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Les Diaboliques

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Nous ny voyons jamais que cela, capitaine! interrompis-je ga?ment, car son histoire me faisait leffet de tourner un peu vite ? une leste aventure de garnison; mais je ne me doutais pas de ce qui allait suivre! Tenez! pas plus tard que quelques jours, il y avait ? lOp?ra, dans une loge ? c?t? de la mienne, une femme probablement dans le genre de votre demoiselle Alberte. Elle avait plus de dix-huit ans, par exemple; mais je vous donne ma parole dhonneur que jai vu rarement de femme plus majestueuse de d?cence. Pendant qua dur? toute la pi?ce, elle est rest?e assise et immobile comme sur une base de granit. Elle ne sest retourn?e ni ? droite, ni ? gauche, une seule fois; mais sans doute elle y voyait par les ?paules, quelle avait tr?s nues et tr?s belles, car il y avait aussi, et dans ma loge ? moi, par cons?quent derri?re nous deux, un jeune homme qui paraissait aussi indiff?rent quelle ? tout ce qui n?tait pas lop?ra quon jouait en ce moment. Je puis certifier que ce jeune homme na pas fait une seule des simagr?es ordinaires que les hommes font aux femmes dans les endroits publics, et quon peut appeler des d?clarations ? distance. Seulement quand la pi?ce a ?t? finie et que, dans lesp?ce de tumulte g?n?ral des loges qui se vident, la dame sest lev?e, droite, dans sa loge, pour agrafer son burnous, je lai entendue dire ? son mari, de la voix la plus conjugalement imp?rieuse et la plus claire : Henri!, ramassez mon capuchon! et alors, par-dessus le dos de Henri, qui sest pr?cipit? la t?te en bas, elle a ?tendu le bras et la main et pris un billet du jeune homme, aussi simplement quelle e?t pris des mains de son mari son ?ventail ou son bouquet. Lui s?tait relev?, le pauvre homme! tenant le capuchon un capuchon de satin ponceau, mais moins ponceau que son visage, et quil avait, au risque dune apoplexie, rep?ch? sous les petits bancs, comme il avait pu Ma foi! apr?s avoir vu cela, je men suis all?, pensant quau lieu de le rendre ? sa femme, il aurait pu tout aussi bien le garder pour lui, ce capuchon, afin de cacher sur sa t?te ce qui, tout ? coup, venait dy pousser!

Votre histoire est bonne, dit le vicomte de Brassard assez froidement; dans un autre moment; peut-?tre en aurait-il joui davantage; mais laissez-moi vous achever la mienne. Javoue quavec une pareille fille, je ne fus pas inquiet deux minutes de la destin?e de mon billet. Elle avait beau ?tre pendue ? la ceinture de sa m?re, elle trouverait bien le moyen de me lire et de me r?pondre. Je comptais m?me, pour tout un avenir de conversation par ?crit, sur cette petite poste de par-dessous la table que nous venions dinaugurer, lorsque le lendemain, quand jentrai dans la salle ? manger avec la certitude, tr?s caress?e au fond de ma personne, davoir s?ance tenante une r?ponse tr?s cat?gorique ? mon billet de la veille, je crus avoir la berlue en voyant que le couvert avait ?t? chang?, et que Mlle Alberte ?tait plac?e l? o? elle aurait d? toujours ?tre, entre son p?re et sa m?re Et pourquoi ce changement? Que s?tait-il donc pass? que je ne savais pas? Le p?re ou la m?re s?taient-ils dout?s de quelque chose? Javais Mlle Alberte en face de moi, et je la regardais avec cette intention fixe qui veut ?tre comprise.

Il y avait vingt-cinq points dinterrogation dans mes yeux; mais les siens ?taient aussi calmes, aussi muets, aussi indiff?rents qu? lordinaire. Ils me regardaient comme sils ne me voyaient pas. Je nai jamais vu regards plus impatientants que ces longs regards tranquilles qui tombaient sur vous comme sur une chose. Je bouillais de curiosit?, de contrari?t?, dinqui?tude, dun tas de sentiments agit?s et d??us et je ne comprenais pas comment cette femme, si s?re delle-m?me quon pouvait croire quau lieu de nerfs elle e?t sous sa peau fine presque autant de muscles que moi, sembl?t ne pas oser me faire un signe dintelligence qui mavert?t, qui me f?t penser, qui me d?t, si vite que ce p?t ?tre, que nous nous entendions, que nous ?tions connivents et complices dans le m?me myst?re, que ce f?t de lamour, que ce ne f?t pas m?me de lamour! C?tait ? se demander si vraiment c?tait bien la femme de la main et du pied sous la table, du billet pris et gliss? la veille, si naturellement, dans son corsage, devant ses parents, comme si elle y e?t gliss? une fleur! Elle en avait tant fait quelle ne devait pas ?tre embarrass?e de menvoyer un regard. Mais non! Je neus rien. Le d?ner passa tout entier sans ce regard que je guettais, que jattendais, que je voulais allumer au mien, et qui ne salluma pas! Elle aura trouv? quelque moyen de me r?pondre , me disais-je en sortant de table et en remontant dans ma chambre, ne pensant pas quune telle personne p?t reculer, apr?s s?tre si incroyablement avanc?e; nadmettant pas quelle p?t rien craindre et rien m?nager, quand il sagissait de ses fantaisies, et parbleu! franchement, ne pouvant pas croire quelle nen e?t au moins une pour moi!

Si ses parents nont pas de soup?on, me disais-je encore, si cest le hasard qui a fait ce changement de couvert ? table, demain je me retrouverai aupr?s delle Mais le lendemain, ni les autres jours, je ne fus plac? aupr?s de Mlle Alberte, qui continua davoir la m?me incompr?hensible physionomie et le m?me incroyable ton d?gag? pour dire les riens et les choses communes quon avait lhabitude de dire ? cette table de petits bourgeois. Vous devinez bien que je lobservais comme un homme int?ress? ? la chose. Elle avait lair aussi peu contrari? que possible, quand je l?tais horriblement, moi! quand je l?tais jusqu? la col?re, une col?re ? me fendre en deux et quil fallait cacher! Et cet air, quelle ne perdait jamais, me mettait encore plus loin delle que ce tour de table interpos? entre nous! J?tais si violemment exasp?r?, que je finissais par ne plus craindre de la compromettre en la regardant, en lui appuyant sur ses grands yeux imp?n?trables, et qui restaient glac?s, la pesanteur mena?ante et enflamm?e des miens! Etait-ce un man?ge que sa conduite? Etait-ce coquetterie? N?tait-ce quun caprice apr?s un autre caprice, ou simplement stupidit?? Jai connu, depuis, de ces femmes tout dabord soul?vement de sens, puis apr?s, tout stupidit?! Si on savait le moment! disait Ninon. Le moment de Ninon ?tait-il d?j? pass?? Cependant, jattendais toujours quoi? un mot, un signe, un rien risqu?, ? voix basse, en se levant de table dans le bruit des chaises quon d?range, et comme cela ne venait pas, je me jetais aux id?es folles, ? tout ce quil y avait au monde de plus absurde. Je me fourrai dans la t?te quavec toutes les impossibilit?s dont nous ?tions entour?s au logis, elle m?crirait par la poste; quelle serait assez fine, quand elle sortirait avec sa m?re, pour glisser un billet dans la bo?te aux lettres, et, sous lempire de cette id?e, je me mangeais le sang r?guli?rement deux fois par jour, une heure avant que le facteur pass?t par la maison Dans cette heure-l? je disais dix fois ? la vieille Olive, dune voix ?trangl?e : Y a-t-il des lettres pour moi, Olive? laquelle me r?pondait imperturbablement toujours : Non, Monsieur, il ny en a pas. Ah! lagacement finit par ?tre trop aigu! Le d?sir tromp? devint de la haine. Je me mis ? ha?r cette Alberte, et, par haine de d?sir tromp?, ? expliquer sa conduite avec moi par les motifs qui pouvaient le plus me la faire m?priser, car la haine a soif de m?pris. Le m?pris, cest son nectar, ? la haine! Coquine l?che, qui a peur dune lettre! me disais-je. Vous le voyez, jen venais aux gros mots. Je linsultais dans ma pens?e, ne croyant pas en linsultant la calomnier. Je meffor?ai m?me de ne plus penser ? elle que je criblais des ?pith?tes les plus militaires, quand jen parlais ? Louis de Meung, car je lui en parlais! car loutrance o? elle mavait jet? avait ?teint en moi toute esp?ce de chevalerie, et javais racont? toute mon aventure ? mon brave Louis, qui s?tait tirebouchonn? sa longue moustache blonde en m?coutant, et qui mavait dit, sans se g?ner, car nous n?tions pas des moralistes dans le 27e :

Fais comme moi! Un clou chasse lautre. Prends pour ma?tresse une petite cousette de la ville, et ne pense plus ? cette sacr?e fille-l?!

Mais je ne suivis point le conseil de Louis. Pour cela, j?tais trop piqu? au jeu. Si elle avait su que je prenais une ma?tresse, jen aurais peut-?tre pris une pour lui fouetter le c?ur ou la vanit? par la jalousie. Mais elle ne le saurait pas. Comment pourrait-elle le savoir? En amenant, si je lavais fait, une ma?tresse chez moi, comme Louis, ? son h?tel de la Poste, c?tait rompre avec les bonnes gens chez qui jhabitais, et qui mauraient imm?diatement pri? daller chercher un autre logement que le leur; et je ne voulais pas renoncer, si je ne pouvais avoir que cela, ? la possibilit? de retrouver la main ou le pied de cette damnante Alberte qui apr?s ce quelle avait os?, restait toujours la grande Mademoiselle Impassible.

Dis plut?t impossible! disait Louis, qui se moquait de moi.

Un mois tout entier se passa, et malgr? mes r?solutions de me montrer aussi oublieux quAlberte et aussi indiff?rent quelle, dopposer marbre ? marbre et froideur ? froideur, je ne v?cus plus que de la vie tendue de laff?t, de laff?t que je d?teste, m?me ? la chasse! Oui, Monsieur, ce ne fut plus quaff?t perp?tuel dans mes journ?es! Aff?t quand je descendais ? d?ner, et que jesp?rais la trouver seule dans la salle ? manger comme la premi?re fois! Aff?t au d?ner, o? mon regard ajustait de face ou de c?t? le sien quil rencontrait net et infernalement calme et qui n?vitait pas plus le mien quil ny r?pondait! Aff?t apr?s le d?ner, car je restais maintenant un peu apr?s d?ner voir ces dames reprendre leur ouvrage, dans leur embrasure de crois?e, guettant si elle ne laisserait pas tomber quelque chose, son d?, ses ciseaux, un chiffon, que je pourrais ramasser, et en les lui rendant toucher sa main, cette main que javais maintenant ? travers la cervelle! Aff?t chez moi, quand j?tais remont? dans ma chambre, y croyant toujours entendre le long du corridor ce pied qui avait pi?tin? sur le mien, avec une volont? si absolue. Aff?t jusque dans lescalier, o? je croyais pouvoir la rencontrer, et o? la vieille Olive me surprit un jour, ? ma grande confusion, en sentinelle! Aff?t ? ma fen?tre cette fen?tre que vous voyez o? je me plantais quand elle devait sortir avec sa m?re, et do? je ne bougeais pas avant quelle f?t rentr?e, mais tout cela aussi vainement que le reste! Lorsquelle sortait, tortill?e dans son ch?le de jeune fille, un ch?le ? raies rouges et blanches : je nai rien oubli?! sem? de fleurs noires et jaunes sur les deux raies, elle ne retournait pas son torse insolent une seule fois, et lorsquelle rentrait, toujours aux c?t?s de sa m?re, elle ne levait ni la t?te ni les yeux vers la fen?tre o? je lattendais! Tels ?taient les mis?rables exercices auxquels elle mavait condamn?! Certes, je sais bien que les femmes nous font tous plus ou moins valeter, mais dans ces proportions-l?!! Le vieux fat qui devrait ?tre mort en moi sen r?volte encore! Ah! je ne pensais plus au bonheur de mon uniforme! Quand javais fait le service de la journ?e, apr?s lexercice ou la revue, je rentrais vite, mais non plus pour lire des piles de m?moires ou de romans, mes seules lectures dans ce temps-l?. Je nallais plus chez Louis de Meung. Je ne touchais plus ? mes fleurets. Je navais pas la ressource du tabac qui engourdit lactivit? quand elle vous d?vore, et que vous avez, vous autres jeunes gens qui mavez suivi dans la vie! On ne fumait pas alors au 27e, si ce nest entre soldats, au corps de garde, quand on jouait la partie de brisque sur le tambour Je restais donc oisif de corps, ? me ronger je ne sais pas si c?tait le c?ur, sur ce canap? qui ne me faisait plus le bon froid que jaimais dans ces six pieds carr?s de chambre, o? je magitais comme un lionceau dans sa cage, quand il sent la chair fra?che ? c?t?.

Et si c?tait ainsi le jour, c?tait aussi de m?me une grande partie de la nuit. Je me couchais tard. Je ne dormais plus. Elle me tenait ?veill?, cette Alberte denfer, qui me lavait allum? dans les veines, puis qui s?tait ?loign?e comme lincendiaire qui ne retourne pas m?me la t?te pour voir son feu flamber derri?re lui! Je baissais, comme le voil?, ce soir , ici le vicomte passa son gant sur la glace de la voiture plac?e devant lui, pour essuyer la vapeur qui commen?ait dy perler, ce m?me rideau cramoisi, ? cette m?me fen?tre, qui navait pas plus de persiennes quelle nen a maintenant, afin que les voisins, plus curieux en province quailleurs, ne d?visageassent pas le fond de ma chambre. C?tait une chambre de ce temps-l?, une chambre de lEmpire, parquet?e en point de Hongrie, sans tapis, o? le bronze plaquait partout le merisier, dabord en t?te de sphinx aux quatre coins du lit, et en pattes de lion sous ses quatre pieds, puis, sur tous les tiroirs de la commode et du secr?taire, en cam?es de faces de lion, avec des anneaux de cuivre pendant de leurs gueules verd?tres, et par lesquels on les tirait quand on voulait les ouvrir. Une table carr?e, dun merisier plus ros?tre que le reste de lameublement, ? dessus de marbre gris, grillag?e de cuivre, ?tait en face du lit, contre le mur, entre la fen?tre et la porte dun grand cabinet de toilette; et, vis-?-vis de la chemin?e, le grand canap? de maroquin bleu dont je vous ai d?j? tant parl? A tous les angles de cette chambre dune grande ?l?vation et dun large espace, il y avait des encoignures en faux laque de Chine, et sur lune delles on voyait, myst?rieux et blanc, dans le noir du coin, un vieux buste de Niob? dapr?s lantique, qui ?tonnait l?, chez ces bourgeois vulgaires. Mais est-ce que cette incompr?hensible Alberte n?tonnait pas bien plus? Les murs lambriss?s, et peints ? lhuile, dun blanc jaune, navaient ni tableaux, ni gravures. Jy avais seulement mis mes armes, couch?es sur de longues pattes-fiches en cuivre dor?. Quand javais lou? cette grande calebasse dappartement, comme disait ?l?gamment le lieutenant Louis de Meung, qui ne po?tisait pas les choses, javais fait placer au milieu une grande table ronde que je couvrais de cartes militaires, de livres et de papiers : c?tait mon bureau. Jy ?crivais quand javais ? ?crire Eh bien! un soir, ou plut?t une nuit, javais roul? le canap? aupr?s de cette grande table, et jy dessinais ? la lampe, non pas pour me distraire de lunique pens?e qui me submergeait depuis un mois, mais pour my plonger davantage, car c?tait la t?te de cette ?nigmatique Alberte que je dessinais, c?tait le visage de cette diablesse de femme dont j?tais poss?d?, comme les d?vots disent quon lest du diable. Il ?tait tard. La rue, o? passaient chaque nuit deux diligences en sens inverse, comme aujourdhui, lune ? minuit trois quarts et lautre ? deux heures et demie du matin, et qui toutes deux sarr?taient ? lh?tel de la Poste pour relayer, la rue ?tait silencieuse comme le fond dun puits. Jaurais entendu voler une mouche; mais si, par hasard, il y en avait une dans ma chambre, elle devait dormir dans quelque coin de vitre ou dans un des plis cannel?s de ce rideau, dune forte ?toffe de soie crois?e, que javais ?t? de sa pat?re et qui tombait devant la fen?tre, perpendiculaire et immobile. Le seul bruit quil y e?t alors autour de moi, dans ce profond et complet silence, c?tait moi qui le faisais avec mon crayon et mon estompe. Oui, c?tait elle que je dessinais, et Dieu sait avec quelle caresse de main et quelle pr?occupation enflamm?e! Tout ? coup, sans aucun bruit de serrure qui maurait averti, ma porte sentrouvrit en fl?tant ce son des portes dont les gonds sont secs, et resta ? moiti? entreb?ill?e, comme si elle avait eu peur du son quelle avait jet?! Je relevai les yeux, croyant avoir mal ferm? cette porte qui, delle-m?me, inopin?ment, souvrait en filant ce son plaintif, capable de faire tressaillir dans la nuit ceux qui veillent et de r?veiller ceux qui dorment. Je me levai de ma table pour aller la fermer; mais la porte entrouverte souvrit plus grande et tr?s doucement toujours, mais en recommen?ant le son aigu qui tra?na comme un g?missement dans la maison silencieuse, et je vis, quand elle se fut ouverte de toute sa grandeur, Alberte! Alberte qui, malgr? les pr?cautions dune peur qui devait ?tre immense, navait pu emp?cher cette porte maudite de crier!

Ah! tonnerre de Dieu! ils parlent de visions, ceux qui y croient; mais la vision la plus surnaturelle ne maurait pas donn? la surprise, lesp?ce de coup au c?ur que je ressentis et qui se r?p?ta en palpitations insens?es, quand je vis venir ? moi, de cette porte ouverte, Alberte, effray?e au bruit que cette porte venait de faire en souvrant, et qui allait recommencer encore, si elle la fermait! Rappelez-vous toujours que je navais pas dix-huit ans! Elle vit peut-?tre ma terreur ? la sienne : elle r?prima, par un geste ?nergique, le cri de surprise qui pouvait m?chapper, qui me serait certainement ?chapp? sans ce geste, et elle referma la porte, non plus lentement, puisque cette lenteur lavait fait crier, mais rapidement, pour ?viter ce cri des gonds, quelle n?vita pas, et qui recommen?a plus net, plus franc, dune seule venue et suraigu; et, la porte ferm?e et loreille contre, elle ?couta si un autre bruit, qui aurait ?t? plus inqui?tant et plus terrible, ne r?pondait pas ? celui-l? Je crus la voir chanceler Je m?lan?ai, et je leus bient?t dans les bras.

Mais elle va bien, votre Alberte, dis-je au capitaine.

Vous croyez peut-?tre, reprit-il, comme sil navait pas entendu ma moqueuse observation, quelle y tomba, dans mes bras, deffroi, de passion, de t?te perdue, comme une fille poursuivie ou quon peut poursuivre, qui ne sait plus ce quelle fait quand elle fait la derni?re des folies, quand elle sabandonne ? ce d?mon que les femmes ont toutes dit-on quelque part, et qui serait le ma?tre toujours, sil ny en avait pas deux autres aussi en elles, la L?chet? et la Honte, pour contrarier celui-l?! Eh bien, non, ce n?tait pas cela! Si vous le croyiez, vous vous tromperiez Elle navait rien de ces peurs vulgaires et os?es Ce fut bien plus elle qui me prit dans ses bras que je ne la pris dans les miens Son premier mouvement avait ?t? de se jeter le front contre ma poitrine, mais elle le releva et me regarda, les yeux tout grands, des yeux immenses! comme pour voir si c?tait bien moi quelle tenait ainsi dans ses bras! Elle ?tait horriblement p?le, et comme je ne lavais jamais vue p?le; mais ses traits de Princesse navaient pas boug?. Ils avaient toujours limmobilit? et la fermet? dune m?daille. Seulement, sur sa bouche aux l?vres l?g?rement bomb?es errait je ne sais quel ?garement, qui n?tait pas celui de la passion heureuse ou qui va l?tre tout ? lheure! Et cet ?garement avait quelque chose de si sombre dans un pareil moment, que, pour ne pas le voir, je plantai sur ces belles l?vres rouges et ?rectiles le robuste et foudroyant baiser du d?sir triomphant et roi! La bouche sentrouvrit mais les yeux noirs, ? la noirceur profonde, et dont les longues paupi?res touchaient presque alors mes paupi?res, ne se ferm?rent point, ne palpit?rent m?me pas; mais tout au fond, comme sur sa bouche, je vis passer de la d?mence! Agraf?e dans ce baiser de feu et comme enlev?e par les l?vres qui p?n?traient les siennes, aspir?e par lhaleine qui la respirait, je la portai, toujours coll?e ? moi, sur ce canap? de maroquin bleu, mon gril de saint Laurent, depuis un mois que je my roulais en pensant ? elle, et dont le maroquin se mit voluptueusement ? craquer sous son dos nu, car elle ?tait ? moiti? nue. Elle sortait de son lit, et, pour venir, elle avait le croirez-vous? ?t? oblig?e de traverser la chambre o? son p?re et sa m?re dormaient! Elle lavait travers?e ? t?tons, les mains en avant, pour ne pas se choquer ? quelque meuble qui aurait retenti de son choc et qui e?t pu les r?veiller.

Ah! fis-je, on nest pas plus brave ? la tranch?e. Elle ?tait digne d?tre la ma?tresse dun soldat!

Et elle le fut d?s cette premi?re nuit-l?, reprit le vicomte. Elle le fut aussi violente que moi, et je vous jure que je l?tais! Mais cest ?gal voici la revanche! Elle ni moi ne p?mes oublier, dans les plus vifs de nos transports, l?pouvantable situation quelle nous faisait ? tous les deux. Au sein de ce bonheur quelle venait chercher et moffrir, elle ?tait alors comme stup?fi?e de lacte quelle accomplissait dune volont? pourtant si ferme, avec un acharnement si obstin?. Je ne men ?tonnai pas. Je l?tais bien, moi, stup?fi?! Javais bien, sans le lui dire et sans le lui montrer, la plus effroyable anxi?t? dans le c?ur, pendant quelle me pressait ? m?touffer sur le sien. J?coutais, ? travers ses soupirs, ? travers ses baisers, ? travers le terrifiant silence qui pesait sur cette maison endormie et confiante, une chose horrible : cest si sa m?re ne s?veillait pas, si son p?re ne se levait pas! Et jusque par-dessus son ?paule, je regardais derri?re elle si cette porte, dont elle navait pas ?t? la cl?, par peur du bruit quelle pouvait faire, nallait pas souvrir de nouveau et me montrer, p?les et indign?es, ces deux t?tes de M?duse, ces deux vieillards, que nous trompions avec une l?chet? si hardie, surgir tout ? coup dans la nuit, images de lhospitalit? viol?e et de la Justice! Jusqu? ces voluptueux craquements du maroquin bleu, qui mavaient sonn? la diane de lAmour, me faisaient tressaillir d?pouvante Mon c?ur battait contre le sien, qui semblait me r?percuter ses battements C?tait enivrant et d?grisant tout ? la fois, mais c?tait terrible! Je me fis ? tout cela plus tard. A force de renouveler impun?ment cette imprudence sans nom, je devins tranquille dans cette imprudence. A force de vivre dans ce danger d?tre surpris, je me blasai. Je ny pensai plus. Je ne pensai plus qu? ?tre heureux. D?s cette premi?re nuit formidable, qui aurait d? l?pouvanter des autres, elle avait d?cid? quelle viendrait chez moi de deux nuits en deux nuits, puisque je ne pouvais aller chez elle, sa chambre de jeune fille nayant dautre issue que dans lappartement de ses parents, et elle y vint r?guli?rement toutes les deux nuits; mais jamais elle ne perdit la sensation, la stupeur de la premi?re fois! Le temps ne produisit pas sur elle leffet quil produisit sur moi. Elle ne se bronza pas au danger, affront? chaque nuit. Toujours elle restait, et jusque sur mon c?ur, silencieuse, me parlant ? peine avec la voix, car, dailleurs, vous vous doutez bien quelle ?tait ?loquente; et lorsque plus tard le calme me prit, moi, ? force de danger affront? et de r?ussite, et que je lui parlai, comme on parle ? sa ma?tresse, de ce quil y avait d?j? de pass? entre nous, de cette froideur inexplicable et d?mentie, puisque je la tenais dans mes bras, et qui avait succ?d? ? ses premi?res audaces; quand je lui adressai enfin tous ces pourquoi insatiables de lamour, qui nest peut-?tre au fond quune curiosit?, elle ne me r?pondit jamais que par de longues ?treintes. Sa bouche triste demeurait muette de tout except? de baisers! Il y a des femmes qui vous disent : Je me perds pour vous ; il y en a dautres qui vous disent : Tu vas bien me m?priser ; et ce sont l? des mani?res diff?rentes dexprimer la fatalit? de lamour. Mais elle, non! Elle ne disait mot Chose ?trange! Plus ?trange personne! Elle me produisait leffet dun ?pais et dur couvercle de marbre qui br?lait, chauff? par en dessous Je croyais quil arriverait un moment o? le marbre se fendrait enfin sous la chaleur br?lante, mais le marbre ne perdit jamais sa rigide densit?. Les nuits quelle venait, elle navait ni plus dabandon, ni plus de paroles, et, je me permettrai ce mot eccl?siastique, elle fut toujours aussi difficile ? confesser que la premi?re nuit quelle ?tait venue. Je nen tirai pas davantage Tout au plus un monosyllabe arrach?, dobsession, ? ces belles l?vres dont je raffolais dautant plus que je les avais vues plus froides et plus indiff?rentes pendant la journ?e, et, encore, un monosyllabe qui ne faisait pas grande lumi?re sur la nature de cette fille, qui me paraissait plus sphinx, ? elle seule, que tous les Sphinx dont limage se multipliait autour de moi, dans cet appartement Empire.





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