.

Les Diaboliques

( 14 26)



Le respect des peuples ressemble un peu ? cette sainte Ampoule, dont on sest moqu? avec une b?tise de tant desprit. Lorsquil ny en a plus, il y en a encore. Le fils du bimbelotier d?clame contre lin?galit? des rangs; mais, seul, il nira point traverser la place publique de sa ville natale, o? tout le monde se conna?t et o? lon vit depuis lenfance, pour insulter de gaiet? de c?ur le fils dun Clamorgan-Taillefer, par exemple, qui passe donnant le bras ? sa s?ur. Il aurait la ville contre lui. Comme toutes les choses ha?es et envi?es, la naissance exerce physiquement sur ceux qui la d?testent une action qui est peut-?tre la meilleure preuve de son droit. Dans les temps de r?volution, on r?agit contre elle, ce qui est la subir encore; mais dans les temps calmes, on la subit tout au long.

Or, on ?tait dans une de ces p?riodes tranquilles, en 182 Le lib?ralisme, qui croissait ? lombre de la Charte constitutionnelle comme les chiens de la lice grandissaient dans leur chenil demprunt, navait pas encore ?touff? un royalisme que le passage des Princes, revenant de lexil, avait remu? dans tous les c?urs jusqu? lenthousiasme. Cette ?poque, quoi quon ait dit, fut un moment superbe pour la France, convalescente monarchique, ? qui le couperet des r?volutions avait tranch? les mamelles, mais qui, pleine desp?rance, croyait pouvoir vivre ainsi, et ne sentait pas dans ses veines les germes myst?rieux du cancer qui lavait d?j? d?chir?e, et qui, plus tard, devra la tuer.

Pour la petite ville que jessaie de vous faire conna?tre, ce fut un moment de paix profonde et concentr?e. Une mission qui venait de se clore avait, dans la soci?t? noble, engourdi le dernier sympt?me de la vie, lagitation et les plaisirs de la jeunesse. On ne dansait plus. Les bals ?taient proscrits comme une perdition. Les jeunes filles portaient des croix de mission sur leurs gorgerettes, et formaient des associations religieuses sous la direction dune pr?sidente. On tendait au grave, ? faire mourir de rire, si lon avait os?. Quand les quatre tables de whist ?taient ?tablies pour les douairi?res et les vieux gentils-hommes, et les deux tables d?cart? pour les jeunes gens, ces demoiselles se pla?aient, comme ? l?glise, dans leurs chapelles o? elles ?taient s?par?es des hommes, et elles formaient, dans un angle du salon, un groupe silencieux pour leur sexe (car tout est relatif), chuchotant au plus quand elles parlaient, mais b?illant en dedans ? se rougir les yeux, et contrastant par leur tenue un peu droite avec la souplesse pliante de leurs tailles, le rose et le lilas de leurs robes, et la fol?tre l?g?ret? de leurs p?lerines de blonde et de leurs rubans.

Chapitre 2

La seule chose, continua le conteur de cette histoire o? tout est vrai et r?el comme la petite ville o? elle sest pass?e, et quil avait peinte si ressemblante que quelquun, moins discret que lui, venait den prononcer le nom; la seule chose qui e?t, je ne dirai pas la physionomie dune passion, mais enfin qui ressembl?t ? du mouvement, ? du d?sir, ? de lintensit? de sensation, dans cette soci?t? singuli?re o? les jeunes filles avaient quatre-vingts ans dennui dans leurs ?mes limpides et introubl?es, c?tait le jeu, la derni?re passion des ?mes us?es.

Le jeu, c?tait la grande affaire de ces anciens nobles, taill?s dans le patron des grands seigneurs, et d?s?uvr?s comme de vieilles femmes aveugles.

Ils jouaient comme des Normands, des a?eux dAnglais, la nation la plus joueuse du monde. Leur parent? de race avec les Anglais, l?migration en Angleterre, la dignit? de ce jeu, silencieux et contenu comme la grande diplomatie, leur avaient fait adopter le whist. C?tait le whist quils avaient jet?, pour le combler, dans lab?me sans fond de leurs jours vides. Ils le jouaient apr?s leur d?ner, tous les soirs, jusqu? minuit ou une heure du matin, ce qui est une vraie saturnale pour la province. Il y avait la partie du marquis de Saint-Albans, qui ?tait l?v?nement de chaque journ?e. Le marquis semblait ?tre le seigneur f?odal de tous ces nobles, et ils lentouraient de cette consid?ration respectueuse qui vaut une aur?ole, quand ceux qui la t?moignent la m?ritent.

Le marquis ?tait tr?s fort au whist. Il avait soixante-dix-neuf ans. Avec qui navait-il pas jou?? Il avait jou? avec Maurepas, avec le comte dArtois lui-m?me, habile au whist comme ? la paume, avec le prince de Polignac, avec l?v?que Louis de Rohan, avec Cagliostro, avec le prince de la Lippe, avec Fox, avec Dundas, avec Sheridan, avec le prince de Galles, avec Talleyrand, avec le Diable, quand il se donnait ? tous les diables, aux plus mauvais jours de l?migration : Il lui fallait donc des adversaires dignes de lui. Dordinaire, les Anglais re?us par la noblesse fournissaient leur contingent de forces ? cette partie, dont on parlait comme dune institution et quon appelait le whist de M. de Saint-Albans, comme on aurait dit, ? la cour, le whist du Roi.

Un soir, chez Mme de Beaumont, les tables vertes ?taient dress?es; on attendait un Anglais, un M. Hartford, pour la partie du grand marquis. Cet Anglais ?tait une esp?ce dindustriel qui faisait aller une manufacture de coton au Pont-aux-Arches, par parenth?se, une des premi?res manufactures quon e?t vues dans ce pays dur ? linnovation, non par ignorance ou par difficult? de comprendre, mais par cette prudence qui est le caract?re distinctif de la race normande. Permettez-moi encore une parenth?se : Les Normands me font toujours leffet de ce renard si fort en sorite dans Montaigne. O? ils mettent la patte, on est s?r que la rivi?re est bien prise, et quils peuvent, de cette puissante patte, appuyer.

Mais, pour en revenir ? notre Anglais, ? ce M. Hartford, que les jeunes gens appelaient Hartford tout court, quoique cinquante ans fussent bien sonn?s sur le timbre dargent de sa t?te, que je vois encore avec ses cheveux ras et luisants comme une calotte de soie blanche, il ?tait un des favoris du marquis. Quoi d?tonnant? C?tait un joueur de la grande esp?ce, un homme dont la vie (v?ritable fantasmagorie dailleurs) navait de signification et de r?alit? que quand il tenait des cartes, un homme, enfin, qui r?p?tait sans cesse que le premier bonheur ?tait de gagner au jeu, et que le second ?tait dy perdre : magnifique axiome quil avait pris ? Sheridan, mais quil appliquait de mani?re ? se faire absoudre de lavoir pris. Du reste, ? ce vice du jeu pr?s (en consid?ration duquel le marquis de Saint-Albans lui e?t pardonn? les plus ?minentes vertus), M. Hartford passait pour avoir toutes les qualit?s pharisa?ques et protestantes que les Anglais sous-entendent dans le confortable mot dhonorability. On le consid?rait comme un parfait gentleman. Le marquis lamenait passer des huitaines ? son ch?teau de la Vanilli?re, mais ? la ville il le voyait tous les soirs. Ce soir-l? donc, on s?tonnait, et le marquis lui-m?me, que lexact et scrupuleux ?tranger f?t en retard

On ?tait en ao?t. Les fen?tres ?taient ouvertes sur un de ces beaux jardins comme il ny en a quen province, et les jeunes filles, mass?es dans les embrasures, causaient entre elles, le front pench? sur leurs festons. Le marquis, assis devant la table de jeu, fron?ait ses longs sourcils blancs. Il avait les coudes appuy?s sur la table. Ses mains, dune beaut? s?nile, jointes sous son menton, soutenaient son imposante figure ?tonn?e dattendre, comme celle de Louis XIV, dont il avait la majest?. Un domestique annon?a enfin M. Hartford. Il parut, dans sa tenue irr?prochable accoutum?e, linge ?blouissant de blancheur, bagues ? tous les doigts, comme nous en avons vu depuis ? M. Bulwer, un foulard des Indes ? la main, et sur les l?vres (car il venait de d?ner) la pastille parfum?e qui voilait les vapeurs des essences danchois, de lharvey-sauce et du porto.

Mais il n?tait pas seul. Il alla saluer le marquis et lui pr?senta, comme un bouclier contre tout reproche, un Ecossais de ses amis, M. Marmor de Karko?l, qui lui ?tait tomb? ? la mani?re dune bombe, pendant son d?ner, et qui ?tait le meilleur joueur de whist des Trois Royaumes.

Cette circonstance, d?tre le meilleur whisteur de la triple Angleterre, ?tendit un sourire charmant sur les l?vres p?les du marquis. La partie fut aussit?t constitu?e. Dans son empressement ? se mettre au jeu, M. de Karko?l n?ta pas ses gants, qui rappelaient par leur perfection ces c?l?bres gants de Bryan Brummell, coup?s par trois ouvriers sp?ciaux, deux pour la main et un pour le pouce. Il fut le partner de M. de Saint-Albans. La douairi?re de Hautcardon, qui avait cette place, la lui c?da.

Or, ce Marmor de Karko?l, Mesdames, ?tait, pour la tournure, un homme de vingt-huit ans ? peu pr?s; mais un soleil br?lant, des fatigues ignor?es, ou des passions peut-?tre, avaient attach? sur sa face le masque dun homme de trente-cinq. il n?tait pas beau, mais il ?tait expressif. Ses cheveux ?taient noirs, tr?s durs, droits, un peu courts, et sa main les ?cartait souvent de ses tempes et les rejetait en arri?re. Il y avait dans ce mouvement une v?ritable, mais sinistre ?loquence de geste. Il semblait ?carter un remords. Cela frappait dabord, et, comme les choses profondes, cela frappait toujours.

Jai connu pendant plusieurs ann?es ce Karko?l, et je puis assurer que ce sombre geste, r?p?t? dix fois dans une heure, produisait toujours son effet et faisait venir dans lesprit de cent personnes la m?me pens?e. Son front r?gulier, mais bas, avait de laudace. Sa l?vre ras?e (on ne portait pas alors de moustaches comme aujourdhui) ?tait dune immobilit? ? d?sesp?rer Lavater, et tous ceux qui croient que le secret de la nature dun homme est mieux ?crit dans les lignes mobiles de sa bouche que dans lexpression de ses yeux. Quand il souriait, son regard ne souriait pas, et il montrait des dents dun ?mail de perles, comme ces Anglais, fils de la mer, en ont parfois pour les perdre ou les noircir, ? la mani?re chinoise, dans les flots de leur affreux th?. Son visage ?tait long, creus? aux joues, dune certaine couleur olive qui lui ?tait naturelle, mais chaudement h?l?, par-dessus, des rayons dun soleil qui, pour lavoir si bien mordu, navait pas d? ?tre le soleil ?mouss? de la vaporeuse Angleterre. Un nez long et droit, mais qui d?passait la courbe du front, partageait ses deux yeux noirs ? la Macbeth, encore plus sombres que noirs et tr?s rapproch?s, ce qui est, dit-on, la marque dun caract?re extravagant ou de quelque insanit? intellectuelle. Sa mise avait de la recherche. Assis nonchalamment comme il ?tait l?, ? cette table de whist, il paraissait plus grand quil n?tait r?ellement, par un l?ger manque de proportion dans son buste, car il ?tait petit; mais, au d?faut pr?s que je viens de signaler, tr?s bien fait et dune vigueur de souplesse endormie, comme celle du tigre dans sa peau de velours. Parlait-il bien le fran?ais? La voix, ce ciseau dor avec lequel nous sculptons nos pens?es dans l?me de ceux qui nous ?coutent et y gravons la s?duction, lavait-il harmonique ? ce geste que je ne puis me rappeler aujourdhui sans en r?ver? Ce quil y a de certain, cest que, ce soir-l?, elle ne fit tressaillir personne. Elle ne pronon?a, dans un diapason fort ordinaire, que les mots sacramentels de tricks et dhonneurs, les seules expressions qui, au whist, coupent ? d?gaux intervalles lauguste silence au fond duquel on joue envelopp?.

Ainsi, dans ce vaste salon plein de gens pour qui larriv?e dun Anglais ?tait une circonstance peu exceptionnelle, personne, except? la table du marquis, ne prit garde ? ce whisteur inconnu, remorqu? par Hartford. Les jeunes filles ne retourn?rent pas seulement la t?te par-dessus l?paule pour le voir. Elles ?taient ? discuter (on commen?ait ? discuter d?s ce temps-l?) la composition du bureau de leur congr?gation et la d?mission dune des vice-pr?sidentes qui n?tait pas ce jour-l? chez Mme de Beaumont. C?tait un peu plus important que de regarder un Anglais ou un Ecossais. Elles ?taient un peu blas?es sur ces ?ternelles importations dAnglais et dEcossais. Un homme qui, comme les autres, ne soccuperait que des dames de carreau et de tr?fle! Un protestant, dailleurs! un h?r?tique! Encore, si ?e?t ?t? un lord catholique dIrlande! Quant aux personnes ?g?es, qui jouaient d?j? aux autres tables lorsquon annon?a M. Hartford, elles jet?rent un regard distrait sur l?tranger qui le suivait et se replong?rent, de toute leur attention, dans leurs cartes, comme des cygnes plongent dans leau de toute la longueur de leurs cous.

M. de Karko?l ayant ?t? choisi pour le partner du marquis de Saint-Albans la personne qui jouait en face de M. Hartford ?tait la comtesse du Tremblay de Stasseville, dont la fille Herminie, la plus suave fleur de cette jeunesse qui s?panouissait dans les embrasures du salon, parlait alors ? Mlle Ernestine de Beaumont. Par hasard, les yeux de Mlle Herminie se trouvaient dans la direction de la table o? jouait sa m?re.

Regardez, Ernestine, fit-elle ? demi-voix, comme cet Ecossais donne!

M. de Karko?l venait de se, d?ganter Il avait tir? de leur ?tui de chamois parfum?, des mains blanches et bien sculpt?es, ? faire la religion dune petite ma?tresse qui les aurait eues, et il donnait les cartes comme on les donne au whist, une ? une, mais avec un mouvement circulaire dune rapidit? si prodigieuse, que cela ?tonnait comme le doigt? de Liszt. Lhomme qui maniait les cartes ainsi devait ?tre leur ma?tre Il y avait dix ans de tripot dans cette foudroyante et augurale mani?re de donner.

Cest la difficult? vaincue dans le mauvais ton, dit la hautaine Ernestine, de sa l?vre la plus d?daigneuse, mais le mauvais ton est vainqueur!

Dur jugement pour une si jeune demoiselle; mais, avoir bon ton ?tait plus pour cette jolie t?te-l? que davoir lesprit de Voltaire. Elle a manqu? sa destin?e, Mlle Ernestine de Beaumont, et elle a d? mourir de chagrin de n?tre pas la camerera major dune reine dEspagne.

La mani?re de jouer de Marmor de Karko?l fit ?quation avec cette donne merveilleuse. Il montra une sup?riorit? qui enivra de plaisir le vieux marquis, car il ?leva la mani?re de jouer de lancien partner de Fox, et lenleva jusqu? la sienne. Toute sup?riorit? quelconque est une s?duction irr?sistible, qui proc?de par rapt et vous emporte dans son orbite. Mais ce nest pas tout. Elle vous f?conde en vous emportant. Voyez les grands causeurs! ils donnent la r?plique, et ils linspirent. Quand ils ne causent plus, les sots, priv?s du rayon qui les dora, reviennent, ternes, ? fleur deau de conversation, comme des poissons morts retourn?s qui montrent un ventre sans ?cailles. M. de Karko?l fit bien plus que dapporter une sensation nouvelle ? un homme qui les avait ?puis?es : il augmenta lid?e que le marquis avait de lui-m?me, il couronna dune pierre de plus lob?lisque, depuis longtemps mesur?, que ce roi du whist s?tait ?lev? dans les discr?tes solitudes de son orgueil.

Malgr? l?motion qui le rajeunissait, le marquis observa l?tranger pendant la partie du fond de cette patte doie (comme nous disons de la griffe du Temps, pour lui payer son insolence de nous la mettre sur la figure) qui bridait ses yeux spirituels. LEcossais ne pouvait ?tre go?t?, appr?ci?, d?gust?, que par un joueur dune tr?s grande force. Il avait cette attention profonde, r?fl?chie, qui se creuse en combinaisons sous les rencontres du jeu, et il la voilait dune impassibilit? superbe. A c?t? de lui, les sphinx accroupis dans la lave de leur basalte auraient sembl? les statues des G?nies de la confiance et de lexpansion. Il jouait comme sil e?t jou? avec trois paires de mains qui eussent tenu les cartes, sans sinqui?ter de savoir ? qui ces mains appartenaient. Les derni?res brises de cette soir?e dao?t d?ferlaient en vagues de souffl?s et de parfums sur ces trente chevelures de jeunes filles, nu-t?te, pour arriver charg?es de nouveaux parfums et deffluves virginales, prises ? ce champ de t?tes radieuses, et se briser contre ce front cuivr? large et bas, ?cueil de marbre humain qui ne faisait pas un seul pli. Il ne sen apercevait m?me pas. Ses nerfs ?taient muets. En cet instant, il faut lavouer, il portait bien son nom de Marmor! Inutile de dire quil gagna.

Le marquis se retirait toujours vers minuit. Il fut reconduit par lobs?quieux Hartford, qui lui donna le bras jusqu? sa voiture.

Cest le dieu du chelem (slam) que ce Karko?l! lui dit-il, avec la surprise de lenchantement; arrangez-vous pour quil ne nous quitte pas de si t?t.

Hartford le promit et le vieux marquis, malgr? son ?ge et son sexe, se pr?para ? jouer le r?le dune sir?ne dhospitalit?.

Je me suis arr?t? sur cette premi?re soir?e dun s?jour qui dura plusieurs ann?es. je ny ?tais pas; mais elle ma ?t? racont?e par un de mes parents plus ?g? que moi, et qui, joueur comme tous les jeunes gens de cette petite ville o? le jeu ?tait lunique ressource quon e?t, dans cette famine de toutes les passions, se prit de go?t pour le dieu du chelem. Revue en se retournant et avec des impressions r?trospectives qui ont leur magie, cette soir?e, dune prose commune et si connue, une partie de whist gagn?e, prendra des proportions qui pourront peut-?tre vous ?tonner. La quatri?me personne de cette partie, la comtesse de Stasseville, ajoutait mon parent, perdit son argent avec lindiff?rence artistocratique quelle mettait ? tout. Peut-?tre fut-ce de cette partie de whist que son sort fut d?cid?, l? o? se font les destin?es. Qui comprend un seul mot ? ce myst?re de la vie? Personne navait alors dint?r?t ? observer la comtesse. Le salon ne fermentait que du bruit des jetons et des fiches Il aurait ?t? curieux de surprendre dans cette femme, jug?e alors et rejug?e un gla?on poli et coupant, si ce quon a cru depuis et r?p?t? tout bas avec ?pouvante, a dat? de ce moment-l?.

La comtesse du Tremblay de Stasseville ?tait une femme de quarante ans, dune tr?s faible sant?, p?le et mince, mais dun mince et dun p?le que je nai vus qu? elle. Son nez bourbonien, un peu pinc?, ses cheveux ch?tain clair, ses l?vres tr?s fines, annon?aient une femme de race, mais chez qui la fiert? peut devenir ais?ment cruelle. Sa p?leur teint?e de soufre ?tait maladive.

Elle se f?t nomm?e Constance, disait Mlle Ernestine de Beaumont, qui ramassait des ?pigrammes jusque dans Gibbon, quon e?t pu lappeler Constance Chlore.

Pour qui connaissait le genre desprit de Mlle de Beaumont, on ?tait libre de mettre une atroce intention dans ce mot. Malgr? sa p?leur, cependant, malgr? la couleur hortensia pass? des l?vres de la comtesse du Tremblay de Stasseville, il y avait pour lobservateur avis?, pr?cis?ment dans ces l?vres ? peine marqu?es, t?nues et vibrantes comme la cordelette dun arc, une effrayante physionomie de fougue r?prim?e et de volont?. La soci?t? de province ne le voyait pas. Elle ne voyait, elle, dans la rigidit? de cette l?vre ?troite et meurtri?re, que le fil dacier sur lequel dansait incessamment la fl?che barbel?e de l?pigramme. Des yeux pers (car la comtesse portait de sinople, ?tincel? dor, dans son regard comme dans ses armes) couronnaient, comme deux ?toiles fixes, ce visage sans le r?chauffer. Ces deux ?meraudes, stri?es de jaune, ench?ss?es sous les sourcils blonds et fades de ce front busqu?, ?taient aussi froides que si on les avait retir?es du ventre et du frai du poisson de Polycrate. Lesprit seul, un esprit brillant, damasquin? et affil? comme une ?p?e, allumait parfois dans ce regard vitrifi? les ?clairs de ce glaive qui tourne dont parle la Bible. Les femmes ha?ssaient cet esprit dans la comtesse du Tremblay, comme sil avait ?t? de la beaut?. Et, en effet, c?tait la sienne! Comme Mlle de Retz, dont le cardinal a laiss? un portrait damant qui sest d?barbouill? les yeux des derni?res badauderies de sa jeunesse, elle avait un d?faut ? la taille, qui pouvait ? la rigueur passer pour un vice. Sa fortune ?tait consid?rable. Son mari, mourant, lavait laiss?e tr?s peu charg?e de deux enfants : un petit gar?on, b?te ? ravir, confi? aux soins tr?s paternels et tr?s inutiles dun vieil abb? qui ne lui apprenait rien, et sa fille Herminie, dont la beaut? aurait ?t? admir?e dans les cercles les plus difficiles et les plus artistes de Paris. Quant ? sa fille, elle lavait ?lev?e irr?prochablement, au point de vue de l?ducation officielle. Lirr?prochable de Mme de Stasseville ressemblait toujours un peu ? de limpertinence. Elle en faisait une jusque de sa vertu, et qui sait si ce n?tait pas son unique raison pour y tenir? Toujours est-il quelle ?tait vertueuse; sa r?putation d?fiait la calomnie. Aucune dent de serpent ne s?tait us?e sur cette lime. Aussi, de regret forcen? de navoir pu lentamer, on s?puisait ? laccuser de froideur. Cela tenait, sans nul doute, disait-on (on raisonnait, on faisait de la science!), ? la d?coloration de son sang. Pour peu quon e?t pouss? ses meilleures amies, elles lui auraient d?couvert dans le c?ur la certaine barre historique quon avait invent?e contre une femme bien charmante et bien c?l?bre du si?cle dernier, afin dexpliquer quelle e?t laiss? toute lEurope ?l?gante ? ses pieds, pendant dix ans, sans la faire monter dun cran plus haut.





: 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 11 12 13 14 15 16 17 18 19 20 21 22 23 24 25 26