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Les Diaboliques

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Cela nous suffira aussi, probablement, dit ga?ment Ran?onnet; mais, sacrebleu! quel diable de rapport peut-il y avoir entre l?glise o? je tai vu entrer dimanche soir et ce damn? major du 8e dragons, qui aurait pill? toutes les ?glises et toutes les cath?drales dEspagne et de la chr?tient?, pour faire des bijoux ? sa coquine de femme avec lor et les pierres pr?cieuses des saints sacrements?

Reste donc dans le rang, Ran?onnet! fit Mesnil, comme sil e?t command? un mouvement ? son escadron, et tiens-toi tranquille! Tu seras donc toujours la m?me t?te chaude, et partout impatient comme devant lennemi? Laisse-moi man?uvrer, comme je lentends, mon histoire.

Eh bien, marche! fit le bouillant capitaine, qui pour se calmer, lampa un verre de Picardan. Et Mesnilgrand reprit :

Il est bien probable que sans cette femme qui le suivait, et quon appelait sa femme, quoiquelle ne f?t que sa ma?tresse et quelle ne port?t pas son nom, le major Ydow e?t peu fray? avec les officiers du 8e dragons. Mais cette femme, quon supposait tout ce quelle ?tait pour s?tre agraf?e ? un pareil homme, emp?cha quon ne f?t autour du major le d?sert quon aurait fait sans elle. Jai vu cela dans les r?giments. Un homme y tombe en suspicion ou en discr?dit, on na plus avec lui que de stricts rapports de service; on ne camarade plus; on na plus pour lui de poign?es de main; au caf? m?me, ce caravans?rail dofficiers dans latmosph?re chaude et famili?re du caf?, o? toutes les froideurs se fondent, on reste ? distance, contraint et poli jusqu? ce quon ne le soit plus et quon ?clate, sil vient le moment d?clater. Vraisemblablement, cest ce qui serait arriv? au major; mais une femme, cest laimant du diable! Ceux qui ne lauraient pas vu pour lui, le virent pour elle. Qui naurait pas, au caf?, offert un verre de schnick au major, d?doubl? de sa femme, le lui offrait en pensant ? sa moiti?, en calculant que c?tait l? un moyen d?tre invit? chez lui, o? il serait possible de la rencontrer Il y a une proportion darithm?tique morale, ?crite, avant quelle le f?t par un philosophe sur du papier, dans la poitrine de tous les hommes, comme un encouragement du D?mon : cest quil y a plus loin dune femme ? son premier amant, que de son premier au dixi?me , et c?tait, ? ce quil semblait, plus vrai avec la femme du major quavec personne. Puisquelle s?tait donn?e ? lui, elle pouvait bien se donner ? un autre, et, ma foi! tout le monde pouvait ?tre cet autre-l?! En un temps fort court, au 8e dragons, on sut combien il y avait peu daudace dans cette esp?rance. Pour tous ceux qui ont le flair de la femme, et qui en respirent la vraie odeur ? travers tous les voiles blancs et parfum?s de vertu dans lesquels elle sentortille, la Rosalba fut reconnue tout de suite pour la plus corrompue des femmes corrompues, dans le mal, une perfection!

Et je ne la calomnie point, nest-ce pas, Ran?onnet? Tu las eue peut-?tre, et si tu las eue, tu sais maintenant sil fut jamais une plus brillante, une plus fascinante cristallisation de tous les vices! O? le major lavait-il prise? Do? sortait-elle? Elle ?tait si jeune! On nosa pas, tout dabord, se le demander; mais ce ne fut pas long, lh?sitation! Lincendie car elle nincendia pas que le 8e dragons, mais mon r?giment de hussards ? moi, mais aussi, tu ten souviens, Ran?onnet, tous les ?tats-majors du corps dexp?dition dont nous faisions partie, lincendie quelle alluma prit tr?s vite d?tranges proportions Nous avions vu bien des femmes, ma?tresses dofficiers, et suivant les r?giments, quand les officiers pouvaient se payer le luxe dune femme dans leurs bagages : les colonels fermaient les yeux sur cet abus, et quelquefois se le permettaient.

Mais de femmes ? la fa?on de cette Rosalba, nous nen avions pas m?me lid?e. Nous ?tions accoutum?s ? de belles filles, si vous voulez, mais presque toujours du m?me type, d?cid?, hardi, presque masculin, presque effront?; le plus souvent de belles brunes plus ou moins passionn?es, qui ressemblaient ? de jeunes gar?ons, tr?s piquantes et tr?s voluptueuses sous luniforme que la fantaisie de leurs amants leur faisait porter quelquefois Si les femmes dofficiers, l?gitimes et honn?tes, se reconnaissent des autres femmes par quelque chose de particulier, commun ? elles toutes, et qui tient au milieu militaire dans lequel elles vivent, ce quelque-chose-l? est bien autrement marqu? dans les ma?tresses. Mais, la Rosalba du major Ydow navait rien de semblable aux aventuri?res de troupes et aux suiveuses de r?giment dont nous avions lhabitude. Au premier abord, c?tait une grande jeune fille p?le, mais qui ne restait pas longtemps p?le, comme vous allez voir, avec une for?t de cheveux blonds. Voil? tout. Il ny avait pas de quoi s?crier. Sa blancheur de teint n?tait pas plus blanche que celle de toutes les femmes ? qui un sang frais et sain passe sous la peau. Ses cheveux blonds n?taient pas de ce blond ?tincelant, qui, a les fulgurances m?talliques de lor ou les teintes molles et endormies de lambre gris, que jai vu ? quelques Su?doises. Elle avait le visage classique quon appelle un visage de cam?e, mais qui ne diff?rait par aucun signe particulier de cette sorte de visage, si impatientant pour les ?mes passionn?es, avec son invariable correction et son unit?. Au prendre ou au laisser, c?tait certainement ce quon peut appeler une belle fille, dans lensemble de sa personne Mais les philtres quelle faisait boire n?taient point dans sa beaut? Ils ?taient ailleurs Ils ?taient o? vous ne devineriez jamais quils fussent dans ce monstre dimpudicit? qui osait sappeler Rosalba, qui osait porter ce nom immacul? de Rosalba, quil ne faudrait donner qu? linnocence, et qui, non contente d?tre la Rosalba, la Rose et Blanche, sappelait encore la Pudique, la Pudica, par-dessus le march?!

Virgile aussi sappelait le pudique, et il a ?crit le Corydon ardebat Alexim, insinua Reniant, qui navait pas oubli? son latin.

Et ce n?tait pas une ironie, continua Mesnilgrand, que ce surnom de Rosalba, qui ne fut point invent? par nous, mais que nous l?mes d?s le premier jour sur son front, o? la nature lavait ?crit avec toutes les roses de sa cr?ation. La Rosalba n?tait pas seulement une fille de lair le plus ?tonnamment pudique pour ce quelle ?tait; c?tait positivement la pudeur elle-m?me. Elle e?t ?t? pure comme les Vierges du ciel, qui rougissent peut-?tre sous le regard des Anges, quelle ne?t pas ?t? plus la Pudeur. Qui donc a dit ce doit ?tre un Anglais que le monde est l?uvre du Diable, devenu fou? C?tait s?rement ce Diable-l? qui, dans un acc?s de folie, avait cr?? la Rosalba, pour se faire le plaisir du Diable, de fricasser, lune apr?s lautre, la volupt? dans la pudeur et la pudeur dans la volupt?, et de pimenter, avec un condiment c?leste, le rago?t infernal des jouissances quune femme puisse donner ? des hommes mortels. La pudeur de la Rosalba n?tait pas une simple physionomie, laquelle, par exemple, aurait, celle-l?, renvers? de fond en comble le syst?me de Lavater. Non, chez elle, la pudeur n?tait pas le dessus du panier; elle ?tait aussi bien le dessous que le dessus de la femme, et elle frissonnait et palpitait en elle autant dans le sang qu? la peau. Ce n?tait pas non plus une hypocrisie. Jamais le vice de Rosalba ne rendit cet hommage, pas plus quun autre, ? la vertu. C?tait r?ellement une v?rit?. La Rosalba ?tait pudique comme elle ?tait voluptueuse, et le plus extraordinaire, cest quelle l?tait en m?me temps. Quand elle disait ou faisait les choses les plus os?es, elle avait dadorables mani?res de dire : Jai honte! que jentends encore. Ph?nom?ne inou?! on ?tait toujours au d?but avec elle, m?me apr?s le d?no?ment. Elle f?t sortie dune orgie de bacchantes, comme linnocence de son premier p?ch?. Jusque dans la femme vaincue, p?m?e, ? demi morte, on retrouvait la vierge confuse, avec la gr?ce toujours fra?che de ses troubles et le charme auroral de ses rougeurs Jamais je ne pourrai vous faire comprendre les raffolements que ces contrastes vous mettaient au c?ur, le langage p?rirait ? exprimer cela!

Il sarr?ta. Il y pensait, et ils y pensaient. Avec ce quil venait de dire, il avait, le croira-t-on? transform? en r?veurs ces soldats qui avaient vu tous les genres de feux, ces moines d?bauch?s, ces vieux m?decins, tous ces ?cumeurs de la vie et qui en ?taient revenus. Limp?tueux Ran?onnet, lui-m?me, ne souffla mot, Il se souvenait.

Vous sentez bien, reprit Mesnilgrand, que le ph?nom?ne ne fut connu que plus tard. Tout dabord, quand elle arriva au 8e dragons, on ne vit quune fille extr?mement jolie quoique belle, dans le genre, par exemple, de la princesse Paufine Borgh?se, la s?ur de lEmpereur, ? qui, du reste, elle ressemblait. La princesse Pauline avait aussi lair id?alement chaste, et vous savez tous de quoi elle est morte Mais, Pauline navait pas en toute sa personne une goutte de pudeur pour teinter de rose la plus petite place de son corps charmant, tandis que la Rosalba en avait assez dans les veines pour rendre ?carlates toutes les places du sien. Le mot na?f et ?tonn? de la Borgh?se, quand on lui demanda comment elle avait bien pu poser nue devant Canova : Mais latelier ?tait chaud! il y avait un po?le! la Rosalba ne le?t jamais dit. Si on lui e?t adress? la m?me question, elle se serait enfuie en cachant son visage divinement pourpre dans ses mains divinement ros?es. Seulement, soyez bien s?rs quen sen allant, il y aurait eu par derri?re ? sa robe un pli dans lequel auraient nich? toutes les tentations de lenfer!

Telle donc elle ?tait, cette Rosalba, dont le visage de vierge nous pipa tous, quand elle arriva au r?giment. Le major Ydow aurait pu nous la pr?senter comme sa femme l?gitime, et m?me comme sa fille, que nous laurions cru. Quoique ses yeux dun bleu limpide fussent magnifiques, ils n?taient jamais plus beaux que quand ils ?taient baiss?s. Lexpression des paupi?res lemportait sur lexpression du regard. Pour des gens qui avaient roul? la guerre et les femmes; et quelles femmes! ce fut une sensation nouvelle que cette cr?ature ? qui, comme on dit avec une expression vulgaire, mais ?nergique, on aurait donn? le bon Dieu sans confession. Quelle sacr?e jolie fille! se soufflaient ? loreille les anciens, les vieux routiers; mais quelle mijaur?e! Comment sy prend-elle pour rendre le major heureux? Il le savait, lui, et il ne le disait pas Il buvait son bonheur en silence, comme les vrais ivrognes, qui boivent seuls. Il ne renseignait personne sur la f?licit? cach?e qui le rendait discret et fid?le pour la premi?re fois de sa vie, lui, le Lauzun de garnison, le fat le plus carabin? et le plus fastueux, et qu? Naples, rapportaient des officiers qui ly avaient connu, on appelait le tambour-major de la s?duction! Sa beaut?, dont il ?tait si vain, aurait fait tomber toutes les filles dEspagne ? ses pieds, quil nen e?t pas ramass? une. A cette ?poque, nous ?tions sur les fronti?res de lEspagne et du Portugal, les Anglais devant nous, et nous occupions dans nos marches les villes les moins hostiles au roi Joseph. Le major Ydow et la Rosalba y vivaient ensemble, comme ils eussent fait dans une ville de garnison en temps de paix. Vous vous souvenez des acharnements de cette guerre dEspagne, de cette guerre furieuse et lente, qui ne ressemblait ? aucune autre, car nous ne nous battions pas ici simplement pour la conqu?te, mais pour implanter une dynastie et une organisation nouvelle dans un pays quil fallait dabord conqu?rir. Aucun de vous na oubli? quau milieu de ces acharnements il y avait des pauses, et que, dans lentre-deux des batailles les plus terribles, au sein de cette contr?e envahie dont une partie ?tait ? nous, nous nous amusions ? donner des f?tes aux Espagnoles le plus afrancesadas des villes que nous occupions. Cest dans ses f?tes que la femme du major Ydow, comme on disait, d?j? fort remarqu?e, passa ? l?tat de c?l?brit?. Et de fait, elle se mit ? briller au milieu de ces filles brunes dEspagne, comme un diamant dans une torsade de jais. Ce fut l? quelle commen?a de produire sur les hommes ces effets dencharmement qui tenaient, sans doute, ? la composition diabolique de son ?tre, et qui faisaient delle la plus enrag?e des courtisanes, avec la figure dune des plus c?lestes madones de Raphael.

Alors les passions sallum?rent et all?rent leur train, faisant leur feu dans lombre. Au bout dun certain temps, tous flamb?rent, m?me des vieux, m?me des officiers g?n?raux qui avaient l?ge d?tre sages, tous flamb?rent pour la Pudica, comme on trouva piquant de lappeler. Partout et autour delle les pr?tentions saffich?rent; puis les coquetteries, puis l?clat des duels, enfin tout le tremblement dune vie de femme devenue le centre de la galanterie la plus passionn?e, au milieu dhommes indomptables qui avaient toujours le sabre ? la main. Elle fut le sultan de ces redoutables odalisques, et elle jeta le mouchoir ? qui lui plut, et beaucoup lui plurent. Quant au major Ydow, il laissa faire et laissa dire Etait-il assez fat pour n?tre pas jaloux, ou, se sentant ha? et m?pris?, pour jouir, dans son orgueil de possesseur, des passions quinspiraient ? ses ennemis la femme dont il ?tait le ma?tre? Il n?tait gu?re possible quil ne saper??t de quelque chose. Jai vu parfois son ?il d?meraude passer au noir de lescarboucle, en regardant tel de nous que lopinion du moment soup?onnait d?tre lamant de sa moiti?; mais il se contenait Et, comme on pensait toujours de lui ce quil y avait de plus insultant, on imputait son calme indiff?rent ou son aveugl?ment volontaire ? des motifs de la plus abjecte esp?ce. On pensait que sa femme ?tait encore moins un pi?destal ? sa vanit? quune ?chelle ? son ambition. Cela se disait comme ces choses-l? se disent, et il ne les entendait pas. Moi qui avais des raisons pour lobserver, et qui trouvais sans justice la haine et le m?pris quon lui portait, je me demandais sil y avait plus de faiblesse que de force, ou de force que de faiblesse, dans lattitude sombrement impassible de cet homme, trahi journellement par sa ma?tresse, et qui ne laissait rien para?tre des morsures de sa jalousie. Par Dieu! nous avons tous, Messieurs, connu de ces hommes assez fanatis?s dune femme pour croire en elle, quand tout laccuse, et qui, au lieu de se venger quand la certitude absolue dune trahison p?n?tre dans leur ?me, pr?f?rent senfoncer dans leur bonheur l?che, et en tirer, comme une couverture par-dessus leur t?te, lignominie!

Le major Ydow ?tait-il de ceux-l?? Peut-?tre. Mais, certes! la Pudica ?tait bien capable davoir souffl? en lui ce fanatisme d?gradant. La Circ? antique, qui changeait les hommes en b?tes, n?tait rien en comparaison de cette Pudica, de cette Messaline-Vierge, avant, pendant et apr?s. Avec les passions qui br?laient au fond de son ?tre et celles dont elle embrasait tous ces officiers, peu d?licats en mati?re de femmes, elle fut bien vite compromise, mais elle ne se compromit pas. Il faut bien entendre cette nuance. Elle ne donnait pas prise sur elle ouvertement par sa conduite. Si elle avait un amant, c?tait un secret entre elle et son alc?ve. Ext?rieurement, le major Ydow navait pas l?toffe du plus petit bout de sc?ne ? lui faire. Laurait-elle aim?, par hasard? Elle demeurait avec lui, et elle aurait pu s?rement, si elle avait voulu, sattacher ? la fortune dun autre. Jai connu un mar?chal de lEmpire assez fou delle pour lui tailler un manche dombrelle dans son b?ton de mar?chal. Mais cest encore ici comme ces hommes dont je vous parlais. Il y a des femmes qui aiment ce nest pas leur amant que je veux dire, quoique ce soit leur amant aussi. Les carpes regrettent leur bourbe, disait Mme de Maintenon. La Rosalba ne voulut pas regretter la sienne. Elle nen sortit pas, et moi jy entrai.

Tu coupes les transitions avec ton sabre! fit le capitaine Mautravers.

Parbleu! repartit Mesnilgrand, quai-je ? respecter? Vous savez tous la chanson quon chantait au XVIIIe si?cle :

Quand Boufflers parut ? la cour,

On crut voir la reine damour.

Chacun sempressait ? lui plaire,

Et chacun lavait ? son tour!

Jeus donc mon tour. Jen avais eu, des femmes, et par paquets! Mais quil y en e?t une seule comme cette Rosalba, je ne men doutais pas. La bourbe fut un paradis. Je ne men vais pas vous faire des analyses ? la fa?on des romanciers. J?tais un homme daction, brutal sur larticle, comme le comte Almaviva, et je navais pas damour pour elle dans le sens ?lev? et romanesque quon donne ? ce mot, moi tout le premier Ni l?me, ni lesprit, ni la vanit?, ne furent pour quelque chose dans lesp?ce de bonheur quelle me prodigua; mais ce bonheur neut pas du tout la l?g?ret? dune fantaisie. Je ne croyais pas que l? sensualit? p?t ?tre profonde. Ce fut la plus profonde des sensualit?s. Figurez-vous une de ces belles p?ches, ? chair rouge, dans lesquelles on mord ? belles dents, ou plut?t ne vous figurez rien Il ny a pas de figures pour exprimer le plaisir qui jaillissait de cette p?che humaine, rougissant sous le regard le moins appuy? comme si vous laviez mordue. Imaginez ce que c?tait quand, au lieu du regard, on mettait la l?vre ou la dent de la passion dans cette chair ?mue et sanguine. Ah! le corps de cette femme ?tait sa seule ?me! Et cest avec ce corps-l? quelle me donna, un soir, une f?te qui vous fera juger delle mieux que tout ce que je pourrais ajouter. Oui, un soir, neut-elle pas laudace et lind?cence de me recevoir, nayant pour tout v?tement quune mousseline des Indes transparente, une nu?e, une vapeur, ? travers laquelle on voyait ce corps, dont la forme ?tait la seule puret? et qui se teignait du double vermillon mobile de la volupt? et de la pudeur! Que le Diable memporte si elle ne ressemblait pas, sous sa nu?e blanche, ? une statue de corail vivant! Aussi, depuis ce temps, je me suis souci? de la blancheur des autres femmes comme de ?a!

Et Mesnilgrand envoya dune chiquenaude une peau dorange ? la corniche, par-dessus la t?te du repr?sentant Le Carpentier, qui avait fait tomber celle du roi.

Notre liaison dura quelque temps, continua-t-il, mais ne croyez pas que je me blasai delle. On ne sen blasait pas. Dans la sensation, qui est finie, comme disent les philosophes en leur inf?me baragouin, elle transportait linfini! Non, si je la quittai, ce fut pour une raison de d?go?t moral, de fiert? pour moi, de m?pris pour elle, pour elle qui, au plus fort des caresses les plus insens?es, ne me faisait pas croire quelle maim?t Quand je lui demandais : Maimes-tu? ce mot quil est impossible de ne pas dire, m?me ? travers toutes les preuves quon vous donne que vous ?tes aim?, elle r?pondait : Non! ou secouait ?nigmatiquement la t?te. Elle se roulait dans ses pudeurs et dans ses hontes, et elle restait l?-dessous, au milieu de tous les d?sordres de sens soulev?s, imp?n?trable comme le sphinx. Seulement, le sphinx ?tait froid, et elle ne l?tait pas Eh bien, cette imp?n?trabilit? qui mimpatientait et mirritait, puis encore la certitude que jeus bient?t des fantaisies ? la Catherine II quelle se permettait, furent la double cause du vigoureux coup de cave?on que jeus la force de donner pour sortir des bras tout-puissants de cette femme, labreuvoir de tous les d?sirs! Je la quittai, ou plut?t je ne revins plus ? elle. Mais je gardai lid?e quune seconde femme comme celle-l? n?tait pas possible; et de penser cela me rendit d?sormais fort tranquille et fort indiff?rent avec toutes les femmes. Ah! elle ma parachev? comme officier. Apr?s elle, je nai plus pens? qu? mon service. Elle mavait tremp? dans le Styx.

Et tu es devenu tout ? fait Achille! dit le vieux M. de Mesnilgrand, avec orgueil.

Je ne sais pas ce que je suis devenu, reprit Mesnilgrand; mais je sais bien quapr?s notre rupture, le major Ydow, qui ?tait avec moi dans les m?mes termes quavec tous les officiers de la division, nous apprit un jour, au caf?, que sa femme ?tait enceinte, et quil aurait bient?t la joie d?tre p?re. A cette nouvelle inattendue, les uns se regard?rent, les autres sourirent; mais il ne le vit pas, ou, layant vu, il ny prit garde, r?solu quil ?tait, probablement, ? ne faire jamais attention qu? ce qui ?tait une injure directe. Quand il fut sorti : Lenfant est-il de toi, Mesnil? me demanda ? loreille un de mes camarades; et, dans ma conscience une voix secr?te, une voix plus pr?cise que la sienne, me r?p?ta la m?me question. Je nosais me r?pondre. Elle, la Rosalba, dans nos t?te-?-t?te les plus abandonn?s, ne mavait jamais dit un mot de cet enfant, qui pouvait ?tre de moi, ou du major, ou m?me dun autre

Lenfant du drapeau! interrompit Mautravers, comme sil e?t donn? un coup de pointe avec sa latte de cuirassier.





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