.

Les Diaboliques

( 17 26)



En fin de compte, reprit le narrateur, quy avait-il dans tout cela qui f?t de nature ? m?mouvoir si fort et ? se graver dans ma m?moire comme une eau-forte, car le temps na pas effac? un seul des lin?aments de cette sc?ne? Je vois encore la figure de Marmor, lexpression du calme cristallis? de la comtesse, se fondant pour une minute dans la sensation de ces r?s?das respir?s et tritur?s avec un frissonnement presque voluptueux. Tout cela mest rest?, et vous allez comprendre pourquoi. Ces faits dont je ne voyais pas tr?s bien la relation entre eux, ces faits mal ?clair?s dune intuition que je me reprochais, dans l?cheveau entortill? desquels le possible et lincompr?hensible apparaissaient, re?urent plus tard une goutte de lumi?re qui en d?brouilla pour jamais en moi le chaos.

Je vous ai dit, je crois, que javais ?t? mis fort tard au coll?ge. Les deux derni?res ann?es de mon ?ducation sy ?coul?rent sans que je revinsse dans mon pays. Ce fut donc au coll?ge que jappris, par les lettres de ma famille, la mort de Mlle Herminie de Stasseville, victime dune maladie de langueur dont personne ne s?tait dout? qu? la derni?re extr?mit?, et quand la maladie avait ?t? incurable. Cette nouvelle, quon me transmettait sans aucun commentaire, me gla?a le sang du m?me froid que javais senti lorsque, dans le salon de mon oncle, javais entendu pour la premi?re fois cette toux qui sonnait la mort, et qui avait dress? en moi tout ? coup de si ?pouvantables inductions. Ceux qui ont lexp?rience des choses de l?me me comprendront, quand je dirai que je nosai pas faire une seule question sur cette perte soudaine dune jeune fille, enlev?e ? laffection de sa m?re et aux plus belles esp?rances de la vie. Jy pensai dune mani?re trop tragique pour en parler ? qui que ce f?t. Revenu chez mes parents, je trouvai la ville de *** bien chang?e; car, en plusieurs ann?es, les villes changent comme les femmes : on ne les reconna?trait plus. C?tait apr?s 1830. Depuis le passage de Charles X, qui lavait travers?e pour aller sembarquer ? Cherbourg, la plupart des familles nobles que javais connues pendant mon enfance vivaient retir?es dans les ch?teaux circonvoisins. Les ?v?nements politiques avaient frapp? dautant plus ces familles, quelles avaient cru ? la victoire de leur parti et quelles ?taient retomb?es dune esp?rance. En effet, elles avaient vu le moment o? le droit da?nesse, relev? par le seul homme dEtat quait eu la Restauration, allait r?tablir la soci?t? fran?aise sur la seule base de sa grandeur et de sa force; puis, tout ? coup, cette id?e, doublement juste de justesse et de justice, qui avait brill? aux regards de ces hommes, dupes sublimes de leur d?vouement monarchique, comme un d?dommagement ? leurs souffrances et ? leur ruine, comme un dernier lambeau de vair et dhermine qui doubl?t leur cercueil et rend?t moins dur leur dernier sommeil, p?rir sous le coup dune opinion publique quon navait su ni ?clairer ni discipliner.

La petite ville dont il a ?t? si souvent question dans ce r?cit, n?tait plus quun d?sert de persiennes ferm?es et de portes coch?res qui ne souvraient plus. La r?volution de Juillet avait effray? les Anglais, et ils ?taient partis dune ville dont les m?urs et les habitudes avaient re?u des ?v?nements une si forte rupture. Mon premier soin avait ?t? de demander ce qu?tait devenu M. Marmor de Karko?l. On me r?pondit quil ?tait retourn? aux Indes sur un ordre de son gouvernement. La personne qui me dit cela ?tait pr?cis?ment cet ?ternel chevalier de Tharsis, lun des quatre de la fameuse partie du diamant (fameuse, du moins elle l?tait pour moi), et son ?il, en me renseignant, se fixa sur les miens avec lexpression dun homme qui veut ?tre interrog?. Aussi, presque involontairement, car les ?mes se devinent bien avant que la volont? nait agi :

Et Mme du Tremblay de Stasseville? lui dis-je.

Vous saviez donc quelque chose? me r?pondit-il assez myst?rieusement, comme si nous avions eu cent paires doreilles ? nous ?couter, et nous ?tions seuls.

Mais non, lui dis-je, je ne sais rien.

Elle est morte, reprit-il, de la poitrine, comme sa fille, un mois apr?s le d?part de ce diable de Marmor de Karko?l.

Pourquoi cette date? fis-je alors, et pourquoi me parlez-vous de Marmor de Karko?l?

Cest donc la v?rit?, r?pondit-il, que vous ne savez rien! Eh bien! mon cher, il para?t quelle ?tait sa ma?tresse. Du moins la-t-on fait entendre ici, quand on en parlait ? voix basse. A pr?sent, on nose plus en parler. C?tait une hypocrite du premier ordre que cette comtesse. Elle l?tait comme on est blonde ou brune, elle ?tait n?e cela. Aussi pratiquait-elle le mensonge au point den faire une v?rit?, tant elle ?tait simple et naturelle, sans effort et sans affectation en tout. A travers une habilet? si profonde quon na su que depuis bien peu de temps que cen ?tait une, il a transpir? des bruits bient?t ?touff?s par la terreur qui les transmettait A les entendre, cet Ecossais qui naimait que les cartes, na pas ?t? seulement lamant de la comtesse, laquelle ne le recevait jamais chez elle comme tout le monde, et, mauvaise comme le d?mon, lui campait son ?pigramme comme ? pas un de nous, quand loccasion sen pr?sentait! Mon Dieu, ceci ne serait rien, sil ny avait que cela! Mais le pis est, dit-on, que le dieu du chelem avait fait chelem toute la famille. Cette pauvre petite Herminie ladorait en silence. Mlle Ernestine de Beaumont vous le dira si vous le voulez. C?tait comme une fatalit?. Lui, laimait-il? Aimait-il la m?re? Les aimait-il toutes les deux? Ne les aimait-il ni lune ni lautre? Trouvait-il seulement la m?re bonne pour entretenir sa mise au jeu? Qui sait? Ici lhistoire est fort obscure. Tout ce quon certifie, cest que la m?re, dont l?me ?tait aussi s?che que le corps, s?tait prise dune haine pour sa fille, qui na pas peu contribu? ? la faire mourir.

On dit cela! repris-je, plus ?pouvant? davoir pens? juste que je ne lavais ?t? davoir pens? faux, mais qui peut savoir cela? Karko?l n?tait pas un fat. Ce nest pas lui qui se serait permis des confidences. On na pu jamais rien savoir de sa vie. Il naura pas commenc? d?tre confiant, ou indiscret, ? propos de la comtesse de Stasseville.

Non, r?pondit le chevalier de Tharsis. Les deux hypocrites faisaient la paire. Il est parti comme il est venu, sans quaucun de nous ait pu dire : Il ?tait autre chose quun joueur. Mais, si parfaite de ton et de tenue que f?t dans le monde lirr?prochable comtesse, les femmes de chambre, pour lesquelles il nest point dh?ro?nes, ont racont? quelle senfermait avec sa fille, et quapr?s de longues heures de t?te-?-t?te, elles sortaient plus p?les lune que lautre, mais la fille toujours davantage et les yeux ab?m?s de pleurs.

Vous navez pas dautres d?tails et dautres certitudes, chevalier? lui dis-je, pour le pousser et voir plus clair. Mais vous nignorez pas ce que sont des propos de femmes de chambre On en saurait probablement davantage par Mlle de Beaumont.

Mlle de Beaumont! fit le Tharsis. Ah! elles ne saimaient pas, la comtesse et elle, car c?tait le m?me genre desprit toutes les deux! Aussi la survivante ne parle-t-elle de la morte quavec des yeux impr?catoires et des r?ticences perfides. Il est s?r quelle veut faire croire les choses les plus atroces et quelle nen sait quune, qui ne lest pas lamour dHerminie pour Karko?l.

Et ce nest pas savoir grand-chose, chevalier, repris-je. Si lon savait toutes les confidences que se font les jeunes filles entre elles, on mettrait; sur le compte de lamour la premi?re r?verie venue. Or, vous avouerez quun homme comme ce Karko?l avait bien tout ce qui fait r?ver.

Cest vrai, dit le vieux Tharsis, mais on a plus que des confidences de jeunes filles. Vous rappelez-vous non! vous ?tiez trop enfant, mais on la assez remarqu? dans notre soci?t? que Mme Stasseville, qui navait jamais rien aim?, pas plus les fleurs que tout le reste, car je d?fie de pouvoir dire quels ?taient les go?ts de cette femme-l?, portait toujours vers la fin de sa vie un bouquet de r?s?das ? sa ceinture, et quen jouant au whist, et partout, elle en rompait les tiges pour les m?chonner, si bien quun beau jour Mlle de Beaumont demanda ? Herminie, avec une petite roulade de raillerie dans la voix, depuis quand sa m?re ?tait herbivore?

Oui, je men souviens, lui r?pondis-je. Et de fait, je navais jamais oubli? la mani?re fauve, et presque amoureusement cruelle, dont la comtesse avait respir? et mang? les fleurs de son bouquet, ? cette partie de whist qui avait ?t? pour moi un ?v?nement.

Eh bien! fit le bonhomme, ces r?s?das venaient dune magnifique jardini?re que Mme de Stasseville avait dans son salon. Oh! le temps n?tait plus o? les odeurs lui faisaient mal. Nous lavions vue ne pouvoir les souffrir, depuis ses derni?res couches, pendant lesquelles on avait failli la tuer, nous contait-elle langoureusement, avec un bouquet de tub?reuses. A pr?sent, elle les aimait et les recherchait avec fureur. Son salon asphyxiait comme une serre dont on na pas encore soulev? les vitrages ? midi. A cause de cela, deux ou trois femmes d?licates nallaient plus chez elle. C?taient l? des changements! Mais on les expliquait par la maladie et par les nerfs. Une fois morte, et quand il a fallu fermer son salon, car le tuteur de son fils a fourr? au coll?ge ce petit imb?cile, que voil? riche comme doit ?tre un sot, on a voulu mettre ces beaux r?s?das en pleine terre et lon a trouv? dans la caisse, devinez quoi! le cadavre dun enfant qui avait v?cu

Le narrateur fut interrompu par le cri tr?s vrai de deux ou trois femmes, pourtant bien brouill?es avec le naturel. Depuis longtemps, il les avait quitt?es; mais, ma foi, pour cette occasion il leur revint. Les autres, qui se dominaient davantage, ne se permirent quun haut-le-corps, mais il fut presque convulsif.

Quel oubli et quelle oubliette! fit alors, avec sa l?g?ret? qui rit de tout, cette aimable petite pourriture ambr?e, le marquis de Gourdes, que nous appelons le dernier des marquis, un de ces ?tres qui plaisanteraient derri?re un cercueil et m?me dedans.

Do? venait cet enfant? ajouta le chevalier de Tharsis, en p?trissant son tabac dans sa bo?te d?caille. De qui ?tait-il? Etait-il mort de mort naturelle? Lavait-on tu?? Qui lavait tu?? Voil? ce quil est impossible de savoir et ce qui fait faire, mais bien bas, des suppositions ?pouvantables.

Vous avez raison, chevalier, lui r?pondis-je, renfon?ant en moi plus avant ce que je croyais savoir de plus que lui. Ce sera toujours un myst?re, et m?me quil sera bon d?paissir jusquau jour o? lon nen soufflera plus un seul mot.

En effet, dit-il, il ny a que deux ?tres au monde qui savent r?ellement ce quil en est, et il nest pas probable quils le publient, ajouta-t-il, avec un sourire de c?t?. Lun est ce Marmor de Karko?l, parti pour les Grandes-Indes, la malle pleine de lor quil nous a gagn?. On ne le reverra jamais. Lautre

Lautre? fis-je ?tonn?.

Ah! lautre, reprit-il, avec un clignement d?il quil croyait bien fin, il y a encore moins de danger pour lautre. Cest le confesseur de la comtesse. Vous savez, ce gros abb? de Trudaine, quils ont, par parenth?se, nomm? derni?rement au si?ge de Bayeux.

Chevalier, . lui dis-je alors, frapp? dune id?e qui millumina, mieux que tout le reste, cette femme naturellement cach?e, quun observateur ? lunettes comme le chevalier de Tharsis appelait hypocrite, parce quelle avait mis une ?nergique volont? par-dessus ses passions, peut-?tre pour en redoubler lorageux bonheur, chevalier, vous vous ?tes tromp?. Le voisinage de la mort na pas entrouvert l?me scell?e et mur?e de cette femme, digne de lItalie du seizi?me si?cle plus que de ce temps. La comtesse du Tremblay de Stasseville est morte comme elle a v?cu. La voix du pr?tre sest bris?e contre cette nature imp?n?trable qui a emport? son secret. Si le repentir le lui e?t fait verser dans le c?ur du ministre de la mis?ricorde ?ternelle, on naurait rien trouv? dans la jardini?re du salon.

Le conteur avait fini son histoire, ce roman quil avait promis et dont il navait montr? que ce quil en savait, cest-?-dire les extr?mit?s. L?motion prolongeait le silence. Chacun restait dans sa pens?e et compl?tait, avec le genre dimagination quil avait, ce roman authentique dont on navait ? juger que quelques d?tails d?pareill?s. A Paris, o? lesprit jette si vite l?motion par la fen?tre, le silence, dans un salon spirituel, apr?s une histoire, est le plus flatteur des succ?s :

Quel aimable dessous de cartes ont vos parties de whist! dit la baronne de Saint-Albiti, joueuse comme une vieille ambassadrice. Cest tr?s vrai ce que vous disiez. A moiti? montr? il fait plus dimpression que si lon avait retourn? toutes les cartes et quon e?t vu tout ce quil y avait dans le jeu.

Cest le fantastique de la r?alit?, fit gravement le docteur.

Ah! dit passionn?ment Mlle Sophie de Revistal, il en est ?galement de la musique et de la vie. Ce qui fait lexpression de lune et de lautre, ce sont les silences bien plus que les accords.

Elle regarda son amie intime, lalti?re comtesse de Damnaglia, au buste inflexible, qui rongeait toujours le bout divoire, incrust? dor, de son ?ventail. Que disait l?il dacier bleu?tre de la comtesse? Je ne la voyais pas, mais son dos, o? perlait une sueur l?g?re, avait une physionomie. On pr?tend que, comme Mme de Stasseville, la comtesse de Damnaglia a la force de cacher bien des passions et bien du bonheur.

Vous mavez g?t? des fleurs que jaimais, dit la baronne de Mascranny, en se retournant de trois quarts vers le romancier. Et, cassant le cou ? une rose bien innocente quelle prit ? son corsage et dont elle ?parpilla les d?bris dans une esp?ce dhorreur r?veuse :

Voil? qui est fini! ajouta-t-elle; je ne porterai plus de r?s?das.

Partie 5.
A un d?ner d'ath?es

Ceci est digne de gens sans Dieu. (ALLEN)

Le jour tombait depuis quelques instants dans les rues de la ville de ***. Mais, dans l?glise de cette petite et expressive ville de lOuest, la nuit ?tait tout ? fait venue. La nuit avance presque toujours dans les ?glises. Elle y descend plus vite que partout ailleurs, soit ? cause des reflets sombres des vitraux, quand il y a des vitraux, soit ? cause de lentrecroisement des piliers, si souvent compar?s aux arbres des for?ts, et aux ombres port?es par les vo?tes. Cette nuit des ?glises, qui devance un peu la mort d?finitive du jour au dehors, nen fait gu?re nulle part fermer les portes. G?n?ralement, elles restent ouvertes, lAngelus sonn?, et m?me quelquefois tr?s tard, la veille des grandes f?tes par exemple, dans les villes d?votes, o? lon se confesse en grand nombre pour les communions du lendemain. Jamais, ? aucune heure de la journ?e, les ?glises de province ne sont plus hant?es par ceux qui les fr?quentent qu? cette heure vesp?rale o? les travaux cessent, o? la lumi?re agonise, et o? l?me chr?tienne se pr?pare ? la nuit, ? la nuit qui ressemble ? la mort et laquelle la mort peut venir. A cette heure-l?, on sent vraiment tr?s bien que la religion chr?tienne est la fille des catacombes et quelle a toujours quelque chose en elle des m?lancolies de son berceau. Cest ? ce moment, en effet, que ceux qui croient encore ? la pri?re aiment ? venir sagenouiller et saccouder, le front dans leurs mains, en ces nuits myst?rieuses des nefs vides, qui r?pondent certainement au plus profond besoin de l?me humaine, car si pour nous autres mondains et passionn?s, le t?te-?-t?te en cachette avec la femme aim?e nous para?t plus intime et plus troublant dans les t?n?bres, pourquoi nen serait-il pas de m?me pour les ?mes religieuses avec Dieu, quand il fait noir devant ses tabernacles, et quelles lui parlent, de bouche ? oreille, dans lobscurit??

Or, cest ainsi quelles semblaient lui parler dans l?glise de *** ce jour-l?, les ?mes pieuses qui y ?taient venues faire leurs pri?res du soir, selon leur coutume. Quoique dans la ville, grise dun cr?puscule brumeux dautomne, les r?verb?res ne fussent pas encore allum?s, ni la petite lampe grillag?e de la statue de la Vierge, quon voyait ? la fa?ade de lh?tel des dames de la Varengerie, et qui ny est plus ? pr?sent, il y avait plus de deux heures que les V?pres ?taient finies, car c?tait dimanche, ce jour-l?, et le nuage dencens qui forme longtemps un dais bleu?tre dans len-haut des vo?tes du ch?ur, apr?s les Offices, sy ?tait ?vapor?. La nuit, ?paisse d?j? dans l?glise, y ?talait sa grande draperie dombre qui semblait, comme une voile tombant dun m?t, d?ferler des cintres. Deux maigres cierges, perch?s au tournant de deux piliers de la nef, assez ?loign?s lun de lautre, et la lampe du sanctuaire, piquant sa petite ?toile immobile dans le noir du ch?ur, plus profond que tout ce qui ?tait noir ? lentour, faisaient ramper sur les t?n?bres qui noyaient la nef et les bas-c?t?s, une lueur fant?male plut?t quune lumi?re. A cette filtration de clart? incertaine, il ?tait possible de se voir douteusement et confus?ment, mais il ?tait impossible de se reconna?tre On apercevait bien, ici et l?, dans les p?nombres, des groupes plus opaques que les fonds sut lesquels ils se d?tachaient vaguement, des dos courb?s, quelques coiffes blanches de femmes du peuple agenouill?es par terre, deux ou trois mantelets qui avaient baiss? leurs capuchons; mais c?tait tout. On sentendait mieux quon ne se voyait. Toutes ces bouches qui priaient ? voix basse, dans ce grand vaisseau silencieux et sonore, et par le silence rendu plus sonore, faisaient ce susurrement singulier qui est comme le bruit dune fourmili?re d?mes, visibles seulement ? l?il de Dieu. Ce susurrement continu et menu, coup?, par intervalles, de soupirs, ce murmure labial, si impressionnant dans les t?n?bres dune ?glise muette, n?tait troubl? par rien, si ce nest, parfois, par une des portes des bas-c?t?s, qui roulait sur ses gonds et claquait en se refermant derri?re la personne qui venait dentrer; le bruit alerte et clair dun sabot qui longeait lor?e des chapelles; une chaise qui, heurt?e dans lobscurit?, tombait; et, de temps en temps, une ou deux toux, de ces toux retenues de d?votes qui les musiquent et qui les fl?tent, par respect pour les saints ?chos de la maison du Seigneur. Mais ces bruits qui n?taient que le passage rapide dun son, ninterrompaient pas ces ?mes attentives et ferventes dans le train-train de leurs pri?res et l?ternit? de leur susurrement.

Et voil? pourquoi, de ce groupe de fid?les, recueillis et rassembl?s chaque soir dans l?glise de ***, aucun ne prit garde ? un homme qui en e?t assur?ment ?tonn? plus dun, sil avait fait assez de jour ou de clart? pour quil f?t possible de le reconna?tre. Ce n?tait pas, lui, un hanteur d?glise. On ne ly voyait jamais. Il ny avait pas mis le pied depuis quil ?tait revenu, apr?s des ann?es dabsence, habiter momentan?ment sa ville natale. Pourquoi donc y entrait-il ce soir-l?? Quel sentiment, quelle id?e, quel projet lavait d?cid? ? franchir le seuil de cette porte, devant laquelle il passait plusieurs fois par jour comme si elle ne?t pas exist?? C?tait un homme haut en tout, qui avait d? courber sa fiert? autant que sa grande taille pour passer sous la petite porte basse cintr?e, et verdie par les humidit?s de ce pluvieux climat de lOuest; et quil avait prise pour entrer. Il ne manquait pas, apr?s tout, de po?sie dans sa t?te de feu. Quand il entra dans ce lieu, quil avait probablement d?sappris, fut-il frapp? de laspect presque tombal de cette ?glise, qui, de construction, ressemble ? une crypte, car elle est plus basse que le pav? de la place sur laquelle elle est b?tie, et son portail, ? escalier int?rieur de quelques marches, plus ?lev? que le ma?tre autel? Il navait pas lu sainte Brigitte. Sil lavait lue, il aurait, en entrant dans cette atmosph?re nocturne, pleine de myst?rieux chuchotements, pens? ? la vision de son Purgatoire, ? ce dortoir, morne et terrible, o? lon ne voit personne et o? lon entend des voix basses et des soupirs qui sortent des murs Quelle que f?t, du reste, son impression, toujours est-il quil sarr?ta, peu s?r de lui-m?me et de ses souvenirs, sil en avait, au milieu de la contre-all?e dans laquelle il s?tait engag?. Pour qui le?t observ?, il cherchait ?videmment quelquun ou quelque chose, quil ne trouvait pas dans ces ombres Cependant, quand ses yeux sy furent un peu faits et quil put retrouver autour de lui les contours des choses, il finit par apercevoir une vieille mendiante, croul?e, plut?t quagenouill?e, pour dire son chapelet, ? lextr?mit? du banc des pauvres, et il lui demanda, en la touchant ? l?paule, la chapelle de la Vierge et le confessionnal dun pr?tre de la paroisse quil lui nomma. Renseign? par cette vieille habitu?e du banc des pauvres qui, depuis cinquante ans peut-?tre, semblait faire partie du mobilier de l?glise de *** et lui appartenir autant que les marmousets de ses gargouilles, lhomme en question arriva, sans trop dencombre, ? travers les chaises d?rang?es et dispers?es par les Offices de la journ?e, et se planta juste debout devant le confessionnal qui est au fond de la chapelle. Il y resta les bras crois?s, comme les ont presque toujours, dans les ?glises, les hommes qui ny viennent pas pour prier et qui veulent pourtant y avoir une attitude convenable et grave. Plusieurs dames de la congr?gation du Saint-Rosaire, alors en oraison autour de cette chapelle, si elles avaient remarqu? cet homme, nauraient pu le distinguer autrement que par je ne dirai pas limpi?t?, mais la non pi?t? de son attitude. Dordinaire, il est vrai, les soirs de confession, il y avait aupr?s de la quenouille de la Vierge, orn?e de ses rubans, un cierge tors de cire jaune allum? et qui ?clairait la chapelle; mais, comme on avait communi? en foule le matin et quil ny avait plus personne au confessionnal, le pr?tre de ce confessionnal, qui y faisait solitairement sa m?ditation, en ?tait sorti, avait ?teint le cierge de cire jaune, et ?tait rentr? dans son esp?ce de cellule en bois pour y reprendre sa m?ditation, sous linfluence de cette obscurit? qui emp?che toute distraction ext?rieure et qui f?conde le recueillement. Etait-ce ce motif, ?tait-ce hasard, caprice, ?conomie ou quelque autre raison de ce genre, qui avait d?termin? laction tr?s simple de ce pr?tre? Mais, ? coup s?r, cette circonstance sauva lincognito, sil tenait ? le garder, de lhomme entr? dans la chapelle, et qui, dailleurs, ny demeura que peu dinstants Le pr?tre, qui avait ?teint son cierge avant son arriv?e, layant aper?u ? travers les barreaux de sa porte ? claire-voie; rouvrit toute grande cette porte, sans quitter le fond du confessionnal dans lequel il ?tait assis; et lhomme, d?croisant ses bras, tendit au pr?tre un objet indiscernable quil avait tir? de sa poitrine :





: 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 11 12 13 14 15 16 17 18 19 20 21 22 23 24 25 26