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Les Diaboliques

( 19 26)



Et il le lui t?moignait ? sa mani?re, et cette mani?re ?tait expressive. Quand son fils parlait devant lui, il y avait de lattention passionn?e sur cette froide face blafarde, qui semblait une lune dessin?e au crayon blanc sur papier gris, et dont les yeux, rougis par la petite v?role, eussent ?t? pass?s ? la sanguine. Dailleurs, la meilleure preuve quil p?t donner du cas quil faisait de son fils Mesnil, c?tait, pendant le s?jour chez lui de ce fils, le complet oubli de son avarice, de cette passion qui l?che le moins, de sa poigne froide, lhomme quelle a pris. C?taient ces fameux d?ners qui emp?chaient M. Deltocq de dormir et qui agitaient les lauriers de ses jambons, au-dessus de sa t?te. C?taient ces d?ners comme le Diable peut seul en tripoter pour ses favoris Et de fait, les convives de ces d?ners-l? n?taient-ils pas les tr?s grands favoris du Diable? Tout ce que la ville et larrondissement ont de gueux et de sc?l?rats se trouve l?, marmottaient les royalistes et les d?vots, qui avaient encore les passions de 1815. Il doit sy dire furieusement dinfamies et peut-?tre sy en faire , ajoutaient-ils. Les domestiques, quon ne renvoyait pas au dessert, comme aux soupers du baron dHolbach, colportaient en effet des bruits abominables par la ville sur ce quon disait en ces ripailles; et la chose m?me devint si forte dans lopinion, que la cuisini?re du vieux M. de Mesnilgrand fut circonvenue par ses amies et menac?e de ceci : que, pendant la visite du fils Mesnilgrand ? son p?re, M. le cur? ne la laisserait plus approcher des Sacrements. On ?prouvait alors, dans la ville de ***, pour ces agapes si tympanis?es de la place Thurin, une horreur presque ?gale ? lhorreur que les chr?tiens, au Moyen Age, ressentaient pour ces repas des juifs, dans lesquels ils profanaient des hosties et ?gorgeaient des enfants. il est vrai que cette horreur ?tait un peu temp?r?e par les convoitises dune sensualit? tr?s ?veill?e, et par tous les r?cits qui faisaient venir leau ? la bouche des gourmands de la ville; quand on parlait devant eux des d?ners du vieux M. de Mesnilgrand. En province et dans une petite ville, tout se sait. La halle y est mieux que la maison de verre du Romain : elle y est une maison sans murs. On savait, ? un perdreau ou ? une b?cassine pr?s, ce quil aurait ou ce quil y avait eu ? chaque d?ner hebdomadaire de la place Thurin. Ces repas, qui avaient ordinairement lieu tous les vendredis, raflaient le meilleur poisson et le meilleur coquillage ? la halle, car on y faisait impudemment ch?re de commissaire, en ces festins affreux et malheureusement exquis. On y mariait fastueusement le poisson ? la viande, pour que la loi de labstinence et de la mortification, prescrite par lEglise, f?t mieux transgress?e Et cette id?e-l? ?tait bien lid?e du vieux M. de Mesnilgrand et de ses satan?s convives! Cela leur assaisonnait leur d?ner de faire gras les jours maigres, et, par-dessus leur gras, de faire un maigre d?licieux.

Un vrai maigre de cardinal! Ils ressemblaient ? cette Napolitaine qui disait que son sorbet ?tait bon, mais qui laurait trouv? meilleur sil avait ?t? un p?ch?. Et que dis-je? un p?ch?! Il aurait fallu quil en f?t plusieurs pour ces impies, car tous, tant quils ?taient, qui venaient sasseoir ? cette table maudite, c?taient des impies, des impies de haute graisse et de cr?te ?carlate, de mortels ennemis du pr?tre, dans lequel ils voyaient toute lEglise, des ath?es, absolus et furieux, comme on l?tait ? cette ?poque; lath?isme dalors ?tant un ath?isme tr?s particulier. C?tait, en effet, celui dune p?riode dhommes daction de la plus immense ?nergie, qui avaient pass? par la R?volution et les guerres de lEmpire, et qui s?taient vautr?s dans tous les exc?s de ces temps terribles. Ce n?tait pas du tout lath?isme du XVIIIe si?cle, dont il ?tait pourtant sorti. Lath?isme du XVIIIe si?cle avait des pr?tentions ? la v?rit? et ? la pens?e. Il ?tait raisonneur, sophiste, d?clamatoire, surtout impertinent. Mais il navait pas les insolences des soudards de lEmpire et des r?gicides apostats de 93. Nous qui sommes venus apr?s ces gens-l?, nous avons aussi notre ath?isme, absolu, concentr?, savant, glac?, ha?sseur, ha?sseur implacable! ayant pour tout ce qui est religieux la haine de linsecte pour la poutre quil perce. Mais, lui, non plus que lautre, cet ath?isme-l?, ne peut donner lid?e de lath?isme forcen? des hommes du commencement du si?cle, qui, ?lev?s comme des chiens par les voltairiens, leurs p?res, avaient, depuis quils ?taient hommes, mis leurs mains jusqu? l?paule dans toutes les horreurs de la politique et de la guerre et de leurs doubles corruptions. Apr?s trois ou quatre heures de buveries et de mangeries blasph?matoires, la salle ? manger hurlante du vieux M. de Mesnilgrand avait de bien autres vibrations et une bien autre physionomie que ce pi?tre cabinet de restaurant, o? quelques mandarins chinois de la litt?rature ont fait derni?rement leur petite orgie ? cinq francs par t?te, contre Dieu. C?taient ici de tout autres bombances! Et comme elles ne recommenceront probablement jamais, du moins dans les m?mes termes, il est int?ressant et n?cessaire, pour lhistoire des m?urs, de les rappeler.

Ceux qui les faisaient, ces bombances sacril?ges, sont morts et bien morts; mais ? cette ?poque ils vivaient, et m?me cest l?poque o? ils vivaient le plus, car la vie est plus forte, quand ce ne sont pas les facult?s qui baissent, mais les malheurs qui ont grandi. Tous ces amis de Mesnilgrand, tous ces commensaux de la maison de son p?re, avaient la m?me pl?nitude de forces actives quils eussent jamais eues, et ils en avaient davantage, puisquils les avaient exerc?es, puisquils avaient bu ? la bonde du tonneau de tous les exc?s du d?sir et de la jouissance, sans avoir ?t? foudroy?s par ces spiritueux renversants; mais ils ne tenaient plus entre leurs dents et leurs mains crisp?es la bonde du tonneau quils avaient mordue, comme Cyn?gire son vaisseau, pour le retenir. Les circonstances leur avaient arrach? des dents cette mamelle quils avaient t?t?e, sans l?puiser, et ils nen avaient que plus soif, de lavoir t?t?e! C?tait pour eux aussi, comme pour Mesnilgrand, lheure de lenragement. Ils navaient pas la hauteur de l?me de Mesnil, de ce Roland le Furieux dont lArioste, sil avait eu un Arioste, aurait d? ressembler de g?nie tragique ? Shakespeare. Mais ? leur niveau d?me, ? leur ?tage de passion et dintelligence, ils avaient, comme lui, leur vie finie avant la mort, qui nest pas la fin de la vie et qui souvent vient bien longtemps avant sa fin. C?taient des d?sarm?s avec la force de porter des armes. Ils n?taient pas, tous ces officiers, que des licenci?s de larm?e de la Loire; c?taient les licenci?s de la vie et de lEsp?rance. LEmpire perdu, la R?volution ?cras?e par cette r?action qui na pas su la tenir sous son pied, comme saint Michel y tient le dragon, tous ces hommes, rejet?s de leurs positions, de leurs emplois, de leurs ambitions, de tous les b?n?fices de leur pass?, ?taient retomb?s impuissants, d?faits, humili?s, dans leur ville natale, o? ils ?taient revenus crever mis?rablement comme des chiens , disaient-ils avec rage. Au Moyen Age, ils auraient fait des pastoureaux, des routiers, des capitaines daventure; mais on ne choisit pas son temps; mais, les pieds pris dans les rainures dune civilisation qui a ses proportions g?om?triques et ses pr?cisions imp?rieuses, force leur ?tait de rester tranquilles, de ronger leur frein, d?cumer sur place, de manger et de boire leur sang, et den ravaler le d?go?t! Ils avaient bien la ressource des duels; mais que sont quelques coups de sabre ou de pistolet, quand il leur e?t fallu des h?morragies de sang vers?, ? noyer la terre, pour calmer lapoplexie de leurs fureurs et de leurs ressentiments? Vous vous doutez bien, apr?s cela, des oremus quils adressaient ? Dieu, quand ils en parlaient, car sils ny croyaient pas, dautres y croyaient : leurs ennemis! et c?tait assez pour maugr?er, blasph?mer et canonner dans leurs discours tout ce quil y a de saint et de sacr? parmi les hommes. Mesnilgrand disait deux un soir, en les regardant autour de la table de son p?re, et aux lueurs dun punch gigantesque : quon en monterait un beau corsaire! Rien ny manquerait, ajoutait-il, en guignant deux ou trois d?froqu?s, m?l?s ? ces soldats sans uniforme, pas m?me des aum?niers, si c?tait l? une fantaisie de corsaires que des aum?niers! Mais, apr?s la lev?e du blocus continental et l?poque folle de paix qui suivit, si ce ne fut pas le corsaire qui manqua, ce fut larmateur.

Eh bien! ces convives du vendredi, qui scandalisaient hebdomadairement la ville de ***, vinrent, suivant leur usage, d?ner ? lh?tel Mesnilgrand le vendredi en suivant le dimanche o? Mesnil avait ?t? si brusquement appr?hend? dans l?glise par un de ses anciens camarades, ?tonn? et furieux de ly voir. Cet ancien camarade ?tait le capitaine Ran?onnet, du 8e dragons, lequel, par parenth?se, arriva un des premiers au d?ner de ce jour-l?, nayant pas revu Mesnilgrand de toute la semaine et nayant pu encore dig?rer sa visite ? l?glise et la mani?re dont Mesnil lavait re?u et plant? l?, quand il lui avait demand? des explications. Il comptait bien revenir sur cette chose stup?fiante dont il avait ?t? t?moin, et quil tenait ? ?claircir, en pr?sence de tous les convi?s du vendredi quil r?galerait de cette histoire. Le capitaine Ran?onnet n?tait pas le plus mauvais gar?on des mauvais gar?ons de la bande des vendredis. Mais il ?tait lun des plus fanfarons, et tout ? la fois des plus na?fs dimpi?t?. Quoiquil ne f?t pas sot, il en ?tait devenu b?te. Il avait toujours lid?e de Dieu dans lesprit, comme une mouche dans le nez. Il ?tait, de la t?te aux pieds, un officier du temps, avec tous les d?fauts et, les qualit?s de ce temps, p?tri par la guerre et pour la guerre, et ne croyant qu? elle, et naimant quelle; un de ces dragons qui font sonner leurs gros talons, comme dit la vieille chanson dragonne. Des vingt-cinq qui d?naient ce jour-l? ? lh?tel Mesnilgrand, il ?tait peut-?tre celui qui aimait le plus Mesnil, quoiquil e?t perdu le fil de son Mesnil, depuis quil lavait vu entrer dans une ?glise. Est-il besoin den avertir? la majorit? de ces vingt-cinq convives se composait dofficiers, mais il ny avait pas ? ce d?ner que des militaires. Il y avait des m?decins, les plus mat?rialistes des m?decins de la ville, quelques anciens moines, fuyards de leur abbaye et en rupture de v?ux, contemporains du p?re Mesnilgrand deux ou trois pr?tres soi-disant mari?s, mais en r?alit? concubinaires, et, brochant sur le tout, un ancien repr?sentant du peuple, qui avait vot? la mort du Roi Bonnets rouges ou schakos, les uns r?volutionnaires ? tous crins, les autres bonapartistes effr?n?s, pr?ts ? se chamailler et ? sarracher les entrailles, mais tous ath?es, et, sur ce point seul de la n?gation de Dieu et du m?pris de toutes les Eglises, de la plus touchante unanimit?. Ce sanh?drin de diables ? plusieurs esp?ces de cornes ?tait pr?sid? par ce grand diable en bonnet de coton, le p?re Mesnilgrand, ? la face bl?me et terrible sous cette coiffure, qui navait plus rien de bouffon avec pareille t?te par-dessous, et qui se tenait droit au milieu de sa table, comme lEv?que mitr? de la messe du Sabbat, vis-?-vis de son fils Mesnil, au visage fatigu? de lion au repos, mais dont les muscles ?taient toujours pr?s de jouer dans son mufle rid? et de lancer des ?clairs!

Quant ? lui, disons-le, il se distinguait imp?rialement de tous les autres. Ces officiers, anciens beaux de lEmpire, o? il y eut tant de beaux, avaient, certes! de la beaut? et m?me de l?l?gance; mais leur beaut? ?tait r?guli?re, temp?ramenteuse, purement ou impurement physique, et leur ?l?gance soldatesque. Quoique en habits bourgeois, ils avaient conserv? le raide de luniforme, quils avaient port? toute leur vie. Selon une expression de leur vocabulaire, ils ?taient un peu trop ficel?s. Les autres convives, gens de science, comme les m?decins, ou revenus de tout, comme ces vieux moines, qui se souciaient bien dun habit, apr?s avoir port? et foul? aux pieds les ornements sacr?s de la splendeur sacerdotale, ressemblaient par le v?tement ? dindignes pleutres Mais lui, Mesnilgrand, ?tait eussent dit les femmes adorablement mis. Comme on ?tait au matin encore, il portait un amour de redingote noire, et il ?tait cravat? (comme on se cravatait alors) dun foulard blanc, de nuance ?crue sem? dimperceptibles ?toiles dor brod?es ? la main. Etant chez lui, il ne s?tait pas bott?. Son pied nerveux et fin, qui faisait dire : Mon prince! aux pauvres assis aux bornes des rues quand il passait pr?s deux, ?tait chauss? de bas de soie ? jour et de ces escarpins, tr?s d?couverts et ? talon ?lev?, quaffectionnait Chateaubriand, lhomme le plus pr?occup? de son pied quil y e?t alors en Europe, apr?s le grand-duc Constantin. Sa redingote ouverte, coup?e par Staub, laissait voir un pantalon de prunelle ? reflets scabieuse et un simple gilet de casimir noir ? ch?le, sans cha?ne dor; car, ce jour-l?, Mesnilgrand navait de bijoux daucune sorte, si ce nest un cam?e antique dun grand prix, repr?sentant la t?te dAlexandre, qui fixait sur sa poitrine les plis ?tendus de sa cravate sans n?ud, presque militaire, un hausse-col. Rien quen le voyant en cette tenue, dun go?t si s?r, on sentait que lartiste avait pass? par le soldat et lavait transfigur?, et que lhomme de cette mise n?tait pas de la m?me esp?ce que les autres qui ?taient l?, quoiquil f?t ? tu et ? toi avec beaucoup dentre eux. Le patricien de nature, lofficier n? graine d?pinards, comme ils disaient de lui dans leur langue militaire, se r?v?lait et tranchait bien sur ce vigoureux repoussoir de soldats ?nergiques, excessivement vaillants, mais vulgaires et inaptes aux commandements sup?rieurs. Ma?tre de maison, en seconde ligne, puisque son p?re faisait les honneurs de sa table, Mesnilgrand, sil ne s?levait pas quelquune de ces discussions qui lenlevaient par les cheveux, comme Pers?e enleva la t?te de la Gorgone, et lui faisaient vomir les flots de sa fougueuse ?loquence, Mesnilgrand parlait peu en ces r?unions bruyantes, dont le ton n?tait pas compl?tement le sien et qui, d?s les hu?tres, montaient ? des diapasons de voix, daper?us et did?es si aigus, quune note de plus n?tait pas possible et que le plafond ce bouchon de la salle risqua bien souvent den sauter, apr?s tous les autres bouchons.

Ce fut ? midi pr?cis quon se mit ? table, selon la coutume ironique de ces irr?v?rents moqueurs, qui profitaient des moindres choses pour montrer leur m?pris de lEglise. Une id?e de ce pieux pays de lOuest est de croire que le Pape se met ? table ? midi, et quavant de sy mettre, il envoie sa b?n?diction ? tout lunivers chr?tien. Eh bien! cet auguste Benedicite paraissait comique ? ces libres penseurs. Aussi, pour sen gausser, le vieux M. de Mesnilgrand ne manquait jamais, quand le premier coup de midi sonnait au double clocher de la ville, de dire du plus haut de sa voix de t?te, avec ce sourire voltairien qui fendait parfois en deux son immobile face lunaire : A table, Messieurs! Des chr?tiens comme nous ne doivent pas se priver de la b?n?diction du Pape! Et ce mot, ou l?quivalent, ?tait comme un tremplin tendu aux impi?t?s qui allaient y bondir, ? travers toutes les conversations ?chevel?es dun d?ner dhommes, et dhommes comme eux. En th?se g?n?rale, on peut dire que tous les d?ners dhommes o? ne pr?side pas lharmonieux g?nie dune ma?tresse de maison, o? ne plane pas linfluence apaisante dune femme qui jette sa gr?ce, comme un caduc?e, entre les grosses vanit?s, les pr?tentions criantes, les col?res sanguines et b?tes, m?me chez les gens desprit, des hommes attabl?s entre eux, sont presque toujours deffroyables m?l?es de personnalit?s, pr?tes ? finir toutes comme le festin des Lapithes et des Centaures, o? il ny avait peut-?tre pas de femmes non plus. En ces sortes de repas d?couronn?s de femmes, les hommes les plus polis et les mieux ?lev?s perdent de leur charme de politesse et de leur distinction naturelle; et quoi d?tonnant? Ils nont plus la galerie ? laquelle ils veulent plaire, et ils contractent imm?diatement quelque chose de sans-g?ne, qui devient grossier au moindre attouchement, au moindre choc des esprits les uns par les autres. L?go?sme, linexilable ?go?sme, que lart du monde est de voiler sous des formes aimables, met bient?t les coudes sur la table, en attendant quil vous les mette dans les c?t?s. Or, sil en est ainsi pour les plus ath?niens des hommes, que devait-il en ?tre pour les convives de lh?tel Mesnilgrand, pour ces esp?ces de belluaires et de gladiateurs, ces gens de clubs jacobins et de bivouacs militaires, qui se croyaient toujours un peu au bivouac ou au club, et parfois encore en pire lieu? Difficilement peut-on simaginer, quand on ne les a pas entendues, les conversations ? b?tons rompus et ? vitres et ? verres cass?s de ces hommes, grands mangeurs, grands buveurs, bourr?s de victuailles ?chauffantes, incendi?s de vins capiteux, et qui, avant le troisi?me service, avaient l?ch? la bride ? tous les propos et fait feu des quatre pieds dans leurs assiettes. Ce n?taient pas toujours des impi?t?s, du reste, qui ?taient le fond de ces conversations, mais cen ?taient les fleurs; et on peut dire quil y en avait dans tous les vases! Songez donc! c?tait le temps o? Paul-Louis Courier, qui aurait tr?s bien figur? ? ces d?ners-l?, ?crivait cette phrase pour fouetter le sang ? la France : La question est maintenant de savoir si nous serons capucins ou laquais. Mais ce n?tait pas tout. Apr?s la politique, la haine des Bourbons, le spectre noir de la Congr?gation, les regrets du pass? pour ces vaincus, toutes ces avalanches qui roulaient en bouillonnant dun bout ? lautre de cette table fumante, il y avait dautres sujets de conversation, ? temp?tes et ? tintamarres. Par exemple, il y avait les femmes. La femme est l?ternel sujet de conversation des hommes entre eux, surtout en France, le pays le plus fat de la terre. Il y avait les femmes en g?n?ral et les femmes en particulier, les femmes de lunivers et celle de la porte ? c?t?, les femmes des pays que beaucoup de ces soldats avaient parcourus, en faisant les beaux dans leurs grands uniformes victorieux, et celles de la ville, chez lesquelles ils nallaient peut-?tre pas, et quils nommaient insolemment par nom et pr?nom, comme sils les avaient intimement connues, sur le compte de qui, parbleu! ils ne se g?naient pas, et dont, au dessert, ils pelaient en riant la r?putation, comme ils pelaient une p?che, pour, apr?s, en casser le noyau. Tous prenaient part ? ces bombardements de femmes, m?me les plus vieux, les plus coriaces, les plus d?go?t?s de la femelle, ainsi quils disaient cyniquement, car les hommes peuvent renoncer ? lamour malpropre, mais jamais ? lamour-propre de la femme, et, f?t-ce sur le bord de leur fosse ouverte, ils sont toujours pr?ts ? tremper leurs museaux dans ces galimafr?es de fatuit?!

Et ils les y tremp?rent, ce jour-l?, jusquaux oreilles, ? ce d?ner qui fut, comme d?cha?nement de langues, le plus cors? de tous ceux que le vieux M. de Mesnilgrand e?t donn?s. Dans cette salle ? manger, pr?sentement muette, mais dont les murs nous en diraient de si belles sils pouvaient parler, puisquils auraient ce que je nai pas, moi, limpassibilit? des murs, lheure des vanteries qui arrive si vite dans les d?ners dhommes, dabord d?cente, puis ind?cente bient?t, puis d?boutonn?e, enfin chemise lev?e et sans vergogne, amena les anecdotes, et chacun raconta la sienne Ce fut comme une confession de d?mons! Tous ces insolents railleurs, qui nauraient pas eu assez de brocards pour la confession dun pauvre moine, dite ? haute voix, aux pieds de son sup?rieur, en pr?sence des fr?res de son Ordre, firent absolument la m?me chose, non pour shumilier, comme le moine, mais pour senorgueillir et se vanter de labomination de leur vie, et tous, plus ou moins, crach?rent en haut leur ?me contre Dieu, leur ?me qui, ? mesure quils la crach?rent, leur retomba sur la figure.

Or, au milieu de ce d?bordement de forfanteries de toute esp?ce, il y en eut une qui parut est-ce plus piquante quil faut dire? Non, plus piquante ne serait pas un mot assez fort, mais plus poivr?e, plus ?pic?e, plus digne du palais de feu de ces fr?n?tiques qui, en fait dhistoires, eussent aval? du vitriol. Celui qui la raconta, de tous ces diables, ?tait le plus froid cependant Il l?tait comme le derri?re de Satan, car le derri?re de Satan, malgr? lenfer qui le chauffe, est tr?s froid, disent les sorci?res qui le baisent ? la messe noire du Sabbat. C?tait un certain et ci-devant abb? Reniant, un nom fatidique! lequel, dans cette soci?t? ? lenvers de la R?volution, qui d?faisait tout, s?tait fait, de son chef, de pr?tre sans foi, m?decin sans science, et qui pratiquait clandestinement un empirisme suspect et, qui sait? Peut-?tre meurtrier. Avec les hommes instruits, il ne convenait pas de son industrie. Mais, il avait persuad? aux gens des basses classes de la ville et des environs quil en savait plus long que tous les m?decins ? brevets et ? dipl?mes On disait myst?rieusement quil avait des secrets pour gu?rir. Des secrets! ce grand mot qui r?pond ? tout parce quil ne r?pond ? rien, le cheval de bataille de tous les empiriques, qui sont maintenant tout ce qui reste des sorciers, si puissants jadis sur limagination populaire. Ce ci-devant abb? Reniant car, disait-il avec col?re, ce diable de titre dabb? ?tait comme une teigne sur son nom que toutes les calottes de brai nauraient pu jamais en arracher! ne se livrait point par amour du gain ? ces fabrications cach?es de rem?des, qui pouvaient ?tre des empoisonnements : il avait de quoi vivre. Mais il ob?issait au d?mon dangereux des exp?riences, qui commence par traiter la vie humaine comme une mati?re ? exp?rimentations, et qui finit par faire des Sainte-Croix, et des Brinvilliers! Ne voulant pas avoir affaire avec les m?decins patent?s, comme il les appelait dun ton de m?pris, il ?tait le propre apothicaire de ses drogues, et il vendait ou donnait ses breuvages, car bien souvent il les donnait, ? condition pourtant quon lui en rapport?t les bouteilles. Ce coquin, qui n?tait pas un sot, savait int?resser les passions de ses malades ? sa m?decine. Il donnait du vin blanc, m?l? ? je ne sais quelles herbailles, aux hydropiques par ivrognerie, et aux filles embarrass?es, disaient les paysans en clignant de l?il, des tisanes qui tout de m?me faisaient fondre leurs embarras. C?tait un homme de taille moyenne, de mine frigide et discr?te, v?tu dans le genre du vieux M. de Mesnilgrand (mais en bleu), portant, autour dune figure de la couleur du lin qui na pas ?t? blanchi, des cheveux en rond (la seule chose quil e?t gard?e du pr?tre) dune odieuse nuance filasse, et droits comme des chandelles; peu parleur, et compendieux quand il se mettait ? parler. Froid et propret comme la cr?maill?re dune chemin?e hollandaise, en ces d?ners o? lon disait tout et o? il sirotait mi?vrement son vin dans son angle de table quand les autres lampaient le leur, il plaisait peu ? ces bouillants, qui le comparaient ? du vin tourn? de Sainte-Nitouche, un vignoble de leur invention. Mais cet air-l? ne donna que plus de rago?t ? son histoire, quand il dit modestement que, pour lui, ce quil avait fait de mieux contre linf?me de M. de Voltaire, ?avait ?t? un jour dame! on fait ce quon peut! de donner un paquet dhosties ? des cochons!





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