au 4e dragons, quil avait un jour sauv? un de ses amis dune apoplexie en le saignant vite avec une de ces flammes dont on se sert pour saigner les chevaux. Javais des armes plein ma chambre. Je pris un poignard, et jen labourai le bras dAlberte ? la saign?e. Je massacrai ce bras splendide do? le sang ne coula m?me pas. Quelques gouttes sy coagul?rent. Il ?tait fig?. Ni baisers, ni succions, ni morsures ne purent galvaniser ce cadavre raidi, devenu cadavre sous mes l?vres. Ne sachant plus ce que je faisais, je finis par m?tendre dessus, le moyen quemploient (disent les vieilles histoires) les Thaumaturges ressusciteurs, nesp?rant pas y r?chauffer la vie, mais agissant comme si je lesp?rais! Et ce fut sur ce corps glac? quune id?e, qui ne s?tait pas d?gag?e du chaos dans lequel la bouleversante mort subite dAlberte mavait jet?, mapparut nettement et que jeus peur!

Oh! mais une peur une peur immense! Alberte ?tait morte chez moi, et sa mort disait tout. Quallais-je devenir? Que fallait-il faire? A cette pens?e, je sentis la main, la main physique de cette peur hideuse, dans mes cheveux qui devinrent des aiguilles! Ma colonne vert?brale se fondit en une fange glac?e, et je voulus lutter mais en vain contre cette d?shonorante sensation Je me dis quil fallait avoir du sang-froid que j?tais un homme apr?s tout que j?tais militaire. Je me mis la t?te dans mes mains, et quand le cerveau me tournait dans le cr?ne, je meffor?ai de raisonner la situation horrible dans laquelle j?tais pris et darr?ter, pour les fixer et les examiner, toutes les id?es qui me fouettaient le cerveau comme une toupie cruelle, et qui toutes allaient, ? chaque tour, se heurter ? ce cadavre qui ?tait chez moi, ? ce corps inanim? dAlberte qui ne pouvait plus regagner sa chambre, et que sa m?re devait retrouver le lendemain dans la chambre de lofficier, morte et d?shonor?e! Lid?e de cette m?re, ? laquelle javais peut-?tre tu? sa fille en la d?shonorant, me pesait plus sur le c?ur que le cadavre m?me dAlberte On ne pouvait pas cacher la mort; mais le d?shonneur, prouv? par le cadavre chez moi, ny avait-il pas moyen de le cacher? C?tait la question que je me faisais, le point fixe que je regardais dans ma t?te. Difficult? grandissant ? mesure que je la regardais, et qui prenait les proportions dune impossibilit? absolue. Hallucination effroyable! par moments le cadavre dAlberte me semblait emplir toute ma chambre et ne pouvoir plus en sortir. Ah! si la sienne navait pas ?t? plac?e derri?re lappartement de ses parents, je laurais, ? tout risque, report?e dans son lit! Mais pouvais-je faire, moi, avec son corps mort dans mes bras, ce quelle faisait, elle, d?j? si imprudemment, vivante, et maventurer ainsi ? traverser une chambre que je ne connaissais pas, o? je n?tais jamais entr?, et o? reposaient endormis du sommeil l?ger des vieillards le p?re et la m?re de la malheureuse? Et cependant, l?tat de ma t?te ?tait tel, la peur du lendemain et de ce cadavre chez moi me galopaient avec tant de furie, que ce fut cette id?e, cette t?m?rit?, cette folie de reporter Alberte chez elle qui sempara de moi comme lunique moyen de sauver lhonneur de la pauvre fille et de m?pargner la honte des reproches du p?re et de la m?re, de me tirer enfin de cette ignominie. Le croirez-vous? Jai peine ? le croire moi-m?me, quand jy pense! Jeus la force de prendre le cadavre dAlberte et, le soulevant par les bras, de le charger sur mes ?paules. Horrible chape, plus lourde, allez! que celle des damn?s dans lenfer du Dante! Il faut lavoir port?e, comme moi, cette chape dune chair qui me faisait bouillonner le sang de d?sir il ny avait quune heure, et qui maintenant me transissait! Il faut lavoir port?e pour bien savoir ce que c?tait! Jouvris ma porte ainsi charg? et, pieds nus comme elle, pour faire moins de bruit, je menfon?ai dans le corridor qui conduisait ? la chambre de ses parents, et dont la porte ?tait au fond, marr?tant ? chaque pas sur mes jambes d?faillantes pour ?couter le silence de la maison dans la nuit, que je nentendais plus, ? cause des battements de mon c?ur! Ce fut long. Rien ne bougeait Un pas suivait un pas Seulement, quand jarrivai tout contre la terrible porte de la chambre de ses parents, quil me fallait franchir et quelle navait pas, en venant, enti?rement ferm?e pour la retrouver entrouverte au retour, et que jentendis les deux respirations longues et tranquilles de ces deux pauvres vieux qui dormaient dans toute la confiance de la vie, je nosai plus! Je nosai plus passer ce seuil noir et b?ant dans les t?n?bres Je reculai; je menfuis presque avec mon fardeau! Je rentrai chez moi de plus en plus ?pouvant?. Je repla?ai le corps dAlberte sur le canap?, et je recommen?ai, accroupi sur les genoux aupr?s delle, les suppliciantes questions : Que faire? que devenir? Dans l?croulement qui se faisait en moi, lid?e insens?e et atroce de jeter le corps de cette belle fille, ma ma?tresse de six mois! par la fen?tre, me sillonna lesprit. M?prisez-moi! Jouvris la fen?tre j?cartai le rideau que vous voyez l? et je regardai dans le trou dombre au fond duquel ?tait la rue, car il faisait tr?s sombre cette nuit-l?. On ne voyait point le pav?. On croira ? un suicide, pensai-je, et je repris Alberte, et je la soulevai Mais voil? quun ?clair de bon sens croisa la folie! Do? se sera-t-elle tu?e? Do? sera-t-elle tomb?e si on la trouve sous ma fen?tre demain? me demandai-je. Limpossibilit? de ce que je voulais faire me souffleta! Jallai refermer la fen?tre, qui grin?a dans son espagnolette. Je retirai le rideau de la fen?tre, plus mort que vif de tous les bruits que je faisais. Dailleurs, par la fen?tre, sur lescalier, dans le corridor, partout o? je pouvais laisser ou jeter le cadavre, ?ternellement accusateur, la profanation ?tait inutile. Lexamen du cadavre r?v?lerait tout, et l?il dune m?re, si cruellement avertie, verrait tout ce que le m?decin ou le juge voudrait lui cacher Ce que j?prouvais ?tait insupportable, et lid?e den finir dun coup de pistolet, en l?tat l?che de mon ?me d?moralis?e (un mot de lEmpereur que plus tard jai compris!), me traversa en regardant luire mes armes contre le mur de ma chambre. Mais que voulez-vous? Je serai franc : javais dix-sept ans, et jaimais mon ?p?e. Cest par go?t et sentiment de race que j?tais soldat. Je navais jamais vu le feu, et je voulais le voir. Javais lambition militaire. Au r?giment nous plaisantions de Werther, un h?ros du temps, qui nous faisait piti?, ? nous autres officiers! La pens?e qui memp?cha de me soustraire, en me tuant, ? lignoble peur qui me tenait toujours, me conduisit ? une autre qui me parut le salut m?me dans limpasse o? je me tordais! Si jallais trouver le colonel? me dis-je. Le colonel cest la paternit? militaire, et je mhabillai comme on shabille quand bat la g?n?rale, dans une surprise Je pris mes pistolets par une pr?caution de soldat. Qui savait ce qui pourrait arriver? Jembrassai une derni?re fois, avec le sentiment quon a ? dix-sept ans, et on est toujours sentimental ? dix-sept ans, la bouche muette, et qui lavait ?t? toujours, de cette belle Alberte tr?pass?e, et qui me comblait depuis six mois de ses plus enivrantes faveurs Je descendis sur la pointe des pieds lescalier de cette maison o? je laissais la mort Haletant comme un homme qui se sauve, je mis une heure (il me sembla que jy mettais une heure!) ? d?verrouiller la porte de la rue et ? tourner la grosse cl? dans son ?norme serrure, et apr?s lavoir referm?e avec les pr?cautions dun voleur, je mencourus, comme un fuyard, chez mon colonel.

Jy sonnai comme au feu. Jy retentis comme une trompette, comme si lennemi avait ?t? en train denlever le drapeau du r?giment! Je renversai tout, jusqu? lordonnance qui voulut sopposer ? ce que jentrasse ? pareille heure dans la chambre de son ma?tre, et une fois le colonel r?veill? par la temp?te du bruit que je faisais, je lui dis tout. Je me confessai dun trait et ? fond, rapidement et cr?nement, car les moments pressaient, le suppliant de me sauver

C?tait un homme que le colonel! Il vit dun coup d?il lhorrible gouffre dans lequel je me d?battais Il eut piti? du plus jeune de ses enfants, comme il mappela, et je crois que j?tais alors assez dans un ?tat ? faire piti?! Il me dit, avec le juron le plus fran?ais, quil fallait commencer par d?camper imm?diatement de la ville, et quil se chargerait de tout quil verrait les parents d?s que je serais parti, mais quil fallait partir, prendre la diligence qui allait relayer dans dix minutes ? lh?tel de la Poste, gagner une ville quil me d?signa et o? il m?crirait Il me donna de largent, car javais oubli? den prendre, mappliqua cordialement sur les joues ses vieilles moustaches grises, et dix minutes apr?s cette entrevue, je grimpais (il ny avait plus que cette place) sur limp?riale de la diligence, qui faisait le m?me service que celle o? nous sommes actuellement, et je passais au galop sous la fen?tre (je vous demande quels regards jy jetai) de la fun?bre chambre o? javais laiss? Alberte morte, et qui ?tait ?clair?e comme elle lest ce soir.

Le vicomte de Brassard sarr?ta, sa forte voix un peu bris?e. Je ne songeais plus ? plaisanter. Le silence ne fut pas long entre nous.

Et apr?s? lui dis-je.

Eh bien! voil? r?pondit-il, il ny a pas dapr?s! Cest cela qui a bien longtemps tourment? ma curiosit? exasp?r?e. Je suivis aveugl?ment les instructions du colonel. Jattendis avec impatience une lettre qui mapprendrait ce quil avait fait et ce qui ?tait arriv? apr?s mon d?part. Jattendis environ un mois; mais, au bout de ce mois, ce ne fut pas une lettre que je re?us du colonel, qui n?crivait gu?re quavec son sabre sur la figure de lennemi; ce fut lordre dun changement de corps. Il m?tait ordonn? de rejoindre le 35e, qui allait entrer en campagne, et il fallait que sous vingt-quatre heures je fusse arriv? au nouveau corps auquel jappartenais. Les immenses distractions dune campagne, et de la premi?re! les batailles auxquelles jassistai, les fatigues et aussi les aventures de femmes que je mis par-dessus celle-ci, me firent n?gliger d?crire au colonel, et me d?tourn?rent du souvenir cruel de lhistoire dAlberte, sans pouvoir pourtant leffacer. Je lai gard? comme une balle quon ne peut extraire Je me disais quun jour ou lautre je rencontrerais le colonel, qui me mettrait enfin au courant de ce que je d?sirais savoir, mais le colonel se fit tuer ? la t?te de son r?giment ? Leipsick Louis de Meung s?tait aussi fait tuer un mois auparavant Cest assez m?prisable, cela, ajouta le capitaine, mais tout sassoupit dans l?me la plus robuste, et peut-?tre parce quelle est la plus robuste La curiosit? d?vorante de savoir ce qui s?tait pass? apr?s mon d?part finit par me laisser tranquille. Jaurais pu depuis bien des ann?es, et chang? comme j?tais, revenir sans ?tre reconnu dans cette petite ville-ci et minformer du moins de ce quon savait, de ce qui y avait filtr? de ma tragique aventure. Mais quelque chose qui nest pas, certes, le respect de lopinion, dont je me suis moqu? toute ma vie, quelque chose qui ressemblait ? cette peur que je ne voulais pas sentir une seconde fois, men a toujours emp?ch?.





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