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Les Diaboliques

( 20 26)



A ce mot-l?, il y eut un tonnerre dinterjections triomphantes. Mais le vieux M. de Mesnilgrand le coupa de sa voix incisive et gr?le :

Cest, sans doute, dit-il, la derni?re fois, labb?, que vous avez donn? la communion?

Et le pince-sans-rire mit sa main blanche et s?che au-dessus de ses yeux, pour voir le Reniant, pos? maigrement derri?re son verre entre les deux larges poitrines de ses deux voisins, le capitaine Ran?onnet, empourpr? et flambant comme une torche, et le capitaine au 6e cuirassiers, Travers de Mautravers, qui ressemblait ? un caisson.

Il y avait d?j? longtemps que je ne la donnais plus, reprit le ci-devant pr?tre, et que javais jet? ma souquenille aux orties du chemin. C?tait en pleine r?volution, le temps o? vous ?tiez ici, citoyen Le Carpentier, en tourn?e de repr?sentant du peuple. Vous vous rappelez bien une jeune fille dH?mev?s que vous f?tes mettre ? la maison darr?t? une enrag?e! une ?pileptique!

Tiens! dit Mautravers, il y a une femme m?l?e aux hosties! Lavez-vous aussi donn?e aux cochons!

Tu te crois spirituel, Mautravers? fit Ran?onnet. Mais ninterromps donc pas labb?. Labb?, finissez-nous lhistoire.

Ah! lhistoire, reprit Reniant, sera bient?t cont?e. Je disais donc, monsieur Le Carpentier, cette fille dH?mev?s, vous en souvenez-vous? On lappelait la Tesson Jos?phine Tesson, si jai bonne m?moire, une grosse mafl?e, une esp?ce de Marie Alacoque pour le temp?rament sanguin, l?me damn?e des chouans et des pr?tres, qui lui avaient allum? le sang, qui lavaient fanatis?e et rendue folle Elle passait sa vie ? les cacher, les pr?tres Quand il sagissait den sauver un, elle e?t brav? trente guillotines. Ah! les ministres du Seigneur! comme elle les nommait, elle les cachait chez elle, et partout. Elle les e?t cach?s sous son lit, dans son lit, sous ses jupes, et, sils avaient pu y tenir, elle les aurait tous fourr?s et tass?s, le Diable memporte! l? o? elle avait mis leur bo?te ? hosties entre ses t?tons!

Mille bombes! fit Ran?onnet, exalt?.

Non, pas mille, mais deux seulement, monsieur Ran?onnet, dit, en riant de son calembour, le vieux apostat libertin; mais elles ?taient de fier calibre!

Le calembour trouva de l?cho. Ce fut une ris?e.

Singulier ciboire quune gorge de femme! fit le docteur Bleny, r?veur.

Ah! le ciboire de la n?cessit?! reprit Reniant, ? qui le flegme ?tait d?j? revenu. Tous ces pr?tres quelle cachait, pers?cut?s, poursuivis, traqu?s, sans ?glise, sans sanctuaire, sans asile quelconque, lui avaient donn? ? garder leur Saint-Sacrement, et ils lavaient camp? dans sa poitrine, croyant quon ne viendrait jamais le chercher l?! Oh! ils avaient une fameuse foi en elle. Ils la disaient une sainte. Ils lui faisaient croire quelle en ?tait une. Ils lui montaient la t?te et lui donnaient soif du martyre. Elle, intr?pide, ardente, allait et venait, et vivait hardiment avec sa bo?te ? hosties sous sa bavette.

Elle la portait de nuit, par tous les temps, la pluie, le vent, la neige, le brouillard, ? travers des chemins de perdition, aux pr?tres cach?s qui faisaient communier les mourants, en catimini Un soir, nous ly surpr?mes, dans une ferme o? mourait un chouan, moi et quelques bons gar?ons des Colonnes Infernales de Rossignol. Il y en eut un qui, tent? par ses ma?tres avant-postes de chair vive, voulut prendre des libert?s avec elle; mais il nen fut pas le bon marchand, car elle lui imprima ses dix griffes sur la figure, ? une telle profondeur quil a d? en rester marqu? pour toute sa vie! Seulement, tout en sang quelle le m?t, le m?tin ne l?cha pas ce quil tenait, et il arracha la bo?te ? bons dieux quil avait trouv?e dans sa gorge; et jy comptai bien une douzaine dhosties que, malgr? ses cris et ses ru?es, car elle se rua sur nous comme une furie, je fis jeter imm?diatement dans lauge aux cochons.

Et il sarr?ta faisant jabot, pour une si belle chose, comme un pou sur une tumeur qui se donnerait des airs.

Vous avez donc veng? messieurs les porcs de lEvangile, dans le corps desquels J?sus-Christ fit entrer des d?mons, dit le vieux M. de Mesnilgrand de sa sarcastique voix de t?te. Vous avez mis le bon Dieu dans ceux-ci ? la place du Diable : cest un pr?t? pour un rendu.

Et en eurent-ils une indigestion, monsieur Reniant, ou bien les amateurs qui en mang?rent, demanda profond?ment un hideux petit bourgeois nomm? Le Hay, usurier ? cinquante pour cent de son ?tat, et qui avait lhabitude de dire quen tout il faut consid?rer la fin.

Il y eut comme un temps darr?t dans ce flot dimpi?t?s grossi?res.

Mais toi, tu ne dis rien, Mesnil, de lhistoire de labb? Reniant? fit le capitaine Ran?onner, qui guettait loccasion daccrocher nimporte ? quoi son histoire de la visite de Mesnilgrand ? l?glise.

Mesnil ne disait rien, en effet. Il ?tait accoud?, la joue dans sa main, sur le bord de la table, ?coutant sans horripilation, mais sans go?t, toutes ces horreurs, d?bit?es par des endurcis, et sur lesquelles il ?tait blas? et bronz? Il en avait tant entendu toute sa vie dans les milieux quil avait travers?s! Les milieux, pour lhomme, cest presque une destin?e. Au Moyen Age, le chevalier de Mesnilgrand aurait ?t? un crois? br?lant de foi. Au XIXe si?cle, c?tait un soldat de Bonaparte, ? qui son incr?dule de p?re navait jamais parl? de Dieu, et qui, particuli?rement en Espagne, avait v?cu dans les rangs dune arm?e qui se permettait tout, et qui commettait autant de sacril?ges qu? la prise de Rome les soldats du conn?table de Bourbon. Heureusement, les milieux ne sont absolument une fatalit? que pour les ?mes et les g?nies vulgaires. Pour les personnalit?s vraiment fortes, il y a quelque chose, ne f?t-ce quun atome, qui ?chappe au milieu et r?siste ? son action toute-puissante. Cet atome dormait invincible dans Mesnilgrand. Ce jour-l?, il naurait rien dit; il aurait laiss? passer avec lindiff?rence du bronze ce torrent de fange impie qui roulait devant lui en bouillonnant, comme un bitume de lenfer; mais, interpell? par Ran?onnet :

Que veux-tu que je te dise? fit-il, avec une lassitude qui touchait ? la m?lancolie. M. Reniant na pas fait l? une chose si cr?ne pour que, toi, tu puisses tant ladmirer! Sil avait cru que c?tait Dieu, le Dieu vivant, le Dieu vengeur quil jetait aux porcs, au risque de la foudre sur le coup ou de lenfer, s?rement, pour plus tard, il y aurait eu l? du moins de la bravoure, du m?pris de plus que la mort, puisque Dieu, sil est, peut ?terniser ta torture. Il y aurait eu l? une cr?nerie, folle, sans doute, mais enfin une cr?nerie ? tenter un cr?ne aussi cr?ne que toi! Mais la chose na pas cette beaut?-l?, mon cher. M. Reniant ne croyait pas que ces hosties fussent Dieu. Il navait pas l?-dessus le moindre doute. Pour lui, ce n?taient que des morceaux de pain ? chanter, consacr?s par une superstition imb?cile, et pour lui, comme pour toi-m?me, mon pauvre Ran?onnet, vider la bo?te aux hosties dans lauge aux cochons, n?tait pas plus h?ro?que que dy vider une tabati?re ou un cornet de pains ? cacheter.

Eh! eh! fit le vieux M. de Mesnilgrand, se renversant sur le dossier de sa chaise, ajustant son fils sous sa main en visi?re, comme il le?t regard? tirer un coup de pistolet bien en ligne, toujours int?ress? par ce que disait son fils, m?me quand il nen partageait pas lid?e et ici il la partageait. Aussi doubla-t-il son : Eh! eh!

Il ny a donc ici, mon pauvre Ran?onnet, reprit Mesnil, disons le mot quune cochonnerie. Mais ce que je trouve beau, moi, et tr?s beau, ce que je me permets dadmirer, Messieurs, quoique je ne croie pas non plus ? grand-chose, cest cette fille Tesson, comme vous lappelez, monsieur Reniant, qui porte ce quelle croit son Dieu sur son c?ur; qui, de ses deux seins de vierge fait un tabernacle ? ce Dieu de toute puret?; et qui respire, et qui vit, et qui traverse tranquillement toutes les vulgarit?s, et tous les dangers de la vie avec cette poitrine intr?pide et br?lante, surcharg?e dun Dieu, tabernacle et autel ? la fois, et autel qui, ? chaque minute, pouvait ?tre arros? de son propre sang! Toi, Ran?onnet, toi, Mautravers, toi, S?lune, et moi aussi, nous avons tous eu lEmpereur sur la poitrine, puisque nous avions sa L?gion dHonneur, et cela nous a parfois donn? plus de courage au feu de ly avoir. Mais elle, ce nest pas limage de son Dieu quelle a sur la sienne; cen est, pour elle, la r?alit?. Cest le Dieu substantiel, qui se touche, qui se donne, qui se marge, et quelle porte, au prix de sa vie, ? ceux qui ont faim de ce Dieu-l?! Eh bien, ma parole dhonneur! je trouve cela tout simplement sublime Je pense de cette fille comme en pensaient les pr?tres, qui lui donnaient leur Dieu ? porter. Je voudrais savoir ce quelle est devenue. Elle est peut-?tre morte; peut-?tre vit-elle, mis?rable, dans quelque coin de campagne; mais je sais bien que, fuss?-je mar?chal de France, si je la rencontrais, cherch?t-elle son pain, les pieds nus dans la fange, je descendrais de cheval et lui ?terais respectueusement mon chapeau, ? cette noble fille, comme si c?tait vraiment Dieu quelle e?t encore sur le c?ur! Henri IV, un jour, ne sest pas agenouill? dans la boue, devant le Saint-Sacrement quon portait ? un pauvre, avec plus d?motion que moi je ne magenouillerais devant cette fille-l?.

Il navait plus la joue sur sa main. Il avait rejet? sa t?te en arri?re. Et, pendant quil parlait de sagenouiller, il grandissait, et, comme la fianc?e de Corinthe dans la po?sie de G?the, il semblait, sans s?tre lev? de sa chaise, grandi du buste jusquau plafond.

Cest donc la fin du monde! dit Mautravers, en cassant un noyau de p?che avec son poing ferm?, comme avec un marteau. Des chefs descadron de hussards ? genoux, maintenant, devant des d?votes!

Et encore, dit Ran?onnet, encore, si c?tait comme linfanterie devant la cavalerie, pour se relever et passer sur le ventre ? lennemi! Apr?s tout, ce ne sont pas l? de d?sagr?ables ma?tresses que ces diseuses doremus, que toutes ces mangeuses de bon Dieu, qui se croient damn?es ? chaque bonheur quelles nous donnent et que nous leur faisons partager. Mais, capitaine Mautravers, il y a pis pour un soldat que de mettre ? mal quelques bigotes : cest de devenir d?vot soi-m?me, comme une poule mouill?e de p?kin, quand on a tra?n? le bancal! Pas plus tard que dimanche dernier, o? pensez-vous, Messieurs, qu? la tomb?e du jour jai surpris le commandant Mesnilgrand, ici pr?sent?

Personne ne r?pondit. On cherchait; mais, de tous les points de la table, les yeux convergeaient vers le capitaine Ran?onnet.

Par mon sabre! dit Ran?onnet, je lai rencontr? non pas rencontr?, car je respecte trop mes bottes pour les tra?ner dans le crottin de leurs chapelles; mais je lai aper?u, de dos, qui se glissait dans l?glise, en se courbant sous la petite porte basse du coin de la place. Etonn?, ?bahi. Eh! sacre-bleu! me suis-je dit, ai-je la berlue? Mais cest la tournure de Mesnilgrand, ?a! Mais que va-t-il donc faire dans une ?glise, Mesnilgrand? Lid?e me regalopa au cerveau de nos anciennes farces amoureuses avec les satan?es b?guines des ?glises dEspagne. Tiens! fis-je, ce nest donc pas fini? Ce sera encore de la vieille influence de jupon. Seulement, que le Diable marrache les yeux avec ses griffes si je ne vois pas la couleur de celui-ci! Et jentrai dans leur boutique ? messes Malheureusement, il y faisait noir comme dans la gueule de lenfer. On y marchait et on y tr?buchait sur de vieilles femmes ? genoux, qui y marmottaient leurs paten?tres. Impossible de rien distinguer devant soi, lorsque ? force de t?tonner pourtant dans cet infernal m?lange dobscurit? et de carcasses de vieilles d?votes en pri?res, ma main rattrapa mon Mesnil, qui filait d?j? le long de la contre-all?e. Mais, croirez-vous bien quil ne voulut jamais me dire ce quil ?tait venu faire dans cette gal?re d?glise? Voil? pourquoi je vous le d?nonce aujourdhui, Messieurs, pour que vous le forciez ? sexpliquer.

Allons, parle, Mesnil. Justifie-toi. R?ponds ? Ran?onnet, cria-t-on de tous les coins de la salle.

Me justifier! dit Mesnil, ga?ment. Je nai pas ? me justifier de faire ce qui me pla?t. Vous qui clabaudez ? c?ur de journ?e contre lInquisition, est-ce que vous ?tes des inquisiteurs en sens inverse, ? pr?sent? Je suis entr? dans l?glise, dimanche soir, parce que cela ma plu.

Et pourquoi cela ta-t-il plu? fit Mautravers, car si le Diable est logicien, un capitaine de cuirassiers peut bien l?tre aussi.

Ah! voil?! dit Mesnilgrand, en riant. Jy allais qui sait? peut-?tre ? confesse. Jai du moins fait ouvrir la porte dun confessionnal. Mais tu ne peux pas dire, Ran?onnet, que ma confession ait trop dur??

Ils voyaient bien quil se jouait deux Mais il y avait dans cette jouerie quelque chose de myst?rieux qui les aga?ait.

Ta confession! mille millions de flammes! Ton plongeon serait donc fait? dit tristement Ran?onnet, terrass?, qui prenait la chose au tragique. Puis, se rejetant devant sa pens?e et se renversant comme un cheval cabr? : Mais non, cria-t-il, tonnerre de tonnerres! cest impossible! Voyez-vous, vous autres, le chef descadron Mesnilgrand ? confesse, comme une vieille bonne femme, ? deux genoux sur le strapontin, le nez au guichet, dans la gu?rite dun pr?tre? Voil? un spectacle qui ne mentrera jamais dans le cr?ne! Trente mille balles plut?t.

Tu es bien bon; je te remercie, fit Mesnilgrand avec une douceur comique, la douceur dun agneau.

Parlons s?rieusement, dit Mautravers, je suis comme Ran?onnet. Je ne croirai jamais ? une capucinade dun homme de ton calibre, mon brave Mesnil. M?me ? lheure de la mort, les gens comme toi ne font pas un saut de grenouille effray?e dans un baquet deau b?nite.

A lheure de la mort, je ne sais pas ce que vous ferez, Messieurs, r?pondit lentement Mesnilgrand; mais quant ? moi, avant de partir pour lautre monde, je veux faire ? tout risque mon portemanteau.

Et, ce mot dofficier de cavalerie fut si gravement dit quil y eut un silence, comme celui du pistolet qui tirait, il ny a quune minute, et tapageait, et dont la d?tente a cass?.

Laissons cela, du reste, continua Mesnilgrand. Vous ?tes, ? ce quil para?t, encore plus abrutis que moi par la guerre et par la vie que nous avons men?e tous Je nai rien ? dire ? lincr?dulit? de vos ?mes; mais puisque toi, Ran?onnet, tu tiens ? toute force ? savoir pourquoi ton camarade Mesnilgrand, que tu crois aussi ath?e que toi, est entr? lautre soir ? l?glise, je veux bien et je vais te le dire. Il y a une histoire l?-dessous Quand elle sera dite, tu comprendras peut-?tre, m?me sans croire ? Dieu, quil y soit entr?.

Il fit une pause, comme pour donner plus de solennit? ? ce quil allait raconter, puis il reprit :

Tu parlais de lEspagne, Ran?onnet. Cest justement en Espagne que mon histoire sest pass?e. Plusieurs dentre vous y ont fait la guerre fatale qui, d?s 1808, commen?a le d?sastre de lEmpire et tous nos malheurs. Ceux qui lont faite, cette guerre-l?, ne lont pas oubli?e, et toi, par parenth?se, moins que personne, commandant S?lune! Tu en as le souvenir grav? assez avant sur la figure pour que tu ne puisses pas leffacer.

Le commandant S?lune, assis aupr?s du vieux M. de Mesnilgrand, faisait face ? Mesnil. C?tait un homme dune forte stature militaire et qui m?ritait de sappeler le Balafr? encore plus que le duc de Guise, car il avait re?u en Espagne, dans une affaire davant-poste, un immense coup de sabre courbe, si bien appliqu? sur sa figure quelle en avait ?t? fendue, nez et tout, en ?charpe, de la tempe gauche jusquau-dessous de loreille droite. A l?tat normal, ce naurait ?t? quune terrible blessure dun assez noble effet sur le visage dun soldat; mais le chirurgien qui avait rapproch? les l?vres de cette plaie b?ante, press? ou maladroit, les avait mal rejointes, et ? la guerre comme ? la guerre! On ?tait en marche, et, pour en finir plus vite, il avait coup? avec des ciseaux le bourrelet de chair qui d?bordait de deux doigts lun des c?t?s de la plaie ferm?e; ce qui fit, non pas un sillon dans le visage de S?lune, mais un ?pouvantable ravin. C?tait horrible, mais, apr?s tout, grandiose. Quand le sang montait au visage de S?lune, qui ?tait violent, la blessure rougissait, et c?tait comme un large ruban rouge qui lui traversait sa face bronz?e. Tu portes, lui disait Mesnil au jour de leurs communes ambitions, ta croix de grand-officier de la L?gion dhonneur sur la figure, avant de lavoir sur la poitrine; mais sois tranquille, elle y descendra.

Elle ny ?tait pas descendue; lEmpire avait fini avant. S?lune n?tait que chevalier.

Eh bien, Messieurs, continua Mesnilgrand, nous avons vu des choses bien atroces en Espagne, nest-ce pas? et m?me nous en avons fait; mais je ne crois pas avoir vu rien de plus abominable que ce que je vais avoir lhonneur de vous raconter.

Pour mon compte, dit nonchalamment S?lune, avec la fatuit? dun vieil endurci qui nentend pas quon l?meuve de rien, pour mon compte, jai vu un jour quatre-vingts religieuses jet?es lune sur lautre, ? moiti? mortes, dans un puits, apr?s avoir ?t? pr?alablement tr?s bien viol?es chacune par deux escadrons.

Brutalit? de soldats! fit Mesnilgrand froidement; mais voici du raffinement dofficier.

Il trempa sa l?vre dans son verre, et son regard cerclant la table et l?treignant :

Y a-t-il quelquun dentre vous, Messieurs, demanda-t-il, qui ait connu le major Ydow?

Personne ne r?pondit, except? Ran?onnet.

Il y a moi, dit-il. Le major Ydow! si je lai connu! Eh! parbleu! il ?tait avec moi au 8e dragons.

Puisque tu las connu, reprit Mesnilgrand, tu ne las pas connu seul. Il ?tait arriv? au 8e dragons, arbor? dune femme

La Rosalba, dite la Pudica , fit Ran?onnet, sa fameuse Et il dit le mot cr?ment.

Oui, repartit Mesnilgrand, pensivement, car une pareille femme ne m?ritait pas le nom de ma?tresse, m?me de celle dYdow Le major lavait amen?e dItalie, o?, avant de venir en Espagne, il servait dans un corps de r?serve avec le grade de capitaine. Comme il ny a ici que toi, Ran?onnet, qui lai connu, ce major Ydow, tu me permettras bien de le pr?senter ? ces messieurs et de leur donner une id?e de ce diable dhomme, dont. larriv?e au 8e dragons tapagea beaucoup quand il y entra, avec cette femme en sautoir Il n?tait pas Fran?ais, ? ce quil para?t. Ce nest pas tant pis pour la France. Il ?tait n? je ne sais o? et de je ne sais qui, en Illyrie ou en Boh?me, je ne suis pas bien s?r Mais, o? quil f?t n?, il ?tait ?trange, ce qui est une mani?re d?tre ?tranger partout. On laurait cru le produit dun m?lange de plusieurs races. Il disait, lui, quil fallait prononcer son nom ? la grecque : , pour Ydow, parce quil ?tait dorigine grecque; et sa beaut? laurait fait croire, car il ?tait beau, et, le Diable memporte! peut-?tre trop pour un soldat. Qui sait si on ne tient pas moins ? se faire casser la figure, quand on la aussi belle? On a pour soi le respect quon a pour les chefs-d?uvre. Tout chef-d?uvre quil f?t, cependant, il allait au feu avec les autres; mais quand on avait dit cela du major Ydow, on avait tout dit. Il faisait son devoir, mais il ne faisait jamais plus que son devoir. Il navait pas ce que lEmpereur appelait le feu sacr?. Malgr? sa beaut?, dont je convenais tr?s bien, dailleurs, je lui trouvais au fond une mauvaise figure, sous ses traits superbes. Depuis que jai tra?n? dans les mus?es, o? vous nallez jamais, vous autres, jai rencontr? la ressemblance du major Ydow. Je lai rencontr?e tr?s frappante dans un des bustes dAntino?s tenez! de celui-l? auquel le caprice ou le mauvais go?t du sculpteur a incrust? deux ?meraudes dans le marbre des prunelles. Au lieu de marbre blanc les yeux vert de mer du major ?clairaient un teint chaudement oliv?tre et un angle facial irr?prochable; mais, dans la lueur de ces m?lancoliques ?toiles du soir, qui ?taient ses yeux, ce qui dormait si voluptueusement ce n?tait pas Endymion : c?tait un tigre et, un jour, je lai vu s?veiller! Le major Ydow ?tait, en m?me temps, brun et blond. Ses cheveux bouclaient tr?s noirs et tr?s serr?s autour dun front petit, aux tempes renfl?es, tandis que sa longue et soyeuse moustache avait le blond fauve et presque jaune de la martre zibeline Signe (dit-on) de trahison ou de perfidie, quune chevelure et une barbe de couleur diff?rente. Tra?tre? le major laurait peut-?tre ?t? plus tard. Il eut peut-?tre, comme tant dautres, trahi lEmpereur; mais il ne devait pas en avoir le temps. Quand il vint au 8e dragons, il n?tait probablement que faux, et encore pas assez pour ne pas en avoir lair, comme le voulait le vieux malin de Souwarow, qui sy connaissait Fut-ce cet air-l? qui commen?a son impopularit? parmi ses camarades? Toujours est-il quil devint, en tr?s peu de temps, la b?te noire du r?giment. Tr?s fat dune beaut? ? laquelle jaurais pr?f?r?, moi, bien des laideurs de ma connaissance, il ne semblait n?tre, en somme, comme disent soldatesquement les soldats, quun miroir ? ? ce que tu viens de nommer, Ran?onnet, ? propos de la Rosalba. Le major Ydow avait trente-cinq ans. Vous comprenez bien quavec cette beaut? qui pla?t ? toutes les femmes, m?me aux plus fi?res, cest leur infirmit?, le major Ydow avait d? ?tre horriblement g?t? par elles et chamarr? de tous les vices quelles donnent; mais il avait aussi, disait-on, ceux quelles ne donnent pas et dont on ne se chamarre point Certes, nous n?tions pas, comme tu le dirais, Ran?onnet, des capucins dans ce temps-l?. Nous ?tions m?me dassez mauvais sujets, joueurs, libertins, coureurs de filles, duellistes, ivrognes au besoin, et mangeurs dargent sous toutes les esp?ces. Nous navions gu?re le droit d?tre difficiles. Eh bien! tels que nous ?tions alors, il passait pour bien pire que nous. Nous, il y avait des choses, pas beaucoup! mais enfin il y en avait bien une ou deux, dont, si d?mons que nous fussions, nous naurions pas ?t? capables. Mais, lui (pr?tendait-on), il ?tait capable de tout. Je n?tais pas dans le 8e dragons. Seulement, jen connaissais tous les officiers. Ils parlaient de lui cruellement. Ils laccusaient de servilit? avec les chefs et de basse ambition. Ils suspectaient son caract?re. Ils all?rent m?me jusqu? le soup?onner despionnage, et m?me il se battit courageusement deux fois pour ce soup?on entre-exprim?; mais lopinion nen fut pas chang?e. Il est toujours rest? sur cet homme une brume quil na pu dissiper. De m?me quil ?tait brun et blond ? la fois, ce qui est assez rare, il ?tait aussi ? la fois heureux au jeu et heureux en femmes; ce qui nest pas lusage non plus. On lui faisait payer bien cher ces bonheurs-l?, du reste. Ces doubles succ?s, ses airs ? la Lauzun, la jalousie quinspirait sa beaut?, car les hommes ont beau faire les forts et les indiff?rents quand il sagit de laideur, et r?p?ter le mot consolant quils ont invent? : quun homme est toujours assez beau quand il ne fait pas peur ? son cheval, ils sont, entre eux, aussi petitement et l?chement jaloux que les femmes entre elles, tout cet ensemble davantages ?tait lexplication, sans doute, de lantipathie dont il ?tait lobjet; antipathie qui, par haine, affectait les formes du m?pris, car le m?pris outrage plus que la haine, et la haine le sait bien! Que de fois ne lai-je pas entendu traiter, entre le haut et le bas de la voix, de dangereuse canaille , quoique, sil e?t fallu prouver clairement quil en ?tait une, on ne le?t certainement pas pu Et de fait, Messieurs, encore au moment o? je vous parle, il est incertain pour moi que le major Ydow f?t ce quon disait quil ?tait Mais, tonnerre! ajouta Mesnilgrand avec une ?nergie m?l?e ? une horreur ?trange, ce quon ne disait pas et ce quil a ?t? un jour, je le sais, et cela me suffit!





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