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Les Diaboliques

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Ici, le chevalier de Mesnilgrand sarr?ta, dans une ?motion quils respect?rent, ces mat?rialistes et ces ribauds.

Et la Pudica? dit presque timidement Ran?onnet, qui ne caressait plus son verre.

Je nai plus eu jamais des nouvelles de la Rosalba, dite la Pudica, r?pondit Mesnilgrand. Est-elle morte? A-t-elle pu vivre encore? Le chirurgien a-t-il pu aller jusqu? elle? Apr?s la surprise dAlcudia, qui nous fut si fatale, je le cherchai. Je ne le trouvai pas. Il avait disparu, comme tant dautres, et navait pas rejoint les d?bris de notre r?giment d?cim?.

Est-ce l? tout? dit Mautravers. Et si cest l? tout, voil? une fi?re histoire! Tu avais raison, Mesnil, quand tu disais ? S?lune que tu lui rendrais, en une fois, la petite monnaie de ses quatre-vingts religieuses viol?es et jet?es dans le puits. Seulement, puisque Ran?onnet r?ve maintenant derri?re son assiette, je reprendrai la question o? il la laiss?e : Quelle relation a ton histoire avec tes d?votions ? l?glise, de lautre jour?

Cest juste, dit Mesnilgrand. Tu my fais penser. Voici donc ce qui me reste ? dire, ? Ran?onnet et ? toi : jai port? plusieurs ann?es, et partout, comme une relique, ce c?ur denfant dont je doutais; mais quand, apr?s la catastrophe de Waterloo, il ma fallu ?ter cette ceinture dofficier dans laquelle javais esp?r? de mourir, et que je leus port? encore quelques ann?es, ce c?ur, et je tassure, Mautravers, que cest lourd, quoique cela paraisse bien l?ger, la r?flexion venant avec l?ge, jai craint de profaner un peu plus ce c?ur si profan? d?j?, et je me suis d?cid? ? le d?poser en terre chr?tienne. Sans entrer dans les d?tails que je vous donne aujourdhui, jen ai parl? ? un des pr?tres de cette ville, de ce c?ur qui pesait depuis si longtemps sur le mien, et je venais de le remettre ? lui-m?me, dans le confessionnal de la chapelle, quand jai ?t? pris dans la contre-all?e ? bras-le-corps par Ran?onnet.

Le capitaine Ran?onnet avait probablement son compte. Il ne pronon?a pas une syllabe, les autres non plus. Nulle r?flexion ne fut risqu?e. Un silence plus expressif que toutes les r?flexions leur pesait sur la bouche ? tous.

Comprenaient-ils enfin, ces ath?es, que, quand lEglise naurait ?t? institu?e que pour recueillir les c?urs morts ou vivants dont on ne sait plus que faire, ce?t ?t? assez beau comme cela!

Servez donc le caf?! dit, de sa voix de t?te, le vieux M. de Mesnilgrand. Sil est, Mesnil, aussi fort que ton histoire, il sera bon.

Partie 6.
La vengeance d'une femme

Fortiter.

Jai souvent entendu parler de la hardiesse de la litt?rature moderne; mais je nai, pour mon compte, jamais cru ? cette hardiesse-l?. Ce reproche nest quune forfanterie de moralit?. La litt?rature, quon a dit si longtemps lexpression de la soci?t?, ne lexprime pas du tout, au contraire; et, quand quelquun de plus cr?ne que les autres a tent? d?tre plus hardi, Dieu sait quels cris il a fait pousser! Certainement, si on veut bien y regarder, la litt?rature nexprime pas la moiti? des crimes que la soci?t? commet myst?rieusement et impun?ment tous les jours, avec une fr?quence et une facilit? charmantes.

Demandez ? tous les confesseurs, qui seraient les plus grands romanciers que le monde aurait eus, sils pouvaient raconter les histoires quon leur coule dans loreille au confessionnal. Demandez-leur le nombre dincestes (par exemple) enterr?s dans les familles les plus fi?res et les plus ?lev?es, et voyez si la litt?rature, quon accuse tant dimmorale hardiesse, a os? jamais les raconter, m?me pour en effrayer! A cela pr?s du petit souffle, qui nest quun souffle, et qui passe comme un souffle dans le Ren? de Chateaubriand, du religieux Chateaubriand, je ne sache pas de livre o? linceste, si commun dans nos m?urs, en haut comme en bas, et peut-?tre plus en bas quen haut, ait jamais fait le sujet, franchement abord?, dun r?cit qui pourrait tirer de ce sujet des effets dune moralit? vraiment tragique. La litt?rature moderne, ? laquelle le b?gueulisme jette sa petite pierre, a-t-elle jamais os? les histoires de Myrrha, dAgrippine et d?dipe, qui sont des histoires, croyez-moi, toujours et parfaitement vivantes, car je nai pas v?cu du moins jusquici dans un autre enfer que lenfer social, et jai, pour ma part, connu et coudoy? pas mal de Myrrhas, d?dipes et dAgrippines, dans la vie priv?e et dans le plus beau monde, comme on dit. Parbleu! cela navait jamais lieu comme au th??tre ou dans lhistoire. Mais, ? travers les surfaces sociales, les pr?cautions, les peurs et les hypocrisies; cela sentrevoyait Je connais et tout Paris conna?t une Mme Henri III, qui porte en ceinture des chapelets de petites t?tes de mort, cisel?es dans de lor, sur des robes de velours bleu, et qui se donne la discipline, m?lant ainsi au rago?t de ses p?nitences le rago?t des autres plaisirs de Henri III. Or, qui ?crirait lhistoire de cette femme, qui fait des livres de pi?t?, et que les j?suites croient un homme (joli d?tail plaisant!) et m?me un saint? Il ny a d?j? pas tant dann?es que tout Paris a vu une femme, du faubourg Saint-Germain, prendre ? sa m?re son amant, et, furieuse de voir cet amant retourner ? sa m?re qui, vieille, savait mieux pourtant se faire aimer quelle, voler les lettres tr?s passionn?es de cette derni?re ? cet homme trop aim?, les faire lithographier et les jeter, par milliers, du Paradis (bien nomm? pour une action pareille) dans la salle de lOp?ra, un jour de premi?re repr?sentation. Qui a fait lhistoire de cette autre femme-l?? La pauvre litt?rature ne saurait m?me par quel bout prendre de pareilles histoires, pour les raconter.

Et cest l? ce quil faudrait faire si on ?tait hardi. LHistoire a des Tacite et des Su?tone; le Roman nen a pas, du moins en restant dans lordre ?lev? et moral du talent et de la litt?rature. Il est vrai que la langue latine brave lhonn?tet?, en pa?enne quelle est, tandis que notre langue, ? nous, a ?t? baptis?e avec Clovis sur les fonts de Saint-Remy, et y a puis? une imp?rissable pudeur, car cette vieille rougit encore. Nonobstant, si on osait oser, un Su?tone ou un Tacite, romanciers, pourraient exister, car le Roman est sp?cialement lhistoire des m?urs, mise en r?cit et en drame, comme lest souvent lHistoire elle-m?me. Et nulle autre diff?rence que celles-ci : cest que lun (le Roman) met ses m?urs sous le couvert de personnages dinvention, et que lautre (lHistoire) donne les noms et les adresses. Seulement, le Roman creuse bien plus avant que lHistoire. Il a un id?al, et lHistoire nen a pas : elle est brid?e par la r?alit?. Le Roman tient, aussi, bien plus longtemps la sc?ne. Lovelace dure plus, dans Richardson, que Tib?re dans Tacite. Mais, si Tib?re, dans Tacite, ?tait d?taill? comme Lovelace dans Richardson, croyez-vous que lHistoire y perdrait et que Tacite ne serait pas plus terrible? Certes, je nai pas peur d?crire que Tacite, comme peintre, nest pas au niveau de Tib?re comme mod?le, et que, malgr? tout son g?nie, il en est rest? ?cras?.

Et ce nest pas tout. A cette d?faillance inexplicable, mais frappante, dans la litt?rature, quand on la compare, dans sa r?alit?, avec la r?putation quelle a, ajoutez la physionomie que le crime a pris par ce temps dineffables et de d?licieux progr?s! Lextr?me civilisation enl?ve au crime son effroyable po?sie et ne permet pas ? l?crivain de la lui restituer. Ce serait par trop horrible, disent les ?mes qui veulent quon enjolive tout, m?me laffreux. B?n?fice de la philanthropie! dimb?ciles criminalistes diminuent la p?nalit?, et dineptes moralistes le crime, et encore ils ne le diminuent que pour diminuer la p?nalit?. Cependant, les crimes de lextr?me civilisation sont, certainement, plus atroces que ceux de lextr?me barbarie par le fait de leur raffinement, de la corruption quils supposent, et de leur degr? sup?rieur dintellectualit?. LInquisition le savait bien. A une ?poque o? la foi religieuse et les m?urs publiques ?taient fortes, lInquisition, ce tribunal qui jugeait la pens?e, cette grande institution dont lid?e seule tortille nos petits nerfs et escarbouille nos t?tes de linottes, lInquisition savait bien que les crimes spirituels ?taient les plus grands, et elle les ch?tiait comme tels Et, de fait, si ces crimes parlent moins aux sens, ils parlent plus ? la pens?e; et la pens?e, en fin de compte, est ce quil y a de plus profond en nous. Il y a donc, pour le romancier, tout un genre de tragique inconnu ? tirer de ces crimes, plus intellectuels que physiques, qui semblent moins des crimes ? la superficialit? des vieilles soci?t?s mat?rialistes, parce que le sang ny coule pas et que le massacre ne sy fait que dans lordre des sentiments et des m?urs Cest ce genre de tragique dont on a voulu donner ici un ?chantillon, en racontant lhistoire dune vengeance de la plus ?pouvantable originalit?, dans laquelle le sang na pas coul?, et o? il ny a eu ni fer ni poison; un crime civilis? enfin, dont rien nappartient ? linvention de celui qui le raconte, si ce nest la mani?re de le raconter.

Vers la fin du r?gne de Louis-Philippe, un jeune homme enfilait, un soir, la rue Basse-du-Rempart qui, dans ce temps-l?, m?ritait bien son nom de la Rue Basse, car elle ?tait moins ?lev?e que le sol du boulevard, et formait une excavation toujours mal ?clair?e et noire, dans laquelle on descendait du boulevard par deux escaliers qui se tournaient le dos, si on peut dire cela de deux escaliers. Cette excavation, qui nexiste plus et qui se prolongeait de la rue de la Chauss?e-dAntin ? la rue Caumartin, devant laquelle le terrain reprenait son niveau; cette esp?ce de ravin sombre, o? lon se risquait ? peine le jour, ?tait fort mal hant?e quand venait la nuit. Le Diable est le Prince des t?n?bres. Il avait l? une de ses principaut?s. Au centre, ? peu pr?s, de cette excavation, bord?e dun c?t? par le boulevard formant terrasse, et, de lautre, par de grandes maisons silencieuses ? portes coch?res et quelques magasins de bric-?-brac, il y avait un passage ?troit et non couvert o? le vent, pour peu quil f?t du vent, jouait comme dans une fl?te, et qui conduisait, le long dun mur et des maisons en construction, jusqu? la rue Neuve-des-Mathurins. Le jeune homme en question, et tr?s bien mis du reste, qui venait de prendre ce chemin, lequel ne devait pas ?tre pour lui le droit chemin de la vertu, ne lavait pris que parce quil suivait une femme qui s?tait enfonc?e, sans h?sitation et sans embarras, dans la suspecte noirceur de ce passage. C?tait un ?l?gant que ce jeune homme, un gant jaune, comme on disait des ?l?gants de ce temps-l?. Il avait d?n? longuement au Caf? de Paris, et il ?tait venu, tout en m?chonnant son cure-dents, se placer contre la balustrade ? mi-corps de Tortoni (? pr?sent supprim?e), et guigner de l? les femmes qui passaient le long du boulevard. Celle-l? ?tait justement pass?e plusieurs fois devant lui; et, quoique cette circonstance, ainsi que la mise trop voyante de cette femme et le tortillement de sa d?marche fussent de suffisantes ?tiquettes; quoique ce jeune homme, qui sappelait Robert de Tressignies, f?t horriblement blas? et quil rev?nt dOrient, o? il avait vu lanimal femme dans toutes les vari?t?s de son esp?ce et de ses races, ? la cinqui?me passe de cette d?ambulante du soir, il lavait suivie chiennement, comme il disait, en se moquant de lui-m?me, car il avait la facult? de se regarder faire et de se juger ? mesure quil agissait, sans que son jugement, tr?s souvent contraire ? son acte, emp?ch?t son acte, ou que son acte nuisit ? son jugement : asymptote terrible! Tressignies avait plus de trente ans. Il avait v?cu cette niaise premi?re jeunesse qui fait de lhomme le Jocrisse de ses sensations, et pour qui la premi?re venue qui passe est un magn?tisme. Il nen ?tait plus l?. C?tait un libertin d?j? froidi et tr?s compliqu? de cette ?poque positive, un libertin fortement intellectualis?, qui avait assez r?fl?chi sur ses sensations pour ne plus pouvoir en ?tre dupe, et qui navait peur ni horreur daucune. Ce quil venait de voir, ou ce quil avait cru voir, lui avait inspir? la curiosit? qui veut aller au fond dune sensation nouvelle. Il avait donc quitt? sa balustrade et suivi tr?s r?solu ? pousser ? fin la tr?s vulgaire aventure quil entrevoyait. Pour lui, en effet, cette femme qui sen allait devant lui, d?ferlant onduleusement comme une vague, n?tait quune fille du plus bas ?tage; mais elle ?tait dune telle beaut? quon pouvait s?tonner que cette beaut? ne le?t pas class?e plus haut, et quelle ne?t pas trouv? un amateur qui le?t sauv?e de labjection de la rue, car, ? Paris, lorsque Dieu y plante une jolie femme, le Diable, en r?plique, y plante imm?diatement un sot pour lentretenir.

Et puis, encore, il avait, ce Robert de Tressignies, une autre raison pour la suivre que la souveraine beaut? que ne voyaient peut-?tre pas ces Parisiens, si peu connaisseurs en beaut? vraie et dont lesth?tique, d?mocratis?e comme le reste, manque particuli?rement de hauteur. Cette femme ?tait pour lui une ressemblance. Elle ?tait cet oiseau moqueur qui joue le rossignol, dont parle Byron, dans ses M?moires, avec tant de m?lancolie. Elle lui rappelait une autre femme, vue ailleurs Il ?tait s?r, absolument s?r, que ce n?tait pas elle, mais elle lui ressemblait ? sy m?prendre, si se m?prendre navait pas ?t? impossible Et il en ?tait, du reste, plus attir? que surpris, car il avait assez dexp?rience, comme observateur, pour savoir quen fin de compte il y a beaucoup moins de vari?t? quon ne croit dans les figures humaines, dont les traits sont soumis ? une g?om?trie ?troite et inflexible, et peuvent se ramener ? quelques types g?n?raux. La beaut? est une. Seule, la laideur est multiple, et encore sa multiplicit? est bien vite ?puis?e. Dieu a voulu quil ny e?t dinfini que la physionomie, parce que la physionomie est une immersion de l?me ? travers les lignes correctes ou incorrectes, pures ou tourment?es, du visage. Tressignies se disait confus?ment tout cela, en mettant son pas dans le pas de cette femme, qui marchait le long du boulevard, sinueusement, et le coupait comme une faux, plus fi?re que la reine de Saba du Tintoret lui-m?me, dans sa robe de satin safran, aux tons dor, cette couleur aim?e des jeunes Romaines, et dont elle faisait, en marchant, miroiter et crier les plis glac?s et luisants, comme un appel aux armes! Exag?r?ment cambr?e, comme il est rare de l?tre en France, elle s?treignait dans un magnifique ch?le turc ? larges raies blanches, ?carlate et or; et la plume rouge de son chapeau blanc splendide de mauvais go?t lui vibrait jusque sur l?paule. On se souvient qu? cette ?poque les femmes portaient des plumes pench?es sur leurs chapeaux, quelles appelaient des plumes en saule pleureur. Mais rien ne pleurait en cette femme; et la sienne exprimait bien autre chose que la m?lancolie. Tressignies, qui croyait quelle allait prendre la rue de la Chauss?e-dAntin, ?tincelante de ses mille becs de lumi?re, vit avec surprise tout ce luxe piaffant de courtisane, toute cette fiert? impudente de fille enivr?e delle-m?me et des soies quelle tra?nait, senfoncer dans la rue Basse-du-Rempart, la honte du boulevard de ce temps! Et l?l?gant, aux bottes vernies, moins brave que la femme, h?sita avant dentrer l?-dedans Mais ce ne fut gu?re quune seconde La robe dor, perdue un instant dans les t?n?bres de ce trou noir, apr?s avoir d?pass? lunique r?verb?re qui les tatouait dun point lumineux, reluisit au loin, et il s?lan?a pour la rejoindre. Il neut pas grand-peine : elle lattendait, s?re quil viendrait; et ce fut, alors, quau moment o? il la rejoignit elle lui projeta bien en face, pour quil p?t en juger, son visage, et lui campa ses yeux dans les yeux, avec toute leffronterie de son m?tier. Il fut litt?ralement aveugl? de la magnificence de ce visage emp?t? de vermillon, mais dun brun dor? comme les ailes de certains insectes, et que la clart? bl?me, tombant en maigre filet du r?verb?re, ne pouvait pas p?lir.

Vous ?tes Espagnole? fit Tressignies, qui venait de reconna?tre un des plus beaux types de cette race.

Si, r?pondit-elle.

Etre Espagnole, ? cette ?poque-l?, c?tait quelque chose! C?tait une valeur sur la place. Les romans dalors, le th??tre de Clara Gazul, les po?sies dAlfred de Musset, les danses de Mariano Camprubi et de Dolor?s Serral, faisaient excessivement priser les femmes orange aux joues de grenade, et, qui se vantait d?tre Espagnole ne l?tait pas toujours, mais on sen vantait. Seulement, elle ne semblait pas plus tenir ? sa qualit? dEspagnole qu? toute autre chose quelle aurait fait chatoyer; et, en fran?ais :

Viens-tu? lui dit-elle, ? br?le-pourpoint, et avec le tutoiement quaurait eu la derni?re fille de la rue des Poulies; existant aussi alors. Vous la rappelez-vous? Une immondice!

Le ton, la voix d?j? rauque, cette familiarit? pr?matur?e, ce tutoiement si divin le ciel! sur les l?vres dune femme qui vous aime, et qui devient la plus sanglante des insolences dans la bouche dune cr?ature pour qui vous n?tes quun passant, auraient suffi pour d?griser Tressignies par le d?go?t, mais le D?mon le tenait. La curiosit?, piment?e de convoitise, dont il avait ?t? mordu, en voyant cette fille qui ?tait plus pour lui que de la chair superbe, tass?e dans du satin, lui aurait fait avaler non pas la pomme dEve, mais tous les crapauds dune crapaudi?re!

Par Dieu! dit-il, si je viens! Comme si elle pouvait en douter! Je me mettrai ? la lessive demain, pensa-t-il.

Ils ?taient au bout du passage par lequel on gagnait la rue des Mathurins; ils sy engag?rent. Au milieu des ?normes moellons qui gisaient l? et des constructions qui sy ?levaient, une seule maison rest?e debout sur sa base, sans voisines, ?troite, laide, rechign?e, tremblante, qui semblait avoir vu bien du vice et bien du crime ? tous les ?tages de ses vieux murs ?branl?s, et qui avait peut-?tre ?t? laiss?e l? pour en voir encore, se dressait, dun noir plus sombre, dans un ciel d?j? noir. Longue perche de maison aveugle, car aucune de ses fen?tres (et les fen?tres sont les yeux des maisons) n?tait ?clair?e, et qui avait lair de vous raccrocher en t?tonnant dans la nuit! Cette horrible maison avait la classique porte entreb?ill?e des mauvais lieux, et, au fond dune ignoble all?e, lescalier dont on voit quelques marches ?clair?es den haut, par une lumi?re honteuse et sale La femme entra dans cette all?e ?troite, quelle emplit de la largeur de ses ?paules et de lampleur foisonnante et frissonnante de sa robe; et, dun pied accoutum? ? de pareilles ascensions, elle monta lestement lescalier en colima?on, image juste, car cet escalier en avait la viscosit? Chose inaccoutum?e ? ces bouges, en montant, cet abominable escalier s?clairait : ce n?tait plus la lueur ?paisse du quinquet puant lhuile qui rampait sur les murs du premier ?tage, mais une lumi?re qui, au second, s?largissait et s?panouissait jusqu? la splendeur. Deux griffes de bronze, charg?es de bougies, incrust?es dans le mur, illuminaient avec un faste ?trange une porte, commune daspect, sur laquelle ?tait coll?e, pour quon s?t chez qui on entrait, la carte o? ces filles mettent leur nom, pour que, si elles ont quelque r?putation et quelque beaut?, le pavillon couvre la marchandise. Surpris de ce luxe si d?plac? en pareil lieu, Tressignies fit plus attention ? ces torch?res, dun style presque grandiose, quune puissante main dartiste avait tordues, qu? la carte et au nom de la femme, quil navait pas besoin de savoir, puisquil laccompagnait. En les regardant, pendant quelle faisait tourner une clef dans la serrure de cette porte si bizarrement orn?e et inond?e de lumi?re, le souvenir lui revint des surprises des petites maisons du temps de Louis XV. Cette fille-l? aura lu, pensa-t-il, quelques romans ou quelques m?moires de ce temps, et elle aura eu la fantaisie de mettre un joli appartement, plein de voluptueuses coquetteries, l? o? on ne laurait jamais soup?onn? Mais ce quil trouva, la porte une fois ouverte, dut redoubler son ?tonnement, seulement dans un sens oppos?.

Ce n?tait, en effet, que lappartement trivial et d?sordonn? de ces filles-l? Des robes, jet?es ?? et l? confus?ment sur tous les meubles, et un lit vaste, le champ de man?uvres, avec les immorales glaces au fond et au plafond de lalc?ve, disaient bien chez qui on ?tait Sur la chemin?e, des flacons quon navait pas pens? ? reboucher, avant de repartir pour la campagne du soir, croisaient leurs parfums dans latmosph?re ti?de de cette chambre o? l?nergie des hommes devait se dissoudre ? la troisi?me respiration Deux cand?labres allum?s, du m?me style que ceux de la porte, br?laient des deux c?t?s de la chemin?e. Partout, des peaux de b?tes faisaient tapis par-dessus le tapis. On avait tout pr?vu. Enfin, une porte ouverte laissait voir, par-dessous ses porti?res, un myst?rieux cabinet de toilette, la sacristie de ces pr?tresses.





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