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Les Diaboliques

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Il baissa la t?te en me regardant, aussi tragique que la statue du Commandeur, quand elle accepte de souper.

Oui! souffla-t-il lentement, dune voix basse, r?pondant ? ma pens?e : Au moins, ? quelques jours de l?, tout le pays apprit avec terreur que la comtesse ?tait morte empoisonn?e

Empoisonn?e! m?criai-je.

Par sa femme de chambre, Eulalie, qui avait pris une fiole lune pour lautre et qui, disait-on, avait fait avaler ? sa ma?tresse une bouteille dencre double, au lieu dune m?decine que javais prescrite. C?tait possible, apr?s tout, quune pareille m?prise. Mais je savais, moi, quEulalie, c?tait Hauteclaire! Mais je les avais vus, tous deux, faire le groupe de Canova, au balcon! Le monde navait pas vu ce que javais vu. Le monde neut dabord que limpression dun accident terrible. Mais quand, deux ans apr?s cette catastrophe, on apprit que le comte Serlon de Savigny ?pousait publiquement la fille ? Stassin, car il fallut bien d?clencher qui elle ?tait, la fausse Eulalie, et quil allait la coucher dans les draps chauds encore de sa premi?re femme, Mlle Delphine de Cantor, oh! alors, ce fut un grondement de tonnerre de soup?ons ? voix basse, comme si on avait eu peur de ce quon disait et de ce quon pensait. Seulement, au fond, personne ne savait. On ne savait que la monstrueuse m?salliance, qui fit montrer au doigt le comte de Savigny et lisola comme un pestif?r?. Cela suffisait bien, du reste. Vous savez quel d?shonneur cest, ou plut?t c?tait, car les choses ont bien chang? aussi dans ce pays-l?, que de dire dun homme : Il a ?pous? sa servante! Ce d?shonneur s?tendit et resta sur Serlon comme une souillure. Quant ? lhorrible bourdonnement du crime soup?onn? qui avait couru, il sengourdit bient?t comme celui dun taon qui tombe lass? dans une orni?re. Mais il y avait cependant quelquun qui savait et qui ?tait s?r

Et ce ne pouvait ?tre que vous, docteur? interrompis-je.

C?tait moi, en effet, reprit-il, mais pas moi tout seul. Si javais ?t? seul pour savoir, je naurais jamais eu que de vagues lueurs, pires que lignorance Je naurais jamais ?t? s?r, et, fit-il, en sappuyant sur les mots avec laplomb de la s?curit? compl?te : je le suis!

Et, ?coutez bien comme je le suis! ajouta-t-il, en me prenant le genou avec ses doigts noueux, comme avec une pince. Or, son histoire me pin?ait encore plus que ce syst?me darticulations de crabe qui formait sa redoutable main.

Vous vous doutez bien, continua-t-il, que je fus le premier ? savoir lempoisonnement de la comtesse. Coupables ou non, il fallait bien quils menvoyassent chercher, moi qui ?tais le m?decin. On ne prit pas la peine de seller un cheval. Un gar?on d?curie vint ? poil et au grand galop me trouver ? V , do? je le suivis, du m?me galop, ? Savigny. Quand jarrivai, cela avait-il ?t? calcul?? il n?tait plus possible darr?ter les ravages de lempoisonnement.

Serlon, d?vast? de physionomie, vint au devant de moi dans la cour et me dit, au d?gag? de l?trier, comme sil e?t eu peur des mots dont il se servait :

Une domestique sest tromp?e. (Il ?vitait de dire : Eulalie, que tout le monde nommait le lendemain.) Mais, docteur, ce nest pas possible! Est-ce que lencre double serait un poison?

Cela d?pend des substances avec quoi elle est faite, repartis-je. Il mintroduisit chez la comtesse, ?puis?e de douleur, et dont le visage r?tract? ressemblait ? un peloton de fil blanc tomb? dans de la teinture verte Elle ?tait effrayante ainsi. Elle me sourit affreusement de ses l?vres noires et de ce sourire qui dit ? un homme qui se tait : Je sais bien ce que vous pensez Dun tour d?il je cherchai dans la chambre si Eulalie ne sy trouvait pas. Jaurais voulu voir sa contenance ? pareil moment. Elle ny ?tait point. Toute brave quelle f?t, avait-elle eu peur de moi? Ah! je navais encore que dincertaines donn?es

La comtesse fit un effort en mapercevant et s?tait soulev?e sur son coude.

Ah! vous voil?, docteur, dit-elle; mais vous venez trop tard. Je suis morte. Ce nest pas le m?decin quil fallait envoyer chercher, Serlon, c?tait le pr?tre. Allez! donnez des ordres pour quil vienne, et que tout le monde me laisse seule deux minutes avec le docteur. Je le veux!

Elle dit ce : Je le veux, comme je ne le lui avais jamais entendu dire, comme une femme qui avait ce front et ce menton dont je vous ai parl?.

M?me moi? dit Savigny, faiblement.

M?me vous, fit-elle. Et elle ajouta, presque caressante : Vous savez, mon ami, que les femmes ont surtout des pudeurs pour ceux quelles aiment.

A peine fut-il sorti, quun atroce changement se produisit en elle. De douce, elle devint fauve.

Docteur, dit-elle dune voix haineuse, ce nest pas un accident que ma mort, cest un crime. Serlon aime Eulalie, et elle ma empoisonn?e! Je ne vous ai pas cru quand vous mavez dit que cette fille ?tait trop belle pour une femme de chambre. Jai eu tort. Il aime cette sc?l?rate, cette ex?crable fille qui ma tu?e. Il est plus coupable quelle, puisquil laime et quil ma trahie pour elle. Depuis quelques jours, les regards quils se jetaient des deux c?t?s de mon lit mont bien avertie. Et encore plus le go?t horrible de cette encre avec laquelle ils mont empoisonn?e!! Mais jai tout bu, jai tout pris, malgr? cet affreux go?t, parce que j?tais bien aise de mourir! Ne me parlez pas de contre-poison. Je ne veux daucun de vos rem?des. Je veux mourir.

Alors, pourquoi mavez-vous fait venir, madame la comtesse?

Eh bien! voici pourquoi, reprit-elle haletante Cest pour vous dire quils mont empoisonn?e, et pour que vous me donniez votre parole dhonneur de le cacher. Tout ceci va faire un ?clat terrible. Il ne le faut pas. Vous ?tes mon m?decin, et on vous croira, vous, quand vous parlerez de cette m?prise quils ont invent?e, quand vous direz que m?me je ne serais pas morte, que jaurais pu ?tre sauv?e, si depuis longtemps ma sant? navait ?t? perdue. Voil? ce quil faut me jurer, docteur

Et comme je ne r?pondais pas, elle vit ce qui s?levait en moi. Je pensais quelle aimait son mari au point de vouloir le sauver. C?tait lid?e qui m?tait venue, lid?e naturelle et vulgaire, car il est des femmes tellement p?tries pour lamour et ses abn?gations, quelles ne rendent pas le coup dont elles meurent. Mais la comtesse de Savigny ne mavait jamais produit leffet d?tre une de ces femmes-l?!

Ah! ce nest pas ce que vous croyez qui me fait vous demander de me jurer cela, docteur! Oh! non! je hais trop Serlon en ce moment pour ne pas, malgr? sa trahison, laimer encore Mais je ne suis pas si l?che que de lui pardonner! Je men irai de cette vie, jalouse de lui, et implacable. Mais il ne sagit pas de Serlon, docteur, reprit-elle avec ?nergie, en me d?couvrant tout un c?t? de son caract?re que javais entrevu, mais que je navais pas p?n?tr? dans ce quil avait de plus profond. Il sagit du comte de Savigny. Je ne veux pas, quand je serai morte, que le comte de Savigny passe pour lassassin de sa femme. Je ne veux pas quon le tra?ne en cour dassises, quon laccuse de complicit? avec une servante adult?re et empoisonneuse! Je ne veux pas que cette tache reste sur ce nom de Savigny, que jai port?. Oh! sil ne sagissait que de lui, il est digne de tous les ?chafauds! Mais, lui, je lui mangerais le c?ur! Mais il sagit de nous tous, les gens comme il faut du pays! Si nous ?tions encore ce que nous devrions ?tre, jaurais fait jeter cette Eulalie dans une des oubliettes du ch?teau de Savigny, et il nen aurait plus ?t? question jamais! Mais, ? pr?sent, nous ne sommes plus les ma?tres chez nous. Nous navons plus notre justice exp?ditive et muette, et je ne veux pour rien des scandales et des publicit?s de la v?tre, docteur; et jaime mieux les laisser dans les bras lun de lautre, heureux et d?livr?s de moi, et mourir enrag?e comme je meurs, que de penser, en mourant, que la noblesse de V aurait lignominie de compter un empoisonneur dans ses rangs.

Elle parlait avec une vibration inou?e, malgr? les tremblements saccad?s de sa m?choire qui claquait ? briser ses dents. Je la reconnaissais, mais je lapprenais encore! C?tait bien la fille noble qui n?tait que cela, la fille noble plus forte, en mourant, que la femme jalouse. Elle mourait bien comme une fille de V , la derni?re ville noble de France! Et touch? de cela plus peut-?tre que je naurais d? l?tre, je lui promis et je lui jurai, si je ne la sauvais pas, de faire ce quelle me demandait.

Et je lai fait, mon cher. Je ne la sauvai pas. Je ne pus pas la sauver : elle refusa obstin?ment tout rem?de. Je dis ce quelle avait voulu, quand elle fut morte, et je persuadai Il y a bien vingt-cinq ans de cela A pr?sent, tout est calm?, silenc?, oubli?, de cette ?pouvantable aventure. Beaucoup de contemporains sont morts. Dautres g?n?rations ignorantes, indiff?rentes, ont pouss? sur leurs tombes, et la premi?re parole que je dis de cette sinistre histoire, cest ? vous!

Et encore, il a fallu ce que nous venons de voir pour vous la raconter. Il a fallu ces deux ?tres, immuablement beaux malgr? le temps, immuablement heureux malgr? leur crime, puissants, passionn?s, absorb?s en eux, passant aussi superbement dans la vie que dans ce jardin, semblables ? deux de ces Anges dautel qui senl?vent, unis dans lombre dor de leurs quatre ailes!

J?tais ?pouvant? Mais, fis-je, si cest vrai ce que vous me contez l?, docteur, cest un effroyable d?sordre dans la cr?ation que le bonheur de ces gens-l?.

Cest un d?sordre ou cest un ordre, comme il vous plaira, r?pondit le docteur Torty, cet ath?e absolu et tranquille aussi, comme ceux dont il parlait, mais cest un fait. Ils sont heureux exceptionnellement, et insolemment heureux. Je suis bien vieux, et jai vu dans ma vie bien des bonheurs qui nont pas dur?; mais je nai vu que celui-l? qui f?t aussi profond, et qui dure toujours!

Et croyez que je lai bien ?tudi?, bien scrut?, bien perscrut?! Croyez que jai bien cherch? la petite b?te dans ce bonheur-l?! Je vous demande pardon de lexpression, mais je puis dire que je lai pouill? Jai mis les deux pieds et les deux yeux aussi avant que jai pu dans la vie de ces deux ?tres, pour voir sil ny avait pas ? leur ?tonnant et r?voltant bonheur un d?faut, une cassure, si petite quelle f?t, ? quelque endroit cach?; mais je nai jamais rien trouv? quune f?licit? ? faire envie, et qui serait une excellente et triomphante plaisanterie du Diable contre Dieu, sil y avait un Dieu et un Diable! Apr?s la mort de la comtesse, je demeurai, comme vous le pensez bien, en bons termes avec Savigny. Puisque javais fait tant que de pr?ter lappui de mon affirmation ? la fable imagin?e par eux pour expliquer lempoisonnement, ils navaient pas dint?r?t ? m?carter, et moi jen avais un tr?s grand ? conna?tre ce qui allait suivre, ce quils allaient faire, ce quils allaient devenir. J?tais horripil?, mais je bravais mes horripilations Ce qui suivit, ce fut dabord le deuil de Savigny, lequel dura les deux ans dusage, et que Savigny porta de mani?re ? confirmer lid?e publique quil ?tait le plus excellent des maris, pass?s, pr?sents et futurs Pendant ces deux ans, il ne vit absolument personne. Il senterra dans son ch?teau avec une telle rigueur de solitude, que personne ne sut quil avait gard? ? Savigny Eulalie, la cause involontaire de la mort de la comtesse et quil aurait d?, par convenance seule, mettre ? la porte, m?me dans la certitude de son innocence. Cette imprudence de garder chez soi une telle fille, apr?s une telle catastrophe, me prouvait la passion insens?e que javais toujours soup?onn?e dans Serlon. Aussi ne fus-je nullement surpris quand un jour, en revenant dune de mes tourn?es de m?decin, je rencontrai un domestique sur la route de Savigny, ? qui je demandai des nouvelles de ce qui se passait au ch?teau, et qui mapprit quEulalie y ?tait toujours A lindiff?rence avec laquelle il me dit cela, je vis que personne, parmi les gens du comte, ne se doutait quEulalie f?t sa ma?tresse. Ils jouent toujours serr?, me dis-je. Mais pourquoi ne sen vont-ils pas du pays? Le comte est riche. Il peut vivre grandement partout. Pourquoi ne pas filer avec cette belle diablesse (en fait de diablesse, je croyais ? celle-l?) qui, pour le mieux crocheter, a pr?f?r? vivre dans la maison de son amant, au p?ril de tout, que d?tre sa ma?tresse ? V , dans quelque logement retir? o? il serait all? bien tranquillement la voir en cachette? Il y avait l? un dessous que je ne comprenais pas. Leur d?lire, leur d?vorement deux-m?mes ?taient-ils donc si grands quils ne voyaient plus rien des prudences et des pr?cautions de la vie? Hauteclaire, que je supposais plus forte de caract?re que Serlon, Hauteclaire, que je croyais lhomme des deux dans leurs rapports damants, voulait-elle rester dans ce ch?teau o? on lavait vue servante et o? lon devait la voir ma?tresse, et en restant, si on lapprenait et si cela faisait un scandale, pr?parer lopinion ? un autre scandale bien plus ?pouvantable, son mariage avec le comte de Savigny? Cette id?e ne m?tait pas venue ? moi, si elle lui ?tait venue ? elle, en cet instant de mon histoire. Hauteclaire Stassin, fille de ce vieux pilier de salle darmes, La Pointe-au-corps, que nous avions tous vue, ? V , donner des le?ons et se fendre ? fond en pantalon collant, comtesse de Savigny! Allons donc! Qui aurait cru ? ce renversement, ? cette fin du monde? Oh! pardieu, je croyais tr?s bien, pour ma part, in petto, que le concubinage continuerait daller son train entre ces deux fiers animaux, qui avaient, au premier coup d?il, reconnu quils ?taient de la m?me esp?ce et qui avaient os? ladult?re sous les yeux m?mes de la comtesse. Mais le mariage, le mariage effront?ment accompli au nez de Dieu et des hommes, mais ce d?fi jet? ? lopinion de toute une contr?e outrag?e dans ses sentiments et dans ses m?urs, jen ?tais, dhonneur! ? mille lieues, et si loin que quand, au bout des deux ans du deuil de Serlon, la chose se fit brusquement, le coup de foudre de la surprise me tomba sur la t?te comme si javais ?t? un de ces imb?ciles qui ne sattendent jamais ? rien de ce qui arrive, et qui, dans le pays, se mirent alors ? piauler comme les chiens, fouett?s dans la nuit, piaulent aux carrefours.

Du reste, en ces deux ans du deuil de Serlon, si strictement observ? et qui fut, quand on en vit la fin, si furieusement tax? dhypocrisie et de bassesse, je nallai pas beaucoup au ch?teau de Savigny Quy serais-je all? faire? On sy portait tr?s bien, et jusquau moment peu ?loign? peut-?tre o? lon menverrait chercher nuitamment, pour quelque accouchement quil faudrait bien cacher encore, on ny avait pas besoin de mes services. N?anmoins, entre temps, je risquais une visite au comte. Politesse doubl?e de curiosit? ?ternelle. Serlon me recevait ici ou l?, selon loccurrence et o? il ?tait, quand jarrivais. Il navait pas le moindre embarras avec moi. Il avait repris sa bienveillance. Il ?tait grave. Javais d?j? remarqu? que les ?tres heureux sont graves. Ils portent en eux attentivement leur c?ur, comme un verre plein, que le moindre mouvement peut faire d?border ou briser Malgr? sa gravit? et ses v?tements noirs, Serlon avait dans les yeux lincoercible expression dune immense f?licit?. Ce n?tait plus lexpression du soulagement et de la d?livrance qui y brillait, comme le jour o?, chez sa femme, il s?tait aper?u que je reconnaissais Hauteclaire, mais que javais pris le parti de ne pas la reconna?tre. Non, parbleu! c?tait bel et bien du bonheur! Quoique, en ces visites c?r?monieuses et rapides, nous ne nous entretinssions que de choses superficielles et ext?rieures, la voix du comte de Savigny, pour les dire, n?tait pas la m?me voix quau temps de sa femme. Elle r?v?lait ? pr?sent, par la pl?nitude presque chaude de ses intonations, quil avait peine ? contenir des sentiments qui ne demandaient qu? lui sortir de la poitrine. Quant ? Hauteclaire (toujours Eulalie, et au ch?teau, ainsi que me lavait dit le domestique), je fus assez longtemps sans la rencontrer. Elle n?tait plus, quand je passais, dans le corridor o? elle se tenait du temps de la comtesse, travaillant dans son embrasure. Et, pourtant, la pile de linge ? la m?me place, et les ciseaux, et l?tui, et le d? sur le bord de la fen?tre, disaient quelle devait toujours travailler l?, sur cette chaise vide et ti?de peut-?tre, quelle avait quitt?e, mentendant venir. Vous vous rappelez que javais la fatuit? de croire quelle redoutait la p?n?tration de mon regard; mais, ? pr?sent, elle navait plus ? la craindre. Elle ignorait que jeusse re?u la terrible confidence de la comtesse. Avec la nature audacieuse et alti?re que je lui connaissais, elle devait m?me ?tre contente de pouvoir braver la sagacit? qui lavait devin?e. Et, de fait, ce que je pr?sumais ?tait la v?rit?, car le jour o? je la rencontrai enfin, elle avait son bonheur ?crit sur son front dune si radieuse mani?re, quen y r?pandant toute la bouteille dencre double avec laquelle elle avait empoisonn? la comtesse, on naurait pas pu leffacer!

Cest dans le grand escalier du ch?teau que je la rencontrai cette premi?re fois. Elle le descendait et je le montais. Elle le descendait un peu vite; mais quand elle me vit, elle ralentit son mouvement, tenant sans doute ? me montrer fastueusement son visage, et ? me mettre bien au fond des yeux ses yeux qui peuvent faire fermer ceux des panth?res, mais qui ne firent pas fermer les miens. En descendant les marches de son escalier, ses jupes flottant en arri?re sous les souffles dun mouvement rapide, elle semblait descendre du ciel. Elle ?tait sublime dair heureux. Ah! son air ?tait ? quinze mille lieues au-dessus de lair de Serlon! Je nen passai pas moins sans lui donner signe de politesse, car si Louis XIV saluait les femmes de chambre dans les escaliers, ce n?taient pas des empoisonneuses! Femme de chambre, elle l?tait encore ce jour-l?, de tenue, de mise, de tablier blanc; mais lair heureux de la plus triomphante et despotique ma?tresse avait remplac? limpassibilit? de lesclave. Cet air-l? ne la point quitt?e. Je viens de le revoir, et vous avez pu en juger. Il est plus frappant que la beaut? m?me du visage sur lequel il resplendit. Cet air surhumain de la fiert? dans lamour heureux, quelle a d? donner ? Serlon, qui dabord, lui, ne lavait pas, elle continue, apr?s vingt ans, de lavoir encore, et je ne lai vu ni diminuer, ni se voiler un instant sur la face de ces deux ?tranges Privil?gi?s de la vie. Cest par cet air-l? quils ont toujours r?pondu victorieusement ? tout, ? labandon, aux mauvais propos, aux m?pris de lopinion indign?e, et quils ont fait croire ? qui les rencontre que le crime dont ils ont ?t? accus?s quelques jours n?tait quune atroce calomnie.

Mais vous, docteur, interrompis-je, apr?s tout ce que vous savez, vous ne pouvez pas vous laisser imposer par cet air-l?? Vous ne les avez pas suivis partout? Vous ne les voyez pas ? toute heure?

Except? dans leur chambre ? coucher, le soir, et ce nest pas l? quils le perdent, fit le docteur Torty, gaillard, mais profond, je les ai vus, je crois bien, ? tous les moments de leur vie depuis leur mariage, quils all?rent faire je ne sais o?, pour ?viter le charivari que la populace de V , aussi furieuse ? sa fa?on que la Noblesse ? la sienne, se promettait de leur donner. Quand ils revinrent mari?s, elle, authentiquement comtesse de Savigny, et lui, absolument d?shonor? par un mariage avec une servante, on les planta l?, dans leur ch?teau de Savigny. On leur tourna le dos. On les laissa se repa?tre deux tant quils voulurent Seulement, ils ne sen sont jamais repus, ? ce quil para?t; encore tout ? lheure, leur faim deux-m?mes nest pas assouvie. Pour moi, qui ne veux pas mourir, en ma qualit? de m?decin, sans avoir ?crit un trait? de t?ratologie, et quils int?ressaient comme des monstres, je ne me mis point ? la queue de ceux qui les fuirent. Lorsque je vis la fausse Eulalie parfaitement comtesse, elle me re?ut comme si elle lavait ?t? toute sa vie. Elle se souciait bien que jeusse dans la m?moire le souvenir de son tablier blanc et de son plateau! Je ne suis plus Eulalie, me dit-elle; je suis Hauteclaire, Hauteclaire heureuse davoir ?t? servante pour lui Je pensais quelle avait ?t? bien autre chose; mais comme j?tais le seul du pays qui f?t all? ? Savigny, quand ils y revinrent, javais toute honte bue, et je finis par y aller beaucoup. Je puis dire que je continuai de macharner ? regarder et ? percer dans lintimit? de ces deux ?tres, si compl?tement heureux par lamour. Eh bien! vous me croirez si vous voulez, mort cher, la puret? de ce bonheur, souill? par un crime dont j?tais s?r, je ne lai pas vue, je ne dirai pas ternie, mais assombrie une seule minute dans un seul jour. Cette boue dun crime l?che qui navait pas eu le courage d?tre sanglant, je nen ai pas une seule fois aper?u la tache sur lazur de leur bonheur! Cest ? terrasser, nest-il pas vrai? tous les moralistes de la terre, qui ont invent? le bel axiome du vice puni et de la vertu r?compens?e! Abandonn?s et solitaires comme ils l?taient, ne voyant que moi, avec lequel ils ne se g?naient pas plus quavec un m?decin devenu presque un ami, ? force de hantises, ils ne se surveillaient point. Ils moubliaient et vivaient tr?s bien, moi pr?sent, dans lenivrement dune passion ? laquelle je nai rien ? comparer, voyez-vous, dans tous les souvenirs de ma vie Vous venez den ?tre le t?moin il ny a quun moment : ils sont pass?s l?, et ils ne mont pas m?me aper?u, et j?tais ? leur coude! Une partie de ma vie avec eux, ils ne mont pas vu davantage Polis, aimables, mais le plus souvent distraits, leur mani?re d?tre avec moi ?tait telle, que je ne serais pas revenu ? Savigny si je navais tenu ? ?tudier microscopiquement leur incroyable bonheur, et ? y surprendre, pour mon ?dification personnelle, le grain de sable dune lassitude, dune souffrance, et, disons le grand mot : dun remords. Mais rien! rien! Lamour prenait tout, emplissait tout, bouchait tout en eux, le sens moral et la conscience, comme vous dites, vous autres; et cest en les regardant, ces heureux, que jai compris le s?rieux de la plaisanterie de mon vieux camarade Broussais, quand il disait de la conscience : Voil? trente ans que je diss?que, et je nai pas seulement d?couvert une oreille de ce petit animal-l?!





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