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Les Diaboliques

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Un des avantages de la causerie en voiture, cest quelle peut cesser quand on na plus rien ? se dire, et cela sans embarras pour personne. Dans un salon, on na point cette libert?. La politesse vous fait un devoir de parler quand m?me, et on est souvent puni de cette hypocrisie innocente par le vide et lennui de ces conversations o? les sots, m?me n?s silencieux (il y en a), se travaillent et se d?tirent pour dire quelque chose et ?tre aimables. En voiture publique, tout le monde est chez soi autant que chez les autres, et on peut sans inconvenance rentrer dans le silence qui pla?t et faire succ?der ? la conversation la r?verie Malheureusement, les hasards de la vie sont affreusement plats, et jadis (car cest jadis d?j?) on montait vingt fois en voiture publique, comme aujourdhui vingt fois en wagon, sans rencontrer un causeur anim? et int?ressant Le vicomte de Brassard ?changea dabord avec moi quelques id?es que les accidents de la route, les d?tails du paysage et quelques souvenirs du monde o? nous nous ?tions rencontr?s autrefois avaient fait na?tre, puis, le jour d?clinant nous versa son silence dans son cr?puscule. La nuit, qui, en automne, semble tomber ? pic du ciel, tant elle vient vite! nous saisit de sa fra?cheur, et nous nous roul?mes dans nos manteaux, cherchant de la tempe le dur coin qui est loreiller de ceux qui voyagent. Je ne sais si mon compagnon sendormit dans son angle de coup?; mais moi, je restai ?veill? dans le mien. J?tais si blas? sur la route que nous faisions l? et que javais tant de fois faite, que je prenais ? peine garde aux objets ext?rieurs, qui disparaissaient dans le mouvement de la voiture, et qui semblaient courir dans la nuit, en sens oppos? ? celui dans lequel nous courions. Nous travers?mes plusieurs petites villes, sem?es, ?? et l?, sur cette longue route que les postillons appelaient encore : un fier ruban de queue , en souvenir de la leur, pourtant coup?e depuis longtemps. La nuit devint noire comme un four ?teint, et, dans cette obscurit?, ces villes inconnues par lesquelles nous passions avaient d?tranges physionomies et donnaient lillusion que nous ?tions au bout du monde Ces sortes de sensations que je note ici, comme le souvenir des impressions derni?res dun ?tat de choses disparu, nexistent plus et ne reviendront jamais pour personne. A pr?sent, les chemins de fer, avec leurs gares ? lentr?e des villes, ne permettent plus au voyageur dembrasser, en un rapide coup d?il, le panorama fuyant de leurs rues, au galop des chevaux dune diligence qui va, tout ? lheure, relayer pour repartir. Dans la plupart de ces petites villes que nous travers?mes, les r?verb?res, ce luxe tardif, ?taient rares, et on y voyait certainement bien moins que sur les routes que nous venions de quitter. L?, du moins, le ciel avait sa largeur, et la grandeur de lespace faisait une vague lumi?re, tandis quici le rapprochement des maisons qui semblaient se baiser, leurs ombres port?es dans ces rues ?troites, le peu de ciel et d?toiles quon apercevait entre les deux rang?es des toits, tout ajoutait au myst?re de ces villes endormies, o? le seul homme quon rencontr?t ?tait ? la porte de quelque auberge un gar?on d?curie avec sa lanterne, qui amenait les chevaux de relais, et qui bouclait les ardillons de leur attelage, en sifflant ou en jurant contre ses chevaux r?calcitrants ou trop vifs Hors cela et l?ternelle interpellation, toujours la m?me, de quelque voyageur, ahuri de sommeil, qui baissait une glace et criait dans la nuit, rendue plus sonore ? force de silence : O? sommes-nous donc, postillon? rien de vivant ne sentendait et ne se voyait autour et dans cette voiture pleine de gens qui dormaient, en cette ville endormie, o? peut-?tre quelque r?veur, comme moi, cherchait, ? travers la vitre de son compartiment, ? discerner la fa?ade des maisons estomp?e par la nuit, ou suspendait son regard et sa pens?e ? quelque fen?tre ?clair?e encore ? cette heure avanc?e, en ces petites villes aux m?urs r?gl?es et simples, pour qui la nuit ?tait faite surtout pour dormir.

La veille dun ?tre humain, ne f?t-ce quune sentinelle, quand tous les autres ?tres sont plong?s dans cet assoupissement qui est lassoupissement de lanimalit? fatigu?e, a toujours quelque chose dimposant. Mais lignorance de ce qui fait veiller derri?re une fen?tre aux rideaux baiss?s, o? la lumi?re indique la vie et la pens?e, ajoute la po?sie du r?ve ? la po?sie de la r?alit?. Du moins, pour moi, je nai jamais pu voir une fen?tre, ?clair?e la nuit, dans une ville couch?e, par laquelle je passais, sans accrocher ? ce cadre de lumi?re un monde de pens?es, sans imaginer derri?re ces rideaux des intimit?s et des drames Et maintenant, oui, au bout de tant dann?es, jai encore dans la t?te de ces fen?tres qui y sont rest?es ?ternellement et m?lancoliquement lumineuses, et qui me font dire souvent, lorsquen y pensant, je les revois dans mes songeries :

Quy avait-il donc derri?re ces rideaux?

Eh bien! une de celles qui me sont rest?es le plus dans la m?moire (mais tout ? lheure vous en comprendrez la raison) est une fen?tre dune des rues de la ville de ***, par laquelle nous passions cette nuit-l?. C?tait ? trois maisons vous voyez si mon souvenir est pr?cis au-dessus de lh?tel devant lequel nous relayions; mais cette fen?tre, jeus le loisir de la consid?rer plus de temps que le temps dun simple relais. Un accident venait darriver ? une des roues de notre voiture, et on avait envoy? chercher le charron quil fallut r?veiller. Or, r?veiller un charron, dans une ville de province endormie, et le faire lever pour resserrer un ?crou ? une diligence qui navait pas de concurrence sur cette ligne-l?, n?tait pas une petite affaire de quelques minutes Que si le charron ?tait aussi endormi dans son lit quon l?tait dans notre voiture, il ne devait pas ?tre facile de le r?veiller De mon coup?, jentendais ? travers la cloison les ronflements des voyageurs de lint?rieur, et pas un des voyageurs de limp?riale, qui, comme on le sait, ont la manie de toujours descendre d?s que la diligence arr?te, probablement (car la vanit? se fourre partout en France, m?me sur limp?riale des voitures) pour montrer leur adresse ? remonter, n?tait descendu Il est vrai que lh?tel devant lequel nous nous ?tions arr?t?s ?tait ferm?. On ny soupait point. On avait soup? au relais pr?c?dent. Lh?tel sommeillait, comme nous. Rien ny trahissait la vie. Nul bruit nen troublait le profond silence si ce nest le coup de balai, monotone et lass?, de quelquun (homme ou femme on ne savait; il faisait trop nuit pour bien sen rendre compte) qui balayait alors la grande cour de cet h?tel muet, dont la porte coch?re restait habituellement ouverte. Ce coup de balai tra?nard, sur le pav?, avait aussi lair de dormir, ou du moins den avoir diablement envie! La fa?ade de lh?tel ?tait noire comme les autres maisons de la rue o? il ny avait de lumi?re qu? une seule fen?tre cette fen?tre que pr?cis?ment jai emport?e dans ma m?moire et que jai l?, toujours, sous le front! La maison, dans laquelle on ne pouvait pas dire que cette lumi?re brillait, car elle ?tait tamis?e par un double rideau cramoisi dont elle traversait myst?rieusement l?paisseur, ?tait une grande maison qui navait quun ?tage, mais plac? tr?s haut

Cest singulier! fit le comte de Brassard, comme sil se parlait ? lui-m?me, on dirait que cest toujours le m?me rideau!

Je me retournai vers lui, comme si javais pu le voir dans notre obscur compartiment de voiture; mais la lampe, plac?e sous le si?ge du cocher, et qui est destin?e ? ?clairer les chevaux et la route, venait justement de s?teindre Je croyais quil dormait, et il ne dormait pas, et il ?tait frapp? comme moi de lair quavait cette fen?tre; mais, plus avanc? que moi, il savait, lui, pourquoi il l?tait!

Or, le ton quil mit ? dire cela une chose dune telle simplicit?! ?tait si peu dans la voix de mon dit vicomte de Brassard et m?tonna si fort, que je voulus avoir le c?ur net de la curiosit? qui me prit tout ? coup de voir son visage, et que je fis partir une allumette comme si javais voulu allumer mon cigare. L?clair bleu?tre de lallumette coupa lobscurit?.

Il ?tait p?le, non pas comme un mort mais comme la Mort elle-m?me.

Pourquoi p?lissait-il? Cette fen?tre, dun aspect si particulier, cette r?flexion et cette p?leur dun homme qui p?lissait tr?s peu dordinaire, car il ?tait sanguin, et l?motion, lorsquil ?tait ?mu, devait lempourprer jusquau cr?ne, le fr?missement que je sentis courir dans les muscles de son puissant biceps, touchant alors contre mon bras dans le rapprochement de la voiture, tout cela me produisit leffet de cacher quelque chose que moi, le chasseur aux histoires, je pourrais peut-?tre savoir en my prenant bien.

Vous regardiez donc aussi cette fen?tre, capitaine, et m?me vous la reconnaissiez? lui dis-je de ce ton d?tach? qui semble ne pas tenir du tout ? la r?ponse et qui est lhypocrisie de la curiosit?.

Parbleu! si je la reconnais! fit-il de sa voix ordinaire, richement timbr?e et qui appuyait sur les mots.

Le calme ?tait d?j? revenu dans ce dandy, le plus carr? et le plus majestueux des dandys, lesquels vous le savez! m?prisent toute ?motion, comme inf?rieure, et ne croient pas, comme ce niais de G?the, que l?tonnement puisse jamais ?tre une position honorable pour lesprit humain.

Je ne passe pas par ici souvent, continua donc, tr?s tranquillement, le vicomte de Brassard, et m?me j?vite dy passer. Mais il est des choses quon noublie point. Il ny en a pas beaucoup, mais il y en a. Jen connais trois : le premier uniforme quon a mis, la premi?re bataille o? lon a donn?, et la premi?re femme quon a eue. Eh bien! pour moi, cette fen?tre est la quatri?me chose que je ne puisse pas oublier.

Il sarr?ta, baissa la glace quil avait devant lui Etait-ce pour mieux voir cette fen?tre dont il me parlait? Le conducteur ?tait all? chercher le charron et ne revenait pas. Les chevaux de relais, en retard, n?taient pas encore arriv?s de la poste. Ceux qui nous avaient tra?n?s, immobiles de fatigue, harass?s, non d?tel?s, la t?te pendant dans leurs jambes, ne donnaient pas m?me sur le pav? silencieux le coup de pied de limpatience, en r?vant de leur ?curie. Notre diligence endormie ressemblait ? une voiture enchant?e, fig?e par la baguette des f?es, ? quelque carrefour de clairi?re, dans la for?t de la Belle-au-Bois dormant.

Le fait est, dis-je, que pour un homme dimagination, cette fen?tre a de la physionomie.

Je ne sais pas ce quelle a pour vous, reprit le vicomte de Brassard, mais je sais ce quelle a pour moi. Cest la fen?tre de la chambre qui a ?t? ma premi?re chambre de garnison. Jai habit? l? Diable! il y a tout ? lheure trente-cinq ans! derri?re ce rideau qui semble navoir pas ?t? chang? depuis tant dann?es, et que je trouve ?clair?, absolument ?clair?, comme il l?tait quand

Il sarr?ta encore, r?primant sa pens?e; mais je tenais ? la faire sortir.

Quand vous ?tudiiez votre tactique, capitaine, dans vos premi?res veilles de sous-lieutenant?

Vous me faites beaucoup trop dhonneur, r?pondit-il. J?tais, il est vrai, sous-lieutenant dans ce moment-l?, mais les nuits que je passais alors, je ne les passais pas sur ma tactique, et si javais ma lampe allum?e, ? ces heures indues, comme disent les gens rang?s, ce n?tait pas pour lire le mar?chal de Saxe.

Mais, fis-je, preste comme un coup de raquette, c?tait, peut-?tre, tout de m?me, pour limiter?

Il me renvoya mon volant.

Oh! dit-il, ce n?tait pas alors que jimitais le mar?chal de Saxe, comme vous lentendez ?a na ?t? que bien plus tard. Alors, je n?tais quun bambin de sous-lieutenant, fort ?pingl? dans ses uniformes, mais tr?s gauche et tr?s timide avec les femmes, quoiquelles naient jamais voulu le croire, probablement ? cause de ma diable de figure je nai jamais eu avec elles les profits de ma timidit?. Dailleurs, je navais que dix-sept ans dans ce beau temps-l?. Je sortais de lEcole militaire. On en sortait ? lheure o? vous y entrez ? pr?sent, car si lEmpereur, ce terrible consommateur dhommes, avait dur?, il aurait fini par avoir des soldats de douze ans, comme les sultans dAsie ont des odalisques de neuf.

Sil se met ? parler de lEmpereur et des odalisques, pens?-je, je ne saurai rien.

Et pourtant, vicomte, repartis-je, je parierais bien que vous navez gard? si pr?sent le souvenir de cette fen?tre, qui luit l?-haut, que parce quil y a eu pour vous une femme derri?re son rideau!

Et vous gagneriez votre pari, Monsieur, fit-il gravement.

Ah! parbleu! repris-je, jen ?tais bien s?r! Pour un homme comme vous, dans une petite ville de province o? vous navez peut-?tre pas pass? dix fois depuis votre premi?re garnison, il ny a quun si?ge que vous y auriez soutenu ou quelque femme que vous y auriez prise, par escalade, qui puisse vous consacrer si vivement la fen?tre dune maison que vous retrouvez aujourdhui ?clair?e dune certaine mani?re, dans lobscurit?!

Je ny ai cependant pas soutenu de si?ge du moins militairement, r?pondit-il, toujours grave; mais ?tre grave, c?tait souvent sa mani?re de plaisanter, et, dun autre c?t?, quand on se rend si vite la chose peut-elle sappeler un si?ge? Mais quant ? prendre une femme avec ou sans escalade, je vous lai dit, en ce temps-l?, jen ?tais parfaitement incapable Aussi ne fut-ce pas une femme qui fut prise ici : ce fut moi!

Je le saluai; le vit-il dans ce coup? sombre?

On a pris Berg-op-Zoom, lui dis-je.

Et les sous-lieutenants de dix-sept ans, ajouta-t-il, ne sont ordinairement pas des Berg-op-Zoom de sagesse et de continence imprenables!

Ainsi, fis-je ga?ment, encore une madame ou une mademoiselle Putiphar

C?tait une demoiselle, interrompit-il avec une bonhomie assez comique.

A mettre ? la pile de toutes les autres, capitaine! Seulement, ici, le Joseph ?tait militaire un Joseph qui naura pas fui

Qui a parfaitement fui, au contraire, repartit-il, du plus grand sang-froid, quoique trop tard et avec une peur!!! Avec une peur ? me faire comprendre la phrase du mar?chal Ney que jai entendue de mes deux oreilles et qui, venant dun pareil homme, ma, je lavoue, un peu soulag? : Je voudrais bien savoir quel est le Jean-f (il l?cha le mot tout au long) qui dit navoir jamais eu peur!

Une histoire dans laquelle vous avez eu cette sensation-l? doit ?tre fameusement int?ressante, capitaine!

Pardieu! fit-il brusquement, je puis bien, si vous en ?tes curieux, vous la raconter, cette histoire, qui a ?t? un ?v?nement, mordant sur ma vie comme un acide sur de lacier, et qui a marqu? ? jamais dune tache noire tous mes plaisirs de mauvais sujet Ah! ce nest pas toujours profit que d?tre un mauvais sujet! ajouta-t-il, avec une m?lancolie qui me frappa dans ce luron formidable que je croyais doubl? de cuivre comme un brick grec.

Et il releva la glace quil avait baiss?e, soit quil craign?t que les sons de sa voix ne sen allassent par l?, et quon nentend?t, du dehors, ce quil allait raconter, quoiquil ny e?t personne autour de cette voiture, immobile et comme abandonn?e; soit que ce r?gulier coup de balai, qui allait et revenait, et qui r?clait avec tant dappesantissement le pav? de la grande cour de lh?tel, lui sembl?t un accompagnement importun de son histoire; et je l?coutai, attentif ? sa voix seule, aux moindres nuances de sa voix, puisque je ne pouvais voir son visage, dans ce noir compartiment ferm?, et les yeux fix?s plus que jamais sur cette fen?tre, au rideau cramoisi, qui brillait toujours de la m?me fascinante lumi?re, et dont il allait me parler :

Javais donc dix-sept ans; et je sortais de lEcole militaire, reprit-il. Nomm? sous-lieutenant dans un simple r?giment dinfanterie de ligne, qui attendait, avec limpatience quon avait dans ce temps-l?, lordre de partir pour lAllemagne, o? lEmpereur faisait cette campagne que lhistoire a nomm?e la campagne de 1813, je navais pris que le temps dembrasser mon vieux p?re au fond de sa province, avant de rejoindre dans la ville o? nous voici, ce soir, le bataillon dont je faisais partie; car cette mince ville, de quelques milliers dhabitants tout au plus, navait en garnison que nos deux premiers bataillons Les deux autres avaient ?t? r?partis dans les bourgades voisines. Vous qui probablement navez fait que passer dans cette ville-ci, quand vous retournez dans votre Ouest, vous ne pouvez pas vous douter de ce quelle est ou du moins de ce quelle ?tait il y a trente ans pour qui est oblig? comme je l?tais alors, dy demeurer. C?tait certainement la pire garnison o? le hasard que je crois le diable toujours, ? ce moment-l? ministre de la guerre p?t menvoyer pour mon d?but. Tonnerre de Dieu! quelle platitude! Je ne me souviens pas davoir fait nulle part, depuis, de plus maussade et de plus ennuyeux s?jour. Seulement, avec l?ge que javais, et avec la premi?re ivresse de luniforme, une sensation que vous ne connaissez pas, mais que connaissent tous ceux qui lont port?, je ne souffrais gu?re de ce qui, plus tard, maurait paru insupportable. Au fond, que me faisait cette morne ville de province? Je lhabitais, apr?s tout, beaucoup moins que mon uniforme, un chef-d?uvre de Thomassin et Pied, qui me ravissait! Cet uniforme, dont j?tais fou, me voilait et membellissait toutes choses; et c?tait cela va vous sembler fort, mais cest la v?rit?! cet uniforme qui ?tait, ? la lettre, ma v?ritable garnison! Quand je mennuyais par trop dans cette ville sans mouvement, sans int?r?t et sans vie, je me mettais en grande tenue, toutes aiguillettes dehors, et lennui fuyait devant mon hausse-col! J?tais comme ces femmes qui nen font pas moins leur toilette quand elles sont seules et quelles nattendent personne. Je mhabillais pour moi. Je jouissais solitairement de mes ?paulettes et de la dragonne de mon sabre, brillant au soleil, dans quelque coin de Cours d?sert o?, vers quatre heures, javais lhabitude de me promener, sans chercher personne pour ?tre heureux, et javais l? des gonflements dans la poitrine, tout autant que, plus tard, au boulevard de Gand, lorsque jentendais dire derri?re moi, en donnant le bras ? quelque femme : Il faut convenir que voil? une fi?re tournure dofficier! Il nexistait, dailleurs, dans cette petite ville tr?s peu riche, et qui navait de commerce et dactivit? daucune sorte, que danciennes familles ? peu pr?s ruin?es, qui boudaient lEmpereur, parce quil navait pas, comme elles disaient, fait rendre gorge aux voleurs de la R?volution, et qui pour cette raison ne f?taient gu?re ses officiers. Donc, ni r?unions, ni bals, ni soir?es, ni redoutes. Tout au plus, le dimanche, un pauvre bout de Cours o?, apr?s la messe de midi, quand il faisait beau temps, les m?res allaient promener et exhiber leurs filles jusqu? deux heures, lheure des V?pres, qui, d?s quelle sonnait son premier coup, raflait toutes les jupes et vidait ce malheureux Cours. Cette messe de midi o? nous nallions jamais, du reste, je lai vue devenir, sous la Restauration, une messe militaire ? laquelle l?tat-major des r?giments ?tait oblig? dassister, et c?tait au moins un ?v?nement vivant dans ce n?ant de garnisons mortes! Pour des gaillards qui ?taient, comme nous, ? l?ge de la vie o? lamour, la passion des femmes, tient une si grande place, cette messe militaire ?tait une ressource. Except? ceux dentre nous qui faisaient partie du d?tachement de service sous les armes, tout le corps dofficiers s?parpillait et se pla?ait ? l?glise, comme il lui plaisait, dans la nef. Presque toujours nous nous campions derri?re les plus jolies femmes qui venaient ? cette messe, o? elles ?taient s?res d?tre regard?es, et nous leur donnions le plus de distractions possible en parlant, entre nous, ? mi-voix, de mani?re ? pouvoir ?tre entendus delles, de ce quelles avaient de plus charmant dans le visage ou dans la tournure. Ah! la messe militaire! Jy ai vu commencer bien des romans. Jy ai vu fourrer dans les manchons que les jeunes filles laissaient sur leurs chaises, quand elles sagenouillaient pr?s de leurs m?res, bien des billets doux, dont elles nous rapportaient la r?ponse, dans les m?mes manchons, le dimanche suivant! Mais, sous lEmpereur, il ny avait point de messe militaire. Aucun moyen par cons?quent dapprocher des filles comme il faut de cette petite ville o? elles n?taient pour nous que des r?ves cach?s, plus ou moins, sous des voiles, de loin aper?us! Des d?dommagements ? cette perte s?che de la population la plus int?ressante de la ville de ***, il ny en avait pas Les caravans?rails que vous savez, et dont on ne parle point en bonne compagnie, ?taient des horreurs. Les caf?s o? lon noie tant de nostalgies, en ces oisivet?s terribles des garnisons, ?taient tels, quil ?tait impossible dy mettre le pied, pour peu quon respect?t ses ?paulettes Il ny avait pas non plus, dans cette petite ville o? le luxe sest accru maintenant comme partout, un seul h?tel o? nous puissions avoir une table passable dofficiers, sans ?tre vol?s comme dans un bois, si bien que beaucoup dentre nous avaient renonc? ? la vie collective et s?taient dispers?s dans des pensions particuli?res, chez des bourgeois peu riches, qui leur louaient des appartements le plus cher possible, et ajoutaient ainsi quelque chose ? la maigreur ordinaire de leurs tables et ? la m?diocrit? de leurs revenus.





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