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Les Diaboliques

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Le conteur sauva par la gaiet? de son accent le vif de ces derni?res paroles, qui caus?rent comme un joli petit mouvement de pruderie offens?e. Et, je dis, pruderie sans humeur, car la pruderie des femmes bien n?es, qui naffectent rien, est quelque chose de tr?s gracieux. Le jour ?tait si tomb?, dailleurs, quon sentit plut?t ce mouvement quon ne le vit.

Sur ma parole, c?tait bien ce que vous dites, cette comtesse de Stasseville, fit, en b?gayant, selon son usage, le vieux vicomte de Rassy, bossu et b?gue, et spirituel comme sil avait ?t? boiteux par-dessus le march?. Qui ne conna?t pas ? Paris le vicomte de Rassy, ce memorandum encore vivant des petites corruptions du xviiie si?cle? Beau de visage dans sa jeunesse comme le mar?chal de Luxembourg, il avait, comme lui, son revers de m?daille, mais le revers seul de la m?daille lui ?tait rest?. Quant ? leffigie, o? lavait-il laiss?e? Lorsque les jeunes gens de ce temps le surprenaient dans quelque anachronisme de conduite, il disait que, du moins, il ne souillait pas ses cheveux blancs, car il portait une perruque ch?tain ? la Ninon, avec une raie de chair factice, et les plus incroyables et indescriptibles tire-bouchons!

Ah! vous lavez connue? dit le narrateur interrompu. Eh bien! vous savez, vicomte, si je surfais dun mot la v?rit?.

Cest calqu? ? la vitre, votre po ortrait, r?pondit le vicomte en se donnant un l?ger soufflet sur la joue, par impatience de b?gayer, et au risque de faire tomber les grains du rouge quon dit quil met, comme il fait tout, sans nulle pudeur. je lai connue ? ? peu pr?s au temps de votre histoire. Elle venait ? Paris tous les hivers pour quelques jours. je la rencontrais chez la princesse de Cou ourt tenay, dont elle ?tait un peu parente. C?tait de lesprit servi dans sa glace, une femme froide ? vous faire tousser.

Except? ces quelques jours pass?s par hiver ? Paris, reprit laudacieux conteur, qui ne mettait m?me pas ? ses personnages le demi-masque dArlequin, la vie de la comtesse du Tremblay de Stasseville ?tait r?gl?e comme le papier de cette ennuyeuse musique quon appelle lexistence dune femme comme il faut, en province. Elle ?tait, six mois de lann?e, au fond de son h?tel, dans la ville que je vous ai d?crite au moral, et elle troquait, pendant les autres six mois, ce fond dh?tel pour un fond de ch?teau, dans une belle terre quelle avait ? quatre lieues de l?. Tous les deux ans, elle conduisait ? Paris sa fille, quelle laissait ? une vieille tante, Mlle de Triflevas, quand elle y allait seule, au commencement de lhiver; mais jamais de Spa, de Plombi?res, de Pyr?n?es! On ne la voyait point aux eaux. Etait-ce de peur des m?disants? En province, quand une femme seule, dans la position de Mme de Stasseville, va prendre les eaux si loin, que ne croit-on pas? que ne soup?onne-t-on pas? Lenvie de ceux qui restent se venge, ? sa fa?on, du plaisir de ceux qui voyagent. De singuliers airs viennent, comme des dr?les de souffles, rider la puret? de ces eaux.

Est-ce le fleuve Jaune, ou le fleuve Bleu sur lequel on expose les enfants, en Chine? Les eaux, en France, ressemblent un peu ? ce fleuve-l?. Si ce nest pas un enfant, on y expose toujours quelque chose aux yeux de ceux qui ny vont pas. La moqueuse comtesse du Tremblay ?tait bien fi?re pour sacrifier un seul de ses caprices ? lopinion; mais elle navait point celui des eaux; et son m?decin laimait mieux aupr?s de lui qu? deux cents lieues, car, ? deux cents lieues, les chattemites visites ? dix francs ne peuvent pas beaucoup se multiplier. C?tait une question, dailleurs, que de savoir si la comtesse avait des caprices quelconques. Lesprit nest pas limagination. Le sien ?tait si net, si tranchant, si positif, m?me dans la plaisanterie, quil excluait tout naturellement lid?e de caprice. Quand il ?tait gai (ce qui ?tait rare), il sonnait si bien ce son vibrant de castagnettes d?b?ne ou de tambour de basque, toute peau tendue et grelots de m?tal, quon ne pouvait pas simaginer quil y e?t jamais dans cette t?te s?che, en dos, non! mais en fil de couteau, rien qui rappel?t la fantaisie, rien qui p?t ?tre pris pour une de ces curiosit?s r?veuses, lesquelles engendrent le besoin de quitter sa place et de sen aller o? lon n?tait pas. Depuis dix ans quelle ?tait riche et veuve, ma?tresse delle-m?me par cons?quent, et de bien des choses, elle aurait pu transporter sa vie immobile fort loin de ce trou ? nobles, o? ses soir?es se passaient ? jouer le boston et le whist avec de vieilles filles qui avaient vu la Chouannerie, et de vieux chevaliers, h?ros inconnus, qui avaient d?livr? Destouches.

Elle aurait pu, comme lord Byron, parcourir le monde avec une biblioth?que, une cuisine et une voli?re dans sa voiture, mais elle nen avait pas eu la moindre envie. Elle ?tait mieux quindolente; elle ?tait indiff?rente; aussi indiff?rente que Marmor de Karko?l quand il jouait au whist. Seulement, Marmor n?tait pas indiff?rent au whist m?me, et dans sa vie, ? elle, il ny avait point de whist : tout ?tait ?gal! C?tait une nature stagnante, une esp?ce de femme-dandy, auraient dit les Anglais. Hors l?pigramme, elle nexistait qu? l?tat de larve ?l?gante. Elle est de la race des animaux ? sang blanc, r?p?tait son m?decin dans le tuyau de loreille, croyant lexpliquer par une image, comme on expliquerait une maladie par un sympt?me. Quoiquelle e?t lair malade, le m?decin d?pays? niait la maladie. Etait-ce haute discr?tion? ou bien r?ellement ne la voyait-il pas? jamais elle ne se plaignait ni de son corps ni de son ?me. Elle navait pas m?me cette ombre presque physique de m?lancolie, ?tendue dordinaire sur le front meurtri des femmes qui ont quarante ans. Ses jours se d?tachaient delle et ne sen arrachaient pas. Elle les voyait tomber de ce regard dOndine, glauque et moqueur, dont elle regardait toutes choses. Elle semblait mentir ? sa r?putation de femme spirituelle, en ne nuan?ant sa conduite daucune de ces mani?res d?tre personnelles, appel?es des excentricit?s. Elle faisait naturellement, simplement, tout ce que faisaient les autres femmes dans sa soci?t?, et ni plus ni moins. Elle voulait prouver que l?galit?, cette chim?re des vilains, nexiste vraiment quentre nobles. L? seulement sont les pairs, car la distinction de la naissance, les quatre g?n?rations de noblesse n?cessaires pour ?tre gentilhomme, sont un niveau. Je ne suis que le premier gentilhomme de France, disait Henri IV, et par ce mot, il mettait les pr?tentions de chacun aux pieds de la distinction de tous. Comme les autres femmes de sa caste, quelle ?tait trop aristocratique pour vouloir primer, la comtesse remplissait ses devoirs ext?rieurs de religion et de monde avec une exacte sobri?t?, qui est la convenance supr?me dans ce monde o? tous les enthousiasmes sont s?v?rement d?fendus. Elle ne restait pas en de?? ni nallait au del? de sa soci?t?. Avait-elle accept? en se domptant la vie monotone de cette ville de province o? s?tait tari ce qui lui restait de jeunesse, comme une eau dormante sous des n?nuphars? Ses motifs pour agir, motifs de raison, de conscience, dinstinct, de r?flexion, de temp?rament, de go?t, tous ces flambeaux int?rieurs qui jettent leur lumi?re sur nos actes, ne projetaient pas de lueurs sur les siens. Rien du dedans n?clairait les dehors de cette femme. Rien du dehors ne se r?percutait au dedans! Fatigu?s davoir guett? si longtemps sans rien voir dans Mme de Stasseville, les gens de province, qui ont pourtant une patience de prisonnier ou de p?cheur ? la ligne, quand ils veulent d?couvrir quelque chose, avaient fini par abandonner ce casse-t?te, comme on jette derri?re un coffre un manuscrit quil aurait ?t? impossible de d?chiffrer.

Nous sommes bien b?tes, avait dit un soir, dogmatiquement, la comtesse de Hautcardon, et cela remontait ? plusieurs ann?es de nous donner un tel tintouin pour savoir ce quil y a dans le fond de l?me de cette femme : probablement il ny a rien!

Chapitre 3

Et cette opinion de la douairi?re de Hautcardon avait ?t? accept?e. Elle avait eu force de loi sur tous ces esprits d?pit?s et d?sappoint?s de linutilit? de leurs observations, et qui ne cherchaient quune raison pour se rendormir. Cette opinion r?gnait encore, mais ? la mani?re des rois fain?ants, quand Marmor de Karko?l, lhomme peut-?tre qui devait le moins se rencontrer dans la vie de la comtesse du Tremblay de Stasseville, vint du bout du monde sasseoir ? cette table verte o? il manquait un partner. Il ?tait n?, racontait son cornac Hartford, dans les montagnes de brume des ?les Shetland. Il ?tait du pays o? se passe la sublime histoire de Walter Scott, cette r?alit? du Pirate que Marmor allait reprendre en sous-?uvre, avec des variantes, dans une petite ville ignor?e des c?tes de la Manche. Il avait ?t? ?lev? aux bords de cette mer sillonn?e par le vaisseau de Cleveland. Tout jeune, il avait dans? les danses du jeune Mordaunt avec les filles du vieux Troil. Il les avait retenues, et plus dune fois il les a dans?es devant moi sur la feuille en ch?ne des parquets de cette petite ville prosa?que, mais digne, qui juraient avec la po?sie sauvage et bizarre de ces danses hyperbor?ennes. A quinze ans, on lui avait achet? une lieutenance dans un r?giment anglais qui allait aux Indes, et pendant douze ans il sy ?tait battu contre les Marattes. Voil? ce quon apprit bient?t de lui et de Hartford, et aussi quil ?tait gentilhomme, parent des fameux Douglas dEcosse au c?ur sanglant. Mais ce fut tout. Pour le reste, on lignorait, et on devait lignorer toujours. Ses aventures aux Indes, dans ce pays grandiose et terrible o? les hommes dilat?s apprennent des mani?res de respirer auxquelles lair de lOccident ne suffit plus, il ne les raconta jamais. Elles ?taient trac?es en caract?res myst?rieux sur le couvercle de ce front dor bruni, qui ne souvrait pas plus que ces bo?tes ? poison asiatique, gard?es, pour le jour de la d?faite et des d?sastres, dans l?crin des sultans indiens. Elles se r?v?laient par un ?clair aigu de ces yeux noirs, quil savait ?teindre quand on le regardait, comme on souffle un flambeau quand on ne veut pas ?tre vu, et par lautre ?clair de ce geste avec lequel il fouettait ses cheveux sur sa tempe, dix fois de suite, pendant un robber de whist ou une partie d?cart?. Mais hors ces hi?roglyphes de geste et de physionomie que savent lire les observateurs, et qui nont, comme la langue des hi?roglyphes, quun fort petit nombre de mots, Marmor de Karko?l ?tait ind?chiffrable, autant, ? sa mani?re, que la comtesse du Tremblay l?tait ? la sienne. C?tait un Cleveland silencieux. Tous les jeunes nobles de la ville quil habitait, et il y en avait plusieurs de fort spirituels, curieux comme des femmes et entortillants comme des couleuvres, ?taient d?mang?s du d?sir de lui faire raconter les m?moires in?dits de sa jeunesse, entre deux cigarettes de maryland. Mais ils avaient toujours ?chou?. Ce lion marin des ?les H?brides, roussi par le soleil de Lahore, ne se prenait pas ? ces sourici?res de salon offertes aux app?tits de la vanit?, ? ces pi?ges ? paon o? la fatuit? fran?aise laisse toutes ses plumes, pour le plaisir de les ?taler. La difficult? ne put jamais ?tre tourn?e. Il ?tait sobre comme un Turc qui croirait au Coran. Esp?ce de muet qui gardait bien le s?rail de ses pens?es! Je ne lai jamais vu boire que de leau et du caf?. Les cartes, qui semblaient sa passion, ?taient-elles sa passion r?elle ou une passion quil s?tait donn?e? car on se donne des passions comme des maladies. Etaient-elles une esp?ce d?cran quil semblait d?plier pour cacher son ?me? Je lai toujours cru, quand je lai vu jouer comme il jouait. Il enveloppa, creusa, inv?t?ra cette passion du jeu dans l?me joueuse de cette petite ville, au point que, quand il fut parti, un spleen affreux, le spleen des passions tromp?es, tomba sur elle comme un sirocco maudit et la fit ressembler davantage ? une ville anglaise. Chez lui, la table de whist ?tait ouverte d?s le matin. La journ?e, quand il n?tait pas ? la Vanilli?re ou dans quelque ch?teau des environs, avait la simplicit? de celle des hommes qui sont br?l?s par lid?e fixe. Il se levait ? neuf heures, prenait son th? avec quelque ami venu pour le whist, qui commen?ait alors et ne finissait qu? cinq heures de lapr?s-midi. Comme il y avait beaucoup de monde ? ces r?unions, on se relayait ? chaque robber, et ceux qui ne jouaient point pariaient. Du reste, il ny avait pas que des jeunes gens ? ces esp?ces de matin?es, mais les hommes les plus graves de la ville. Des p?res de famille, comme disaient les femmes de trente ans, osaient passer leurs journ?es dans ce tripot, et elles beurraient, en toute occasion, dintentions perfides, mille tartelettes au verjus sur le compte de cet Ecossais, comme sil avait inocul? la peste ? toute la contr?e dans la personne de leurs maris. Elles ?taient pourtant bien accoutum?es ? les voir jouer, mais non dans ces proportions dobstination et de furie. Vers cinq heures, on se s?parait, pour se retrouver le soir dans le monde et sy conformer, en apparence, au jeu officiel et command? par lusage des ma?tresses de maison chez lesquelles on allait, mais, sous main et en r?alit?, pour jouer le jeu convenu le matin m?me, au whist de Karko?l. Je vous laisse ? penser ? quel degr? de force ces hommes, qui ne faisaient plus quune chose, atteignirent. Ils ?lev?rent ce whist jusqu? la hauteur de la plus difficile et de la plus magnifique escrime. Il y eut sans doute des pertes fort consid?rables; mais ce qui emp?cha les catastrophes et les ruines que le jeu tra?ne toujours apr?s soi, ce furent pr?cis?ment sa fureur et la sup?riorit? de ceux qui jouaient. Toutes ces forces finissaient par s?quilibrer entre elles; et puis, dans un rayon si ?troit, on ?tait trop souvent partner les uns des autres pour ne pas, au bout dun certain temps, comme on dit en termes de jeu, se rattraper.

Linfluence de Marmor de Karko?l, contre laquelle regimb?rent en dessous les femmes raisonnables, ne diminua point, mais augmenta au contraire. On le con?oit. Elle venait moins de Marmor et dune mani?re d?tre enti?rement personnelle, que dune passion quil avait trouv?e l?, vivante, et que sa pr?sence, ? lui qui la partageait, avait exalt?e. Le meilleur moyen, le seul peut-?tre de gouverner les hommes, cest de les tenir par leurs passions. Comment ce Karko?l ne?t-il pas ?t? puissant? Il avait ce qui fait la force des gouvernements, et, de plus, il ne songeait pas ? gouverner. Aussi arriva-t-il ? cette domination qui ressemble ? un ensorcellement. On se larrachait. Tout le temps quil resta dans cette ville, il fut toujours re?u avec le m?me accueil, et cet accueil ?tait une fi?vreuse recherche. Les femmes, qui le redoutaient, aimaient mieux le voir chez elles que de savoir leurs fils ou leurs maris chez lui, et elles le recevaient comme les femmes re?oivent, m?me sans laimer, un homme qui est le centre dune attention, dune pr?occupation, dun mouvement quelconque. L?t?, il allait passer quinze jours, un mois, ? la campagne. Le marquis de Saint-Albans lavait pris sous son admiration sp?ciale, protection ne dirait pas assez. A la campagne, comme ? la ville, c?taient des whists ?ternels. Je me rappelle avoir assist? (j?tais un ?colier en vacances alors) ? une superbe partie de p?che au saumon, dans les eaux brillantes de la Douve, pendant tout le temps de laquelle Marmor de Karko?l joua, en canot, au whist ? deux morts (double dummy), avec un gentilhomme du pays. Il f?t tomb? dans la rivi?re quil e?t jou? encore! Seule, une femme de cette soci?t? ne recevait pas lEcossais ? la campagne, et ? peine ? la ville. C?tait la comtesse du Tremblay.

Qui pouvait sen ?tonner? Personne. Elle ?tait veuve, et elle avait une fille charmante. En province, dans cette soci?t? envieuse et align?e o? chacun plonge dans la vie de tous, on ne saurait prendre trop de pr?cautions contre des inductions faciles ? faire de ce quon voit ? ce quon ne voit pas. La comtesse du Tremblay les prenait en ninvitant jamais Marmor ? son ch?teau de Stasseville, et en ne le recevant ? la ville que fort publiquement et les jours quelle recevait toutes ses connaissances. Sa politesse ?tait pour lui froide, impersonnelle. C?tait une cons?quence de ces bonnes mani?res quon doit avoir avec tous, non pour eux, mais pour soi. Lui, de son c?t?, r?pondait par une politesse du m?me genre; et cela ?tait si peu affect?, si naturel dans tous les deux, quon a pu y ?tre pris pendant quatre ans. Je lai d?j? dit : hors le jeu, Karko?l ne semblait pas exister. Il parlait peu. Sil avait quelque chose ? cacher, il le couvrait tr?s bien de ses habitudes de silence. Mais la comtesse avait, elle, si vous vous le rappelez, lesprit tr?s ext?rieur et tr?s mordant. Pour ces sortes desprits, toujours en dehors, brillants, agressifs, se retenir, se voiler, est chose difficile. Se voiler, nest-ce pas m?me une mani?re de se trahir? Seulement, si elle avait les ?cailles fascinantes et la triple langue du serpent, elle en avait aussi la prudence. Rien donc nalt?ra l?clat et lemploi f?roces de sa plaisanterie habituelle. Souvent, quand on parlait de Karko?l devant elle, elle lui d?cochait de ces mots qui sifflent et qui percent, et que Mlle de Beaumont, sa rivale d?pigrammes, lui enviait. Si ce fut l? un mensonge de plus, jamais mensonge ne fut mieux os?. Tenait-elle cette effrayante facult? de dissimuler de son organisation s?che et contractile? Mais pourquoi sen servait-elle, elle, lind?pendance en personne par sa position et la fiert? moqueuse du caract?re? Pourquoi, si elle aimait Karko?l et si elle en ?tait aim?e, le cachait-elle sous les ridicules quelle lui jetait de temps ? autre, sous ces plaisanteries apostates, ren?gates, impies, qui d?gradent lidole ador?e les plus grands sacril?ges en amour?

Mon Dieu! qui sait? il y avait peut-?tre en tout cela du bonheur pour elle Si lon jetait, docteur, fit le narrateur, en se tournant vers le docteur Beylasset, qui ?tait accoud? sur un meuble de Boule, et dont le beau cr?ne chauve renvoyait la lumi?re dun cand?labre que les domestiques venaient, en cet instant, dallumer au-dessus de sa t?te, si lon jetait sur la comtesse de Stasseville un de ces bons regards physiologistes, comme vous en avez, vous autres m?decins, et que les moralistes devraient vous emprunter, il ?tait ?vident que tout, dans les impressions de cette femme, devait rentrer, porter en dedans, comme cette ligne hortensia pass? qui formait ses l?vres, tant elle les r?tractait; comme ces ailes du nez, qui se creusaient au lieu de s?panouir, immobiles et non pas fr?missantes; comme ces yeux qui, ? certains moments, se renfon?aient sous leurs arcades sourcili?res et semblaient remonter vers le cerveau. Malgr? son apparente d?licatesse et une souffrance physique dont on suivait linfluence visible dans tout son ?tre, comme on suit les rayonnements dune f?lure dans une substance trop s?che, elle ?tait le plus frappant diagnostic de la volont?, de cette pile de Volta int?rieure ? laquelle aboutissent nos nerfs. Tout lattestait, en elle, plus quen aucun ?tre vivant que jaie jamais contempl?. Cet influx de la volont? sommeillante circulait quon me passe le mot, car il est bien p?dant! puissanciellement jusque dans ses mains, aristocratiques et princi?res pour la blancheur mate, lopale iris?e des ongles et l?l?gance, mais qui, pour la maigreur, le gonflement et limplication des mille torsades bleu?tres des veines, et surtout pour le mouvement dappr?hension avec lequel elles saisissaient les objets, ressemblaient ? des griffes fabuleuses, comme l?tonnante po?sie des Anciens en attribuait ? certains monstres au visage et au sein de femme. Quand, apr?s avoir lanc? une de ces plaisanteries, un de ces traits ?tincelants et fins comme les ar?tes empoisonn?es dont se servent les sauvages, elle passait le bout de sa langue vip?rine sur ses l?vres sibilantes, on sentait que dans une grande occasion, dans le dernier moment de la destin?e, par exemple, cette femme fr?le et forte tout ensemble ?tait capable de deviner le proc?d? des n?gres, et de pousser la r?solution jusqu? avaler cette langue si souple, pour mourir. A la voir, on ne pouvait douter quelle ne f?t, en femme, une de ces organisations comme il y en a dans tous les r?gnes de la nature, qui, de pr?f?rence ou dinstinct, recherchent le fond au lieu de la surface des choses; un de ces ?tres destin?s ? des cohabitations occultes, qui plongent dans la vie comme les grands nageurs plongent et nagent sous leau, comme les mineurs respirent sous la terre, passionn?s pour le myst?re, en raison m?me de leur profondeur, le cr?ant autour delles et laimant jusquau mensonge, car le mensonge, cest du myst?re redoubl?, des voiles ?paissis, des t?n?bres faites ? tout prix! Peut-?tre ces sortes dorganisations aiment-elles le mensonge pour le mensonge, comme on aime lart pour lart, comme les Polonais aiment les batailles. (Le docteur inclina gravement la t?te en signe dadh?sion.) Vous le pensez, nest-ce pas? et moi aussi! je suis convaincu que, pour certaines ?mes il y a le bonheur de limposture. Il y a une effroyable, mais enivrante f?licit? dans lid?e quon ment et quon trompe; dans la pens?e quon se sait seul soi-m?me, et quon joue ? la soci?t? une com?die dont elle est la dupe, et dont on se rembourse les frais de mise en sc?ne par toutes les volupt?s du m?pris.





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