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Les Diaboliques

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Et ne vous imaginez point, continua ce vieux diable de docteur Torty, comme sil e?t lu dans ma pens?e, que ce que je vous dis l?, cest une th?se la preuve dune doctrine que je crois vraie, et qui nie carr?ment la conscience comme la niait Broussais. Il ny a pas de th?se ici. Je ne pr?tends point entamer vos opinions Il ny a que des faits, qui mont ?tonn? autant que vous. Il y a le ph?nom?ne dun bonheur continu, dune bulle de savon qui grandit toujours et qui ne cr?ve jamais! Quand le bonheur est continu, cest d?j? une surprise; mais ce bonheur dans le crime, cest une stup?faction, et voil? vingt ans que je ne reviens pas de cette stup?faction-l?. Le vieux m?decin, le vieux observateur, le vieux moraliste ou immoraliste (reprit-il, voyant mon sourire), est d?concert? par le spectacle auquel il assiste depuis tant dann?es, et quil ne peut pas vous faire voir en d?tail, car sil y a un mot tra?naill? partout, tant il est vrai! cest que le bonheur na pas dhistoire. Il na pas plus de description. On ne peint pas plus le bonheur, cette infusion dune vie sup?rieure dans la vie, quon ne saurait peindre la circulation du sang dans les veines. On satteste, aux battements des art?res, quil y circule, et cest ainsi que je matteste le bonheur de ces deux ?tres que vous venez de voir, ce bonheur incompr?hensible auquel je t?te le pouls depuis si longtemps. Le comte et la comtesse de Savigny refont tous les jours, sans y penser, le magnifique chapitre de lamour dans le mariage de Mme de Sta?l, ou les vers plus magnifiques encore du Paradis perdu dans Milton. Pour mon compte, ? moi, je nai jamais ?t? bien sentimental ni bien po?tique; mais ils mont, avec cet id?al r?alis? par eux, et que je croyais impossible, d?go?t? des meilleurs mariages que jaie connus, et que le monde appelle charmants. Je les ai toujours trouv?s si inf?rieurs au leur, si d?color?s et si froids! La destin?e, leur ?toile, le hasard, quest-ce que je sais? a fait quils ont pu vivre pour eux-m?mes. Riches, ils ont eu ce don de loisivet? sans laquelle il ny a pas damour, mais qui tue aussi souvent lamour quelle est n?cessaire pour quil naisse Par exception, loisivet? na pas tu? le leur. Lamour, qui simplifie tout, a fait de leur vie une simplification sublime. Il ny a point de ces grosses choses quon appelle des ?v?nements dans lexistence de ces deux mari?s, qui ont v?cu, en apparence, comme tous les ch?telains de la terre, loin du monde auquel ils nont rien ? demander, se souciant aussi peu de son estime que de son m?pris. Ils ne se sont jamais quitt?s. O? lun va, lautre laccompagne. Les routes des environs de V revoient Hauteclaire ? cheval, comme du temps du vieux La Pointe-au-corps; mais cest le comte de Savigny qui est avec elle, et les femmes du pays, qui, comme autrefois, passent en voiture, la d?visagent lus encore peut-?tre que quand elle ?tait la grade et myst?rieuse jeune fille au voile bleu sombre, et quon ne voyait pas.

Maintenant, elle l?ve son voile, et leur montre hardiment le visage de servante qui a su se faire ?pouser, et elles rentrent indign?es, mais r?veuses Le comte et la comtesse de Savigny ne voyagent point; ils viennent quelquefois ? Paris, mais ils ny restent que quelques jours. Leur vie se concentre donc tout enti?re dans ce ch?teau de Savigny, qui fut le th??tre dun crime dont ils ont peut-?tre perdu le souvenir, dans lab?me sans fond de leurs c?urs

Et ils nont jamais eu denfants, docteur? lui dis-je.

Ah! fit le docteur Torty, vous croyez que cest l? quest la f?lure, la revanche du Sort, et ce que vous appelez la vengeance ou la justice de Dieu? Non, ils nont jamais eu denfants. Souvenez-vous! Une fois, javais eu lid?e quils nen auraient pas. Ils saiment trop Le feu, qui d?vore, consume et ne produit pas. Un jour, je le dis ? Hauteclaire :

Vous n?tes donc pas triste de navoir pas denfant, madame la comtesse?

Je nen veux pas! fit-elle imp?rieusement. Jaimerais moins Serlon. Les enfants, ajouta-t-elle avec une esp?ce de m?pris, sont bons pour les femmes malheureuses!

Et le docteur Torty finit brusquement son histoire sur ce mot, quil croyait profond.

Il mavait int?ress?, et je le lui dis : Toute criminelle quelle soit, fis-je, on sint?resse ? cette Hauteclaire. Sans son crime, je comprendrais lamour de Serlon.

Et peut-?tre m?me avec son crime! dit le docteur. Et moi aussi! ajouta-t-il, le hardi bonhomme.

Partie 4.
Le dessous de cartes d'une partie de whist
Chapitre 1

Vous moquez-vous de nous, monsieur, avec une pareille histoire?

Est-ce quil ny a pas, madame, une esp?ce de tulle quon appelle du tulle illusion?

(A une soir?e chez le prince T )

J?tais, un soir de l?t? dernier, chez la baronne de Mascranny, une des femmes de Paris qui aiment le plus lesprit comme on en avait autrefois, et qui ouvre les deux battants de son salon un seul suffirait au peu qui en reste parmi nous. Est-ce que derni?rement lEsprit ne sest pas chang? en une b?te ? pr?tention quon appelle lIntelligence? La baronne de Mascranny est, par son mari, dune ancienne et tr?s illustre famille, originaire des Grisons. Elle porte, comme tout le monde le sait, de gueules ? trois fasces, vivr?es de gueules ? laigle ?ploy?e dargent, addextr?e dune clef dargent, senestr?e dun casque de m?me, l?cu charg?, en c?ur, dun ?cusson dazur ? une fleur de lys dor; et ce chef, ainsi que les pi?ces qui le couvrent, ont ?t? octroy?es par plusieurs souverains de lEurope ? la famille de Mascranny, en r?compense des services quelle leur a rendus ? diff?rentes ?poques de lhistoire. Si les souverains de lEurope navaient pas aujourdhui de bien autres affaires ? d?m?ler, ils pourraient charger de quelque pi?ce nouvelle un ?cu d?j? si noblement compliqu?, pour le soin v?ritablement h?ro?que que la baronne prend de la conversation cette fille expirante des aristocraties oisives et des monarchies absolues. Avec lesprit et les mani?res de son nom, la baronne de Mascranny a fait de son salon une esp?ce de Coblentz d?licieux o? sest r?fugi?e la conversation dautrefois, la derni?re gloire de lesprit fran?ais, forc? d?migrer devant les m?urs utilitaires et occup?es de notre temps. Cest l? que chaque soir, jusqu? ce quil se taise tout ? fait, il chante divinement son chant du cygne. L?, comme dans les rares maisons de Paris o? lon a conserv? les grandes traditions de la causerie, on ne carre gu?re de phrases, et le monologue est ? peu pr?s inconnu. Rien ny rappelle larticle du journal et le discours politique, ces deux moules si vulgaires de la pens?e, au dix-neuvi?me si?cle. Lesprit se contente dy briller en mots charmants ou profonds, mais bient?t dits; quelquefois m?me en de simples intonations, et moins que cela encore, en quelque petit geste de g?nie. Gr?ce ? ce bienheureux salon, jai mieux reconnu une puissance dont je navais jamais dout?, la puissance du monosyllabe. Que de fois jen ai entendu lancer ou laisser tomber avec un talent bien sup?rieur ? celui de Mlle Mars, la reine du monosyllabe ? la sc?ne, mais quon e?t lestement d?tr?n?e au faubourg Saint-Germain, si elle avait pu y para?tre; car les femmes y sont trop grandes dames pour, quand elles sont fines, y raffiner la finesse comme une actrice qui joue Marivaux.

Or, ce soir-l?, par exception, le vent n?tait pas au monosyllabe. Quand jentrai chez la baronne de Mascranny, il sy trouvait assez du monde quelle appelle ses intimes, et la conversation y ?tait anim?e de cet entrain quelle y a toujours. Comme les fleurs exotiques qui ornent les vases de jaspe de ses consoles, les intimes de la baronne sont un peu de tous les pays. Il y a parmi eux des Anglais, des Polonais, des Russes; mais ce sont tous des Fran?ais pour le langage et par ce tour desprit et de mani?res qui est le m?me partout, ? une certaine hauteur de soci?t?. Je ne sais pas de quel point on ?tait parti pour arriver l?; mais, quand jentrai, on parlait romans. Parier romans, cest comme si chacun avait parl? de sa vie. Est-il n?cessaire dobserver que, dans cette r?union dhommes et de femmes du monde, on navait pas le p?dantisme dagiter la question litt?raire? Le fond des choses, et non la forme, pr?occupait. Chacun de ces moralistes sup?rieurs, de ces praticiens, ? divers degr?s, de la passion et de la vie, qui cachaient de s?rieuses exp?riences sous des propos l?gers et des airs d?tach?s, ne voyait alors dans le roman quune question de nature humaine, de m?urs et dhistoire. Rien de plus. Mais nest-ce donc pas tout? Du reste, il fallait quon e?t d?j? beaucoup caus? sur ce sujet, car les visages avaient cette intensit? de physionomie qui d?note un int?r?t pendant longtemps excit?. D?licatement fouett?s les uns par les autres, tous ces esprits avaient leur mousse. Seulement, quelques ?mes vives jen pouvais compter trois ou quatre dans ce salon se tenaient en silence, les unes le front baiss?, les autres l?il fix? r?veusement aux bagues dune main ?tendue sur leurs genoux. Elles cherchaient peut-?tre ? corporiser leurs r?veries, ce qui est aussi difficile que de spiritualiser ses sensations. Prot?g? par la discussion, je me glissai sans ?tre vu derri?re le dos ?clatant et velout? de la belle comtesse de Damnaglia, qui mordait du bout de sa l?vre lextr?mit? de son ?ventail repli?, tout en ?coutant, comme ils ?coutaient tous, dans ce monde o? savoir ?couter est un charme. Le jour baissait, un jour rose qui se teignait enfin de noir, comme les vies heureuses. On ?tait rang? en cercle et on dessinait, dans la p?nombre cr?pusculaire du salon, comme une guirlande dhommes et de femmes, dans des poses diverses, n?gligemment attentives. C?tait une esp?ce de bracelet vivant dont la ma?tresse de la maison, avec son profil ?gyptien, et le lit de repos sur lequel elle est ?ternellement couch?e, comme Cl?op?tre, formait lagrafe. Une crois?e ouverte laissait voir un pan du ciel et le balcon o? se tenaient quelques personnes. Et lair ?tait si pur et le quai dOrsay si profond?ment silencieux, ? ce moment-l?, quelles ne perdaient pas une syllabe de la voix quon entendait dans le salon, malgr? les draperies en v?nitienne de la fen?tre, qui devaient amortir cette voix sonore et en retenir les ondulations dans leurs plis. Quand jeus reconnu celui qui parlait, je ne m?tonnai ni de cette attention, qui n?tait plus seulement une gr?ce octroy?e par la gr?ce, ni de laudace de qui gardait ainsi la parole plus longtemps quon navait coutume de le faire, dans ce salon dun ton si exquis.

En effet, c?tait le plus ?tincelant causeur de ce royaume de la causerie. Si ce nest pas son nom, voil? son titre! Pardon. Il en avait encore un autre La m?disance ou la calomnie, ces M?nechmes qui se ressemblent tant quon ne peut les reconna?tre, et qui ?crivent leur gazette ? rebours, comme si c?tait de lh?breu (nen est-ce pas souvent?), ?crivaient en ?gratignures quil avait ?t? le h?ros de plus dune aventure quil ne?t pas certainement, ce soir-l?, voulu raconter.

Les plus beaux romans de la vie disait-il, quand je m?tablis sur mes coussins de canap?, ? labri des ?paules de la comtesse de Damnaglia, sont des r?alit?s quon a touch?es du coude, ou m?me du pied, en passant. Nous en avons tous vu. Le roman est plus commun que lhistoire. je ne parle pas de ceux-l? qui furent des catastrophes ?clatantes, des drames jou?s par laudace des sentiments les plus exalt?s ? la majestueuse barbe de lOpinion; mais ? part ces clameurs tr?s rares, faisant scandale dans une soci?t? comme la n?tre, qui ?tait hypocrite hier, et qui nest plus que l?che aujourdhui, il nest personne de nous qui nait ?t? t?moin de ces faits myst?rieux de sentiment ou de passion qui perdent toute une destin?e, de ces brisements de c?ur qui ne rendent quun bruit sourd, comme celui dun corps tombant dans lab?me cach? dune oubliette, et par-dessus lequel le monde met ses mille voix ou son silence. On peut dire souvent du roman ce que Moli?re disait de la vertu : O? diable va-t-il se nicher? L? o? on le croit le moins, on le trouve! Moi qui vous parle, jai vu dans mon enfance non, vu nest pas le mot! jai devin?, pressenti, un de ces drames cruels, terribles, qui ne se jouent pas en public, quoique le public en voie les acteurs tous les jours; une de ces sanglantes com?dies, comme disait Pascal, mais repr?sent?es ? huis clos, derri?re une toile de man?uvre, le rideau de la vie priv?e et de lintimit?. Ce qui sort de ces drames cach?s, ?touff?s, que jappellerai presque ? transpiration rentr?e, est plus sinistre, et dun effet plus poignant sur limagination et sur le souvenir, que si le drame tout entier s?tait d?roul? sous vos yeux. Ce quon ne sait pas centuple limpression de ce quon sait. Me tromp?-je? Mais je me figure que lenfer, vu par un soupirail, devrait ?tre plus effrayant que si, dun seul et planant regard, on pouvait lembrasser tout entier.

Ici, il fit une l?g?re pause. Il exprimait un fait tellement humain, dune telle exp?rience dimagination pour ceux qui en ont un peu, que pas un contradicteur ne s?leva. Tous les visages peignaient la curiosit? la plus vive. La jeune Sibylle, qui ?tait pli?e en deux aux pieds du lit de repos o? s?tendait sa m?re, se rapprocha delle avec une crispation de terreur, comme si lon e?t gliss? un aspic entre sa plate poitrine denfant et son corset.

Emp?che-le, maman, dit-elle, avec la familiarit? dune enfant g?t?e, ?lev?e pour ?tre une despote, de nous dire ces atroces histoires qui font fr?mir.

je me tairai, si vous le voulez, mademoiselle Sibylle, r?pondit celui quelle navait pas nomm?, dans sa familiarit? na?ve et presque tendre.

Lui, qui vivait si pr?s de cette jeune ?me, en connaissait les curiosit?s et les peurs; car, pour toutes choses, elle avait lesp?ce d?motion que lon a quand on plonge les pieds dans un bain plus froid que la temp?rature, et qui coupe lhaleine ? mesure quon entre dans la saisissante fra?cheur de son eau.

Sibylle na pas la pr?tention, que je sache, dimposer silence ? mes amis, fit la baronne en caressant la t?te de sa fille, si pr?matur?ment pensive. Si elle a peur, elle a la ressource de ceux qui ont peur; elle a la fuite; elle peut sen aller.

Mais la capricieuse fillette, qui avait peut-?tre autant denvie de lhistoire que madame sa m?re, ne fuit pas, mais redressa son maigre corps, palpitant dint?r?t effray?, et jeta ses yeux noirs et profonds du c?t? du narrateur, comme si elle se f?t pench?e sur un ab?me.

Eh bien! contez, dit Mlle Sophie de Revistal, en tournant vers lui son grand ?il brun baign? de lumi?re, et qui est si humide encore, quoiquil ait pourtant diablement brill?. Tenez, voyez! ajouta-t-elle avec un geste imperceptible, nous ?coutons tous.

Et il raconta ce qui va suivre. Mais pourrai-je rappeler, sans laffaiblir, ce r?cit, nuanc? par la voix et le geste, et surtout faire ressortir le contre-coup de limpression quil produisit sur toutes les personnes rassembl?es dans latmosph?re sympathique de ce salon?

Jai ?t? ?lev? en province, dit le narrateur, mis en demeure de raconter, et dans la maison paternelle. Mon p?re habitait une bourgade jet?e nonchalamment les pieds dans leau, au bas dune montagne, dans un pays que je ne nommerai pas, et pr?s dune petite ville quon reconna?tra quand jaurai dit quelle est, ou du moins quelle ?tait, dans ce temps, la plus profond?ment et la plus f?rocement aristocratique de France. je nai depuis, rien vu de pareil. Ni notre faubourg Saint-Germain, ni la place Bellecour, ? Lyon, ni les trois ou quatre grandes villes quon cite pour leur esprit daristocratie exclusif et hautain, ne pourraient donner une id?e de cette petite ville de six mille ?mes qui, avant 1789, avait cinquante voitures armori?es, roulant fi?rement sur son pav?.

Il semblait quen se retirant de toute la surface du pays, envahi chaque jour par une bourgeoisie insolente, laristocratie se f?t concentr?e l?, comme dans le fond dun creuset, et y jet?t, comme un rubis br?l?, le tenace ?clat qui tient ? la substance m?me de la pierre, et qui ne dispara?tra quavec elle.

La noblesse de ce nid de nobles, qui mourront ou qui sont morts peut-?tre dans ces pr?jug?s que jappelle, moi, de sublimes v?rit?s sociales, ?tait incompatible comme Dieu. Elle ne connaissait pas lignominie de toutes les noblesses, la monstruosit? des m?salliances.

Les filles, ruin?es par la R?volution, mouraient sto?quement vieilles et vierges, appuy?es sur leurs ?cussons qui leur suffisaient contre tout. Ma pubert? sest embras?e ? la r?verb?ration ardente de ces belles et charmantes jeunesses qui savaient leur beaut? inutile, qui sentaient que le flot de sang qui battait dans leurs c?urs et teignait dincarnat leurs joues s?rieuses, bouillonnait vainement.

Mes treize ans ont r?v? les d?vo?ments les plus romanesques devant ces filles pauvres qui navaient plus que la couronne ferm?e de leurs blasons pour toute fortune, majestueusement tristes, d?s leurs premiers pas dans la vie, comme il convient ? des condamn?es du Destin. Hors de son sein, cette noblesse, pure comme leau des roches, ne voyait personne.

Comment voulez-vous, disaient-ils, que nous voyions tous ces bourgeois dont les p?res ont donn? des assiettes aux n?tres?

Ils avaient raison; c?tait impossible, car, pour cette petite ville, c?tait vrai. On comprend laffranchissement, ? de grandes distances; mais, sur un terrain grand comme un mouchoir, les races se s?parent par leur rapprochement m?me. Ils se voyaient donc entre eux, et ne voyaient queux et quelques Anglais.

Car les Anglais ?taient attir?s par cette petite ville qui leur rappelait certains endroits de leurs comt?s. Ils laimaient pour son silence, pour sa tenue rigide, pour l?l?vation froide de ses habitudes, pour les quatre pas qui la s?paraient de la mer qui les avait apport?s, et aussi pour la possibilit? dy doubler, par le bas prix des choses, le revenu insuffisant des fortunes m?diocres dans leur pays.

Fils de la m?me barque de pirates que les Normands, ? leurs yeux c?tait une esp?ce de Continental England que cette ville normande, et ils y faisaient de longs s?jours.

Les petites miss y apprenaient le fran?ais en poussant leur cerceau sous les gr?les tilleuls de la place darmes; mais, vers dix-huit ans, elles senvolaient en Angleterre, car cette noblesse ruin?e ne pouvait gu?re se permettre le luxe dangereux d?pouser des filles qui nont quune simple dot, comme les Anglaises. Elles partaient donc, mais dautres migrations venaient bient?t s?tablir dans leurs demeures abandonn?es, et les rues silencieuses, o? lherbe poussait comme ? Versailles, avaient toujours ? peu pr?s le m?me nombre de promeneuses ? voile vert, ? robe ? carreaux, et ? plaid ?cossais. Except? ces s?jours, en moyenne de sept ? dix ans, que faisaient ces familles anglaises, presque toutes renouvel?es ? de si longs intervalles, rien ne rompait la monotonie dexistence de la petite ville dont il est question. Cette monotonie ?tait effroyable.

On a souvent parl? et que na-t-on point dit! du cercle ?troit dans lequel tourne la vie de province; mais ici cette vie, pauvre partout en ?v?nements, l?tait dautant plus que les passions de classe ? classe, les antagonismes de vanit?, nexistaient pas comme dans une foule de petits endroits, o? les jalousies, les haines, les blessures damour-propre, entretiennent une fermentation sourde qui ?clate parfois dans quelque scandale, dans quelque noirceur, dans une de ces bonnes petites sc?l?ratesses sociales pour lesquelles il ny a pas de tribunaux.

Ici, la d?marcation ?tait si profonde, si ?paisse, si infranchissable, entre ce qui ?tait noble et ce qui ne l?tait pas, que toute lutte entre la noblesse et la roture ?tait impossible.

En effet, pour que la lutte existe, il faut un terrain commun et un engagement, et il ny en avait pas. Le diable, comme on dit, ny perdait rien, sans doute.

Dans le fond du c?ur de ces bourgeois dont les p?res avaient donn? des assiettes, dans ces t?tes de fils de domestiques, affranchis et enrichis, il y avait des cloaques de haine et denvie, et ces cloaques ?levaient souvent leur vapeur et leur bruit d?gout contre ces nobles, qui les avaient enti?rement sortis de lorbe de leur attention et de leur rayon visuel, depuis quils avaient quitt? leurs livr?es.

Mais tout cela natteignait pas ces patriciens distraits dans la forteresse de leurs h?tels, qui ne souvraient qu? leurs ?gaux, et pour qui la vie finissait ? la limite de leur caste. Quimportait ce quon disait deux, plus bas queux? Ils ne lentendaient pas. Les jeunes gens qui auraient pu sinsulter, se prendre de querelle, ne se rencontraient point dans les lieux publics, qui sont des ar?nes chauff?es ? rouge par la pr?sence et les yeux des femmes.

Il ny avait pas de spectacle. La salle manquant, jamais il ne passait de com?diens. Les caf?s, ignobles comme des caf?s de province, ne voyaient gu?re autour de leurs billards que ce quil y avait de plus abaiss? parmi la bourgeoisie, quelques mauvais sujets tapageurs et quelques officiers en retraite, d?bris fatigu?s des guerres de lEmpire. Dailleurs, quoique enrag?s d?galit? bless?e (ce sentiment qui, ? lui seul, explique les horreurs de la R?volution), ces bourgeois avaient gard?, malgr? eux, la superstition des respects quils navaient plus.





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