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Les Diaboliques

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Elle sarr?ta. De livide, elle ?tait devenue pourpre. La sueur lui d?coulait des tempes. Elle senrouait. Etait-ce le croup de la honte? Elle saisit f?brilement une carafe sur la commode, et se versa un ?norme verre deau quelle lampa.

Cela est dur ? passer, la honte! dit-elle; mais il faut quelle passe! Jen ai assez aval? depuis trois mois, pour quelle puisse passer!

Il y a donc trois mois que ceci dure? (il nosait plus dire quoi) fit Tressignies, avec un vague plus sinistre que la pr?cision.

Oui, dit-elle, trois mois. Mais quest-ce que trois mois? ajouta-t-elle. Il faudra du temps pour cuire et recuire ce plat de vengeance que je lui cuisine, et qui lui paiera son refus du c?ur dEsteban quil na pas voulu me faire manger

Elle dit cela avec une passion atroce et une m?lancolie sauvage. Tressignies ne se doutait pas quil p?t y avoir dans une femme un pareil m?lange damour idol?tre et de cruaut?. Jamais on navait regard? avec une attention plus concentr?e une ?uvre dart quil ne regardait cette singuli?re et toute-puissante artiste en vengeance, qui se dressait alors devant lui Mais quelque chose, quil ?tait ?tonn? d?prouver, se m?lait ? sa contemplation dobservateur. Lui qui croyait en avoir fini avec les sentiments involontaires et dont la r?flexion, au rire terrible, mordait toujours les sensations, comme jai vu des charretiers mordre leurs chevaux pour les faire ob?ir, sentait que dans latmosph?re de cette femme il respirait un air dangereux. Cette chambre, pleine de tant de passion physique et barbare, asphyxiait ce civilis?. Il avait besoin dune gorg?e dair et il pensait ? sen aller, d?t-il revenir.

Elle crut quil partait. Mais elle avait encore des c?t?s ? lui faire voir dans son chef-d?uvre.

Et cela? fit-elle, avec un d?dain et un geste retrouv? de duchesse, en lui montrant du doigt la coupe de verre bleu quil avait remplie dor.

Reprenez cet argent, dit-elle. Qui sait? Je suis peut-?tre plus riche que vous. Lor nentre pas ici. Je nen accepte de personne. Et, avec la fiert? dune bassesse qui ?tait sa vengeance, elle ajouta : je ne suis quune fille ? cent sous.

Le mot fut dit comme il ?tait pens?. Ce fut le dernier trait de ce sublime ? la renverse, de ce sublime infernal dont elle venait de lui ?taler le spectacle, et dont certainement le grand Corneille, au fond de son ?me tragique, ne se doutait pas! Le d?go?t de ce dernier mot donna ? Tressignies la force de sen aller. Il rafla les pi?ces dor de la coupe et ny laissa que ce quelle demandait. Puisquelle le veut! dit-il, je p?serai sur le poignard quelle senfonce, et jy mettrai aussi ma tache de boue, puisque cest de boue quelle a soif. Et il sortit dans une agitation extr?me. Les cand?labres inondaient toujours de leur lumi?re cette porte, si commune daspect, par laquelle il ?tait d?j? pass?. Il comprit pourquoi ?taient plant?es l? ces torch?res, quand il regarda la carte coll?e sur la porte, comme lenseigne de cette boutique de chair.

Il y avait sur cette carte en grandes lettres :

LA DUCHESSE DARCOS

DE SIERRA-LEONE

Et, au-dessous, un mot ignoble pour dire le m?tier quelle faisait.

Tressignies rentra chez lui, ce soir-l?, apr?s cette incroyable aventure, dans une situation si troubl?e quil en ?tait presque honteux. Les imb?ciles cest-?-dire ? peu pr?s tout le monde croient que rajeunir serait une invention charmante de la nature humaine; mais ceux qui connaissent la vie savent mieux le profit que ce serait. Tressignies se dit avec effroi quil allait peut-?tre se retrouver trop jeune et voil? pourquoi il se promit de ne plus mettre le pied chez la duchesse, malgr? lint?r?t, ou plut?t ? cause de lint?r?t que cette femme inou?e lui infligeait. Pourquoi, se dit-il, retourner dans ce lieu malsain dinfection, au fond duquel une cr?ature de haute origine sest volontairement pr?cipit?e? Elle ma cont? toute sa vie, et je peux imaginer sans effort les d?tails, qui ne peuvent changer, de cette horrible vie de chaque jour. Telle fut la r?solution de Tressignies, prise ?nergiquement au coin du feu, dans la solitude de sa chambre. Il sy calfeutra quelque temps contre les choses et les distractions du dehors, t?te ? t?te avec les impressions et les souvenirs dune soir?e que son esprit ne pouvait semp?cher de savourer, comme un po?me ?trange et tout-puissant auquel il navait rien lu de comparable, ni dans Byron, ni dans Shakespeare, ses deux po?tes favoris. Aussi passa-t-il bien des heures, accoud? aux bras de son fauteuil, ? feuilleter r?veusement en lui les pages toujours ouvertes de ce po?me dune hideuse ?nergie. Ce fut l? un lotus qui lui fit oublier les salons de Paris, sa patrie. Il lui fallut m?me le coup de collier de sa volont? pour y retourner. Les irr?prochables duchesses quil y retrouva lui sembl?rent manquer un peu daccent Quoiquil ne f?t pas une b?gueule, ce Tressignies, ni ses amis non plus, il ne leur dit pas un seul mot de son aventure, par un sentiment de d?licatesse quil traitait dabsurde, car la duchesse ne lui avait-elle pas demand? de raconter ? tout venant son histoire, et de la faire rayonner aussi loin quil pourrait la faire rayonner? Il la garda pour lui, au contraire. Il la mit et la scella dans le coin le plus myst?rieux de son ?tre, comme on bouche un flacon de parfum tr?s rare, dont on perdrait quelque chose en le faisant respirer. Chose ?tonnante, avec la nature dun homme comme lui! ni au Caf? de Paris, ni au cercle, ni ? lorchestre des th??tres, ni nulle part o? les hommes se rencontrent seuls et se disent tout, il naborda jamais un de ses amis sans avoir peur de lui entendre raconter, comme lui ?tant arriv?e, laventure qui ?tait la sienne; et, cette chose qui pouvait arriver faisait surgir en lui une perspective qui, dans les dix premi?res minutes dune conversation, lui causait un l?ger tremblement. Nonobstant, il se tint parole, et non seulement il ne retourna pas rue Basse-du-Rempart, mais au boulevard. Il ne sappuya plus, comme le faisaient les autres gants jaunes, les lions du temps, contre la balustrade de Tortoni. Si je revoyais flotter sa diable de robe jaune, se disait-il, je serais peut-?tre encore assez b?te pour la suivre. Toutes les robes jaunes quil rencontrait le faisaient r?ver Il aimait ? pr?sent les robes jaunes, quil avait toujours d?test?es. Elle ma d?prav? le go?t , se disait-il, et cest ainsi que le dandy se moquait de lhomme. Mais ce que Mme de Sta?l, qui les connaissait, appelle quelque part les pens?es du D?mon, ?tait plus fort que lhomme et que le dandy. Tressignies devint sombre. C?tait dans le monde un homme dun esprit anim?, dont la ga?t? ?tait aimable et redoutable ce quil faut que toute ga?t? soit dans ce monde, qui vous m?priserait si, tout en lamusant, vous ne le faisiez pas trembler un peu. Il ne causa plus avec le m?me entrain Est-il amoureux? disaient les comm?res. La vieille marquise de Cl?rembault, qui croyait quil en voulait ? sa petite-fille, sortie tout chaud du Sacr?-C?ur et romanesque comme on l?tait alors, lui disait avec humeur : Je ne puis plus vous sentir quand vous prenez vos airs dHamlet. De sombre, il passa souffrant. Son teint se plomba. Qua donc M. de Tressignies? disait-on, et on allait peut-?tre lui d?couvrir le cancer ? lestomac de Bonaparte dans la poitrine, quand, un beau jour, il supprima toutes les questions et inquisitions sur sa personne en bouclant sa malle en deux temps, comme un officier, et en disparaissant comme par un trou.

O? allait-il? Qui sen occupa? Il resta plus dun an parti, puis il revint ? Paris, reprendre le brancard de sa vie de mondain. Il ?tait un soir chez lambassadeur dEspagne, o?, ce soir-l?, par parenth?se, le monde le plus ?tincelant de Paris fourmillait Il ?tait tard. On allait souper. La cohue du buffet vidait les salons. Quelques hommes, dans le salon de jeu, sattardaient ? un whist obstin?. Tout ? coup, le partner de Tressignies, qui tournait les pages dun petit portefeuille d?caille sur lequel il ?crivait les paris quon faisait ? chaque rob, y vit quelque chose qui lui fit faire le Ah! quon fait quand on retrouve ce quon oubliait.

Monsieur lambassadeur dEspagne, dit-il au ma?tre de la maison, qui, les mains derri?re son dos, regardait jouer, y a-t-il encore des Sierra-Leone ? Madrid?

Certes, sil y en a! fit lambassadeur. Dabord, il y a le duc, qui est de pair avec tout ce quil y a de plus ?lev? parmi les Grandesses.

Quest donc cette duchesse de Sierra-Leone qui vient de mourir ? Paris, et quest-elle au duc? reprit alors linterlocuteur.

Elle ne pourrait ?tre que sa femme, r?pondit tranquillement lambassadeur. Mais, il y a presque deux ans que la duchesse est comme si elle ?tait morte. Elle a disparu, sans quon sache pourquoi ni comment elle a disparu : la v?rit? est un profond myst?re! Figurez-vous bien que limposante duchesse dArcos de Sierra-Leone n?tait pas une femme de ce temps-ci, une de ces femmes ? folies, quun amant enl?ve. C?tait une femme aussi hautaine pour le moins que le duc son mari, qui est bien le plus orgueilleux des Ricos hombres de toute lEspagne. De plus, elle ?tait pieuse, pieuse dune pi?t? quasi monastique. Elle na jamais v?cu qu? Sierra-Leone, un d?sert de marbre rouge, o? les aigles, sil y en a, doivent tomber asphyxi?s dennui de leurs pics! Un jour, elle en a disparu, et jamais on na pu retrouver sa trace. Depuis ce temps-l?, le duc, un homme du temps de Charles-Quint, ? qui personne na jamais os? poser la moindre question, est venu habiter Madrid, et ny a pas plus parl? de sa femme et de sa disparition que si elle navait jamais exist?. C?tait, en son nom, une Turre-Cremata, la derni?re des Turre-Cremata, de la branche dItalie.

Cest bien cela, interrompit le joueur, Et il regarda ce quil avait ?crit sur un des feuillets de son calepin d?caille. Eh bien! ajouta-t-il solennellement, monsieur lambassadeur dEspagne, jai lhonneur dannoncer ? Votre Excellence que la duchesse de Sierra-Leone a ?t? enterr?e ce matin, et, ce dont assur?ment vous ne vous douteriez jamais, quelle a ?t? enterr?e ? l?glise de la Salp?tri?re, comme une pensionnaire de l?tablissement!

A ces paroles, les joueurs tourn?rent le nez ? leurs cartes et les plaqu?rent devant eux sur la table, regardant tour ? tour, effar?s, celui-l? qui parlait et lambassadeur.

Mais oui! dit le joueur, qui faisait son effet, cette chose d?licieuse en France! Je passais par l?, ce matin, et jai entendu le long des murs de l?glise un si majestueux tonnerre de musique religieuse, que je suis entr? dans cette ?glise, peu accoutum?e ? de pareilles f?tes et que je suis tomb? de mon haut, en passant par le portail, drap? de noir et sem? darmoiries ? double ?cusson, de voir dans le ch?ur le plus resplendissant catafalque. L?glise ?tait ? peu pr?s vide. Il y avait au banc des pauvres quelques mendiants, et ?? et l? quelques femmes, de ces horribles l?preuses de lh?pital qui est ? c?t?, du moins de celles-l? qui ne sont pas tout ? fait folles et qui peuvent encore se tenir debout. Surpris dun pareil personnel aupr?s dun pareil catafalque, je men suis approch?, et jai lu, en grosses lettres dargent sur fond noir, cette inscription que jai, ma foi! copi?e, de surprise et pour ne pas loublier :

CI-GIT

SANZIA-FLORINDA-CONCEPTION

DE TURRE-CREMATA,

DUCHESSE DARCOS DE SIERRA-LEONE

FILLE REPENTIE,

MORTE A LA SALPETRIERE, LE

REQUIESCAT IN PACE!

Les joueurs ne songeaient plus ? la partie. Quant ? lambassadeur, quoiquun diplomate ne doive pas plus ?tre ?tonn? quun officier ne doive avoir peur, il sentit que son ?tonnement pouvait le compromettre :

Et vous navez pas pris de renseignements? fit-il, comme sil e?t parl? ? un de ses inf?rieurs.

A personne, Excellence, r?pondit le joueur. Il ny avait que des pauvres; et les pr?tres, qui peut-?tre auraient pu me renseigner, chantaient loffice. Dailleurs, je me suis souvenu que jaurais lhonneur de vous voir ce soir.

Je les aurai demain, fit lambassadeur. Et la partie sacheva, mais coup?e dinterjections, et chacun si pr?occup? de sa pens?e, que tout le monde fit des fautes parmi ces forts whisteurs, et que personne ne saper?ut de la p?leur de Tressignies, qui saisit son chapeau et sortit, sans prendre cong? de personne.

Le lendemain, il ?tait de bonne heure ? la Salp?tri?re. Il demanda le chapelain, un vieux bonhomme de pr?tre, lequel lui donna tous les renseignements quil lui demanda sur le n 119 qu?tait devenue la duchesse dArcos de Sierra-Leone. La malheureuse ?tait venue sabattre o? elle avait pr?vu quelle sabattrait A ce jeu terrible quelle avait jou?, elle avait gagn? la plus effroyable des maladies. En peu de mois, dit le vieux pr?tre, elle s?tait cari?e jusquaux os Un de ses yeux avait saut? un jour brusquement de son orbite et ?tait tomb? ? ses pieds comme un gros sou Lautre s?tait liqu?fi? et fondu Elle ?tait morte mais sto?quement dans dintol?rables tortures Riche dargent encore et de ses bijoux, elle avait tout l?gu? aux malades, comme elle, de la maison qui lavait accueillie, et prescrit de solennelles fun?railles. Seulement, pour se punir de ses d?sordres, dit le vieux pr?tre, qui navait rien compris du tout ? cette femme-l?, elle avait exig?, par p?nitence et par humilit?, quon m?t apr?s ses titres, sur son cercueil et sur son tombeau, quelle ?tait une FILLE REPENTIE.

Et encore, ajouta le vieux chapelain, dupe de la confession dune pareille femme, par humilit?, elle ne voulait pas quon m?t repentie .

Tressignies se prit ? sourire am?rement du brave pr?tre, mais il respecta lillusion de cette ?me na?ve.

Car il savait, lui, quelle ne se repentait pas, et que cette touchante humilit? ?tait encore, apr?s la mort, de la vengeance!


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