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Les Diaboliques

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J?tais de ceux-l?. Un de mes camarades qui demeurait ici, ? la Poste aux chevaux, o? il avait une chambre, car la Poste aux chevaux ?tait dans cette rue en ce temps-l? tenez! ? quelques portes derri?re nous, et peut-?tre, sil faisait jour, verriez-vous encore sur la fa?ade de cette Poste aux chevaux le vieux soleil dor ? moiti? sorti de son fond de c?ruse, et qui faisait cadran avec son inscription : AU SOLEIL LEVANT! Un de mes camarades mavait d?couvert un appartement dans son voisinage; ? cette fen?tre qui est perch?e si haut, et qui me fait leffet, ce soir, d?tre la mienne toujours, comme si c?tait hier! Je m?tais laiss? loger par lui. Il ?tait plus ?g? que moi, depuis plus longtemps au r?giment, et il aimait ? piloter dans ces premiers moments et ces premiers d?tails de ma vie dofficier, mon inexp?rience, qui ?tait aussi de linsouciance! Je vous lai dit, except? la sensation de luniforme sur laquelle jappuie, parce que cest encore l? une sensation dont votre g?n?ration ? congr?s de la paix et ? pantalonnades philosophiques et humanitaires naura bient?t plus la moindre id?e, et lespoir dentendre ronfler le canon dans la premi?re bataille o? je devais perdre (passez-moi cette expression soldatesque!) mon pucelage militaire, tout m?tait ?gal! Je ne vivais que dans ces deux id?es, dans la seconde surtout, parce quelle ?tait une esp?rance, et quon vit plus dans la vie quon na pas que dans la vie quon a. Je maimais pour demain, comme lavare, et je comprenais tr?s bien les d?vots qui sarrangent sur cette terre comme on sarrange dans un coupe-gorge o? lon na qu? passer une nuit. Rien ne ressemble plus ? un moine quun soldat, et j?tais soldat! Cest ainsi que je marrangeais de ma garnison. Hors les heures des repas que je prenais avec les personnes qui me louaient mon appartement et dont je vous parlerai tout ? lheure, et celles du service et des man?uvres de chaque jour, je vivais la plus grande partie de mon temps chez moi, couch? sur un grand diable de canap? de maroquin bleu sombre, dont la fra?cheur me faisait leffet dun bain froid apr?s lexercice, et je ne men relevais que pour aller faire des armes et quelques parties dimp?riale chez mon ami den face : Louis de Meung, lequel ?tait moins oisif que moi, car il avait ramass? parmi les grisettes de la ville une assez jolie petite fille, quil avait prise pour ma?tresse, et qui lui servait, disait-il, ? tuer le temps Mais ce que je connaissais de la femme ne me poussait pas beaucoup ? imiter mon ami Louis. Ce que jen savais, je lavais vulgairement appris, l? o? les ?l?ves de Saint-Cyr lapprennent les jours de sortie Et puis, il y a des temp?raments qui s?veillent tard Est-ce que vous navez pas connu Saint-R?my, le plus mauvais sujet de toute une ville, c?l?bre par ses mauvais sujets, que nous appelions le Minotaure, non pas au point de vue des cornes, quoiquil en port?t, puisquil avait tu? lamant de sa femme, mais au point de vue de la consommation?

Oui, je lai connu, r?pondis-je, mais vieux, incorrigible, se d?bauchant de plus en plus ? chaque ann?e qui lui tombait sur la t?te.

Pardieu! si je lai connu, ce grand rompu de Saint-R?my, comme on dit dans Brant?me!

C?tait en effet un homme de Brant?me, reprit le vicomte.

Eh bien! Saint-R?my, ? vingt-sept ans sonn?s, navait encore touch? ni ? un verre ni ? une jupe. Il vous le dira, si vous voulez! A vingt-sept ans, il ?tait, en fait de femmes, aussi innocent que lenfant qui vient de na?tre, et quoiquil ne t?t?t plus sa nourrice, il navait pourtant jamais bu que du lait et de leau.

Il a joliment rattrap? le temps perdu! fis-je.

Oui, dit le vicomte, et moi aussi! Mais jai eu moins de peine ? le rattraper! Ma premi?re p?riode de sagesse, ? moi, ne d?passa gu?re le temps que je passai dans cette ville de ***; et quoique je ny eusse pas la virginit? absolue dont parle Saint-R?my, jy vivais cependant, ma foi! comme un vrai chevalier de Malte, que j?tais, attendu que je le suis de berceau Saviez-vous cela? Jaurais m?me succ?d? ? un de mes oncles dans sa commanderie, sans la R?volution qui abolit lOrdre, dont, tout aboli quil f?t, je me suis quelquefois permis de porter le ruban. Une fatuit?!

Quant aux h?tes que je m?tais donn?s, en louant leur appartement, continua le vicomte de Brassard, c?tait bien tout ce que vous pouvez imaginer de plus bourgeois. Ils n?taient que deux, le mari et la femme, tous deux ?g?s, nayant pas mauvais ton, au contraire. Dans leurs relations avec moi, ils avaient m?me cette politesse quon ne trouve plus, surtout dans leur classe, et qui est comme le parfum dun temps ?vanoui. Je n?tais pas dans l?ge o? lon observe pour observer, et ils mint?ressaient trop peu pour que je pensasse ? p?n?trer dans le pass? de ces deux vieilles gens ? la vie desquels je me m?lais de la fa?on la plus superficielle deux heures par jour, le midi et le soir, pour d?ner et souper avec eux. Rien ne transpirait de ce pass? dans leurs conversations devant moi, lesquelles conversations trottaient dordinaire sur les choses et les personnes de la ville, quelles mapprenaient ? conna?tre et dont ils parlaient, le mari avec une pointe de m?disance gaie, et la femme, tr?s pieuse, avec plus de r?serve, mais certainement non moins de plaisir. Je crois cependant avoir entendu dire au mari quil avait voyag? dans sa jeunesse pour le compte de je ne sais qui et de je ne sais quoi, et quil ?tait revenu tard ?pouser sa femme qui lavait attendu. C?taient, au demeurant, de tr?s braves gens, aux m?urs tr?s douces, et, de tr?s calmes destin?es. La femme passait sa vie ? tricoter des bas ? c?tes pour son mari, et le mari, timbr? de musique, ? racler sur son violon de lancienne musique de Viotti, dans une chambre ? galetas au-dessus de la mienne Plus riches, peut-?tre lavaient-ils ?t?. Peut-?tre quelque perte de fortune quils voulaient cacher les avait-elle forc?s ? prendre chez eux un pensionnaire; mais autrement que par le pensionnaire, on ne sen apercevait pas. Tout dans leur logis respirait laisance de ces maisons de lancien temps, abondantes en linge qui sent bon, en argenterie bien pesante, et dont les meubles semblent des immeubles, tant on se met peu en peine de les renouveler! Je my trouvais bien. La table ?tait bonne, et je jouissais largement de la permission de la quitter d?s que javais, comme disait la vieille Olive qui nous servait, les barbes torch?es, ce qui faisait bien de lhonneur de les appeler des barbes aux trois poils de chat de la moustache dun gamin de sous-lieutenant, qui navait pas encore fini de grandir!

J?tais donc l? environ depuis un semestre, tout aussi tranquille que mes h?tes, auxquels je navais jamais entendu dire un seul mot ayant trait ? lexistence de la personne que jallais rencontrer chez eux, quand un jour, en descendant pour d?ner ? lheure accoutum?e, japer?us dans un coin de la salle ? manger une grande personne qui, debout et sur la pointe des pieds, suspendait par les rubans son chapeau ? une pat?re, comme une femme parfaitement chez elle et qui vient de rentrer. Cambr?e ? outrance, comme elle l?tait pour accrocher son chapeau ? cette pat?re plac?e tr?s haut, elle d?ployait la taille superbe dune danseuse qui se renverse, et cette taille ?tait prise (cest le mot, tant elle ?tait lac?e!) dans le corselet luisant dun spencer de soie verte ? franges qui retombaient sur sa robe blanche, une de ces robes du temps dalors, qui serraient aux hanches et qui navaient pas peur de les montrer, quand on en avait Les bras encore en lair, elle se retourna en mentendant entrer, et elle imprima ? sa nuque une torsion qui me fit voir son visage; mais elle acheva son mouvement comme si je neusse pas ?t? l?, regarda si les rubans du chapeau navaient pas ?t? froiss?s par elle en le suspendant, et cela accompli lentement, attentivement et presque impertinemment, car, apr?s tout, j?tais l?, debout, attendant, pour la saluer, quelle pr?t garde ? moi, elle me fit enfin lhonneur de me regarder avec deux yeux noirs, tr?s froids, auxquels ses cheveux, coup?s ? la Titus et ramass?s en boucles sur le front, donnaient lesp?ce de profondeur que cette coiffure donne au regard Je ne savais qui ce pouvait ?tre, ? cette heure et ? cette place. Il ny avait jamais personne ? d?ner chez mes h?tes Cependant elle venait probablement pour d?ner. La table ?tait mise, et il y avait quatre couverts Mais mon ?tonnement de la voir l? fut de beaucoup d?pass? par l?tonnement de savoir qui elle ?tait, quand je le sus quand mes deux h?tes, entrant dans la salle, me la pr?sent?rent comme leur fille qui sortait de pension et qui allait d?sormais vivre avec eux.

Leur fille! Il ?tait impossible d?tre moins la fille de gens comme eux que cette fille-l?! Non pas que les plus belles filles du monde ne puissent na?tre de toute esp?ce de gens. Jen ai connu et vous aussi, nest-ce pas? Physiologiquement, l?tre le plus laid peut produire l?tre le plus beau. Mais elle! entre elle et eux, il y avait lab?me dune race Dailleurs, physiologiquement, puisque je me permets ce grand mot p?dant, qui est de votre temps, non du mien, on ne pouvait la remarquer que pour lair quelle avait, et qui ?tait singulier dans une jeune fille aussi jeune quelle, car c?tait une esp?ce dair impassible, tr?s difficile ? caract?riser. Elle ne laurait pas eu quon aurait dit : Voil? une belle fille! et on ny aurait pas plus pens? qu? toutes les belles filles quon rencontre par hasard; et dont on dit cela, pour ny plus penser jamais apr?s. Mais cet air qui la s?parait, non pas seulement de ses parents, mais de tous les autres, dont elle semblait navoir ni les passions, ni les sentiments, vous clouait de surprise, sur place LInfante ? l?pagneul, de Velasquez, pourrait, si vous la connaissez, vous donner une id?e de cet air-l?, qui n?tait ni fier, ni m?prisant, ni d?daigneux, non! mais tout simplement impassible, car lair fier, m?prisant, d?daigneux, dit aux gens quils existent, puisquon prend la peine de les d?daigner ou de les m?priser, tandis que cet air-ci dit tranquillement : Pour moi, vous nexistez m?me pas. Javoue que cette physionomie me fit faire, ce premier jour et bien dautres, la question qui pour moi est encore aujourdhui insoluble : comment cette grande fille-l? ?tait-elle sortie de ce gros bonhomme en redingote jaune vert et ? gilet blanc, qui avait une figure couleur des confitures de sa femme, une loupe sur la nuque, laquelle d?bordait sa cravate de mousseline brod?e, et qui bredouillait? Et si le mari nembarrassait pas, car le mari nembarrasse jamais dans ces sortes de questions, la m?re me paraissait tout aussi impossible ? expliquer. Mlle Albertine (c?tait le nom de cette archiduchesse daltitude, tomb?e du ciel chez ces bourgeois comme si le ciel avait voulu se moquer deux), Mlle Albertine, que ses parents appelaient Alberte pour s?pargner la longueur du nom, mais ce qui allait parfaitement mieux ? sa figure et ? toute sa personne, ne semblait pas plus la fille de lun que de lautre A ce premier d?ner, comme ? ceux qui suivirent, elle me parut une jeune fille bien ?lev?e, sans affectation, habituellement silencieuse, qui, quand elle parlait, disait en bons termes ce quelle avait ? dire, mais qui noutrepassait jamais cette ligne-l? Au reste, elle aurait eu tout lesprit que jignorais quelle e?t, quelle naurait gu?re trouv? loccasion de le montrer dans les d?ners que nous faisions. La pr?sence de leur fille avait n?cessairement modifi? les comm?rages des deux vieilles gens. Ils avaient supprim? les petits scandales de la ville. Litt?ralement, on ne parlait plus ? cette table que de choses aussi int?ressantes que la pluie et le beau temps. Aussi Mlle Albertine ou Alberte, qui mavait tant frapp? dabord par son air impassible, nayant absolument que cela ? moffrir, me blasa bient?t sur cet air-l? Si je lavais rencontr?e dans le monde pour lequel j?tais fait, et que jaurais d? voir, cette impassibilit? maurait tr?s certainement piqu? au vif Mais, pour moi, elle n?tait pas une fille ? qui je puisse faire la cour m?me des yeux. Ma position vis-?-vis delle, ? moi en pension chez ses parents, ?tait d?licate, et un rien pouvait la fausser Elle n?tait pas assez pr?s ou assez loin de moi dans la vie pour quelle p?t m?tre quelque chose et jeus bient?t r?pondu naturellement, et sans intention daucune sorte, par la plus compl?te indiff?rence, ? son impassibilit?.

Et cela ne se d?mentit jamais, ni de son c?t? ni du mien. Il ny eut entre nous que la politesse la plus froide, la plus sobre de paroles. Elle n?tait pour moi quune image qu? peine je voyais; et moi, pour elle, quest-ce que j?tais? A table, nous ne nous rencontrions jamais que l?, elle regardait plus le bouchon de la carafe ou le sucrier que ma personne Ce quelle y disait, tr?s correct, toujours fort bien dit, mais insignifiant, ne me donnait aucune cl? du caract?re quelle pouvait avoir. Et puis, dailleurs, que mimportait? Jaurais pass? toute ma vie sans songer seulement ? regarder dans cette calme et insolente fille, ? lair si d?plac? dInfante Pour cela, il fallait la circonstance que je men vais vous dire, et qui matteignit comme la foudre, comme la foudre qui tombe, sans quil ait tonn?!

Un soir, il y avait ? peu pr?s un mois que Mlle Alberte ?tait revenue ? la maison, et nous nous mettions ? table pour souper. Je lavais ? c?t? de moi, et je faisais si peu dattention ? elle que je navais pas encore pris garde ? ce d?tail de tous les jours qui aurait d? me frapper : quelle f?t ? table aupr?s de moi au lieu d?tre entre sa m?re et son p?re, quand, au moment o? je d?pliais ma serviette sur mes genoux non, jamais je ne pourrai vous donner lid?e de cette sensation et de cet ?tonnement! je sentis une main qui prenait hardiment la mienne par-dessous la table. Je crus r?ver ou plut?t je ne crus rien du tout Je neus que lincroyable sensation de cette main audacieuse, qui venait chercher la mienne jusque sous ma serviette! Et ce fut inou? autant quinattendu! Tout mon sang, allum? sous cette prise, se pr?cipita de mon c?ur dans cette main, comme soutir? par elle, puis remonta furieusement, comme chass? par une pompe, dans mon c?ur! Je vis bleu mes oreilles tint?rent. Je dus devenir dune p?leur affreuse. Je crus que jallais m?vanouir que jallais me dissoudre dans lindicible volupt? caus?e par la chair tass?e de cette main, un peu grande, et forte comme celle dun jeune gar?on, qui s?tait ferm?e sur la mienne. Et, comme, vous le savez, dans ce premier ?ge de la vie, la volupt? a son ?pouvante, je fis un mouvement pour retirer ma main de cette folle main qui lavait saisie, mais qui, me la serrant alors avec lascendant du plaisir quelle avait conscience de me verser, la garda dautorit?, vaincue comme ma volont?, et dans lenveloppement le plus chaud, d?licieusement ?touff?e Il y a trente-cinq ans de cela, et vous me ferez bien lhonneur de croire que ma main sest un peu blas?e sur l?treinte de la main des femmes; mais jai encore l?, quand jy pense, limpression de celle-ci ?treignant la mienne avec un despotisme si insens?ment passionn?! En proie aux mille frissonnements que cette enveloppante main dardait ? mon corps tout entier, je craignais de trahir ce que j?prouvais devant ce p?re et cette m?re, dont la fille, sous leurs yeux, osait Honteux pourtant d?tre moins homme que cette fille hardie qui sexposait ? se perdre, et dont un incroyable sang-froid couvrait l?garement, je mordis ma l?vre au sang dans un effort surhumain, pour arr?ter le tremblement du d?sir, qui pouvait tout r?v?ler ? ces pauvres gens sans d?fiance, et cest alors que mes yeux cherch?rent lautre de ces deux mains que je navais jamais remarqu?es, et qui, dans ce p?rilleux moment, tournait froidement le bouton dune lampe quon venait de mettre sur la table, car le jour commen?ait de tomber Je la regardai C?tait donc l? la s?ur de cette main que je sentais p?n?trant la mienne, comme un foyer do? rayonnaient et s?tendaient le long de mes veines dimmenses lames de feu! Cette main, un peu ?paisse, mais aux doigts longs et bien tourn?s, au bout desquels la lumi?re de la lampe, qui tombait daplomb sur elle, allumait des transparences roses, ne tremblait pas et faisait son petit travail darrangement de la lampe, pour la faire aller, avec une fermet?, une aisance et une gracieuse langueur de mouvement incomparables! Cependant nous ne pouvions pas rester ainsi Nous avions besoin de nos mains pour d?ner Celle de Mlle Alberte quitta donc la mienne; mais au moment o? elle la quitta, son pied, aussi expressif que sa main, sappuya avec le m?me aplomb, la m?me passion, la m?me souverainet?, sur mon pied, et y resta tout le temps que dura ce d?ner trop court, lequel me donna la sensation dun de ces bains insupportablement br?lants dabord, mais auxquels on saccoutume, et dans lesquels on finit par se trouver si bien, quon croirait volontiers quun jour les damn?s pourraient se trouver fra?chement et suavement dans les brasiers de leur enfer, comme les poissons dans leur eau! Je vous laisse ? penser si je d?nai ce jour-l?, et si je me m?lai beaucoup aux menus propos de mes honn?tes h?tes, qui ne se doutaient pas, dans leur placidit?, du drame myst?rieux et terrible qui se jouait alors sous la table. Ils ne saper?urent de rien; mais ils pouvaient sapercevoir de quelque chose, et positivement je minqui?tais pour eux pour eux, bien plus que pour moi et pour elle. Javais lhonn?tet? et la commis?ration de mes dix-sept ans Je me disais : Est-elle effront?e? Est-elle folle? Et je la regardais du coin de l?il, cette folle qui ne perdait pas une seule fois, durant le d?ner, son air de Princesse en c?r?monie, et dont le visage resta aussi calme que si son pied navait pas dit et fait toutes les folies que peut dire et faire un pied, sur le mien! Javoue que j?tais encore plus surpris de son aplomb que de sa folie. Javais beaucoup lu de ces livres l?gers o? la femme nest pas m?nag?e. Javais re?u une ?ducation d?cole militaire. Utopiquement du moins, j?tais le Lovelace de fatuit? que sont plus ou moins tous les tr?s jeunes gens qui se croient de jolis gar?ons, et qui ont p?tur? des bottes de baisers derri?re les portes et dans les escaliers, sur les l?vres des femmes de chambre de leurs m?res. Mais ceci d?concertait mon petit aplomb de Lovelace de dix-sept ans. Ceci me paraissait plus fort que ce que javais lu, que tout ce que javais entendu dire sur le naturel dans le mensonge attribu? aux femmes, sur la force de masque quelles peuvent mettre ? leurs plus violentes ou leurs plus profondes ?motions. Songez donc! elle avait dix-huit ans! Les avait-elle m?me? Elle sortait dune pension que je navais aucune raison pour suspecter, avec la moralit? et la pi?t? de la m?re qui lavait choisie pour son enfant. Cette absence de tout embarras, disons le mot, ce manque absolu de pudeur, cette domination ais?e sur soi-m?me en faisant les choses les plus imprudentes, les plus dangereuses pour une jeune fille, chez laquelle pas un geste, pas un regard navait pr?venu lhomme auquel elle se livrait par une si monstrueuse avance, tout cela me montait au cerveau et apparaissait nettement ? mon esprit, malgr? le bouleversement de mes sensations Mais ni dans ce moment, ni plus tard, je ne marr?tai ? philosopher l?-dessus. Je ne me donnai pas dhorreur factice pour la conduite de cette fille dune si effrayante pr?cocit? dans le mal. Dailleurs, ce nest pas ? l?ge que javais, ni m?me beaucoup plus tard, quon croit d?prav?e la femme qui au premier coup d?il se jette ? vous! On est presque dispos? ? trouver cela tout simple, au contraire, et si on dit : La pauvre femme! cest d?j? beaucoup de modestie que cette piti?! Enfin, si j?tais timide, je ne voulais pas ?tre un niais! La grande raison fran?aise pour faire sans remords tout ce quil y a de pis. Je savais, certes, ? nen pas douter, que ce que cette fille ?prouvait pour moi n?tait pas de lamour. Lamour ne proc?de pas avec cette impudeur et cette impudence, et je savais parfaitement aussi que ce quelle me faisait ?prouver nen ?tait pas non plus. Mais, amour ou non ce que c?tait, je le voulais! Quand je me levai de table, j?tais r?solu La main de cette Alberte, ? laquelle je ne pensais pas une minute avant quelle e?t saisi la mienne, mavait laiss?, jusquau fond de mon ?tre, le d?sir de menlacer tout entier ? elle tout enti?re, comme sa main s?tait enlac?e ? ma main!

Je montai chez moi comme un fou, et quand je me fus un peu froidi par la r?flexion, je me demandai ce que jallais faire pour nouer bel et bien une intrigue, comme on dit en province, avec une fille si diaboliquement provocante. Je savais ? peu pr?s comme un homme qui na pas cherch? ? le savoir mieux quelle ne quittait jamais sa m?re; quelle travaillait habituellement pr?s delle, ? la m?me chiffonni?re, dans lembrasure de cette salle ? manger, qui leur servait de salon; quelle navait pas damie en ville qui v?nt la voir, et quelle ne sortait gu?re que pour aller le dimanche ? la messe et aux v?pres avec ses parents. Hein? ce n?tait pas encourageant, tout cela! Je commen?ais ? me repentir de navoir pas un peu plus v?cu avec ces deux bonnes gens que javais trait?s sans hauteur, mais avec la politesse d?tach?e et parfois distraite quon a pour ceux qui ne sont que dun int?r?t tr?s secondaire dans la vie; mais je me dis que je ne pouvais modifier mes relations avec eux, sans mexposer ? leur r?v?ler ou ? leur faire soup?onner ce que je voulais leur cacher Je navais, pour parler secr?tement ? Mlle Alberte, que les rencontres sur lescalier quand je montais ? ma chambre ou que jen descendais; mais, sur lescalier, on pouvait nous voir et nous entendre La seule ressource ? ma port?e, dans cette maison si bien r?gl?e et si ?troite, o? tout le monde se touchait du coude, ?tait d?crire; et puisque la main de cette fille hardie savait si bien chercher la mienne par-dessous la table, cette main ne ferait sans doute pas beaucoup de c?r?monies pour prendre le billet que je lui donnerais, et je l?crivis. Ce fut le billet de la circonstance, le billet suppliant, imp?rieux et enivr?, dun homme qui a d?j? bu une premi?re gorg?e de bonheur et qui en demande une seconde Seulement, pour le remettre, il fallait attendre le d?ner du lendemain, et cela me parut long; mais enfin il arriva, ce d?ner! Lattisante main, dont je sentais le contact sur ma main depuis vingt-quatre heures, ne manqua pas de revenir chercher la mienne, comme la veille, par-dessous la table. Mlle Alberte sentit mon billet et le prit tr?s bien, comme je lavais pr?vu. Mais ce que je navais pas pr?vu, cest quavec cet air dInfante qui d?fiait tout par sa hauteur dindiff?rence, elle le plongea dans le c?ur de son corsage, o? elle releva une dentelle repli?e, dun petit mouvement sec, et tout cela avec un naturel et une telle prestesse, que sa m?re qui, les yeux baiss?s sur ce quelle faisait, servait le potage, ne saper?ut de rien, et que son imb?cile de p?re, qui lurait toujours quelque chose en pensant ? son violon, quand il nen jouait pas, ny vit que du feu.





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