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Les Diaboliques

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Mais, tous ces d?tails, Tressignies ne les vit que plus tard. Tout dabord, il ne vit que la fille chez laquelle il venait de monter. Sachant o? il ?tait, il ne se g?na pas. Il se mit sans fa?on sur le canap? attirant entre ses genoux cette femme qui avait ?t? son chapeau et son ch?le, et qui les avait jet?s sur le fauteuil. Il la prit ? la taille, comme sil le?t boucl?e entre ses deux mains jointes, et il la regarda ainsi de bas en haut, comme un buveur qui l?ve au jour, avant de le boire, le verre de vin quil va sabler! Ses impressions du boulevard navaient pas menti. Pour un d?gustateur de femmes, pour un homme blas?, mais puissant, elle ?tait v?ritablement splendide. La ressemblance qui lavait tant frapp? dans les lueurs mobiles et coup?es dombre du boulevard, cette femme lavait toujours, en pleine lumi?re fixe. Seulement, celle ? qui elle le faisait penser navait pas sur son visage, aux traits si semblables quils en paraissaient identiques, cette expression de fiert? r?solue et presque terrible que le Diable, ce p?re joyeux de toutes les anarchies, avait refus?e ? une duchesse et avait donn?e pour quoi en faire? ? une demoiselle du boulevard. Quand elle eut la t?te nue, avec ses cheveux noirs, sa robe jaune, ses larges ?paules dont ses hanches d?passaient encore la largeur, elle rappelait la Judith de Vernet (un tableau de ce temps), mais par le corps plus fait pour lamour et par le visage plus f?roce encore. Cette f?rocit? sombre venait peut-?tre dun pli qui se creusait entre ses deux beaux sourcils, qui se prolongeaient jusque dans les tempes, comme Tressignies en avait vu ? quelques Asiatiques, en Turquie, et elle les rapprochait, dans une pr?occupation si continue quon aurait dit quils ?taient barr?s. Souffletant contraste! cette fille avait la taille de son m?tier; elle nen avait pas la figure. Ce corps de courtisane, qui disait si ?loquemment : Prends! cette coupe damour aux flancs arrondis qui invitait la main et les l?vres, ?taient surmont?s dun visage qui aurait arr?t? le d?sir par la hauteur de sa physionomie, et p?trifi? dans le respect la volupt? la plus br?lante Heureusement, le sourire volontairement assoupli de la courtisane, et dont elle savait profaner la courbure id?alement d?daigneuse de ses l?vres, ralliait bient?t ? elle ceux que la fiert? cruelle de son visage aurait ?pouvant?s. Au boulevard, elle promenait ce raccrochant sourire, ?tal? impudiquement sur ses l?vres rouges; mais, au moment o? Tressignies la tenait debout entre ses genoux, elle ?tait s?rieuse, et sa t?te respirait quelque chose de si ?trangement implacable, quil ne lui manquait que le sabre recourb? aux mains pour que ce dandy de Tressignies p?t, sans fatuit? se croire Holopherne.

Il lui prit ses mains d?sarm?es, et il sen attesta la beaut? suzeraine. Elle lui laissait faire silencieusement tout cet examen de sa personne, et elle le regardait aussi, non pas avec la curiosit? futile ou sordidement int?ress?e de ses pareilles, qui, en vous regardant, vous soup?sent comme de lor suspect Evidemment, elle avait une autre pens?e que celle du gain quelle allait faire ou du plaisir quelle allait donner.

Il y avait dans les ailes ouvertes de ce nez, aussi expressives que des yeux et par o? la passion, comme par les yeux, devait jeter des flammes, une d?cision supr?me comme celle dun crime quon va accomplir. Si limplacabilit? de ce visage ?tait, par hasard; limplacabilit? de lamour et des sens, quelle bonne fortune pour elle et pour moi, dans ce temps d?puisement! pensa Tressignies, qui, avant de sen passer la fantaisie, la d?taillait comme un cheval anglais Lui, lexp?riment?, le fort critique en fait de femmes, qui avait marchand? les plus belles filles sur le march? dAndrinople et qui savait le prix de la chair humaine, quand elle avait cette couleur et cette densit?, jeta, pour deux heures de celle-ci, une poign?e de louis dans une coupe de cristal bleu, pos?e ? niveau de main sur une console, et qui; probablement, navait jamais re?u tant dor.

Ah! je te plais donc? s?cria-t-elle audacieusement et pr?te ? tout, sous laction du geste quil venait de faire; peut-?tre impatient?e de cet examen dans lequel la curiosit? semblait plus forte que le d?sir, ce qui, pour elle, ?tait une perte de temps ou une insolence. Laisse-moi ?ter tout cela, ajouta-t-elle, comme si sa robe lui e?t pes?, et en faisant sauter les deux premiers boutons de son corsage

Et elle sarracha de ses genoux pour aller dans le cabinet de toilette d? c?t? Prosa?que d?tail! voulait-elle m?nager sa robe? La robe, cest loutil de ces travailleuses Tressignies, qui r?vait devant ce visage linassouvissement de Messaline, retomba dans la plate banalit?. Il se sentit de nouveau chez la fille la fille de Paris, malgr? la sublimit? dune physionomie qui jurait cruellement avec le destin de celle qui lavait. Bah! pensa-t-il encore, la po?sie nest jamais qu? la peau avec ces dr?lesses, et il ne faut la prendre que l? o? elle est.

Et il se promit de ly prendre, mais il la trouva aussi ailleurs, et l? o?, certes, il ne se doutait pas quelle f?t, la po?sie! Jusque-l?, en suivant cette femme, il navait ob?i qu? une irr?sistible curiosit? et ? une fantaisie sans noblesse; mais, quand celle qui les lui avait si vite inspir?es sortit du cabinet de toilette, o? elle ?tait all?e se d?faire de tous ses capara?ons du soir, et quelle revint vers lui, dans le costume, qui nen ?tait pas un, de gladiatrice qui va combattre, il fut litt?ralement foudroy? dune beaut? que son ?il exerc?, cet ?il de sculpteur quont les hommes ? femmes, navait pas, au boulevard, devin?e tout enti?re, ? travers les souffles r?v?lateurs de la robe et de la d?marche. Le tonnerre entrant tout ? coup, au lieu delle, par cette porte, ne laurait pas mieux foudroy? Elle n?tait pas enti?rement nue; mais c?tait pis! Elle ?tait bien plus ind?cente, bien plus r?voltamment ind?cente que si elle e?t ?t? franchement nue. Les marbres sont nus, et la nudit? est chaste. Cest m?me la bravoure de la chastet?. Mais cette fille, sc?l?ratement impudique, qui se serait allum?e elle-m?me, comme une des torches vivantes des jardins de N?ron, pour mieux incendier les sens des hommes, et ? qui son m?tier avait sans doute appris les plus basses rubriques de la corruption, avait combin? la transparence insidieuse des voiles et los? de la chair, avec le g?nie et le mauvais go?t dun libertinage atroce, car, qui ne le sait? en libertinage, le mauvais go?t est une puissance Par le d?tail de cette toilette, monstrueusement provocante, elle rappelait ? Tressignies cette statuette indescriptible devant laquelle il s?tait parfois arr?t?, expos?e quelle ?tait chez tous les marchands de bronze du Paris dalors, et sur le socle de laquelle on ne lisait que ce mot myst?rieux : Madame Husson. Dangereux r?ve obsc?ne! Le r?ve ?tait ici une r?alit?. Devant cette irritante r?alit?, devant cette beaut? absolue, mais qui navait pas la froideur qua trop souvent la beaut? absolue, Tressignies, retour de Turquie, aurait ?t? le plus blas? des pachas ? trois queues quil e?t retrouv? les sens dun chr?tien, et m?me dun anachor?te. Aussi, quand, tr?s s?re des bouleversements quelle ?tait accoutum?e ? produire, elle vint imp?tueusement ? lui, et quelle lui poussa, ? hauteur de la bouche, l?ventaire des magnificences savoureuses de son corsage, avec le mouvement retrouv? de la courtisane qui tente le Saint dans le tableau de Paul V?ron?se, Robert de Tressignies, qui n?tait pas un saint, eut la fringale de ce quelle lui offrait, et il la prit dans ses bras, cette brutale tentatrice, avec une fougue quelle partagea, car elle sy ?tait jet?e. Se jetait-elle ainsi dans tous les bras qui se fermaient sur elle? Si sup?rieure quelle f?t dans son m?tier ou dans son art de courtisane, elle fut, ce soir-l?, dune si furieuse et si hennissante ardeur, que m?me lemportement de sens exceptionnels ou malades naurait pas suffi pour lexpliquer. Etait-elle au d?but de cette horrible vie de fille, pour la faire avec une semblable furie? Mais, vraiment, c?tait quelque chose de si fauve et de si acharn?, quon aurait dit quelle voulait laisser sa vie ou prendre celle dun autre dans chacune de ses caresses. En ce temps-l?, ses pareilles ? Paris, qui ne trouvaient pas assez s?rieux le joli nom de lorettes que la litt?rature leur avait donn? et qua immortalis? Gavarni, se faisaient appeler orientalement : des panth?res . Eh bien! aucune delles naurait mieux justifi? ce nom de panth?re Elle en eut, ce soir-l?, la souplesse, les enroulements, les bonds, les ?gratignements et les morsures. Tressignies put sattester quaucune des femmes qui lui ?taient jusque-l? pass?es par les bras ne lui avait donn? les sensations inou?es que lui donna cette cr?ature, folle de son corps ? rendre la folie contagieuse, et pourtant il avait aim?, Tressignies. Mais, faut-il le dire ? la gloire ou ? la honte de la nature humaine? Il y a dans ce quon appelle le plaisir, avec trop de m?pris peut-?tre, des ab?mes tout aussi profonds que dans lamour. Etait-ce dans ces ab?mes quelle le roula, comme la mer roule un fort nageur dans les siens? Elle d?passa, et bien au del?, ses plus coupables souvenirs de mauvais sujet, et m?me jusquaux r?ves dune imagination comme la sienne, tout ? la fois violente et corrompue. Il oublia tout, et ce quelle ?tait, et ce pour quoi il ?tait venu, et cette maison, et cet appartement dont il avait eu presque, en y entrant, la naus?e. Positivement, elle lui soutira son ?me, ? lui, dans son corps, ? elle Elle lui enivra jusquau d?lire, des sens difficiles ? griser. Elle le combla enfin de telles volupt?s, quil arriva un moment o? lath?e ? lamour, le sceptique ? tout, eut la pens?e folle dune fantaisie ?close tout ? coup dans cette femme, qui faisait marchandise de son corps. Oui, Robert de Tressignies, qui avait presque dans la trempe la froideur dacier de son patron Robert Lovelace, crut avoir inspir? au moins un caprice ? cette prostitu?e, qui ne pouvait ?tre ainsi avec tous les autres, sous peine de bient?t p?rir consum?e. Il le crut deux minutes, comme un imb?cile, cet homme si fort! Mais la vanit? quelle avait allum?e, au feu dun plaisir cuisant comme lamour, eut soudainement, entre deux caresses, le petit frisson dun doute subit Une voix lui cria du fond de son ?tre : Ce nest pas toi quelle aime en toi! car il venait de la surprendre, dans le temps o? elle ?tait le plus panth?re et le plus souplement nou?e ? lui, distraite de lui et toute perdue dans labsorbante contemplation dun bracelet quelle avait au bras, et sur lequel Tressignies avisa le portrait dun homme. Quelques mots en langue espagnole, que Tressignies, qui ne savait pas cette langue, ne comprit pas, m?l?s ? ses cris de bacchante, lui sembl?rent ? ladresse de ce portrait. Alors, lid?e quil posait pour un autre, quil ?tait l? pour le compte dun autre, ce fait, malheureusement si commun dans nos mis?rables m?urs, avec l?tat surchauff? et d?prav? de nos imaginations, ce d?dommagement de limpossible dans les ?mes enrag?es qui ne peuvent avoir lobjet de leur d?sir, et qui se jettent sur lapparence, se saisit violemment de son esprit et le gla?a de f?rocit?. Dans un de ces acc?s de jalousie absurde et de vanit? tigre dont lhomme nest pas ma?tre, il lui saisit le bras durement, et voulut voir ce bracelet quelle regardait avec une flamme qui, certainement, n?tait pas pour lui, quand tout, de cette femme, devait ?tre ? lui dans un pareil moment.

Montre-moi ce portrait! lui dit-il, avec une voix encore plus dure que sa main.

Elle avait compris; mais, sans orgueil :

Tu ne peux pas ?tre jaloux dune fille comme moi, lui dit-elle. Seulement, ce ne fut pas le mot de fille quelle employa. Non, ? la stup?faction de Tressignies, elle se rima elle-m?me en tain, comme un crocheteur qui laurait insult?e. Tu veux le voir! ajouta-t-elle. Eh bien! regarde.

Et elle lui coula pr?s des yeux son beau bras, fumant encore de la sueur enivrante du plaisir auquel ils venaient de se livrer.

C?tait le portrait dun homme laid, ch?tif, au teint olive, aux yeux noirs jeunes, tr?s sombre, mais non pas sans noblesse; lair dun bandit ou dun grand dEspagne. Et il fallait bien que ce f?t un grand dEspagne, car il avait au cou le collier de la Toison-dOr.

O? as-tu pris cela? fit Tressignies, qui pensa : Elle va me faire un conte. Elle va me d?biter la s?duction dusage, le roman du premier, lhistoire connue quelles d?bitent toutes

Pris! repartit-elle, r?volt?e. Cest bien lui, POR DIOS, qui me la donn?!

Qui lui? ton amant, sans doute? dit Tressignies. Tu lauras trahi. Il taura chass?e, et, tu auras roul? jusquici.

Ce nest pas mon amant, fit-elle froidement, avec linsensibilit? du bronze, ? loutrage de cette supposition.

Peut-?tre ne lest-il plus, dit Tressignies.

Mais tu laimes encore : je lai vu tout ? lheure dans tes yeux.

Elle se mit ? rire am?rement.

Ah! tu ne connais donc rien ni ? lamour, ni ? la, haine? s?cria-t-elle. Aimer cet homme! mais je lex?cre! Cest mon mari.

Ton mari!

Oui, mon mari, fit-elle, le plus grand seigneur des Espagnes, trois fois duc, quatre fois marquis, cinq fois comte, grand dEspagne ? plusieurs grandesses, Toison-dOr. Je suis la duchesse dArcos de Sierra-Leone.

Tressignies, presque terrass? par ces incroyables paroles, neut pas le moindre doute sur la v?rit? de cette renversante affirmation. Il ?tait s?r que cette fille navait pas menti. Il venait de la reconna?tre. La ressemblance qui lavait tant frapp? au boulevard ?tait justifi?e.

Il lavait rencontr?e d?j?, et il ny avait pas si longtemps! C?tait ? Saint-Jean-de-Luz, o? il ?tait all? passer la saison des bains une ann?e. Pr?cis?ment, cette ann?e-l?, la plus haute soci?t? espagnole s?tait donn? rendez-vous sur la c?te de France, dans cette petite ville, qui est si pr?s de lEspagne quon sy r?verait en Espagne encore, et que les Espagnols les plus ?pris de leur p?ninsule peuvent y venir en vill?giature, sans croire faire une infid?lit? ? leur pays. La duchesse de Sierra-Leone avait habit? tout un ?t? cette bourgade, si profond?ment espagnole par les m?urs, le caract?re, la physionomie, les souvenirs historiques; car on se rappelle que c?tait l? que furent c?l?br?es les f?tes du mariage de Louis XIV, le seul roi de France qui, par parenth?se, ait ressembl? ? un roi dEspagne, et que cest l? aussi que vint ?chouer, apr?s son naufrage, la grande fortune d?m?t?e de la princesse des Ursins. La duchesse de Sierra-Leone ?tait alors, disait-on, dans la lune de miel de son mariage avec le plus grand et le plus opulent seigneur de lEspagne. Quand, de son c?t?, Tressignies arriva dans ce nid de p?cheurs qui a donn? les plus terribles flibustiers au monde, elle y ?talait un faste quon ny connaissait plus, depuis Louis XIV, et, parmi ces Basquaises qui, en fait de beaut?, ne craignent la rivalit? de personne, avec leurs tailles de can?phores antiques et leurs yeux daigue-marine, si p?lement pers, une beaut? qui pourtant terrassait la leur. Attir? par cette beaut?, et dailleurs dune naissance et dune fortune ? pouvoir p?n?trer dans tous les mondes, Robert de Tressignies seffor?a daller jusqu? elle, mais le groupe de soci?t? espagnole dont la duchesse ?tait la souveraine, strictement ferm?, cette ann?e-l?, ne souvrit ? aucun des Fran?ais qui pass?rent la saison ? Saint-Jean-de-Luz. La duchesse, entrevue de loin, ou sur les dunes du rivage, ou ? l?glise, repartit sans quil p?t la conna?tre, et, pour cette raison, elle lui ?tait rest?e dans le souvenir comme un de ces m?t?ores, dautant plus brillants dans notre m?moire quils ont pass? et que nous ne les reverrons jamais! Il parcourut la Gr?ce et une partie de lAsie; mais aucune des cr?atures les plus admirables de ces pays, o? la beaut? tient tant de place quon ne con?oit pas le paradis sans elle, ne put lui effacer la tenace et flamboyante image de la duchesse.

Eh bien, aujourdhui, par le fait dun hasard ?trange et incompr?hensible, cette duchesse, admir?e un instant et disparue, revenait dans sa vie par le plus incroyable des chemins! Elle faisait un m?tier inf?me; il lavait achet?e. Elle venait de lui appartenir. Elle n?tait plus quune prostitu?e, et encore de la prostitution la plus basse, car il y a une hi?rarchie jusque dans linfamie La superbe duchesse de Sierra-Leone, quil avait r?v?e et peut-?tre aim?e, le r?ve ?tant si pr?s de lamour dans nos ?mes! n?tait plus ?tait-ce bien possible? quune fille du pav? de Paris!!! C?tait elle qui venait de se rouler dans ses bras tout ? lheure, comme elle s?tait roul?e probablement, la veille, dans les bras dun autre, le premier venu comme lui, et comme elle se roulerait encore dans les bras dun troisi?me demain, et, qui sait? peut-?tre dans une heure! Ah! cette d?couverte abominable le frappait ? la poitrine et au front dun coup de massue de glace. Lhomme, en lui, qui flambait il ny avait quune minute, qui, dans son d?lire, croyait voir courir du feu jusque sur les corniches de cet appartement, embras? par ses sensations, restait d?senivr?, transi, ?cras?. Lid?e, la certitude que c?tait l? r?ellement la duchesse de Sierra-Leone, navait pas ranim? ses d?sirs, ?teints aussi vite quune chandelle quon souffle, et ne lui avait pas fait remettre sa bouche, avec plus davidit? que la premi?re fois, au feu br?lant o? il avait bu ? pleines gorg?es. En se r?v?lant, la duchesse avait emport? jusqu? la courtisane! Il ny avait plus ici, pour lui, que la duchesse; mais dans quel ?tat! souill?e, ab?m?e, perdue, une femme ? la mer, tomb?e de plus haut que du rocher de Leucade dans une mer de boue, immonde et d?go?tante ? ne pouvoir ly rep?cher. Il la fixait dun ?il h?b?t?, assise droite et sombre, m?tamorphos?e, et tragique; de Messaline, chang?e tout ? coup il ne savait en quelle myst?rieuse Agrippine, sur lextr?mit? du canap? o? ils s?taient vautr?s tous deux; et lenvie ne le prenait pas de la toucher du bout du doigt, cette cr?ature dont il venait de p?trir, avec des mains idol?tres, les formes puissantes, pour sattester que c?tait bien l? ce corps de femme qui lavait fait bouillonner, que ce n?tait pas une illusion, quil ne r?vait pas, quil n?tait pas fou! La duchesse; en ?mergeant ? travers la fille, lavait an?anti.

Oui, lui dit-il, dune voix quil sarracha de la gorge o? elle ?tait coll?e, tant ce quil avait entendu lavait strangul?! je vous crois (il ne la tutoyait d?j? plus), car je vous reconnais. Je vous ai vue ? Saint-Jean-de-Luz, il y a trois ans.

A ce nom rappel? de Saint-Jean-de-Luz, une clart? passa sur le front qui venait pour lui de senvelopper, avec son incroyable aveu, dans de si prodigieuses t?n?bres. Ah! dit-elle; sous la lueur de ce souvenir, j?tais alors dans toutes les ivresses de la vie, et ? pr?sent

L?clair ?tait d?j? ?teint, mais elle navait pas baiss? sa t?te volontaire.

Et ? pr?sent? dit Tressignies, qui lui fit ?cho.

A pr?sent, reprit-elle, je ne suis plus que dans livresse de la vengeance Mais je la ferai assez profonde, ajouta-t-elle avec une violence concentr?e, pour y mourir, dans cette vengeance, comme les mosquitos de mon pays, qui meurent, gorg?s de sang, dans la blessure quils ont faite.

Et, lisant sur le visage de Tressignies : Vous ne comprenez pas, dit-elle, mais je men vais vous faire comprendre. Vous savez qui je suis, mais vous ne savez pas tout ce que je suis. Voulez-vous le savoir? Voulez-vous savoir mon histoire? Le voulez-vous? reprit-elle avec une insistance exalt?e. Moi, je voudrais la dire ? tous ceux qui viennent ici! Je voudrais la raconter ? toute la terre! Jen serais plus inf?me, mais jen serais mieux veng?e.

Dites-la! fit Tressignies, crochet? par une curiosit? et un int?r?t quil navait jamais ressentis ? ce degr?, ni dans la vie, ni dans les romans, ni au th??tre. Il lui semblait bien que cette femme allait lui raconter de ces choses comme il nen avait pas entendu encore. Il ne pensait plus ? sa beaut?. Il la regardait comme sil avait d?sir? assister ? lautopsie de son cadavre. Allait-elle le faire revivre pour lui?

Oui, reprit-elle, jai voulu bien des fois d?j? la raconter ? ceux qui montent ici; mais ils ny montent pas, disent-ils, pour ?couter des histoires. Lorsque je la leur commen?ais, ils minterrompaient ou ils sen allaient, brutes repues de ce quelles ?taient venues chercher! Indiff?rents, moqueurs, insultants, ils mappelaient menteuse ou bien folle. Ils ne me croyaient pas, tandis que vous, vous me croirez. Vous, vous mavez vue ? Saint-Jean-de-Luz, dans toutes les gloires dune femme heureuse, au plus haut sommet de la vie, portant comme un diad?me ce nom de Sierra-Leone que je tra?ne maintenant ? la queue de ma robe dans toutes les fanges, comme on tra?nait ? la queue dun cheval, autrefois, le blason dun chevalier d?shonor?. Ce nom, que je hais et dont je ne me pare que pour lavilir, est encore port? par le plus grand seigneur des Espagnes et le plus orgueilleux de tous ceux qui ont le privil?ge de rester couverts devant Sa Majest? le Roi, car il se croit dix fois plus noble que le roi. Pour le duc dArcos de Sierra-Leone, que sont toutes les plus illustres maisons qui ont r?gn? sur les Espagnes : Castille, Aragon, Transtamare, Autriche et Bourbon? Il est, dit-il, plus ancien quelles. Il descend, lui, des anciens rois Goths, et par Brunehild il est alli? aux M?rovingiens de France. Il se pique de navoir dans les veines que de ce sang azul dont les plus vieilles races, d?grad?es par des m?salliances, nont plus maintenant que quelques gouttes Don Christoval dArcos, duc de Sierra-Leone et otros ducados, ne s?tait pas, lui, m?salli? en m?pousant. Je suis une Turre-Cremata, de lancienne maison des Turre-Cremata dItalie, la derni?re des Turre-Cremata, race qui finit en moi, bien digne du reste de porter ce nom de Turre-Cremata (tour br?l?e), car je suis br?l?e ? tous les feux de lenfer. Le grand inquisiteur Torquemada, qui ?tait un Turre-Cremata dorigine, a inflig? moins de supplices, pendant toute sa vie, quil ny en a dans ce. sein maudit Il faut vous dire que les Turre-Cremata n?taient pas moins fiers que les Sierra-Leone. Divis?s en deux branches, ?galement illustres, ils avaient ?t?, durant des si?cles, tout-puissants en Italie et en Espagne. Au quinzi?me, sous le pontificat dAlexandre VI, les Borgia, qui voulurent, dans leur enivrement de la grande fortune de la papaut? dAlexandre, sapparenter ? toutes les maisons royales de lEurope, se dirent nos parents; mais les Turre-Cremata repouss?rent cette pr?tention avec m?pris, et deux dentre eux pay?rent de leur vie cette audacieuse hauteur. Ils furent, dit-on, empoisonn?s par C?sar. Mon mariage avec le duc de Sierra-Leone fut une affaire de race ? race. Ni de son c?t?, ni du mien, il nentra de sentiment dans notre union. C?tait tout simple quune Turre-Cremata ?pous?t un Sierra-Leone. C?tait tout simple, m?me pour moi, ?lev?e dans la terrible ?tiquette des vieilles maisons dEspagne qui repr?sentait celle de lEscurial, dans cette dure et compressive ?tiquette qui emp?cherait les c?urs de battre, si les c?urs n?taient pas plus forts que ce corset de fer. Je fus un de ces c?urs-l? Jaimai Don Esteban. Avant de le rencontrer, mon mariage sans bonheur de c?ur (jignorais m?me que jen eusse un) fut la chose grave quil ?tait autrefois dans la c?r?monieuse et catholique Espagne, et qui ne lest plus, ? pr?sent, que par exception, dans quelques familles de haute classe qui ont gard? les m?urs antiques. Le duc de Sierra-Leone ?tait trop profond?ment Espagnol pour ne pas avoir les m?urs du pass?. Tout ce que vous avez entendu dire en France de la gravit? de lEspagne, de ce pays altier, silencieux et sombre, le duc lavait et loutrepassait Trop fier pour vivre ailleurs que dans ses terres, il habitait un ch?teau f?odal, sur la fronti?re portugaise, et il sy montrait, dans toutes ses habitudes, plus f?odal que son ch?teau. Je vivais l?, pr?s de lui, entre mon confesseur et mes cam?ristes, de cette vie somptueuse, monotone et triste, qui aurait ?cras? dennui toute ?me plus faible que la mienne. Mais javais ?t? ?lev?e pour ?tre ce que j?tais : l?pouse dun grand seigneur espagnol. Puis, javais la religion dune femme de mon rang, et j?tais presque aussi impassible que les portraits de mes a?eules qui ornaient les vestibules et les salles du ch?teau de Sierra-Leone, et quon y voyait repr?sent?es, avec leurs grandes mines s?v?res, dans leurs garde-infants et sous leurs buscs dacier. Je devais ajouter une g?n?ration de plus ? ces g?n?rations de femmes irr?prochables et majestueuses, dont la vertu avait ?t? gard?e par la fiert? comme une fontaine par un lion. La solitude dans laquelle je vivais ne pesait point sur mon ?me, tranquille comme les montagnes de marbre rouge qui entourent Sierra-Leone. Je ne soup?onnais pas que sous ces marbres dormait un volcan. J?tais dans les limbes davant la naissance, mais jallais na?tre et recevoir dun seul regard dhomme le bapt?me de feu. Don Esteban, marquis de Vasconcellos, de race portugaise, et cousin du duc, vint ? Sierra-Leone; et lamour, dont je navais eu lid?e que par quelques livres mystiques, me tomba sur le c?ur comme un aigle tombe ? pic sur un enfant quil enl?ve et qui crie Je criai aussi. Je n?tais pas pour rien une Espagnole de vieille race. Mon orgueil sinsurgea contre ce que je sentais en pr?sence de ce dangereux Esteban, qui semparait de moi avec cette r?voltante puissance. Je dis au duc de le cong?dier sous un pr?texte ou sous un autre, de lui faire au plus vite quitter le ch?teau , que je mapercevais quil avait pour moi un amour qui moffensait comme une insolence. Mais don Christoval me r?pondit, comme le duc de Guise ? lavertissement que Henri III lassassinerait : Il noserait! C?tait le m?pris du Destin, qui se vengea en saccomplissant. Ce mot me jeta ? Esteban





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